Les hiéroglyphes et la Pierre de Rosette

La pierre de Rosette
Les hiéroglyphes étaient la langue écrite des anciens Égyptiens.
Nier l’utilité de la connaissance des hiéroglyphes, c’est nier l’utilité, de l’histoire.
« On ne devrait jamais oublier, a dit M. Champollion, que si les nations modernes peuvent s’enorgueillir à bon droit de leurs lumières et de leur bien-être matériel, elles le doivent en grande partie aux obscurs et longs travaux des lettrés, infatigables investigateurs des ruines des temps passés. Ce sont eux qui, en étudiant avec constance les écrits et les monument de. l’antiquité, nous ont fait connaître les sciences, les arts et. les formes de civilisation des peuples anciens, et ont jeté en Europe les semences de celte industrie si prodigieusement développée depuis. » Tous les monuments égyptiens échappés aux ravages du temps portent des inscriptions hiéroglyphiques; de quel secours ne seront pas ces inscriptions pour la chronologie et l’histoire générale, si elles peuvent être comprises? »
En 1824, époque à laquelle M. Champollion n’avait pas encore terminé ses travaux, il avait déjà obtenu pour résultat de pouvoir fixer la date du fameux zodiaque de Denderah, une grande partie de la chronologie des rois égyptiens, quoiqu’ils eussent été cités par les auteurs grecs et latins.Il avait pu reconnaître que la Nubie avait, aux époques les plus reculées, participé à la civilisation égyptienne; que l’Afrique avait été, à ces époques très anciennes, extrêmement civilisée, et que l’Égypte, considérée comme le berceau des sciences, n’avait été qu’un reste de cette ancienne civilisation venue peut être du centre de l’Afrique.
Dès le dix-septième siècle, quelques cabinets renfermaient déjà un certain nombre d’objets égyptiens de différents genres, envoyés en Europe par des agents consulaires comme de simples objets de curiosité. La plupart de ces monuments provenaient de fouilles exécutées sur l’emplacement de Memphis : c’étaient des amulettes, un petit nombre de bronzes, beaucoup de petites figurines en terre cuite, enfin quelques momies communes et fort peu remarquables sous le rapport de la décoration et de la richesse des peintures. Plus tard on posséda des lambeaux de manuscrits égyptiens sur toile, des bandelettes couvertes de caractères sacrés, et des cercueils de momie en pierre dure, chargés de longues inscriptions hiéroglyphiques.
Ces divers objets appelèrent enfin l’attention des savants sur le système d’écriture des anciens Égyptiens. Les rares documents épars dans les auteurs grecs et latins, relatifs à la nature des signes graphiques employés par cette nation, excitaient encore plus la curiosité. On commença dès cette époque à rechercher les monuments figurés de l’Égypte, et on étudia les obélisques de Rome récemment exhumés.
Mais dès le commencement de ces recherches on partit de ce principe, que l’écriture égyptienne dite hiéroglyphique était le signe particulier d’une idée distincte, en un mot que c’était une écriture idéographique, qui procédait a la représentation des idées par des symboles et des emblèmes.
Toutes ces aberrations, tous ces vains systèmes ont eu pour cause première la prétention de parvenir à l’intelligence des hiéroglyphes sans se donner souvent la peine de savoir si les Égyptiens n’avaient pas une langue propre, et s’il ne restait pas des débris de cette langue égyptienne, dont les mots et les tournures devaient nécessairement être exprimés dans des textes hiéroglyphiques. On dut à M. Étienne Quatremère l’importante démonstration, rendue complète par une suite de faits et de témoignages contemporains , que la langue copte était la langue égyptienne elle-même transmise de bouche en bouche et écrite en caractères grecs depuis l’établissement du christianisme en Égypte jusqu’à des temps peu éloignés de nous. Cette importante découverte devait nécessairement imprimer une autre direction aux recherches scientifiques.
Il ne fallut rien moins que la découverte de la pierre de Rosette par un officier du génie, attaché à la division de l’ armée d’Égypte qui occupait la ville de Rosette, qui trouva, en août 1789, dans les fouilles exécutées à l’ancien fort, une pierre de. granit noir, dont la face, bien polie, offrait trois inscriptions en trois caractères différents.
L’inscription supérieure, détruite ou fracturée en grande partie, est en écriture hiéroglyphique ; le texte intermédiaire appartient à une écriture égyptienne cursive, appelée enchoriale ou démotique; et une inscription en langue et en caractères grecs occupe la troisième et dernière division de la pierre. La traduction de ce dernier texte, contenant un décret du corps sacerdotal de l’Egypte, réuni à Memphis pour décerner de grands honneurs au roi Ptolémée Epiphane, donnait la pleine certitude que les deux inscriptions supérieures contenaient l’expression fidèle du même décret, puisqu’il était dit dans les dernières lignes que cette inscription avait été gravée « sur une pierre dure en trois caractères, caractères hiéroglyphiques, caractères enchoriaux ou démotiques, et caractères grecs. » Une fois ce pas bien établi, voici comme on procéda pour arriver au déchiffrement de l’inscription démotique, la seule sur laquelle on pût s’exercer comme étant bien complète. C’est M. Sylvestre de Sacy qui le premier se donna à ce travail. Il remarqua que certains noms, notamment ceux de Ptolémée et d’Alexandre, étaient répétés un assez grand nombre de fois dans l’inscription grecque; il chercha donc, dans l’inscription démotique, des groupes de caractères semblables, répétés autant de fois et à peu près aux mêmes places que dans l’inscription grecque. On reconnut aussi, par le nombre de caractères, égal à peu près dans les deux inscriptions pour représenter les mêmes noms que les caractères étaient simplement alphabétiques. Le résultat de ces recherches, publié en 1802 dans une lettre adressée à M. le comte Chaptal, alors ministre de l’intérieur, renferme les premières bases du déchiffrement du texte intermédiaire, par la détermination des groupes de caractères répondant aux noms propres de Ptolémée, Arsinoé , Alexandre et Alexandrie, mentionnés en différentes occasions dans le texte grec.
Bientôt après, M. Akerblad, orientaliste suédois, que distinguaient une érudition très variée et une connaissance approfondie de la langue copte, suivant l’exemple de M. de Sacy, publia une analyse des noms propres grecs cités dans l’inscription en caractères démotiques, et déduisit en même temps de cette analyse un court alphabet égyptien démotique. Mais, si heureux dans la lecture des noms propres grecs, Akerblad échoua lorsqu’il voulut appliquer son alphabet au reste de l’inscription. Une des plus grandes causes de sa non-réussite, c’est qu’il ne pensa pas que les Égyptiens avaient pu écrire les mots de leur langue en supprimant une grande partie des voyelles médiales, comme cela s’est pratiqué de tout temps chez les Hébreux et les Arabes. Toutefois il resta prouvé, par les travaux de M. de Sacy et du docteur Akerblad, que les Égyptiens exprimaient les noms propres étrangers par des caractères purement alphabétiques. Jusqu’alors les recherches ne s’étaient faites que sur le texte démotique de l’inscription de Rosette; le mauvais état de la partie hiéroglyphique en avait empêché l’étude. La question se compliquait encore d’une autre difficulté; la comparaison des textes sur papyrus avec l’inscription intermédiaire de Rosette forçait à reconnaître dans ces papyrus une troisième espèce d’écriture, qui n’était ni hiéroglyphique ni démotique, quoiqu’elle eut beaucoup de rapport avec celte dernière. Pendant plusieurs années on ne vit aucun ouvrage qui fît faire un pas de plus à la science. Enfin, en 1819, M. le docteur anglais Young publia une traduction conjecturale des deux inscriptions égyptiennes de Rosette, accompagnée de l’alphabet du docteur Akerblad accru de quelques signes, et il développa un système duquel il résultait : 1° que l’écriture de l’inscription intermédiaire de la pierre de Rosette était la même que celle des papyrus, corrompue par la main du peuple ; 2° que l’écriture égyptienne était purement idéographique , et qu’elle n’employait des caractères alphabétiques que pour : la transcription des noms propres étrangers. Ainsi il revenait à cette opinion que l’écriture égyptienne était purement idéographique, et dès lors on courait les risques de retomber dans les explications erronées, quand parut M. Champollion. Les travaux consciencieux auxquels ce savant se livrait depuis longtemps lui permirent de publier, en 1821 et 1822, deux Mémoires lus à l’Académie , dans lesquels il établit que les Égyptiens avaient trois espèces d’écriture : l’écriture hiéroglyphique pure, employée principalement sur les monuments; l’écriture hiératique ou sacerdotale, celle des papyrus, qui n’était, pour ainsi dire, qu’une tachygraphie des hiéroglyphes, puisqu’on y retrouvait toutes les formes de ces derniers; et enfin l’écriture démotique, qui différait des autres par l’absence ou du moins l’emploi moins fréquent des signes symboliques.
La différence de ces écritures ressort plus nette lorsqu’on donne l’explication du système graphique.
Voici des exemples de la lecture faite par M. Champollion de noms grecs écrits en hiéroglyphes, lecture qui l’a conduit à reconnaître que les Égyptiens employaient dans leur écriture des signes purement phonétiques, c’est-à-dire exprimant des sons, et qui fera mieux comprendre la certitude et la véracité des résultats obtenus.
C’est à la lettre écrite en 1821 par M. Champollion à M. Darier secrétaire de l’Institut, que ces exemples sont empruntés.
Il avait été reconnu que les Égyptiens se servaient de caractères démotiques auxquels ils avaient attribué là faculté d’exprimer des sons pour introduire dans leurs textes les noms propres étrangers. En raisonnant par analogie, M. Champollion conclut qu’il devait en être de même pour les hiéroglyphes purs. Pour s’assurer de la vérité de cet aperçu, pour reconnaître l’existence et discerner même la valeur de quelques uns de ces signes, il aurait suffi d’avoir sous les yeux, écrits en hiéroglyphes purs, deux noms propres de rois grecs préalablement connus, et contenant plusieurs lettres employées à la fois dans l’un et dans l’autre, tels que Ptolémée et, Cléopâtre. Le texte hiéroglyphique de l’inscription de Rosette donnait celui de Ptolémée; un obélisque trouvé dans l’île de Philœ et transporté à Londres, était lié à un socle portant une inscription grecque qui est une supplique des prêtres d’Isis à Cléopâtre. On avait reconnu depuis longtemps, par l’inspection des papyrus et de l’inscription de Rosette, que les noms des souverains étaient renfermés dans un encadrement elliptique auquel on a donné le nom de cartouche. Le cartouche qui se trouvait sur l’obélisque de Philœ devait donc nécessairement renfermer le nom de Cléopâtre. Ce fut sur ce cartouche et sur celui qui, dans l’inscription de Rosette, renferme le nom de Ptolémée, que M. Champollion fit son épreuve. Voici ces deux noms en caractères hiéroglyphiques et en caractères démotiques.
Il faut remarquer, pour la lecture de ces caractères, que dans les hiéroglyphes la direction selon laquelle se suivent les caractères n’est pas déterminée : les Egyptiens les inscrivaient tantôt de gauche à droite, tantôt de droite à gauche, ou bien encore de haut en bas. Il n’en est pas de même pour l’écriture démotique , qui procède toujours de droite à gauche.

Nom de Ptolémée e caractères hiéroglyphiques et démotiques

Nom de Cléopâtre en caractères hiéroglyphiques et démotiques
Le premier signe du nom de Cléopâtre, qui figure une espèce de quart de cercle, et qui représenterait le k , ne devait pas se trouver dans le nom de Ptolémée; il n’y est pas en effet.
Le deuxième, un lion au repos, qui doit représenter le L, est tout-à-fait semblable au quatrième signe du nom de Ptolémée, qui est aussi un L (PTOL).
Le troisième signe, qui est une plume ou une feuille, représenterait la voyelle brève E; on voit aussi, à la fin du nom de Ptolémée, deux feuilles semblables, qui auraient la valeur de deux E brefs on un E long, le II des Grecs.
Le quatrième caractère du cartouche de Cléopâtre, représentant une espèce de fleur avec une tige recourbée , répondrait à l’o du nom grec de cette reine (CLEO; il est en effet le troisième caractère du nom de Ptolémée (PTO).
Le cinquième du nom de Cléopâtre, qui a la forme d’un parallélogramme, doit représenter le P (CLEOP); car il est aussi le premier du nom de Ptolémée.
Le sixième signe, répondant à la voyelle A de Cléopâtre (CLEOPA), est un épervier, et ne se voit pas dans le nom de Ptolémée.
Le septième caractère est une main ouverte représentant le T de Cléopâtre (CLEOPAT); mais cette main ne se retrouve pas dans le nom de Ptolémée, où la deuxième lettre T est exprimée par un segment de sphère, et nous sommes conduits à penser que ces deux signes s’employaient pour représenter le même son.
Le huitième signe de Cléopâtre, qui est une bouche vue de face, et qui serait le R (CLEOPATR), ne se retrouve pas dans le cartouche de Ptolémée, et ne doit pas s’y retrouver non plus.
Enfin le neuvième et dernier signe du nom de là reine, qui doit être la voyelle A (CLEOPATRA), est en effet l’épervier qu’on a déjà vu représenter cette voyelle dans la troisième syllabe du nom. Ce nom propre est terminé par les deux signes hiéroglyphiques qui sont remarqués comme signe distinctif de tous les noms féminins, et celui de Ptolémée l’est par un autre signe qui consiste en un trait recourbé et répondant au s des Grecs.
Le cinquième caractère du nom de Ptolémée, tous les autres caractères étant déterminés, devait nécessairement être un M; d’ailleurs dans plusieurs autres noms grecs analysés par MM. de Sacy et Akerblad, on avait déjà eu occasion de le reconnaître.
En faisant le même travail sur les noms en caractères démotiques, M. Champollion a obtenu des résultats à peu près semblables et a retrouvé les mêmes caractères.
Ainsi M. Champollion a établi d’une maniéré irrécusable :
1° Que les Égyptiens avaient trois espèces d’écriture, hiéroglyphique, hiératique et démotique;
2° Que les Égyptiens employaient phonétiquement certains signes, c’est-à-dire leur donnaient la valeur de sons, pour exprimer les mots étrangers, et cela dans les trois espèces d’écriture.
Conduit donc à reconnaître à certains signes une valeur toujours la même, M. Champollion a cherché à appliquer l’alphabet qu’il en avait déduit aux autres mots des différentes écritures égyptiennes.
Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
