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Les frais d’établissement des petits métiers dans Paris sous Louis-Philippe

Lorsqu’un paysan a prélevé, sur le prix de son travail d’une année, ce qu’il doit aux impôts, il ne lui reste que 20 francs au plus à dépenser pendant toute l’année pour se nourrir et se vêtir.
Vingt francs, c’est juste la somme nécessaire aux frais d’établissement les plus considérables de chacun des petits commerces, des petites professions qui font vivre presque un huitième de la population de Paris.
A Paris, en effet, il est une classe laborieuse d’hommes et de femmes, vieillards, jeunes filles, enfants, dont toute l’existence repose uniquement sur un gain quotidien qui ne s’élève pas toujours à dix sous, et qui atteint rarement trente sous.
Encore leur faut-il, au commencement, des instruments de travail, un capital, un fonds, qu’ils perdent parfois en quelques journées; car ils sont exposés, aussi bien que les grands commerçants, aux faillites. Il suffit, pour consommer leur ruine, d’une maladie qui a duré plus d’une semaine; d’une amende que par imprudence ils ont encourue ; d’une partie de plaisir qui a commencé trop tôt le dimanche et a fini trop tard le lundi ; ou même d’un prêt généreux à quelque malheureux plus malheureux qu’eux-mêmes, et qu’ils n’ont pu secourir qu’en engageant au Mont-de-Piété tout ce qu’ils possédaient.
A défaut d’outils, de marchandises ou de provisions, ils seraient réduits à la mendicité; mais, habitués au travail et à une sorte d’indépendance au milieu de cette grande ville, dont ils sont les habitants nomades, ils ne se résigneraient qu’à la dernière extrémité à vivre d’aumônes ; ils préfèrent emprunter à de pauvres gens qu’ils ont peut-être aidés autrefois, ou, s’ils demandent à des personnes riches de leur connaissance , c’est à titre d’avance seulement; ils exigent même souvent alors qu’on aille acheter avec eux les objets qui leur sont nécessaires pour travailler, soit qu’ils ne veuillent pas être soupçonnés d’un mauvais emploi de l’argent, soit qu’ils redoutent eux-mêmes la tentation, toujours prête à les saisir au milieu de leurs privations continuelles.
Il y a une variété infinie de ces petits métiers, et ils nécessitent en général plus d’aptitude et d’expérience qu’on ne saurait l’imaginer.
Les uns peuvent être considérés comme fixes et durables, par exemple ceux des écrivains publics, barbiers sans boutique, petites couturières à la journée, etc., marchandes des quatre saisons, marchandes de friture, de gaufres, de petits gâteaux, de jouets, commissionnaires, porteurs d’eau, marchands d’habits, joueurs d’orgue, marchands de ferraille, de bric-à-brac, de verres cassés, chiffonniers, décrotteurs, etc., etc., etc.; d’autres, au contraire, sont passagers , changeant, et souvent sont sujets au cumul, par exemple ceux des marchands de tisane, scieurs de bois, ébarbeuses de socques, colporteurs d’almanachs, crieurs d’évènements remarquables et de jugements célèbres, marchands de marrons, pêcheurs à la ligne, etc., etc.; mais tous, sans exception, peuvent être entrepris au moyen d’une première mise de fonds, qui n’est, suivant leur importance, que de 20 fr., de 10 fr., et pour quelques uns même de 5 fr.
Des renseignements minutieux, en grande partie extraits des procès-verbaux et des pièces de comptabilité d’un comité de secours institué vers 1820 par quelques jeunes gens dans la rue Taranne, ont permis de donner successivement les notes statistiques des frais indispensables d’établissement de ces différentes professions; avant tout, il est nécessaire de faire précéder cette sorte d’inventaire d’une seule remarque générale. La plupart des étals dont il sera question s’exercent en plein air, ou à peu près ; il est donc une dépense qui doit prudemment précéder toutes les autres, c’est le paiement du loyer d’un réduit pendant la durée du premier mois de travail. Le prix le pins élevé, chez les principaux logeurs, est fixé à 4 francs, du moins aux environs du Panthéon, de Notre-Dame et de l’Hôtel-de-Ville.
Le cordonnier en vieux.
Celui qui a le bonheur de posséder quelques outils, des formes qu’il a façonnées lui-même, un mauvais siège et un toit de bois large d’un pied et demi, à une place fixe, est à l’un des premiers rangs des petits métiers. S’il est économe, assidu, rangé, s’il tient parole à ses pratiques, qui sont en général desservantes de la rue, il parviendra, à force d’économies à se faire pour la mauvaise saison un enclos de planches peintes avec des croisées vitrées, ou bien à sous-louer un intérieur de porte bâtarde, qui, avec le temps, pourra s’agrandir en boutique; et même, qui sait s’il n’obtiendra pas un jour une place de portier !
Voici la liste et le prix des outils qui lui sont le plus nécessaires :
| Une paire de pinces. | 3 fr. |
| Un marteau. | 2 fr. 28 c |
| Deux tranchets à 1 fr. 50 | 3 fr. |
| Une demi-douzaine de manches d’alênes à 15 c. | 90 c |
| Une paire de tenailles | 1 fr. 50 c |
| Un astic en buis pour polir les semelles | 75 c |
| Idem en os | 50 c |
| Un plastron | 50 c |
| Deux biseigles à 75 c pour polir le tour des semelles | 1 fr. 50 c |
| Un fusil | 75 c |
| Une mailloche | 1 fr. 25 c |
| Un fer à jointures. | 1 fr. 10 c |
| Idem à piqûre | 1 fr. |
| Une roulette | 75 c |
| Un fer à coulisse | 1 fr. 50 c |
| Idem à passe-poil | 1 fr. 20 c |
| Planches, bois pour les formes, et un siège | 3 fr. |
| Total. | 24 fr. 45 c |
Chiffonnier
Le chiffonnage est un métier difficile. L’apprentissage est long et pénible pour s’ouvrir un chemin paisible à travers la concurrence, pour arriver à diviser habilement le travail de chaque semaine, de chaque jour, de chaque nuit; pour connaître les heures favorables, les bons endroits, les débris les plus précieux à enlever, os, verres cassés, chiffons, papier, carton, bourres de crin, produits chimiques, etc.; pour se faire bien venir des portières; enfin pour avoir, dans différends quartiers, des maisons, comme on dit, attitrées. L’état est assuré quand on n’a plus à craindre de s’attirer par inexpérience les querelles et les coups des confrères, quand on est suffisamment connu des agents de police, quand on a une casquette chaude, des guêtres de cuir, un dos de cuir, une lanterne garnie de son verre, et qu’on a pu se laisser pousser la barbe, de manière à poser au besoin dans les ateliers. Les chiffonniers habiles savent améliorer sensiblement leur métier: ils parviennent à s’associer, â louer un coin de grenier, et à emmagasiner les matières de choix, de manière à être en état d’attendre des offres de plus en plus avantageuses des marchands et des fabricants.
| Une médaille de chiffonnier | 2 fr. |
| Un mannequin (hotte) | 3 fr. |
| Un crochet | 50 c |
| Une lanterne | 75 c |
| Total. | 6 fr.25c |
Marchande de friture
Les premiers frais de ce métier, lorsqu’il ne s’exerce que dans les rues et sur les ponts, ne s’élèvent pas au-delà de 40 à 42 francs. Il suffit alors d’un éventaire qui s’attache à la ceinture, d’une hotte, d’un panier, d’une poêle à main, d’un petit réchaud, et de quelques provisions en charcuterie et en pommes de terre. Dès qu’il cesse d’être ambulant, la dépense est plus considérable, les provisions sont plus variées; il est besoin d’un assortiment de poissons : soles, limandes, carlets, fretin, etc. Enfin lorsque l’on commence à avoir besoin de plusieurs fourneaux à la fois, de s’approvisionner à la Halle à la volaille, la profession est de premier ordre, et son nom se transforme en celui de rôtisseur.
| Un fourneau | 4 fr. |
| Un baquet | 2 fr. 30 c |
| Un seau | 1 fr. |
| Deux tréteaux et une planche | 5 fr. |
| Un chevalet | 1 fr. |
| Deux paniers | 1 fr. 50 c |
| Plat et assiettes | 1 fr. 50 c |
| Une poêle à frire | 1 fr. 50 c |
| Une hotte | 5 fr. |
| Une pelle et une pincette | 1 fr. |
| Un soufflet. | 1 fr. |
| Deux pots de grès | 1 fr. |
| Premières provisions | 3 fr. |
| Total | 27 fr. |
Marchande des quatre saisons
Cet état est l’un des plus faciles et des moins dispendieux, qu’une pauvre fille réduite à la dernière détresse puisse embrasser. En un quart d’heure, le métier est appris et fondé. Le comité de jeunes gens de la rue Taranne allouait ordinairement pour un établissement de ce genre une pièce de cinq francs ainsi employée :
Éventaire d’osier qui s’attache à la ceinture… 4 fr. 50 c.
Provisions suivant là saison. ………… 3 fr. 50 c
Total. .. 5 fr.
An printemps, l’éventaire se charge de bouquets, d’herbes nouvelles, de légumes, d’œufs frais; en été, les premiers fruits, les groseilles vertes, les cerises, remplacent les fleurs; en automne les provisions consistent surtout en raisins, noix, poires, pommes et poissons; en hiver ce sont des citrons et des oranges.
Les marchandes qui arrivent à cesser d’être ambulantes, se fixent à la Halle, dans un marché, sur un pont, ou devant une salle de spectacle. Voici le matériel de ces établissements à demeure :
| Une table composée de deux tréteaux et d’une planche | 2 fr. |
| Une chaise | 1 fr. |
| Un baquet | 1 fr. |
| Deux paniers | 1 fr. 50 c |
| Carafes, bocaux, verres | 3 fr. |
| Fournitures en orgeat, limonade, tisane, fruits ou fleurs, etc. | 5 fr. |
| Total | 13 fr. 50 c |
Porteur d’eau
Le porteur d’eau à la sangle n’a besoin d’aucune autorisation pour débiter. Il puise gratis aux fontaines publiques. Une clientèle de porteur d’eau se vend quelquefois jusqu’à cinquante francs. Le démissionnaire, avant de se retirer, se fait accompagner chez les habitués plusieurs jours de suite par son remplaçant, et le présente avec recommandation aux divers étages qu’il était en possession de fournir. Un porteur d’eau qui n’est pas aimé de ses confrères, qui fraude et passe avant son tour lorsqu’il veut emplir ses seaux aux fontaines, est infailliblement obligé d’abandonner le métier. L’invention d’un cri particulier, qui monte et se fasse reconnaître aux fenêtres les plus élevées, malgré le bruit des rues, est l’une des premières difficultés qu’ait à vaincre un apprenti. Un fonds solide et complet coûte dix francs.
Deux seaux 6 fr..
Une bricole 2 fr. 50 c
Un cerceau. 1 fr. 50 c
Total 10 fr.
Le porteur d’eau au tonneau est assujetti à plusieurs formalités. Il doit obtenir une permission du commissaire de son quartier, qui ne l’accorde que sur le témoignage de deux citoyens patentés. Muni du certificat du commissaire, il va chercher à la Préfecture de Police une petite carte ou permis, qui coûte 25 centimes. Il est ensuite obligé de se rendre à un bureau spécial, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie, pour y faire mesurer son tonneau, sur lequel on marque le numéro de la quantité d’eau qui peut y être contenue. Cette formalité coûte 2 francs. Il va de nouveau à la Préfecture de Police pour faire inscrire le numéro du tonneau; nouvelle formalité qui coûte 1 franc. Enfin il ne lui reste plus qu’à obtenir aux Pompes de son quartier l’autorisation d’y puiser, moyennant un droit de 4 et de 5 sous, suivant que son tonneau contient 10 eu 14 voies (une voie d’eau équivaut à 23 à 25 litres). Le terme moyen du gain de la journée d’un porteur d’eau (au tonneau à bras), paraît être de 4 à 5 francs; quelques uns de ces établissements rapportent aux entrepreneurs jusqu’à 6 000 fr. par an.
Une mesure de police oblige les porteurs à conserver leurs tonneaux pleins pendant la nuit, et à déclarer l’endroit où ils sont déposés. C’est une précaution contre les incendies. L’amende, en cas de contravention, est, pour la première fois, de 15 francs.
Un tonneau coûte environ 110 francs; les autres frais sont les mêmes que ceux du porteur à sangle, sauf le couvercle, qui coûte 75 centimes, et les frais d’autorisation, qui montent à 3 francs 50 centimes.
Décrotteur
La concurrence et les établissements fixes ont paru menacer quelque temps le métier d’une ruine complète. Depuis quatre ou cinq années, le prix d’un décrottage de souliers ou de bottes est tombé de deux sous à un sou.
Ce métier est pour les hommes une ressource aussi prompte et aussi facile, que le métier de marchande des quatre saisons pour les femmes. Toutefois, l’état de décrotteur est réputé supérieur à celui de chiffonnier, quoiqu’il soit moins indépendant, et qu’il exige moins d’habileté. Il est besoin, pour l’exercer, d’une autorisation du commissaire.
Avec six sous de planches et quelques clous, on confectionne aisément la boite; les menuisiers la vendent deux francs.
| Une boite | 2 fr. |
| Deux brosses à cirer | 2 fr. 40 c |
| Une brosse à habit | 1 fr. |
| Un vieux couteau et un pot de cirage | 60 c |
| Total | 6 fr. |
Source : gallica.bnf.fr/ Bibliothèque nationale de France/1833![]()