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Ces métiers d’antan
Toutes ces petites gens aujourd’hui rares ont disparu. Depuis le début du siècle, on a vu partir ces travailleurs qu’étaient les artisans et avec eux leur savoir-faire. Que reste-t’il aujourd’hui de ces artisans qui faisaient leurs métiers avec passion, avec son cœur, son goût, son talent ?
Le rémouleur
Traînant sa grande meule dans les rues de la ville. En longue blouse bleue et large feutre, il actionne sa roue en criant : « Cuisinières, apportez vos couteaux ! apportez vos ciseaux, Mesdames ! Et vous, Messieurs, n’avez-vous pas de tranchets pour le rémouleur ? ». Mais c’est un pauvre métier pour lequel la jeunesse actuelle n’éprouve que du mépris.
De bon matin, poussant sa bricole, notre homme s’en va faire sa tournée pour rassembler la besogne de la journée. Dès qu’il a, dans son sac, recueilli assez de couteaux, de scies, de ciseaux, de tranchets, il va s’installer dans un coin de la place, à moins qu’il ne se plante à l’angle d’une rue où, tout le long du jour, il fera tourner sa meule.
Ne changeant pas de place, le dos voûté, on le croirait immobile, si on ne le voyait pédaler sans arrêt pour actionner la pierre sur laquelle l’eau tombe goutte à goutte, telle une pluie fine. Ce spectacle fait la joie des enfants de la rue qui contemplent le pauvre rémouleur.
Quelques étincelles jaillissent quand le ruban d’argent d’un long couteau ou d’une paire de ciseaux s’aiguise sur la meule que l’on voit tourner, tourner, dans le bleu d’un matin d’été ou dans la grisaille d’un jour embrumé.
Tourne et tu tourneras ! Cette roue de pierre lui permet de gagner sa petite vie. Il fredonne parfois une vieille chanson qui l’aide à travailler. Mais on le voit, toujours seul dans la journée, penché sur son chevalet, surveillant le fil de ces lames qui brillent entre ses doigts pendant que sa jambe monte et descend pour faire tourner la pierre, affûter les couteaux dont la lame aura un tranchant bien net.
Le travail achevé, il remise sa bricole et s’en va, de bastide en bastide, rapporter les objets à ses clients. Le pauvre rémouleur a bien mérité une nuit de repos et, demain, nous l’apercevrons encore dans un quartier différent, tirant son chevalet, appelant sous chaque fenêtre, devant chaque maison, et de boutique en boutique : « Apportez vos couteaux, cuisinières !… vos ciseaux, Mesdames, et vous, Messieurs, n’avez-vous pas de tranchets pour le rémouleur ?… »
La blanchisseuse
Depuis plus de cinquante ans la brave femme descendait de son logis pour aller faire sa lessive au lavoir . Elle s’y rendait, quelque temps qu’il fît : que ce soit dans les matins d’hiver où il gelait à pierre fendre, pendant que le vent gémissait dans les platanes dénudés, ou dans les après-midi d’été, alors que le soleil brûlant faisait transpirer les travailleurs à grosses gouttes. Chaque lundi elle allait, de porte en porte, chercher le linge des habitants du quartier. Retenant d’une main la corbeille sur sa tête, portant de l’autre le petit sac de cendres que lui donnait son boulanger, fidèle au feu de bois, elle descendait vers le lavoir.
Très diligente, la blanchisseuse voyait avec plaisir s’amonceler le linge dans la corbeille. Face à la grande pierre du bassin, souvent elle chantait tout en frappant de son battoir les nappes, les taies d’oreillers et les tabliers de ses clientes.
Elle était contente quand la lessive se passait bien. C’est avec un immense plaisir qu’elle contemplait les draps de lit, les camisoles, les langes et les mouchoirs qui devenaient blancs comme neige au soleil… La journée achevée, elle regagnait sa maison en souhaitant trouver pour le lundi suivant une aussi belle corbeille de linge à laver.
La blanchisseuse est morte. Le temps a passé. Le progrès a gagné la ville… De nos jours, nombreux sont les coins de rue comportant un beau magasin de blanchissage mécanique. Certes, la blanchisseuse disait bien à ses clientes que ces machines aveugles arrachent les boutons et déchirent les broderies. Mais le progrès marche à pas de géant.
On ne trouve plus, c’est vrai, dans l’usage des blanches machines qui se chargent de laver et de repasser en très peu de temps, cette empreinte humaine qui donnait son prix au travail. Mais le progrès s’est installé dans la ville, et les blanchisseuses, qu’avait si tendrement su dépeindre les poètes, ne seront bientôt plus qu’un souvenir.
On ne voit plus de blanchisseuse portant haut sa corbeille dans les rues de la ville. On n’entend plus sa chanson scandée par les coups de battoir ; de même que, dans son armoire, la maîtresse de maison ne viendra plus glisser au milieu des piles de draps quelques tiges d’aspic cueillies le dimanche dans la garrigue.
C’est la fin d’un métier, un de plus que le progrès a supprimé. O poète, tu chantes les dernières lavandières ! Nous ne les trouverons plus désormais que dans tes fables.
Le maréchal-ferrant
Quand on contemplait la forge de l’un de ces derniers maréchaux-ferrants que l’on peut encore voir dans quelques villages, le vieil artisan disait : « Voilà un métier qui disparaît, et cependant, vous savez, ferrer un cheval est un art ». Autrefois, dans les villes, on voyait encore ces hommes qui, ceints d’un tablier de cuir, soutenaient la patte du cheval et enfonçaient les clous qui maintiendraient le fer. Dans l’atelier obscur du maréchal, à la rouge lueur du feu, on voyait jaillir des gerbes d’étincelles quand l’homme, droit, frappait avec force sur le fer qu’il poserait sous le sabot du cheval qu’un jeune apprenti tenait par le collier devant la porte.
« Cela n’y paraît pas, poursuivait le maréchal, mais il faut être sérieux dans notre métier. Et nous devons être d’une grande précision, car nous n’avons pas beaucoup de place sur le sabot pour enfoncer les clous. Vous savez, il faut veiller à ne pas rater son coup, car alors le cheval serait perdu. Vous voyez combien notre responsabilité est grande dans ce travail. Et je ne vous parle pas des coups que l’on peut recevoir quand la bête rue avec force. Ses sabots peuvent nous atteindre et nous blesser sérieusement. Ce n’est certes pas un métier de tout repos ».
Ce noble métier, qui fut immortalisé par Vulcain, avait toujours conservé sa poésie et le maréchal sérieux occupait une place honorable dans les villages comme dans les villes. C’était un métier d’hommes forts et courageux. Mais qu’en reste-t-il ? Pour gagner sa vie, le maréchal doit se faire ferronnier ou connaître la mécanique des tracteurs. Et dans nos villes, les ateliers ont bien souvent été transformées en garages d’autos.
La mécanique, qui tient beaucoup de place aujourd’hui, ne devait guère laisser d’espoir à ces artisans qui vivaient pour ce beau métier et pour cette noble bête qu’est le cheval.
Le mazetier
Le mazetier est le propriétaire d’un mazet, petite habitation rustique à la campagne aussi appelée « cabanon », « baraquette » ou « bastidon ».
En ce temps-là, le « mazetier » vivait toute la semaine dans l’attente du beau dimanche où, loin de la ville, il oublierait le travail et les tracas de la vie quotidienne en passant toute la journée au mazet.
Il ignorait ce que peuvent être les salles de cinéma, les terrains de football et les sorties en voiture ou en car. Son plaisir, il le trouvait dans les réunions de famille et d’amis, dans ces maisonnettes en pierre sèche situées dans la garrigue dont les amandiers fleurissent en janvier, et dont le cyprès, planté auprès du portail, vous salue les jours de mistral.
C’est avec une grande joie qu’après une heure de chemin dans les pierres et les ronces on aperçoit, fièrement campée dans le jaillissement d’un soleil de printemps, cette bâtisse blanche aux volets verts, à la belle tonnelle en fleur, et qu’entourent quelques pieds de vigne qui n’ont jamais donné un bon vin — mais tout juste une piquette à boire entre amis — avec, derrière le jardin, de maigres oliviers, dont frémissent les feuilles argentées, mais qui ne donnent pas souvent de l’huile.
Le dimanche matin, le mazetier saute très tôt du lit. Il prend son sac plein de vivres préparés la veille, et, sans tarder, la veste de futaine sur le bras, il se dirige seul vers le boulevard et le chemin qui le mènent à la garrigue.Femmes, enfants et amis se mettront en route plus tard.
Le moment où, assis tout seul sous la tonnelle dans un coin ensoleille, notre homme sort son casse-croûte, et, paisiblement, écrase un hareng sur une tranche de pain qu’accompagnent deux oignons blancs et une lampée de vin de temps en temps, ce moment est un heureux moment. La matinée se passe ensuite à arracher les mauvaises herbes du jardin et à puiser de l’eau dans la citerne pour arroser les tomates. Mais, s’il a plu pendant la semaine, il faut qu’il aille relever et replacer les pierres de la muraille du petit chemin que les eaux de pluie désagrègent.
Ensuite vient l’heure de passer à table et de boire le pastis avec la famille et les amis. Dans la matinée, les femmes ont entretenu le feu et préparé le repas : harengs à l’ huile, brandade de morue, fricot d’escargots et lapin de champ tué dans la semaine. On finit par la fougasse. Et l’on boit le vin du mazet. A l’issue du repas, on récite quelques blagues ou on chante quelques airs du pays. Le grand-père raconte quelques souvenirs de son tour de France d’apprenti serrurier qu’il fit comme tous les apprentis de son époque.
Les hommes vont ensuite jouer aux boules et les femmes font la vaisselle. En fin de journée, les uns vont cueillir quelques fleurs pour orner la maison, pendant que d’autres font une partie de cartes.
Peu avant la fin du jour, le « mazetier » reprend son sac. Les femmes et les amis s’en vont les bras chargés de thym et de légumes. Tous s’en retournent lentement vers la ville, ravis de leur journée, en chantant un refrain connu.
L’ouvrier agricole
Dans les premières années de notre siècle, on pouvait encore rencontrer sur les chemins rocailleux de nos garrigues ensoleillées, la silhouette de ce paysan très particulier l’ouvrier agricole.
L’ouvrier agricole vivait en famille dans une petite maison du village, dans le quartier des travailleurs, et il avait pour compagnons de labour un âne et un chien.
Dès que l’aube luisait au sommet de la colline il s’en allait par les rues, la veste de futaine sur le bras, les pantalons bien souvent rapiécés, et portant des chaussures en cuir épais. Sur l’épaule, il tenait la binette et la scie. Dans un sac, il emportait un casse-croûte et une bouteille de vin. Le chien allait à ses côtés. L’âne allait devant.
D’un pas mesuré, il avançait à travers les gros cailloux jusqu’à la parcelle dont il était chargé de bêcher la bonne terre, de défricher les parties incultes, de tailler les quelques pieds de vigne qui ne donnaient qu’un petit vin bien faible et d’élaguer les oliviers dont les fruits verts étaient conservés pour la picholine et autres arbres fruitiers.
Le plus souvent, il travaillait tout seul. Il arrivait pourtant que dans les grandes fermes un maître eût sous ses ordres quatre ou cinq journaliers. Rapide dans son travail, l’homme occupait sa matinée à abattre le maximum de besogne. Ensuite, il s’asseyait, l’été à l’ombre d’un buisson, l’hiver en plein soleil, et il tartinait son pain d’anchois qu’il accompagnait d’un oignon. Il se régalait d’un morceau de fromage et arrosait le tout du vin de sa gourde. Le repas achevé, c’était l’heure d’une bonne sieste.
Dans l’après-midi, il reprenait sa binette et poursuivait le travail du matin. Quand le soleil déclinait, il préparait un fagot de branches mortes dont il chargerait l’âne, et destiné à alimenter le feu de la maison. Puis il redescendait tranquillement vers le village, retrouvait sa femme et ses enfants.
Le lendemain, très tôt debout, il reprend le chemin de la veille, et cela quel que soit le temps ! Il a besoin de gratter la terre s’il veut gagner sa semaine et faire honneur à son travail. Il faut que le propriétaire du mazet, un petit bourgeois cossu du village ou de la ville, puisse venir le dimanche se rendre compte de la besogne réalisée. Il faut que ses amis, venus partager avec lui un plat de morue ou d’escargots, puissent le complimenter de posséder un mazet si joli et si avenant que l’on en voit peu comme le sien dans la garrigue.
L’ouvrier agricole avait, lui aussi, son petit mazet, qui n’était souvent qu’une hutte en pierres sèches entourée d’un bout de terre. Il y bêchait son propre bien. C’était là une journée passée en famille, dans les cailloux et les orties. Si dans la journée, on profitait de la lumière du soleil, le soir il fallait allumer la lampe à huile. S’il y avait du vin dans la bouteille, par contre, il fallait faire bien des pas pour trouver de l’eau de pluie dans ce pays. Quant à se chauffer l’hiver, c’était possible grâce aux beaux fagots de branches.
Certainement, on ne devenait pas riche en exerçant pareil métier. Mais il ne cherchait pas tellement à posséder des écus : il menait une existence paisible, ses besoins étaient modestes et il vivait heureux. Il ne savait ni lire ni écrire, mais il chantait.
L’été fini, il manquait de travail alors il descendait alors vers la plaine pour y faire les vendanges. Venait ensuite le temps des olivades. Elles s’achevaient avec l’automne et il regagnait alors son logis du village et il reprenait ses occupations habituelles. Il allait poursuivre ce travail qu’il aimait, qui avait été celui de son père, et qu’il devait transmettre à son fils.
Le ramoneur
Le jeune ramoneur qui parcourait les rues de la ville en criant : « Voici le ramoneur ! L’hiver est là : faites nettoyer vos cheminées ! ». Avec son tablier noir, son bonnet rouge et la petite échelle qu’il portait sous le bras, on eût dit un santon échappé de la crèche, une nuit de Noël. Il passait de maison en maison en essayant de décider les ménagères à faire racler leur cheminée. Le travail accompli, il recevait une belle pièce blanche en argent.
La plupart du temps, les ramoneurs étaient des garçons d’origine savoyarde. Ils nous arrivaient à la fin de l’été, alors que le travail manquait dans leur pays. Quand les citadins les voyaient passer dans les rues, ils disaient : «Le petit Savoyard est déjà arrivé ! Les mauvais jours d’hiver approchent ». Ils regardaient le jeune garçon qui, adroit comme un singe, répondait à la femme qui l’appelait, et ils l’admiraient alors qu’il se démenait sur les toits pour repérer dans le ciel la cheminée de la cliente.
Il rôdait par n’importe quel temps dans les rues des quartiers populaires. Il ne redoutait pas la pluie. C’était plutôt quand le mistral soufflait que le savoyard éprouvait quelques craintes. Rien n’était moins sûr que ces toitures où le maçon aurait eu fort à faire. Quand il avait fini de racler ses cheminées, le ramoneur, dont la tête et les mains étaient noires, cherchait une fontaine pour s’y nettoyer. Après cela, il prenait son repas sur un banc de la ville, puis poursuivait sa route en criant : « Voici le ramoneur ! Faites nettoyer vos cheminées ! »
Mais si les hirondelles arrivent avec les premiers jours du printemps, le ramoneur est déjà bien loin quand refleurissent les lilas. Où passe-t-il l’été ? Que fait-il quand il fait chaud ? Personne ne le lui demande. On sait qu’on le reverra quand les feuilles des marronniers seront couleur de rouille.
Certes, le progrès ne le favorise pas. Dans les grands immeubles il existe maintenant des chaudières pour le chauffage central. D’autres se chauffent à l’électricité. Bientôt le métier de racleur de cheminées apparaîtra comme un métier du passé.
Regardons encore avec plaisir ces ramoneurs qui, légers comme des oiseaux, se déplacent sur nos toitures et n’oublions pas cet appel que nos enfants n’entendront peut-être pas : « Voici le ramoneur ! Voici l’hiver, gentilles dames, faites racler vos cheminées ! ».
L’horloger
Descendant de la Savoie où il avait appris son métier, l’horloger, quand le travail lui faisait défaut dans son propre pays, arrivait avec sa caissette d’outils et cherchait à travailler dans les villes du Midi. Sa trousse sur le dos, il parcourait les rues en criant : « Avez-vous des montres, des réveils et des horloges à réparer, voilà l’horloger ! ».
Quand on l’appelait, il pénétrait dans la maison, et, tel un médecin, il examinait la pendule arrêtée ou la montre qui avait cessé de marquer l’heure. Assis sur sa caisse, à l’aide de sa loupe, il scrutait l’intérieur de la montre. S’il s’agissait d’une grosse horloge, il montait sur une chaise pour en regarder les rouages. La plupart du temps, l’horloger disait qu’il fallait la démonter et la nettoyer. Il indiquait le montant du travail à faire, et si l’on était d’accord il emportait le mécanisme dans sa caisse. On y trouvait ensemble réveils, pendules et montres…, tout ce qu’il avait réuni au cours de la journée.
Dans le courant de la semaine, il rapportait les objets qu’il avait nettoyés ou réparés dans la petite chambre qu’il avait louée dans une hôtellerie de la ville.
Parfois, il s’agissait d’une de ces énormes pendules à coffre qui laissaient voir, derrière leur vitre, un beau disque d’or auquel deux contrepoids tendus par une corde imprimaient un mouvement de balancement régulier. Dans ce cas, la réparation se faisait sur place : remplacement d’une corde usée ou nettoyage des rouages à l’aide d’une petite brosse. Les grosses pièces devaient parfois être trempées dans l’essence. La remise en état achevée, il suffisait d’une goutte d’huile dans les engrenages, et l’horloge était prête à remplir la tâche qui consistait à indiquer les heures de joie aussi bien que les heures de douleur d’une maison. La femme, presque toujours seule, le mari travaillant à l’extérieur, était bien heureuse de bavarder. Tout sujet lui convenait : les faits divers du jour, la pluie persistante, le temps qui passe trop vite, la vie difficile des ouvriers, sans oublier quelques critiques adressées à ceux qui nous gouvernent. Le travail principal terminé, elle demandait encore à l’horloger de mettre un peu d’huile dans la pendule qui se trouvait sous globe sur la cheminée. « Puisque vous êtes là, autant examiner toutes les pendules de la maison », disait la femme qui tenait à en avoir pour son argent. Ayant payé l’horloger, selon l’humeur du moment, elle lui offrait parfois quelque chose à boire. Si elle était satisfaite du travail, c’était, par temps froid, une tasse de café, et s’il faisait chaud, c’était un verre de vin ou une anisette. Maintenant, l’horloger ne crie plus dans les rues…
Les vendangeurs
Où sont ces équipes de vendangeurs qui descendaient des montagnes, les uns en charrettes, les autres par le train, pour venir faire les vendanges de l’un de ces villages du midi où l’on ne vit que de la vigne ? Garçons et filles, se tenant par la main, se promenaient dans les rues, en attendant l’heure du train ou du car.
Les hommes portaient sur les épaules un sac contenant les provisions du voyage. Ils portaient aussi à la main la bouteille clissée, pour le vin qui serait bien utile pendant ces journées pour résister aux rayons d’un soleil encore vigoureux et brûlant. Les filles avaient mis sur leur tête un triangle de tissu de couleur qui retenait leur chevelure et la protégeait du mistral ou de la tramontane et qui encadrait harmonieusement leur visage. Tous riaient et chantaient. On peut dire qu’ils allaient joyeusement vers leur travail, heureux de se trouver dans les vignes en compagnie d’une bande de jeunes, espérant avoir le plaisir d’y faire quelque rencontre amicale, espérant aussi, vendanges finies, les fêtes et les bals qui suivraient au village, sans oublier l’argent qui tomberait dans le petit sac.
En ce temps-là, on parlait des vendanges comme d’une fête. Personne ne pensait à l’effort à fournir. Un poète écrivait : « On parlait plus des vendanges que de la foire de Beaucaire. Quand nous en serons aux vendanges… lorsque viendra le temps des vendanges… Pendant les veillées, en hiver, garçons et filles évoquaient le temps des vendanges, comme on parle du beau temps… comme on chante le temps des cerises ou le temps où fleurit le lilas blanc ».
Dans une rumeur où se confondaient le bruit des hottes, des tombereaux et des baquets, on barbouillait le visage de toutes les filles, les garçons dansaient jambes nues dans la cuve, d’autres coupaient les grappes et emplissaient les paniers. Les hommes chargeaient les corbeilles et allaient les vider au bout de la rangée de la vigne, dans le tombereau. Ils chantaient toute la journée, n’étaient jamais fatigués sous un beau soleil, et buvaient ferme à la bouteille. C’était une période d’abondance et de joie mais trop tôt finie.
Comme nous sommes loin de ces équipes joyeuses, rieuses, heureuses d’accomplir une tâche qui leur était fête et plaisir ! De nos jours, dans la lumière dorée de septembre, devant la gare, nous voyons des bandes d’hommes et de femmes mêlés le plus souvent avec des groupes d’Espagnols. Ils paraissent soucieux. Ils attendent le camion du propriétaire d’un grand mas qui viendra les chercher et les conduire sur le lieu de leur travail. Ils connaissent le tarif horaire. Ils savent qu’il faut donner un gros coup de collier pour toucher un bon mois et que les vendanges laissent un bon bénéfice : l’argent seul compte. Les visages sont maussades. Comme ils ont l’air sérieux ceux qui vont faire ce travail ! Ils gagneront leur vie sans joie et sans entrain, comparables en cela à l’ouvrier d’usine. Le poète ne pourrait plus chanter comme il le fit au siècle passé.
Le joueur de boules
Voilà un personnage toujours bien vivant que l’on peut voir dans les jardins de nos cités ou sur les places de nos villages : le joueur de boules. Dans notre jeunesse, on l’apercevait surtout le dimanche, dans la garrigue, au mazet, et pendant la semaine, s’il faisait beau, derrière les ponts. Les retraités faisaient une belle galerie. Bien que la mode de jeux sportifs importés de l’étranger ait, populairement, conquis le Midi, notre peuple reste, aujourd’hui encore, très fidèle à un jeu dont la vogue dure depuis un siècle en Provence. Nos ancêtres ont aussi connu le jeu de boules, mais de leur temps ce n’était pas pour viser un bouchon : c’était pour descendre des quilles.
Il y a toujours des joueurs de boules, le dimanche, au mazet ; en été, le soir, derrière les ponts, ou sur les terrasses des cafés de garrigues. Il y a des bandes de joueurs et des paires d’équipes qui éprouvent un grand plaisir à faire une partie de boules. Jeunes ou vieux, riches ou pauvres, ils s’y adonnent avec fougue, quel qu’en soit l’enjeu — apéritif, repas, ou, le plus souvent, de l’argent. De grands concours sont également organisés auxquels prennent part des joueurs de toute la région. Ces concours comportent un arbitre, un règlement sévère et de gros billets pour les vainqueurs. Ces longues et grandes parties se jouent au « boulodrome » et attirent un public nombreux. Mais c’est la partie quotidienne qui a conservé un aspect joyeux et pittoresque. Plutôt que l’attrait de l’apéritif ou d’un dîner, c’est le plaisir d’avoir en main sa paire de boules qui pousse le vrai joueur à venir à ses heures de détente faire une partie avec les amis. Chaque dimanche, à la première heure de l’après-midi, on peut voir, tel un vol de perdreaux, les boules projetées dans la clarté de nos beaux matins ensoleillés. N’importe quel emplacement fait l’affaire le chemin pierreux de la garrigue, les routes poussiéreuses, les places et les jardins. Certains joueurs sont très renommés; dès qu’ils jouent, les spectateurs se rassemblent. Regarder jouer l’équipe d’untel qui fut championne de France est un vrai spectacle. Il y avait le tireur et le chef de la partie. Il y avait aussi celui du Chemin de Fer, celui qui était Corse, un retraité, un employé de la mairie ou un ancien facteur qui parlait fort. Quand les joueurs avaient pris leurs boules, le chef de l’équipe, de son bâton, dessinait un cercle, puis, grave, les pieds joints, il lançait le bouchon. Il faisait quelques pas pour damer le sol ou enlever quelques cailloux gênants, revenait se placer à l’intérieur de son cercle, puis il visait comme les fameux pointeurs pour tirer sa première boule. Il dirigeait la partie et prenait les décisions qui s’imposaient. Il avançait au milieu du jeu comme un capitaine sur le champ de bataille et il indiquait ce qu’il y avait lieu de faire : « il faut que tu tires le premier. Si tu la touches, il y en a deux ! Et toi le Corse le Corse, tu dois jouer c’est un point qui se gagne ». Alors, notre homme époussetait la terre de la main, à l’endroit où il voulait jeter sa boule. Il écartait du pied les pierres qui se trouvaient dans l’axe du parcours, il frappait le sol de sa boule à l’emplacement voulu, il allait et venait, le prenant à l’aise, puis, finalement, se plaçait dans le cercle et, d’une main adroite, il lançait la boule. S’il réussissait son coup, il éclatait d’un beau rire heureux, il bombait fièrement le torse. Mais si la boule avait heurté une pierre et qu’elle fût « mouillée », il ne pipait mot. Il levait les bras au ciel comme pour une fatalité. La scène valait bien une pièce de théâtre. « Le point est pour moi», crie un joueur, mais l’autre crie encore plus fort: « Fais passer la ficelle ! » Quand le tireur était sur le point de tirer, il écartait à grands gestes les spectateurs et prenait tout son temps pour bien faire. Mais, s’il ratait son coup, on l’entendait faire frémir tous les saints du Paradis. Comme les heures passent vite, sous un beau soleil, quand se déroule une belle partie dont les joueurs ne sont pas muets et ont toujours quelque bon mot sur les lèvres ! On comprend que les joueurs soient fiers de ce beau jeu que leur ont transmis les vieux, et qu’ils ne demandent à Dieu qu’une grâce, celle de mourir centenaires et boules en main.
De nombreux métiers anciens ont complètement disparus ; ils ont marqué la vie quotidienne avant l’arrivée de l’automatisation, de l’électricité générale, des machines modernes ou des changements de lois. Des métiers actuels combien vont disparaître dans les décennies à venir ?
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