LES FARCES AU MOYEN ÂGE

 

Les Farces du Moyen Âge

 

 

 




La farce a été le genre dramatique le plus vivant de la fin du Moyen Age, et il est le seul qui ait survécu au Moyen Age.

C’était à l’origine une petite pièce, incorporée à un spectacle édifiant pour détendre le spectateur. Mais, à la différence des épisodes comiques (diableries, scènes de brigands) qui dans le long développement d’un Mystère ou d’une Passion se sont maintenus à travers le temps pour apporter une note gaie sans rompre l’unité du spectacle, la farce est devenue un intermède ayant son autonomie, ce qui lui a permis de se constituer en genre dramatique indépendant.

De dimension réduite (d’une longueur moyenne de 350 à 450 vers), elle a pour but de servir de passe-temps récréatif, de terminer dans la joie un spectacle édifiant, ou d’amuser et d’attirer les badauds. On distinguait ainsi les farces que jouait une troupe à la fin d’une moralité ou d’un mystère, les farces de noces, les farces de collège destinées à un public d’écoliers et d’étudiants, et les farces d’« échafaud», parades jouées dans les foires et les marchés. Limitée par le temps, la farce développe une situation plus qu’une intrigue, et souvent même elle ne conclut pas. Elle n’offre donc qu’une succession de mouvements. Et, à la fin, les «joueurs» prennent congé du public par un adieu qui se termine en chanson.

Ses personnages (en moyenne, trois ou quatre) sont essentiellement des « types » de l’humble vie quotidienne. Même quand le texte leur donne des noms ou des prénoms, il s’agit du « mari », de l’« homme », de la « femme », de l’ « amoureux », ce qui cache le plus souvent le mari berné, l’homme vieux, la femme rusée, le prêtre paillard. Un personnage caractéristique de la farce : le badin. Ce faux niais ou naïf plaisant, enfant, valet et mari même, s’impose peu à peu comme « emploi » dans les troupes qui se constituent pour jouer lors de certaines fêtes. Il finira par désigner tout joueur de farces et tout bateleur. Défilent aussi des « types » de la vie sociale et professionnelle : le chaudronnier, le savetier, le pâtissier, le meunier, le maître d’école, le sergent, et bien d’autres encore.

La farce tirant la plupart de ses sujets de la vie quotidienne des petites gens ou adaptant des contes de la littérature narrative à la vie familiale des petites gens, un des thèmes favoris de la farce sera celui de l’autorité : à qui mari ou femme, maître ou valet reviendra le droit de commander? Les autres thèmes relèvent des fonctions naturelles (on mange, on urine, et même on fait l’amour, comme on respire, par nécessité physique et hygiénique) ou relèvent des malformations physiques et intellectuelles : on se rit de ce qui n’est pas normal ou courant. Enfin et surtout on ruse ; car pour obtenir ce qu’on n’a pas (l’autorité, le manger, l’amour), pour réparer les erreurs de la nature ou pour parer aux ruses d’autrui, il faut ruser. Dans l’univers de nos farces, tout le monde cherche à tromper autrui.

La farce, dont l’origine remonte sans doute au XIVe siècle, eut son âge d’or, comme le théâtre comique médiéval, après la guerre de Cent Ans et jusqu’au début du XVIe siècle. Genre très souple et multiforme, allant de la simple parade à l’ébauche de la comédie de mœurs, elle a réussi à s’imposer comme divertissement essentiel. Si bien que les genres dramatiques voisins, sottie et moralité, se sont parfois agglutinés à elle. Déjà les confréries de sots, spécialisées dans la représentation des sotties, avaient échangé leur répertoire avec les confréries de badins, spécialisées dans la représentation des farces: Basochiens et Enfants sans souci s’habillaient en sots (habit vert et jaune, bonnet d’âne, marotte) ou, pour jouer la farce, enfarinaient le visage, selon les besoins et les circonstances. De même que de nos jours les termes de « comédie » et de « drame » ont fini par désigner toutes sortes de pièces de théâtre avant d’aboutir à la « comédie dramatique », la farce, à l’exemple du « type » du badin, a peu à peu perdu de sa spécificité au profit d’un genre hybride. La farce est devenue farce-monologue, farce-sottie, farce morale ou moralisée, et quelquefois farce-moralité-sottie : le célèbre monologue du Franc-Archer de Bagnolet prend ainsi, dans l’édition de Nicolas Chrestien, le nom de « farce » ; la sottie des Cris de Paris est présentée comme « farce » ; une édition de la moralité de Folle Bombance la dit « farce » ; de même Les Gens nouveaux est un exemple d’une farce moralisée qu’on peut classer parmi les sotties.

Plus de deux cents textes nous ont été conservés, qui se réclament du genre de la « farce ».

Ces textes appartiennent principalement aujourd’hui à quatre recueils d’œuvres dramatiques de la fin du Moyen Age:

1. Recueil du British Muséum, recueil factice de 64 pièces (monologues et sermons joyeux, farces, sotties, moralités), imprimées en caractères gothiques à Paris, Lyon ou Rouen entre 1532 et 1559. Il fut découvert en Allemagne en 1840 et acquis par le British Muséum en 1845.

2. Recueil Trepperel, qui regroupe 35 pièces (dont cinq farces) imprimées au début du XVIe siècle à Paris dans l’atelier de Trepperel. Découvert en 1928 en Italie, il appartient à la Bibliothèque nationale de Paris.

3. Recueil Cohen, recueil factice de 53 pièces imprimées et toutes intitulées « farces ». Les originaux, découverts en 1928 avec le recueil Trepperel, avaient été copiés à la hâte par Gustave Cohen ; celui-ci les publia en 1949 dans une édition peu soignée. Depuis, les originaux ont de nouveau disparu, ce qui rend impossible toute édition critique de ces textes.

4. Recueil La Vallière, manuscrit de copiste qui daterait de la seconde partie du XVIe siècle et qui regroupe 74 pièces appartenant vraisemblablement au répertoire de la société joyeuse des Conards de Rouen (https://www.persee.fr/doc/bec_0373-6237_1840_num_1_1_444243) ; (https://fr.wikipedia.org/wiki/Confrérie_des_Conards). Ce manuscrit, en écriture gothique, est depuis 1784 à la Bibliothèque nationale. Quand une de ses pièces se retrouve dans le recueil imprimé du British Muséum et que l’on compare les textes, on constate que la copie contient çà et là des ajouts de « » et des corrections qui prétendent améliorer la versification mais qui sont faites pour la plupart en dépit du bon sens.

Certains textes nous ont été transmis hors de ces recueils par des éditions séparées, comme Pathelin, ou dans un manuscrit regroupant les pièces jouées pour un spectacle, comme celui qui fut donné à Seurre en 1496 à l’occasion de la fête de saint Martin.

Le texte des farces n’appartient pas à la littérature écrite; il n’est pas « littéraire ». Il relève de la littérature orale et populaire de la fin du XVe siècle et du début du XVIe. Les distractions étaient alors peu nombreuses et peu variées. Ceux qui se retrouvaient devant ou autour des tréteaux n’étaient exclusivement ni une élite ni des initiés ni ceux que les Romains appelaient la plèbe, mais un public global, pour employer notre jargon de théâtre, des gens de toute classe sociale mis en disponibilité physique et matérielle de se rassembler en un lieu de fête ou de passage pour se distraire d’une vie quotidienne difficile ou monotone, pour le moins qu’on en puisse dire. Les auteurs de farces écrivaient pour les uns et pour les autres. Rabelais aura spécifiquement cet art. Qu’on ne s’étonne pas en lisant les farces d’entendre les personnages s’exprimer dans un langage familier et populaire, moulé dans une versification très souple, et de voir traités des thèmes qui font éclater le gros rire et même le rire gras. Mais qu’on ne s’étonne pas non plus, puisque ces textes dramatiques ont été écrits par des mains expertes: écrivains, clercs, membres de l’Université, de l’Église et du Parlement, que les situations se développent, compte tenu des « lois » du genre, dans une structure très élaborée. Des petits riens certes, mais, même s’ils sentent un peu le rustre, des textes finement ciselés.

La farce n’avait pour but que de faire rire. Sur d’étroits tréteaux, sans décor — un rideau de fond, le plus souvent, et quelques objets — les « joueurs » (seulement des hommes) s’ébattaient au gré de la fantaisie verbale du texte et des situations d’un quotidien volontairement schématisé. Le temps et le lieu éclatent comme dans tout théâtre populaire pour se plier au temps et au lieu scéniques. Les personnages ne s’embarrassent pas de sentiments, de psychologie. Pantins ou Italiens de la commedia dell’arte? on n’en est encore ni aux uns ni aux autres. Il fallait faire rire. Et on rit. Mais on rit de mots, qui nous ont été restitués, et de gestes qu’on ne peut qu’imaginer et deviner. On ne saura jamais comment ces textes n’étaient souvent qu’un support aux gestes qui s’exprimaient dans une liberté calculée ou désordonnée, selon qu’on se trouvait à un spectacle de fête ou sur les tréteaux d’une foire. On doit faire preuve d’imagination et d’ingéniosité pour éclairer parfois les mots du texte d’un geste plus significatif que le mot même. C’est aussi la règle du « jeu ».

Place au jeu donc, dans une ambiance de saine gaieté, avec l’esprit libéré des temps de carnaval et des fêtes populaires, où nobles et notables s’encanaillaient à bon compte et où le petit peuple s’amusait à se retrouver dans un univers de clowns (badins, fols et sots), même si la satire aiguisait malicieusement ses traits. Encore une fois, il s’agissait de faire rire et non d’édifier. La « morale » n’est ici qu’une morale de constatation et non une morale réformatrice, du La Fontaine avant la lettre.

 

 

La farce a été le genre dramatique le plus vivant de la fin du Moyen Age, et il est le seul qui ait survécu au Moyen Age.C’était à l’origine une petite pièce, incorporée à un spectacle édifiant pour détendre le spectateur. Mais, à la différence des épisodes comiques (diableries, scènes de brigands) qui dans le long développement d’un Mystère ou d’une Passion se sont maintenus à travers le temps pour apporter une note gaie sans rompre l’unité du spectacle, la farce est devenue un intermède ayant son autonomie, ce qui lui a permis de se constituer en genre dramatique indépendant.


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