LES RAMONEURS AU XIXe SIÈCLE






Travail de gagne-misère plus que métier, itinérant et saisonnier, masculin ou en groupe, les ramoneurs itinérants, adultes et enfants, venaient chaque année d’Auvergne, mais aussi et surtout des vallées savoyardes de Maurienne et de Tarentaise. Ces hommes pratiquaient une tradition profondément enracinée dans la vie des montagnards : la migration hivernale, rendue nécessaire par les conditions de vie difficiles en altitude. Les régions de montagne dauphinoises étaient tournées, elles, vers d’autres formes d’émigration, tel le colportage…

Quand les pommes de terre étaient arrachées et les réserves de bois effectuées pour l’hiver, ces ramoneurs laissaient leur femme avec les enfants et partaient de leurs villages fin septembre-début octobre pour revenir six mois plus tard, vers Pâques. Ils se rendaient avec leur patron partout en France, chacun dans une zone de travail bien délimitée qui se transmettait de père en fils. Beaucoup ont préféré le déracinement et se fixer définitivement dans leur zone habituelle de travail. Avec eux ont disparu ces migrations savoyardes.





Avec le développement de la vie urbaine, le ramonage des cheminées a été rendu obligatoire à partir du début du XVIIIe s., à cause des fréquents et graves incendies qui ravageaient les villes.

Les cheminées d’autrefois se nettoyaient d’elles-mêmes. Elles étaient jointoyées au sable, de sorte que le « bis », le goudron, finissait par se décoller de lui-même. Mais dans les constructions dont les arêtiers de la charpente ou les solives du plancher traversaient le conduit, une catastrophe était toujours à redouter. Une braise s’insinuait dans la gerçure d’une poutre, y couvait des heures et des heures, des jours parfois. Soudain elle explosait en un embrasement terrifiant, avec un vrombissement de moteur que rien ne pouvait stopper. Le feu se propageait immédiatement à l’ensemble de la bâtisse.

Au XIXe siècle, la tradition des petits ramoneurs amenait certains enfants de Savoie à partir vers toutes les régions de France mais aussi de Suisse ou d’Allemagne.pour aller ramoner les cheminées dans les villes, afin de fuir la pauvreté des familles nombreuses. C’était ainsi, jadis, qu’on désignait les garçonnets d’une dizaine d’années, tout fluets, qui grimpaient dans les conduits de cheminée, en varappe, afin de les nettoyer. Durant la belle saison, ces enfants gardaient les troupeaux sur les pâturages alpestres; aux premières neiges de l’automne, ayant descendu le bétail vers les étables, ils ne trouvaient à s’occuper qu’à de menues besognes.





Le ramonage était mal payé, mais les parents des familles pauvres devaient accepter que leurs enfants fassent ce travail. Dès 6 ans, les enfants sillonnaient à pied les routes de France, avec le maître ramoneur qui les a enrôlés… Il était chargé de fournir des vêtements neufs, de leur donner un logement, une paire de chaussures et le matériel de travail. Quand ils rentraient, en mai, le maître reversait aux familles une somme d’argent, équivalente au prix d’un veau.

Si les patrons des enfants étaient parfois leur père ou leur oncle, le plus souvent, il s’agissait de maîtres-ramoneurs qui travaillaient à leur compte avec l’aide de jeunes, âgés de sept à treize ans.

Le maître ramoneur, vêtu du paletot d’un monsieur qui inspirait confiance, passait par les villages et enrôlait son contingent de jeunes ramoneurs. Aux mères, le fringant parleur promettait une poignée d’argent et autant de bouches en moins à nourrir; aux enfants, il assurait le pain et la pitance. Ces arguments, tentants, suffisaient à convaincre les parents indécis : les maisons modestes les laissaient partir vers les pays d’ailleurs.

Ces gamins misérables allaient souvent par deux. Mal fagotés dans des guenilles encroûtées de suie grasse, ils étaient aussi maigrichons qu’un cent de clous et plus noirauds que des diablotins échappées de l’Enfer. Le patron les nourrissait chichement, disait-on, pour que, n’engraissant pas, ils puissent facilement se faufiler dans les cheminées. En Savoie, la tradition orale ressasse de cruelles anecdotes à ce propos. On raconte que plusieurs de ces sombres lutins, ayant épuisé leurs forces en journée pour qu’un bon feu chauffât les bourgeois, furent retrouvés au matin du lendemain, morts gelés, dans le recoin d’une grange ouverte à tous vents.

Les enfants voyagent à pied, même pieds nus pour économiser les sabots. Ils abattent des étapes de 40 kms par jour, les plus forts chargés de marchandises. Ils consacrent leur temps à mendier leur pain et celui de leur maître. Ils dorment à la campagne dans une écurie, en ville dans des chambres sales et humides, payant leur écot d’un ramonage matinal. Souvent ils marchent la nuit pour échapper à la police, à l’affût de toute sorte de mendicité. Le sac destiné à recueillir la suie leur sert de couverture. Même quand circulèrent les chemins de fer, on fit encore à pied le voyage aller ; pour le retour, les ramoneurs obtenaient du PLM un permis à demi-tarif pour être rapatriés comme chômeurs. Aller en France, c’est partir pour l’étranger, les petits Savoyards doivent posséder un passeport où sont inscrits leurs nom et prénoms, leur taille, leur âge.





Chaque maître ramoneur a sa tournée et malheur à qui s’avisait d’aller chasser sur les terres d’autrui. Des rixes violentes s’ensuivaient.

Les conditions d’existence des petits ramoneurs étaient si pénibles que les maîtres ramoneurs furent souvent comparés à des  » croque-mitaines « , à des trafiquants d’enfants. Le plus ordinairement, ce patron n’était qu’un esclavagiste qui, pour augmenter ses bénéfices, tuait de travail ses jeunes ouvriers et, dans leurs moments de loisir, les obligeait à mendier sur la places publiques en exhibant leur marmotte. Quand ils quittaient leurs montagnes, ils emportaient avec eux une petite marmotte pour se rappeler leur pays et ils la faisait danser pour gagner un peu plus d’argent.

Lorsque, à la nuit, les petits mendiants rentraient au gîte, ils vidaient leurs poches entre les mains du maître: si celui-ci jugeait que la récolte des pourboires n’avait pas été suffisante, il saisissait un bâton et frappait rudement sur les pauvres épaules déjà bleuies de froid, amaigries par les mauvais traitements et les privations de toutes sortes. Malheureusement, il arrivait que les petits ramoneurs meurent de froid ou la tête fracassée lors d’une chute. Fréquemment, ils contractaient des maladies respiratoires et devenaient allergiques ou aveugles à cause de la suie.

Le plus injuste aux yeux de ces enfants-ramoneurs, reste que le maître encaissait leurs pourboires. «  Sous prétexte qu’on risquait de dépenser notre argent à tort et à travers, explique un ramoneur, il nous attendait à la sortie, la main tendue ; c’est pourquoi nous refusions souvent l’argent, lui préférant une barre de chocolat ou un gâteau que nous nous dépêchions de manger avant de sortir. « 

Le ramonage d’un conduit s’effectuait, en principe, tous les deux ans.

Le maître ramoneur imposait 14 heures de travail par jour toute la semaine. S’ils voulaient aller à la messe le dimanche, ils devaient en acheter ce droit à leur patron. Les maîtres ramoneurs étaient, la plupart du temps, d’anciens ramoneurs trop grands pour grimper dans les cheminées et se trouvaient responsables d’une équipe de 3 à 6 enfants, appelés  » farias « . Tous travaillaient pour un patron.

Ils ramonaient avec un hérisson, mais ils pouvaient aussi grimper à l’intérieur du conduit de cheminée pour la racler. En arrivant en haut, ils criaient  » Haut en bas ! « . Une échelle de 2 mètres leur permettait d’accéder à l’ouverture en bas de la cheminée. La suie, récupérée dans des sacs, était revendue à des usines.

Le ramoneur finissait d’user des guenilles qui lui laissaient une grande liberté de mouvement; il se coiffait d’un bonnet de laine, qu’il s’enfonçait jusqu’aux oreilles, et marchait pieds nus dans de méchants sabots. Pour se protéger, il utilisait les manchons et les genouillères de cuir.

Ce métier n’exigeait pas spécialement une grande robustesse physique, mais plutôt un corps fluet et souple. C’est pourquoi le ramonage était toujours confié à des enfants. La méthode pour apprendre était des plus radicales :

Un ramoneur relate qu’à l’âge de huit ans  » Certains enfants avaient peur de monter dans les cheminées. Un maître-ramoneur en connaissait une qui ne s’ouvrait pas au fond. Il nous disait : Ne t’en fais pas, si tu ne veux pas monter, tu peux toujours descendre. Alors, fais cette cheminée. Une fois que nous étions arrivés au fond, il nous criait par le trou du tuyau qu’il n’y avait pas de sortie ! On était bien obligé de remonter jusque sur le toit ! Après ça, je vous assure que la technique, on l’avait ! Notre équipement consistait en un bonnet en laine que nous rabattions sur le visage comme une cagoule, des coudières et des genouillères en cuir, une cuirasse sur les fesses, des galoches avec deux clous au talon et à la pointe : plantés dans la couche de suie de bois épaisse, ils nous servaient de crampons. Une petite échelle nous permettait d’accéder au conduit, notre raclette à la main. Nous montions par des mouvements de reptation, à l’aide des coudes, des genoux et des pieds, en raclant la suie au fur et à mesure de notre ascension Le gros travail avec la raclette s’effectuait sur les trois ou quatre premiers mètres ; après, c’était surtout de la poussière qui s’enlevait simplement par le frottement de notre corps jusqu’au sommet, d’où nous sortions la tête. Les enfants, et parfois le propriétaire, nous guettaient depuis la rue pour entendre alors un couplet de nos chansons, très coquines et libertines… « 

Leur plus grand regret, c’est de n’avoir pu aller à l’école pour apprendre à lire. Un ramoneur confie:  » Comme je ne pouvais pas déchiffrer le nom des rues, le patron m’apprit à lire sur les panneaux des rues ! C’est ainsi que j’ai commencé à apprendre mon alphabet par la lettre r, puis u, etc…  » Ce qui permit à quelques uns de passer avec succès son Certificat d’Études.  » A partir des années 30, les gendarmes appliquèrent avec plus de rigueur la loi interdisant le travail des enfants. Je me rappelle encore la chanson de mes patrons régulièrement contrôlés : Ce sont de pauvres petits immigrés italiens, sans argent et qui ont faim ; ils sont si nombreux en famille que pour leur venir en aide, nous les avons pris avec nous. Et les gendarmes nous laissaient filer… « 

L’honnêteté proverbiale des ramoneurs leur valait l’estime de la population. Habillés grâce à des dons de vêtements usagés, ces enfants s’accommodaient de pantalons, che­mises ou tricots trop grands pour eux.

 » Nous, les petits ramoneurs, nous étions considérés comme des porte-bonheur, Dans les rues, les dames venaient nous embrasser : elles nous don­naient en échange de ce baiser qui devait leur porter chance, une pièce de 10 ou 20 sous. « 

Dans chaque ville et chaque village, les ramoneurs parcouraient les rues en criant :  » On ramone les cheminées du haut en bas, voilà le ramoneur de cheminées !  » Ils connaissaient également les bonnes maisons, les fermes accueillantes, où il y avait toujours pour eux de la soupe, une miche, quelquefois de la viande.  » Là, nous y allions juste avant l’heure du repas ! « 

Le paysan de naguère avait tôt fait de confondre le ramoneur et le romanichel. Rien n’assurait le maître ramoneur de retrouver ses marques d’un passage à l’autre. Il suffisait d’un peu de retard dans sa tournée, du devancement d’un concurrent indélicat, pour qu’il se cassât le nez. Quand la perte devenait trop sérieuse, il s’obligeait à toquer à de nouvelles portes. Parfois même, il s’écartait de son circuit habituel pour s’attribuer un complément de clientèle. L’exercice n’avait rien de facile. Il fallait montrer patte blanche, malgré les traces fuligineuses qui lui noircissaient les mains. Il devait apprivoiser les gens qui ne le connaissaient pas. D’emblée, on se méfiait de l’étranger auquel on n’était pas habitué. Tout ramoneur parcourait ainsi maintes régions, les unes hospitalières et les autres moins. En certains coins, les vieux lorgnaient les itinérants à travers leurs rideaux qu’ils gardaient tirés, sans entrebâiller leur huis, tandis que les ménagères affichaient d’un air suspicieux, prêtes à lâcher le chien, comme si elles voyaient un voleur de poules. Une maison n’était acquise qu’après plusieurs essais concluants. Quand l’habitant n’avait qu’à se féliciter du service, la cause était gagnée. Le patron ne quittait jamais un village sans signer et dater son passage. Les marques étaient inscrites, à la sanguine, sur un mur de la première maison.

Les ramoneurs ont une langue bien à eux, ou plus précisément un argot qu’ils emploient au cours de leurs migrations saisonnières et qu’eux seuls comprennent comme le  » tarastiu  » des ramoneurs. les ramoneurs savoyards ne sont pas francophones de naissance, mais ont pour langue les différents patois de leurs villages respectifs – en Savoie ceux-ci appartiennent tous à la langue franco-provençale. Le simple fait d’utiliser un code secret resserre la connivence entre ceux qui le connaissent, et inversement par l’incompréhension entretient une distance avec les autres. « Qu’importe que vous ne me compreniez pas, nous ne sommes que de passage !… « 

Sur une enquête lancée sur la situation des petits ramoneurs en Savoie et Haute-Savoie, le préfet de la Savoie, reçoit un rapport accompagné de diverses suggestions. C’est le 15 janvier 1863 qu’il réglemente par arrêté l’apprentissage et les contrats des enfants. Ni les filles, ni les garçons de moins de 12 ans ne pourront être engagés. Et les lois françaises de 1874 et de 1892, relatives à l’emploi des enfants, découragèrent les maîtres ramoneurs à employer tous ces pauvres enfants en bas âge et les obligèrent à changer leurs méthodes de travail. L’application des lois qui ont rendu l’école obligatoire et interdit le travail des enfants de moins de douze ans mettra un terme à ces tristes conditions de vie.



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