LES FABLIAUX ET CONTES AU MOYEN ÂGE

 





Fabliaux et contes du Moyen Âge




 

Le genre littéraire qui répond au terme de fabliau a fleuri en France entre les dates extrêmes de 1159 et de 1340 ; le plus ancien fabliau connu, celui de Richeut, date de 1159, les plus récents sont de Jean de Condé qui mourut vers 1340. Ni les allusions historiques qui sont rares – Sauf précisément dans le fabliau de Richeut et dans celui de Planté où il est question de la prise de Saint Jean-d’Acre en 1191 et du roi Henri de Champagne mort en 1197 -, ni l’étude de la langue ne permettent d’établir une chronologie exacte de ces contes qui naquirent, furent colportés pendant la période que Gaston Paris appelait « l’âge des jongleurs» et qui disparurent « à cette date critique de notre ancienne littérature qui est celle de l’avènement des Valois ». Une chose sûre, c’est que la vogue de ces petits contes ne s’est pas un instant démentie pendant le XIIIe siècle ; le siècle de saint Louis et de saint Thomas d’Aquin, où se manifesta la plus brûlante ferveur religieuse, le siècle qui vénéra la Vierge et exalta la Dame, dédiant à la première la hauteur vertigineuse de ses cathédrales, à la seconde l’idéale casuistique de ses Romans courtois, fut aussi le siècle des fabliaux. 

La tradition littéraire nous a conservé 147 fabliaux dont 92 sont anonymes, les 55 autres portant le nom de trois auteurs différents. La confidence d’un jongleur, Henri d’Andeli, nous permet de comprendre pourquoi tant de fabliaux ne nous ont pas été transmis : écrivant un dit historique, il le confie au parchemin et non à des tablettes de cire, ce poème n’étant pas un fabliau. 

Les terres d’élection des fabliaux semblent avoir été les provinces du Nord (Picardie, Artois, Ponthieu, Flandre et Hainaut), l’Ile-de-France, la Normandie et la Champagne, duquel sont exclus la Bourgogne, la Lorraine, le groupe Ouest et Sud- Ouest pays de langue d’oïl », en un mot l’ensemble des provinces dites littér aires dans la France du Moyen âge (Bédier).

La forme même du mot est picarde et appartient aux dialectes du Nord-Est. La forme française est fableau : fabulla+ellus donnant fableau, comme bellus donne beau. Le mot se décline ainsi dans la langue du Moyen Age : singulier, sujet : li fableau ; régime : le fablel. Pluriel, sujet; il fablel, régime ; les fableaus. Elle a prévalu dans l’usage après avoir été adoptée au XVIe siècle par président Claude Fauchet (1610) et par Huet, évêque d’Avranches, au XVIIe siècle, dans son Traité de l’origine des Romans :« Les jongleurs et lestrouvères coururent la France, débitant leurs romans et fabliaux.» (1711)

L’origine des fabliaux a donné lieu à de nombreuses controverses. Cette question d’ailleurs est inséparable du problème de l’origine des contes dans les temps et dans les pays les plus divers. C’est cette double constatation : force de persistance des contes dans le temps, force de diffusion des contes dans l’espace, que trois théories se sont successivement proposé d’expliquer.

La théorie aryenne a été soutenue par le philologue allemand Jacob Grimm pour qui les contes « comme les sables bleus, verts et roses avec lesquels jouent les enfants dans l’île de Wight, sont le détritus de plusieurs couches de pensées et de langages ensevelies profondément dans le passé ». Ils apparaissent comme le patrimoine des peuples aryens et le travestissement d’anciens mythes germaniques. Les fondateurs de la mythologie comparée (Kuhn, Max Müller, Michel Bréal), transportant la méthode de Grimm sur le terrain des sciences indo-germaniques, assurent que les contes populaires « sont la transformation dernière et l’aboutissement d’anciens mythes solaires, stellaires, crépusculaires, nés chez nos ancêtres aryens avant leur séparation ».

Une école rivale, celle de E. Tylor et de Lang, a édifié une théorie nouvelle dite anthropologique, selon laquelle « les mythes représentent d’anciennes croyances réelles, des légendes qui reflètent exactement les usages, les rites, les pensées quotidiennes de leurs créateurs» dont les contes populaires sont les survivances. Ces deux systèmes « se rencontrent en ceci :… que les contes reflètent les plus anciennes conceptions de la race aryenne ou les croyances des différents peuples au temps où ils vivaient encore à l’état de sauvagerie, ils nous ramènent vers un lointain passé préhistorique » (J. Bédier, les Fabliaux, 1893).

La théorie orientaliste, contestant le point de départ des deux théories précédentes, croit « à l’existence d’une source commune d’où les contes populaires se seraient répandus sur le monde. Cette source n’a point commencé à sourdre en des âges primitifs, mais à une époque parfaitement historique, dans une terre parfaitement déterminée, et cette terre est l’Inde ».

D’origine française, cette thèse est celle de Daniel Huet, évêque d’Avranches, qui déclare expressément dans son Traité de l’origine des Romans, 1670 :« Il faut chercher la première origine des romans dans la nature de l’homme, inventif, amateur des nouveautés et des fictions… et cette inclination est commune à tous les hommes ; mais les Orientaux en ont toujours paru plus fortement possédés que les autres ; et leur exemple a fait une telle impression sur les nations de l’Occident les plus polies, qu’on peut avec justice leur en attribuer l’invention. Quand je dis les Orientaux, j’entends les Égyptiens, les Arabes, les Perses, les Indiens et les Syriens. » Au commencement du XVIIIe siècle, l’Orient vague et indéterminé dans lequel le savant évêque d’Avranches plaçait l’origine des contes se limite et se précise : le succès des Mille et une Nuits crée un préjugé en faveur de l’Arabie. En 1816, Silvestre de Sacy, dans son ouvrage Calila et Dimna ou les Fables de Bidpaï en arabe, croit établir que l’origine des contes n’est ni arabe, ni persane, mais indienne.

C’est à cette théorie que se rallièrent au XIXe siècle Benfey (1859) et Ten Brink (1877) en Allemagne, Darmesteter et Gaston Paris (1875) en France. Ce dernier résumait ainsi la thèse indienne :« D’où venaient ces contes, répandus dans toute l’Europe, et dont plusieurs sont populaires encore aujourd’hui? La plupart avaient une origine orientale. C’est dans l’Inde, en remontant le courant qui nous les amène, que nous en trouvons la source la plus reculée».

Le goût des Hindous pour les contes, le rôle de la prédication bouddhique, l’absence presque totale de contes dans l’antiquité classique, l’établissement de relations étroites entre l’Occident et l’Orient ou la traduction de ses recueils, les témoignages enfin que les contes européens portent en eux-mêmes de leur origine orientale, tels sont les arguments le plus communément invoqués par les Orientalistes à l’appui de leur thèse.

 Comment expliquer la transmission de ces contes jusqu’à nous ? Gaston Paris estime qu’ils se sont propagés « par Byzance qui les tenait de la Syrie et de la Perse, laquelle les importait directement de l’Inde, et par les Arabes». L’influence arabe se serait exercée en deux endroits très différents : en Espagne, par l’intermédiaire des Juifs, orientaux d’esprit et de tradition, qui seuls savaient l’arabe et pouvaient le traduire en latin, et en Syrie au temps des Croisades. En Espagne, où les écoles juives étaient florissantes, la transmission fut surtout littéraire. En Orient, les croisés recueillirent, par voie orale, beaucoup de récits, les uns ascétiques, d’autres plaisants, qui furent insérés dans des sermons écrits en latin ou dans des livres d’édification contenant des exemples à l’usage des prédicateurs. 

Joseph Bédier, dans son étude sur les Fabliaux, 1893, a presque ruiné cette théorie : il est vrai que nous possédons un certain nombre de traductions latines de recueils en hébreu ou en arabe : la Disciplina Clericalis, composée au début du XIIe siècle par un juif converti, Pierre Alphonse, et traduite en vers au XIIe et au XIIIe siècles sous le titre : la Discipline de Clergie ou le Castoiement d’un père à son fils, suite d’historiettes qu’un père conte à son fils pour lui apprendre comment il doit se comporter dans la vie ou encore le Dolopathos ou Roman des Sept Sages que Jean de Haute Ville écrivit à la fin du Xlle siècle (sept sages défendent un jeune prince calomnié par sa marâtre, en rapportant à son père sept exemples de la perfidie des femmes ; la marâtre leur oppose sept contes pour discréditer la sagesse des donneurs de conseils), ou enfin le Directorium humanæ vitæ, composé vers 1263 par le Juif converti Jean de Capoue. Toutefois sur les quelques cent cinquante fabliaux qui nous ont été transmis une douzaine tout au plus s’apparentent à ceux qu’on retrouve dans ces recueils, et encore certains existent-ils sous une forme orientale ( c’est le cas des Quatre souhaits de saint Martin, ou Dit du pliçon), car il a existé dans l’Antiquité classique, tant en Égypte qu’en Grèce et à Rome, des vers merveilleux : le Vair Palefroi n’est-il pas une version chevaleresque, poétique, d’un conte de Phèdre (Appendice XVI), ou le fabliau de la Veuve qui se console sur le tombeau de son mari une variante grossière de laMatrone d’Éphèse que nous content Phèdre et Pétrone?  Le Moyen Âge a d’ailleurs connu des contes populaires antérieurs aux Croisades : le plus copieux recueil en est le Romulus, de Marie de France, qui contient le récit de la Femme contredisant son mari, et celui du Pré tondu qui remonte sans doute au XIe siècle.


Que reste-t-il donc de la théorie orientaliste?


Les contes proviennent aussi bien de l’Inde que d’autres régions, mais non pas plus particulièrement de l’Inde que d’ailleurs. Quant aux prétendus traits de mœurs indiens ou bouddhiques dans les contes européens, il n’y en a pas. Les contes sont nés pour la plupart en des lieux divers, en des temps divers qu’on ne peut déterminer. Ils se retrouvent en tout temps et en tout lieu« parce qu’ils expriment une vérité courante ou un principe d’expérience.

Si les contes dont s’inspirent nos fabliaux appartiennent parfois au fonds populaire commun, le fabliau est un genre littéraire français : « C’est en France qu’on lui découvre des antécédents littéraires authentiques : l’Amphitryo et l’Aulularia de Vitalis, l’Alda de Guillaume de Blois, les poèmes de Bancis de Lydia, toutes œuvres en langue latine et filles du Génie français. » (E. Faral.)

Ajoutons qu’un certain nombre d’entre eux, reposant sur un jeu de mots ou un trait de mœurs bien français, ne peuvent être nés qu’en France et qu’ainsi les jongleurs bien souvent trouvaient sur place la matière même de leurs compositions.

Le mot de « fabliau» ne convient pas à toute espèce de contes. Qu’est-ce qu’un fabliau? Un fabliau est « un conte à rire en vers », destiné à la récitation publique, jamais ou presque jamais au chant ; il confine parfois soit au dit moral, mais l’intention plaisante y domine, soit à la légende sentimentale et chevaleresque, mais il se passe toujours dans les limites du vraisemblable et exclut tout surnaturel. Les fabliaux sont d’une très grande diversité d’inspiration et de ton : s’il en est de cyniques et de grossiers, il en est beaucoup de simplement plaisants ; il en est aussi de gracieux et de chevaleresques.


Un fabliau est un conte


Si la brièveté est l’âme du conte, le récit en est la matière même. Encore les poètes ont-ils coutume de distinguer le sujet du conte (fable, anecdote, aventure) du fabliau lui-même qui en est la mise en œuvre plus ou moins ingénieuse ou plus ou moins originale. A l’amateur distrait, porté à juger un peu vite ces petits riens pourtant ingénieux, un jongleur le rappelle dans sa langue naïve et imagée :« De même que des notes on fait les sons nouveaux (les airs de musique) et des draps les chausses et les chaussons, ainsi des fables on fait les fabliaux.» Si mince qu’en soit l’anecdote, tout fabliau est, à quelque degré, une petite œuvre d’art.

L’art du conte dans les fabliaux

Le fabliau est-il des plus simples, des plus simplistes même et repose-t-il sur un méchant calembour (La Male Honte, la Vieille qui ointla palme au chevalier) ? Les sources du comique peuvent bien y être superficielles, le rire trop facile, l’aisance du récit sauve ces naïves gausseries de paysans. Une parole prononcée à l’étourdie (le Prêtre aux mûres) ou une méprise (Estula) font-elles tout le sel du conte? Le tour vif et enjoué de la caricature ou la rapidité spirituelle du récit élèvent la modeste fiction à la dignité littéraire. Souvent, le fabliau, habilement machiné, fait vivre sous nos yeux tout un monde de personnages plaisants : ici, c’est une petite comédie à trois personnages (le villageois, sa femme, le prêtre) où triomphe l’astuce féminine (le Dit des Perdrix); là, une comédie plus complexe, où deux intrigues s’entrecroisent, où se multiplient les personnages (le Vilain Mire). Dans les Trois aveugles de Compiègne, on suit les péripéties d’un petit drame à double intrigue et au dénouement imprévu. La Housse partie. par la variété des scènes, le minutieux agencement des épisodes, se développe comme une nouvelle et confine au dit moral par la noblesse et le sérieux de l’inspiration. L’aisance de la narration, la force dramatique font de la Châtelaine de Vergi un récit d’une belle venue. Ainsi, depuis le don sommaire de conter une calembredaine jusqu’à l’art, plus ou moins complexe, de construire une intrigue, de la mener alertement à travers de nombreuses péripéties vers un dénouement imprévu, d’animer des personnages en leur prêtant une vie propre, il n’est guère de finesses dans l’art difficile du conte que les auteurs de fabliaux aient ignorées. 

Un fabliau est un conte à rire

Le fabliau n’est que « risée et gabet» : « ce sont risées pour ébattre les rois, les princes et les comtes ». Il recèle uni vertu calmante et consolatrice. Il apporte « confortement et allégeance ». Le poète du « Pauvre Mercier» le dit en vers harmonieux : 

« Si je dis chose qui soit belle, 

Elle doit bien être écoutée, 

Et par beaux dits est oubliée

Maintes fois ire et douleur ;

Car, quand aucun dit les risées, 

Les forts chagrins sont oubliés. » 

Pourtant, qui ne sait « qu’en ces sortes de feintes il faut instruire et plaire » ? Si l’intention morale, reléguée dans les dits moraux, n’est qu’accessoire, le souci de la leçon à donner retient parfois l’attention du conteur : 

« Vous qui fabliaux voulez ouir, 

Volontiers les devez apprendre

La plupart pour exemple prendre

Et la plupart pour les risées

Qui de maintes gens sont aimées. »

(La Dame qui se vengea)

Le fabliau rit de tout et de tous. Et il rit sur tous les tons. Il n’épargne pu plus le seigneur que le vilain ou le bourgeois. Il malmène fort les femmes qu’il dépeint querelleuses, rusées, menteuses : leur humeur contrariante (le Pré tondu), leur astuce (le Dit des Perdrix), leurs manèges de coquetterie (le Dit d’Aristote) suscitent ses railleries. Son attitude grondeuse ne désarme d’ailleurs ni devant les prêtres ou les moines au détriment desquels il se divertit, ni en présence des personnages sacrés (Dieu ou ses Saints). La perversité féminine, la convoitise, la gourmandise ou la paresse du clergé : deux thèmes des plus traditionnels dont s’accommode volontiers l’esprit gaulois qui est l’esprit même des fabliaux, cet esprit très particulier où s’allient en proportions variables le bon sens terre à terre et le libre enjouement, la raillerie innocente et la gaîté maligne, l’attitude grondeuse ironiquement familière et la joyeuse imprudence, qui ne redoute ni l’allusion risquée ni le mot cru, qui parfois ne recule pas devant le cynisme ou la grossièreté. Si on laisse dans l’ombre certains fabliaux brutaux, c’est encore la bonne humeur triomphante, la verve alerte et l’ironie qui caractérisent le mieux ces petits contes.

Frondeur et ironique, le fabliau n’est pas satirique ou ne l’est qu’occasionnellement. Aucune visée réformatrice chez les auteurs : conçu à une époque prospère, dans une société fortement organisée et hiérarchisée, sa verve bouffonne ou caricaturale s’en prend d’autant plus librement aux personnes (clercs, laïcs ou prêtres) que les principes civils et religieux, plus solidement établis, sont par là même hors d’atteinte. La joie de vivre éclate dans les fabliaux et leur rire est sans rancune comme sans arrière-pensée.

Les croquis de mœurs et les scènes d’un réalisme familier abondent dans les fabliaux. Pourtant ce serait une erreur d’y chercher une image fidèle de la vie et de la société du temps : la vision des gens et des choses y est déformée par le parti pris de gaîté maligne et par les conventions du genre. Les personnages qui animent ces historiettes s’ordonnent en groupes vivants, pittoresques : bourgeois et vilains, clercs ou marchands, prêtres et moines, nobles damoiselles et chevaliers, dames de haut lignage ou « de petite extrace », tous, à l’exception des rois, des papes et du haut clergé, font quelque rôle dans cette comédie aux scènes multiples et diverses que sont les fabliaux. Ils défilent sous un regard prompt à saisir leur faible, à accentuer leur ridicule. Ici un jeune clerc élégant se joue sans scrupules de trois aveugles ; là un riche marchand que harcèlent ses ennemis abandonne sa ville natale et vient prêter serment de bourgeoisie à son roi dans la bonne ville de Paris ; voici une dame occupée à lier sa guimpe et qui tend son miroir au petit écuyer ; ailleurs un villageois ajuste des perdrix au bas de sa haie ou étend sa chape sous la treille, au milieu du pré, cependant que sa femme apporte le hanap de bois dur et la plus blanche nappe ; là enfin la chevauchée nocturne de la jeune fille splendidement vêtue, en manteau d’écarlate et chape de fourrure, triste, pâle, montée sur son vair palefroi qui, à la clarté de la lune, par la forêt immense, se hâte sans hésiter vers le gué pourtant large et profond.

Les personnages s’enlèvent sur un décor qui a la précision de la chose vue, bien qu’il ne soit jamais peint pour lui-même. Il fait partie intégrante du conte et contribue à lui donner sa couleur : la taverne où flambe un bon feu, l’hôtel d’un riche bourgeois, ou bien, tapie au creux du vallon, bien close dans sa quiète solitude, la demeure d’un riche prud’homme ; à l’entour le jardin, le bercail, la basse-cour ; il fait nuit, et, pourtant malgré l’heure tardive on veille encore : autant de petits croquis au dessin précis et juste auxquels une scène de bombance ou de maraude nocturne doivent une partie de leur vie et de leur vraisemblance.

A quel public s’adressent les fabliaux? On a parfois opposé à la littérature aristocratique représentée par les Chansons de geste et les Romans courtois, une littérature bourgeoise illustrée surtout par les fabliaux, par opposition de goût et d’esprit entre peuple et noblesse qui n’a à peu près existé que dans l’imagination des historiens romantiques. Les jongleurs récitent ces petites bourdes, ces truffes que sont les fabliaux, indifféremment devant des bourgeois ou devant un public de seigneurs : un fabliau a droit de cité dans la demeure des marchands, à la cour des nobles où il égaie fêtes et veillées ; hardi, il pénètre même dans la chambre des dames où fleurissent les vers courtois.

Les fabliaux sont écrits dans le mètre narratif par excellence, l’octosyllabe rimant à rimes plates. Ses qualités essentielles sont l’aisance et la rapidité. Les jongleurs riment exactement, parfois richement, ils ignorent la versification pédantesque et les savants jeux de rimes équivoquées ou batelées, déjà en vogue au XIIIe siècle. Ils se distinguent «  par une justesse d’oreille qui surprendrait nos plus prétentieux dompteurs de rythmes ».

La langue, pittoresque et naïve, traduit avec une précision singulière les attitudes, les gestes, crayonnant ici une silhouette, là dessinant, en quelques mots, un malicieux croquis. C’est à l’art du dessin animé ou des ombres chinoises que la netteté du trait et la rapidité du rythme apparentent les fabliaux.

La brièveté et le naturel font le charme de ces petits contes. Aussi est-ce bien sous l’invocation de la plus familière des Muses qu’il convient de les placer, « la Muse pédestre qui, dédaigneuse des lourds arrois, s’avance, légère, portant « cotillon court et souliers plats».

Quelques auteurs de fabliaux

On connaît les noms de quelques auteurs de fabliaux :

  • Bernier (la Housse Partie),
  • Henri d’Andeli (le Lai d’Aristote),
  • Garin (le Prêtre aux mûres),
  • Courtebarbe (les Trois aveugles de Compiègne),
  • Huon le Roi (le Vair Palefroi),
  • Philippe de Beaumanoir (la Folle Largesse),
  • Jean de Condé (le Pliçon)
  • Gautier Le Leu (Connebert).
  • Rutebeuf enfin, parisien ou originaire de la région de Paris, notre plus grand poète du XlIIe siècle, le plus célèbre des jongleurs errants dont il partagea l’existence précaire avant de s’assurer de puissants protecteurs comme Alphonse de Poitiers, Charles d’Anjou, Thibaut V de Navarre, le roi lui-même. Âme profondément religieuse, lyrique et satirique, il ne dédaigna pas (de 1250 à 1285 environ) de conter pour faire rire, notamment dans le Testament de l’Ane, la Dame qui fit trois tomes entour le moustier.

Les manuscrits nous ont transmis, mêlés aux fabliaux, parce qu’ils constituaient comme eux une partie essentielle du répertoire des jongleurs, des contes pieux ou moraux.

Certains contes furent puisés dans des collections de provenance orientale, notamment dans les Vies des Pères dont une rédaction latine compilée par le moine Rufin a connu jusqu’en plein XVIe siècle le plus grand succès. D’autres furent insérés à titre d’exemples par J. de Vitry, évêque d’Acre, mort en 1240, dans ses Sermones vulgares ou extraits duCastoiement d’un père à son fils, traduction de la Disciplina Clericalis, œuvre du Juif converti Pierre Alphonse.

Généralement plus longs que les fabliaux, les contes s’en distinguent par une intention édifiante beaucoup plus nette, par une narration moins terre à terre et railleuse qu’élégante ou sentimentale, par l’intervention du surnaturel chrétien ou du merveilleux. Ainsi le Chevalier au barillet, la Sacoche perdue ou le Jongleur de Notre-Dame sont tout pénétrés d’esprit chrétien, alors que le merveilleux et la sagesse narquoise triomphent dans le lai du Vilain et de l’oiselet.

Les auteurs de fabliaux

Poètes amateurs :

Henri d’Andeli, Philippe de Beaumanoir : « … Le premier est un clerc, et nous introduit dans le monde du haut clergé parisien et normand. Le second est un seigneur de la Comté de Clermont, et nous voici dans le monde chevaleresque.

« On ne saurait démontrer qu’aucune cour seigneuriale ni épiscopale ait été, au XIIIe siècle, un foyer où se soient plus volontiers réunis les conteurs, comme fut la maison florentine de Pampinea… Pourtant il est certain que, dans le monde des clercs comme celui des chevaliers, ce fut une sorte de mode de salon que de conter des récits joyeux… Henri d’Andeli dut en conter plus d’un, spécialement pour la société ecclésiastique. Attaché peut-être à la personne d’Eudes Rigaud, archevêque de Rouen, en tout cas familièrement lié avec le chancelier de l’Église de Paris, Philippe de Grève, il ne devait guère frayer avec le bas-clergé… Ce gai compagnon, à qui le vin de Saint-Jean-d’Angély avait crevé les yeux, était capable d’émotion et de haute poésie ; capable aussi dans ses contes d’élégance et de bon ton. Il fut une manière de Gresset, et, comme lui,

« Quant au monde seigneurial, n’est-il pas curieux que le témoin de cette mode d’y raconter des fabliaux soit Philippe de Remi, sire de Beaumanoir ? L’admirable auteur du Coutumier de Beauvoisis, le plus grand jurisconsulte du Moyen Âge, fut (sans doute en sa jeunesse) un aimable poète. Son dit de Folle Largesse est un gracieux fabliau, un peu fade dans la manière courtoise et sentimentale… »

Poètes professionnels

1 – Les clercs errants :

« A cette catégorie de clercs on a affaire à ces déclassés, vieux étudiants, moines manqués, défroqués, qui composent la « famille de Golias», goliards, goliardois, pauvres clercs. Le type s’en était dessiné et fixé dès le milieu du XIIe siècle. Des quatre coins de la France et de l’Europe, ils étaient venus former le peuple grouillant d’écoliers de ces grandes villes universitaires, où la population scolaire l’emportait souvent en nombre sur la bourgeoisie. Les meilleurs d’entre eux étaient drainés par l’Église, pour les fonctions ecclésiastiques. Les pires… erraient par le monde, mendiant et chantant, réunis entre eux d’ailleurs par les liens d’une sorte de franc-maçonnerie obscure et puissante… Ils étaient surtout accueillis aux tables somptueuses du haut-clergé où ils chantaient leurs remarquables poésies latines. Mais nos bourgeois, nos paysans connaissaient aussi fort bien ces hôtes errants, spirituels et misérables… Un passage des Chroniques de saint Denis apprend qu’ils étaient souvent conteurs de fabliaux, par profession… Ce sont les goliards qui ont acclimaté dans les lettres profanes ces bons contes à rire qui fleurissent volontiers dans les cloîtres : le Prêtre aux mûres, le Prêtre qui dit la passion, le Dit des Perdrix..

2 – Les jongleurs :

« Les clercs errants ne forment guère qu’une sous-famille parmi les jongleurs. Ce sont des jongleurs de profession qui, pour la plupart, sont les auteurs des fabliaux. Vingt d’entre eux, ou environ, ont laissé leur signature. Leurs noms, leur province d’origine quelquefois, c’est tout ce que l’on connaît d’eux. En général, ils furent d’assez pauvres hères, semblables à ce gantier qui, avant de mettre « en rime fraîche et nouvelle » une aventure, nous raconte avec tristesse comment à Orléans « il mangea et but son surcot et sa cote» ; comment l’hôte lui fit durement payer sa dépense et jusqu’au sel, à l’ail, au verjus, au bois…»

« … Tous les poètes du XIIIe siècle n’ont pas mené cette vie errante… On distingue soigneusement une classe spéciale de trouvères, de véritables gens de lettres, dont les jongleurs n’ont souvent été que les « éditeurs» … Il fut de mode, chez beaucoup de grands seigneurs, d’entretenir des jongleurs attitrés.»

3 – Ménestrels attitrés dans les cours des grands seigneurs :


Watriquet de Brassenel de Convin. — Jacques de Baisieux. — Jean de Condé.

« … Dès le commencement du XIVe siècle, … dans les riches châteaux, auprès des fauconniers et des hérauts d’armes, vivent à demeure les ménestrels… La dignité du métier s’en accrut aussitôt. Les ménestrels, bien pourvus, devenus de véritables gens de lettres, avec toutes les vanités inhérentes à la profession, se prirent à mépriser, comme il sied à des parvenus, leurs confrères nomades… Ils luttèrent contre la concurrence des jongleurs errants… Ils sont les derniers qui… aient rimé (des fabliaux)… Ce sont : Watriquet Brassenel de Convin, ménestrel du Comte de Blois et du Connétable de France, Mgr Gaucher de Châtillon ; il écrivit ses vers dans le premier tiers du XIVe siècle; Jacques de Baisieux qui vécut sans doute à la même époque et de la même vie de poète officiel ; Jean de Condé, dont le père Baudouin fut lui-même un illustre ménestrel.»



 

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