Jean Froissart

Né vers 1337 à Valenciennes dans le comté de Hainaut, Jean Froissart ou Jehan Froissart y passe sa jeunesse avant d’embarquer en 1361 pour l’Angleterre où il obtient une place à la cour de sa compatriote, la reine Philippa de Hainaut, épouse d’Édouard III. Il n’est pas impossible que le jeune écrivain ait été encouragé dans ses ambitions littéraires par Robert de Namur, ou même par Jean le Bel, chanoine de Liège, auteur d’une chronique racontant les premières campagnes dans la guerre de Cent Ans. Mais la Chronique de celui-ci fut composée en prose, et le chanoine y critiquait les auteurs de certaines chroniques en vers, trop enclins à sacrifier les faits aux exigences de la rime. Quoi qu’il en soit, pendant huit ans Froissart semble avoir bénéficié de la protection de Philippa. Ce fut à elle qu’il présenta son premier ouvrage historique, aujourd’hui perdu – probablement écrit en vers – qui chanta les grands succès militaires des Anglais jusqu’à la bataille de Poitiers.
Froissart se mêle désormais à la vie de la cour anglaise, que ce soit à Londres ou à Westminster. Il fait plusieurs séjours au château de Berkhamsted (Hertfordshire) auprès du Prince Noir et de sa mère. Pendant ces années il compose chansons et ballades, virelais et rondeaux (« dittiers et traitiers amoureus »), mais passe une partie de son temps à recueillir de nouvelles informations destinées à étoffer les recherches historiques qu’il entend poursuivre. En particulier, il interroge des otages français logés dans la capitale en prison courtoise pour satisfaire aux exigences du traité de Brétigny (1360), quelques années après la bataille de Poitiers et la prise du roi Jean de France en 1356. C’est ainsi que Froissait obtient peu à peu des renseignements supplémentaires sur les hostilités franco-anglaises, lesquels seront incorporés plus tard dans la première rédaction en prose de ses Chroniques. Ils seront complétés par d’autres témoignages, recueillis cette fois à l’occasion de voyages de recherche entrepris avec la permission de la reine. Ces voyages sont assez ambitieux pour le XIVe siècle ; nous suivons le chroniqueur en Écosse auprès du roi David Bruce (1365), dans le Gloucestershire (séjour chez Edward Despenser au château fort de Berkeley, 1366), à Bruxelles auprès de la duchesse Jeanne de Brabant, (la duchesse Jeanne, fille du duc de Brabant et héritière du duché, avait épousé en premières noces le comte de Hainaut, frère de Philippa, et oncle de Guy de Châtillon, comte de Blois, qui sera le principal protecteur de Froissart dans la seconde partie de son existence) et du duc Wenceslas (1366), et en 1366-1367 à la cour du Prince Noir en Aquitaine, à Bordeaux. Au retour d’un voyage en Italie vers 1368 (mariage de Lionel de Clarence et de Violante Visconti à Milan), Froissart apprend la mort de sa protectrice, survenue le 15 août 1369. Il se rend à nouveau dans son comté natal de Hainaut où il entamera bientôt, pour Robert de Namur, beau-frère de Jeanne et de Wenceslas de Brabant, et aussi du roi Édouard d’Angleterre, la première version en prose du premier Livre des Chroniques (terminée vers 1373) : «première rédaction proprement dite».
II composera des œuvres poétiques en vers jusqu’en 1389. Si Froissart abandonne le vers pour écrire l’histoire des guerres récentes, c’est surtout parce qu’il semble avoir compris la leçon proférée par Jean le Bel, dont la Chronique (terminée en 1361), avait dénoncé certain ouvrage historique écrit en vers où il y aurait eu « grand plenté de parolles controuvées et de redictes pour embelir la rime ». Pour donner une assise plus solide à son propre récit des évènements de 1325-1350, Froissait ira jusqu’à transcrire, parfois mot à mot, certains « chapitres » de l’ouvrage de Jean le Bel, «plagiat» qui n’avait rien d’extraordinaire à une époque où la citation, pratiquée le plus souvent sans mention de sources, était un procédé courant, rehaussant le mérite d’un ouvrage et en garantissant l’authenticité. Les années passées à Valenciennes sont une période d’intense créativité. C’est pendant ces années que Froissart compose, aussi, l’essentiel de son œuvre poétique, y compris les longs dits narratifs.
A partir de 1373, Froissart dispose de la cure des Estinnes-au-Mont, que lui cède Guy de Châtillon, comte de Blois. Cette situation lui permet de pousser sa narration jusqu’en 1378 ; le texte qui en résulte est la « première rédaction révisée », mais en 1376 déjà le comte de Blois lui commandait une autre version du premier Livre, terminée elle aussi vers 1377-1378 environ et appelée par la « seconde rédaction » : elle contient des développements dont on ne trouve aucune trace dans la version « antérieure ». Quoi qu’il en soit, ces deux premières rédactions en prose du premier Livre nous offrent le récit des origines du grand conflit dynastique entre les rois de France et d’Angleterre. Froissart y raconte une guerre de chevauchées, sièges et pillages ponctuée par quelques batailles rangées où triomphent en général les chevaliers d’Edouard III, menés par des capitaines brillants et secondés par des archers du pays de Galles ou du comté de Cheshire (bataille de Sluys ou de l’Écluse, en 1340 ; batailles de Crécy, en 1346, et de Poitiers, en 1356). Alléguer que ces rédactions reflètent uniformément des changements de perspective « politique » ou de parti pris dynastique, c’est négliger l’apport d’impartialité dont se targue le chroniqueur de la Chevalerie ; cela ne les empêche pas de refléter, de temps en temps, des préoccupations tantôt « françaises », tantôt « anglaises ».
Entre les premier et « deuxième » Livres des Chroniques il n’y a guère de solution de continuité. Le plus gros du deuxième Livre (composé entre 1378 et 1385) raconte le conflit qui opposa le comte Louis de Flandre à ses sujets de Gand, ainsi que les différends entre cette ville et sa voisine, Bruges ; on y trouve aussi le récit d’émeutes et insurrections populaires en France et en Angleterre (affaire des « Maillotins » en France, et Grande Révolte de 1381, autrefois connue sous le nom de Peasants ‘ Revolt en Angleterre). De certains de ces événements, Froissart a lui-même été témoin. On sait qu’il a accompagné Guy de Blois lors de la campagne en 1382 du roi de France, Charles VI, contre les Flamands. Bien qu’il soit Hennuyer et non pas Flamand, les troubles du comté de Flandre ont dû le toucher de bien près. Certains épisodes du deuxième Livre trahissent sinon de la sympathie à l’égard des révoltés (coupables aux yeux du chroniqueur d’avoir tenté un bouleversement de l’ordre social ordonné par Dieu), du moins une mesure de compréhension, dans un contexte narratif où les excès des maîtres sont, eux aussi, largement mis en scène. C’est le récit de ces troubles qui termine le premier volume dans cette collection.
Un nouveau voyage entrepris vers la fin de 1388, aux frais de son protecteur Guy de Blois, permit à Froissart de rendre visite à la cour fastueuse de Gaston Phébus (ou Fébus)*, comte de Foix-Béarn, à Orthez, où il se renseigna sur le conflit qui venait de se dérouler en Espagne et qui devait fournir la matière principale de son troisième Livre (dont la première version complète fut composée entre 1389 et 1391). Dans cette «première rédaction» (que représente une bonne vingtaine de manuscrits) on assiste à la correction par Froissart de ses propres recherches : il modifie le premier quart environ du texte qu’il a déjà sous les yeux, qu’il considère désormais comme trop « castillan », il corrige son récit des guerres en péninsule ibérique d’après les témoignages qu’il aurait recueillis de la bouche d’un chevalier portugais (Joâo Fernand Pachéco) rencontré à Middelbourg en Zélande, où le chroniqueur se rendit en 1390.
Le troisième Livre marque une mutation profonde dans l’évolution de la carrière d’historien et d’écrivain de Jean Froissart.
On voit alors les Chroniques combiner au temps l’histoire un temps proprement poétique, le temps récit et le temps de la mémoire.
On en est au temps des « mémoires » du chroniqueur, mêlés, toujours, à la trame de son histoire des guerres d’Espagne et des troubles politiques qui se développaient en Angleterre entre Richard II et les Communes. Il est intéressant de constater que Froissart n’écrira plus guère de poésie au-delà de 1389 ; la poésie, semble-t-il, passe désormais du côté de la prose, donc des troisième et quatrième Livres des Chroniques. Par un étrange paradoxe, d’ailleurs, plus la prose de Froissart affiche des qualités littéraires, et plus sa critique de la société aristocratique de son temps se montre pénétrante.
En février 1389, Froissart assiste au mariage du duc de Berry avec la très jeune Jeanne de Boulogne, épousailles célébrées à Riom. En chemin vers cette ville, il s’arrête à Avignon où quelqu’un lui vole l’argent qu’il vient de recevoir de Gaston Fébus. C’est cet épisode qui a en partie motivé la composition du « Dit dou florin », poème semi-autobiographique plein de charme et d’esprit.. Après quelques jours passés au château fort de Crèvecœur chez Enguerrand de Coucy, nous retrouvons Froissart à Paris le 20 août 1389, où il est témoin de l’entrée royale de la nouvelle reine de France, Isabeau de Bavière, épouse de Charles VI.
Vers 1391-1392, le chroniqueur change à nouveau de patron. Son maître et protecteur Guy de Blois (« ruiné, mal conseillé, fatigué par la débauche et l’obésité ») ayant vendu son comté au frère cadet du roi de France, Louis de Touraine, désormais duc d’Orléans Froissart perd un soutien sur lequel, à vrai dire, |il ne pouvait de toute façon plus beaucoup compter. Mais il souffre pour Guy de Blois, qu’il aime sincèrement alors qu’il semble n’éprouver que de l’antipathie pour Louis d’Orléans. Et par-dessus tout, il est choqué par ce manquement au code de conduite des princes. Même endetté, même ruiné, un prince ne vendait pas le fief auquel s’attachaient son nom et la continuité de sa race. Cette déconfiture humiliante de Guy de Blois marque profondément Froissart. A la fin de sa vie ses patrons seront surtout Aubert de Bavière, comte de Hainaut, et son fils Guillaume.
En 1392, Froissart est présent à la cour au moment e l’attentat contre le connétable Olivier de Clisson. Quelques mois plus tard il assiste aux négociations de paix à Leulinghem. En 1395 le chroniqueur reviendra une dernière fois en Angleterre, mais en dépit de la réception favorable (à vrai dire un peu distante) que lui accorde Richard II, ce séjour le déçoit, car tout a changé et ses anciens amis anglais ont presque tous disparu. II finit ses jours en Hainaut vers 1404 (ou 1410), dit-on (date souvent contestée pour reposer sur des indices peu sûrs), probablement dans sa forge à Chimay où il possède depuis quelques années un canonicat, et c’est là qu’il écrit son quatrième Livre (règne et maladie mentale de Charles VI ; fin violente du règne de Richard II). Son tout dernier ouvrage est une refonte totale de la première partie (1325-1350) du premier Livre, dite « troisième rédaction », dans laquelle il semble faire état de ses craintes touchant le sort de Prouesse dans un pays qui vient d’assister à la déposition et à l’assassinat de son souverain.![]()