LES SALINES AU XVIIIe SIÈCLE

 



Exploitation de salines au XVIIIe siècle

 


Sources : www.artflsrv04.uchicago.edu/philologic4.7/encyclopedie0922/navigate/14/3298

 

 

SALINES

 

 

SALINES, usines où l’on fabrique le sel. Il y a les marais salans où tout le travail tend à tirer le sel des eaux de la mer ; et les fontaines salantes, où tout le travail tend à tirer le sel marin des fontaines qui le tiennent en dissolution. Nous allons exposer ce qui concerne ces différens travaux, et commencer par les marais salans.

Des marais salans. Pour la construction de ces sortes d’édifices, il faut une terre argilleuse ou terre glaise qui ne soit nullement pierreuse ; si le fonds de cette terre tire sur le blanc, elle fera le sel blanc: ce sel est propre à la saliere : les Espagnols et les basques l’enlevent.

Si le fond se trouve rougeâtre, le sel tirera sur la même couleur ; mais le fonds du terrein sera plus ferme : il est propre pour le commerce de la mer Baltique.

Si le sel est verd, il vient d’un terrein verdâtre, il est propre à la salaison de la morue, du hareng et de toutes sortes de viandes ; le sel gris que l’on nomme sel commun, est le même sel que le verdâtre, mais il est plus chargé de vase.

Il faut toujours tâcher d’établir ses marais en un lieu autant uni que faire se pourra, et veiller à ce que les levées que l’on fera du côté de la mer empêchent l’eau de passer dessus : il est très-important de faire cette observation avant que de construire les marais, sur-tout ceux qui sont au bord de la mer, les autres n’en ont pas besoin. Lorsque l’on a trouvé le terrein, comme on le desire, il faut observer de situer autant qu’il est possible, les marais, de maniere à recevoir les vents du nord-est et un peu du nord-ouest. Car les vents les plus utiles sont depuis le nord-ouest, passant par le nord jusqu’à l’est-nord : les autres vents sont trop mous pour faire saler ; il ne faut pas ignorer qu’un vent fort et un air chaud font saler avec promptitude.

Pour construire un marais, l’on choisit la saison de l’hiver ; alors les laboureurs sont moins occupés, leurs terres sont ensemencées ; mais on peut les construire en tout tems, lorsqu’on a des ouvriers. Il est à propos d’avoir un entrepreneur dont le prix se regle par livre de marais ; c’est l’entrepreneur qui paye ses ouvriers, à moins qu’un particuliers ne fît travailler à la journée. Pour la conduite du marais il faut un homme entendu à la planimétrie, et qui ait la connoissance du flux et reflux de la mer, afin de faire creuser le jas, et de poser la vareigne ; ces deux points importent beaucoup à ce qu’un marais ne puisse manquer d’eau en aucun tems ; c’est en quoi la plus grande partie des marais de la saline de Marenne péche, faute d’expérience des constructeurs. Il seroit à souhaiter que tous les maîtres de marais fussent au fait de l’arpentage, et c’est ce qui n’est pas ; ils se contentent pour la plûpart de mesurer le tour d’une terre, et d’en prendre le quart, qu’ils multiplient par le même nombre pour avoir le quarré: cette méthode peut passer pour les terreins quarrés, mais elle devient insuffisante quand la terre a plusieurs angles rentrans. On sent combien il est important que celui qui a la conduite de l’ouvrage, connoisse le local du marais par pratique.

Chaque marais devroit avoir son jas à lui seul pour plus grande commodité; on peut cependant les accoupler, comme il paroît sur notre plan, et sur celui de la prise du marais de Chatellars ; le marais en seroit toujours mieux, les sauniers seroient moins paresseux à fermer la vareigne ou écluse, et ne se remettroient pas de ce soin les uns aux autres, ce qui fait que bien souvent le marais manque d’eau. Il faut que la sole du jas ne soit élevée que de six pouces au plus, au-dessus du mort de l’eau ; par ce moyen, lors même que l’eau monte le moins, le marais ne peut en manquer ; il ne faut prendre que deux piés d’eau au plus, quoiqu’on en puisse prendre jusqu’à six dans la plus forte maline, ou au plus gros de l’eau, voilà sur quoi on doit se régler. Pour la vareigne, elle auroit huit piés de haut sur deux de large, qu’il ne faudroit pas de portillons, quoique les sauniers en demandent toujours ; ce portillon est sujet à bien des inconvéniens, le saunier se fiant sur ce que le portillon doit se refermer de lui-même quand la mer se retire, ne veille pas à son écluse, cependant le portillon s’engage, le jas se vuide et devient hors d’état de saler, si c’est sur la fin de la maline ; lorsque la maline d’après vient, le saunier prend de l’eau de tous les côtés, cette eau est froide, elle échaude le marais qui par conséquent devient bien souvent hors d’état de saler de plus d’un mois et par delà ; s’il avoit la précaution de mettre l’eau peu-à-peu, il ne tomberoit jamais dans cet inconvénient, le marais ne se refroidiroit pas.

Ensuite on fait les conches à même niveau, et on place le gourmas entre les conches et le jas, comme il est figuré A A, et au plan à la lettre P. Le gourmas est une piece de bois percée d’un bout a l’autre, à laquelle on met un tampon du côté des conches ; on l’ôte pour faire courir l’eau du jas aux conches avec vivacité; mais quand il y a 5 à 6 pouces d’eau sur les conches, on le remet pour se servir ensuite des trous qui sont dessus le gourmas au nombre de 4 à 5, d’un pouce de diametre ; le gourmas est sous l’eau au niveau de la solle, du jas, et des conches ; on le referme avec des chevilles ; quand le saunier prend de l’eau des conches pour entretenir les conchées et le maure, il ouvre une ou deux chevilles, et quelquefois les quatre, pour que l’eau vienne moins vite que par sa voie ordinaire, et par conséquent elle refroidit moins l’eau des conches.

Le maure est un petit canal d’un pié environ de largeur, marqué par la lettre S ; il fait le tour du marais un pouce plus bas que les conches ; lorsqu’il est au bout, il entre dans la table marquée D, et passe par divers pertuis marqués d d ; le pertuis est un morceau de planche percé de plusieurs trous, qui sont bouchés avec des chevilles, pour ménager l’eau nécessaire dans les tables qui ont au plus 2 pouces à 2 pouces ½ d’eau ; de la table il va au muant marqué F, où il conserve la même hauteur d’eau ; du muant il entre par l’endroit marqué O dans le brassour désigné par les lignes ponctuées.

On fait au bout du brassour, avec la cheville V, qui a un pié de long sur huit lignes de diametre, des petits trous entre deux terres marqués e, e, e, e, au plan ; c’est par ces trous que l’on sait entrer un pouce d’eau au plus dans les aires pour faire le sel ; l’aire est de deux pouces plus bas que le brassour et le muant ; quand on voit qu’il y a assez d’eau dans les aires pour faire le sel, on referme les trous, en frottant le dedans du brassour avec une pelle marquée T ; on oblige les terres de se rapprocher et de boucher la superficie du trou, pour qu’il n’entre plus d’eau, et le trou reste fait.

Un bon marais doit avoir pour le muant 32 à 33 piés de largeur ; la longueur n’est pas fixe ; les tables avec le maure 30 piés. On met quelquefois une velle marquée H aux deux tiers de largeur du côté du marais, et un tiers du côté des bosses ou morts. Les aires ont 18 à 19 piés de longueur, sur autant de largeur ; elles sont inégales aux croisures de la vie marquée G, qui a 4 ou 5 piés de longueur. Les velles des deux côtés des aires sont de 18 pouces, et en-dedans de 17 piés. Ce sont les beaux marais qui sont faits sur ces proportions. Les aires des croisures qui font les chemins de traverse qui servent à porter le sel sur la bosse, sont plus petites, attendu que leur largeur est prise sur les aires les plus proches de ces mêmes croisures. Cet inconvénient se pourroit corriger si on vouloit y prêter attention : il y a de largeur 180 piés. Celui des marais de Chatelars a dans son milieu 126 piés de large, et au bout 162; c’est pourquoi il ne peut avoir que trois rangs d’aires, encore est-il gêné pour ses vivres. Sa longueur est de 195 toises. Quand on fait des marais, la longueur n’est pas déterminée, on se conforme au terrein ; observant cependant que le plus long est le meilleur.

Dans les anciens marais les jas n’ont pas de proportion, mais la grandeur de celui-ci est proportionnée au nombre de livres de marais : il a 19 toises. Les terres d’un jas de cette grandeur sont commodes à faire à cause du charroi ; l’étendue n’en étant pas considérable, rend le transport des terres facile. Les bosses entre jas et marais ont 8 toises ; elles seroient meilleures à 12 et même à 16, comme celles d’entre les deux jas, qui ont 15 toises et demie. La longueur s’en fait aussi à-proportion du marais. Les conches qui répondent aux jas par les gourmas marqués P sur une partie du marais mise en grand pour que l’on voie mieux le cours des eaux qui entrent du même jas dans chaque gourmas ; ces conches, dis-je, sont séparées par une petite velle au milieu, qui fait que quoique la vareigne soit commune aux deux jas, et que les jas aient communication l’un dans l’autre, les conches sont séparées, elles ont leurs eaux à part ; ces conches ont 182 piés de largeur, mais elles ont sur le côté du marais une petite conche de six toises de large, la longueur en est indéterminée au-moins pour les marais que l’on voudroit construire, car le jas, le marais et les conches qui sont sur ce plan font voir ce que l’on peut faire de livres de marais sur un terrein de 64362 toises quarrées, dont 900 font le journal. Les marais faits suivant ce plan, tant les marais réguliers que ceux qui ne le sont pas, font ensemble 38 livres une aire, savoir 20 carreaux à la livre ; chaque livre a sur les vivres du marais à-proportion comme sur les bosses, tables, muants, conches, jas et sarretieres, s’il s’en rencontre aux propriétés du marais. Il faut observer que beaucoup de jas servent à plusieurs marais ; ils ont un nombre d’écluses : celui qu’on nomme jas de l’épée, qui est devenu gaz, ou perdu, avoit, lorsqu’il servoit, 23 varaignes ; il fournissoit près de 200 livres de marais ; il n’étoit pas meilleur pour cela.

Les marais se mettent au coy au mois de Mars. Pour vuider les eaux par le coy, lettre K et H, on observe de boucher les conduits des tables pour qu’elles ne vuident pas ; on largue, ou vuide l’eau du muant, ensuite avec le boguet P, on commence à nettoyer celles des aires qui sont au haut du marais, et l’on renvoie l’eau au muant, pour qu’il vuide toujours au coy : c’est ce que l’on appelle limer un marais. Quand les aires sont nettoyées, on en fait autant au muant ; ensuite pour faire passer les eaux des tables au muant et par les brassours, on garnit les aires pour qu’elles ne sechent pas trop. On nettoye les tables, on fait venir l’eau des conches par le maure qui se rend aux tables, et le marais est prêt à saler. Le saunier devroit aussi nettoyer les conches, les eaux en seroient plus nettes. On jette les boues sur les bosses avec un boguet S ; il commence quelquefois à saler au mois de Mai, mais c’est ordinairement au mois de Juin, ce qui dure jusqu’à la fin de Septembre, quelquefois même jusqu’au 10 ou au 15 Octobre, mais cela est rare. Dans toutes les malines qui sont ordinairement au plein et au renouvellement de la lune, on se sert du gros de la mer qui est environ trois jours avant ou après le plein, pour recevoir de l’eau ; les malines qui sont faites de façon que les marées sont à trois piés et demi au-dessus du mort de l’eau, manquent ordinairement au mois de Juillet, tant par la faute des sauniers, que par la mauvaise construction des jas.

On connoît que le sel se forme quand l’eau rougit ; c’est en cet état qu’étant réchauffé par le soleil et par le vent, il se crême de l’épaisseur du verre : alors on le casse, il va au fond, et c’est ce qu’on nomme le braser ; il s’y forme en grains gros comme des pois, pour lors on l’approche de la vie G avec le rouable qui sert à nettoyer le marais ; ensuite on prend l’outil Q, qui se nomme le servion: il ne differe du rouable qu’en ce qu’il est un peu plus penché, et qu’il a le manche plus court. On s’en sert pour mettre le sel en pile sur la vie ; et lorsque le marais est tiré d’un bout à l’autre, on le porte sur les piles ou pilots faits en cône ; il y a aussi des piles qui sont ovales par le pié, et qui vont en diminuant par le haut, telles qu’on les voit au côté du cartouche où je représente les charrois ; ces piles se nomment vaches de sel. A mesure qu’on tire le sel sur la vie, on garnit les aires de nouvelle eau, pour la préparer à saler. Quand un marais commence à saler, il ne donne du sel que tous les huit jours ; et lorsqu’il s’échauffe, on en tire deux et trois fois par semaine : il s’en est vû même, mais cela est rare, d’où l’on en tiroit tous les jours.

Il est bon d’observer que quand un marais est en train de saler, ou trop échauffé à saler, et qu’il passe des nuages qui donnent un brouillard un peu fort ; le marais en sale beaucoup plus, parce qu’il anime la sole du marais ; et quand il ne mouille pas, on raffraîchit le marais par les faux gourmas marqués b sur le plan ; ce qui empêche que l’eau dans sa course ne se refroidisse ; on abrege en outre son chemin par des petits canaux qui viennent de la table au muant, dont un est marqué g g ; ils sont rangés de distance en distance, comme ceux que l’on nomme faux gourmas: je n’en ai marqué que quelques-uns, pour éviter la quantité des lettres répétées ; j’ai fait de même pour les brassours marqués O, et j’ai seulement ponctué les autres pour faire connoître les petits canaux qui servent à faire entrer l’eau dans ceux qu’on nomme porte-eau de la table ; on fait au muant comme on a fait aux aires, avec le piquet et la palette, pour mettre le sel sur la pille ; on se sert pour cela d’un sac garni de paille ; on le nomme boureau Y. Un homme le met sur ses épaules ; un second tenant deux morceaux de bois ou de planche, nommés seaugeoire, longs de 8 pouces, sur 2 de large, avec une poignée, figure b b, s’en sert pour emplir le pannier X, et le met sur le dos de celui qui a le sac ; celui-ci court toujours, et monte sur la pile. Quand il sale beaucoup, ces gens sont tourmentés par un mal qui leur vient aux piés, et que l’on nomme seaunerons ; mais il n’est pas dangereux, quoiqu’il cause de vives douleurs ; il leur survient encore des crevasses en divers endroits des mains. Quand on veut avoir du sel à l’usage de la table, on leve la crême qui se forme sur l’eau ; ce sel est d’un grain très-fin, et blanc comme de la neige.

Lorsqu’il ne sale plus, on laboure et on ensemence les terres : cet ouvrage se fait à bras, parce qu’on ne peut le faire autrement. Dans l’usage du marais, on se sert d’un outil appellé serrée R, que le saunnier nomme la clé du marais, parce qu’effectivement c’est l’instrument le plus utile à sa construction. Il est d’égale grosseur d’un bout à l’autre ; et de plus il a des pointes à l’un de ses bouts qui vont en s’élargissant ; voilà sa vraie forme, et non celle que des auteurs différens de plans de marais lui ont donnée. On doit remarquer encore qu’ils ont mis leur échelle de 200 toises, quoiqu’elle ne soit que de 33 toises 4 piés ; en outre, sur leur plan, ils prennent la fosse du gourmas R, pour le jas ou jars ; ils posent la vareigne T, où elle ne peut être ; parce que où est S, doit être un morceau du jas, et non à l’endroit marqué R. Par conséquent ils mettent un chenal à l’autre bout du marais, et c’est celui qui doit répondre à l’écluse qui va au jas. Ces auteurs ont été mal instruits ; d’ailleurs tout leur marais est fort bon en corrigeant ces fautes d’explication. De plus ils font encore voir le bout du brassour ouvert en correspondance des aires, ce qui n’est pas ; c’est avec le picquet que l’on communique l’eau, comme je l’ai dit ailleurs ; sa coupe ne doit avoir que 5 pouces au plus d’élévation ; et sa hauteur environ 5 piés ; les piles de sel doivent avoir 10 et 12 piés pour les plus hautes ; la leur seroit de 25 piés, ou suivant leur échelle de 25 toises ; ce qui ne peut être. On aura dans nos Planches la prise du marais de Chatelars qu’on a levée sur les lieux avec les mesures les plus justes ; l’on y voit où la varaigne est posée, le tour que les eaux font pour se rendre au muant ; c’est le vrai chenal, le jas, et tout ce qui en dépend. On apperçoit sur notre plan régulier, la course des eaux, à commencer à la vareigne, jusqu’à la coiment où elle va se rendre : l’eau parcourt 2380 toises sur un seul côté du marais, et autant, à quelque chose près, de l’autre côté. Le jas contient 2406 toises 54 piés cubes d’eau, ou environ, en supposant que le jas a deux piés.

Explication des outils. 30. Le rouable est un morceau de planche long de 2 piés, et large de 3 pouces et demi. Au milieu est une mortaise quarrée où l’on fait entrer de force un manche, nommé queue du rouable, long de 10 à 11 piés ; on s’en sert pour nettoyer le marais, et pour pousser les boues ou faignes au bord du marais: il sert aussi à brasser le sel quand il se forme, et à le pousser au bord de la vie.

40. Le servion est un morceau de planche, large de dix pouces, sur un pié de haut mis en pente ; le manche a 4 piés et demi ou 5 piés de long ; il a de plus un support qui le traverse, et qui va aboutir par un bout à l’autre extrémité de la planche ; on s’en sert à retirer le sel du bord de la vie ; on met le sel en pile dessus pour égoutter ; c’est pour cela qu’il est percé de plusieurs trous.

32. Le boguet est une pelle de deux morceaux, comme on le voit au plan ; le manche a 4 à 4 piés et demi de long ; on s’en sert pour jetter sur les côtés des bosses les boues qui leur servent de fumier ; ces terres de marais étant grasses ou argilleuses sont aussi très-légeres, et par conséquent très-bonnes pour les semences.

26. Les saugeoires sont deux petits morceaux de planche longs de 9 à 10 pouces, sur 2 et demi de large ; sur le milieu de l’extrémité du haut sont cloués deux petits morceaux de bois, longs de 4 pouces ; ils servent de manche pour les prendre de plat en chaque main ; c’est avec quoi on met le sel dans le panier.

24. Le panier est grand de deux piés ; il en a un de largeur, et sept de profondeur ; on en a plusieurs ; il sert à prendre le sel sur la vie pour le porter sur la pile, pilot, cône, ou vache de sel.

27. Le bourreau est un sac où l’on met un peu de paille ; celui qui porte le sel le met sur son épaule pour empêcher le panier de le blesser.

36. La serrée R, que le sommier nomme la clé du marais, sert à le construire, à boucher et déboucher les pertuis, à raccommoder les velles lorsque l’eau les gâte, ou à raccommoder les trous que les cancres pourroient faire au chantier des claires ou levées.

V. Le picquet est un morceau de bois pointu, long de 10 à 11 pouces, sur 10 à 11 lignes de diametre ; il sert à faire les trous au bout du brassour, pour faire entrer l’eau aux aires.

T. La patelle sert à reboucher la superficie des trous du côté du brassour ; elle sert aussi à déboucher les lames d’eau qui prennent l’eau des tables au muant et ailleurs.

41. La beche sert à donner le premier labour aux bosses, le vrai terme est rompre les bosses ; on se sert au second labour d’un outil appellé fesour ou marre.

25. La pelle est d’un seul morceau, longue de 3 piés ½, le bas est large de 9 pouces sur un pié de long ; elle est creuse en-dedans, et arrondie vers le manche ; elle sert à prendre le sel à la pile pour le mettre dans des sacs, où se fait le charroi, et à bord à jetter le sel de la barque à bord du navire, c’est ce que l’on nomme lemper. Il tombe sur le pont, d’où on le met dans le boisseau pour le mesurer, avant de le laisser tomber dans le panneau du navire pour aller à fond-de-cale ; alors on se sert de pelles pour le jetter également en avant et en arriere du navire pour faire son chargement.

37. Le boisseau est une mesure qui peut avoir en hauteur 17 pouces, sur 11 ½ de large par en-haut, et 31 pouces par en-bas ; il tient, mesure de Brouage, 31 pintes ½ d’eau, il est fait de mairain et cerclé comme un tonneau ; il a de plus deux oreilles, où est attaché ou amarré un bout de corde long de 2 piés, que deux hommes tiennent pour le renverser en présence d’un commis des fermes et du mesureur. Le mesureur est un homme qui a prêté serment à l’amirauté en présence de deux négocians.

28. Les gaffes sont de divers grandeurs, il y en a de 20 à 25 piés de long, elles servent au transport du sel ; les barques, par exemple, qui le transportent s’en servent pour pousser, quand elles veulent monter ou descendre d’un chenal ; on dit monter un chenal, pour dire y entrer, et descendre un chenal pour en sortir, il y a une petite gaffe de 6 à 7 piés de long qui sert au bateau de la barque ; 31. la fourche sert au même usage.

Le salé ou trident est un instrument très-propre à prendre des anguilles au jas et aux conches.

28. Le sard blanc est une herbe dont on nourrit les chevaux, c’est celle que l’on met sur les huîtres qu’on porte à Paris.

33. Sart ou selin est un sart qui est rond, plein d’eau et de noeuds.

40. Autre espece qu’on appelle sart brandier ; le saunier en fait des balais pour nettoyer les aires où il bat son grain.

35. Autre espece nommée sart lisop, il est bon pour les douleurs et pour prendre les bains.

34. Le tamarin est une plante dont le bois brûle tout verd, il sert aux sauniers pour se chauffer ; ils en font aussi des cercles pour les petits barils dans lesquels ils portent leur boisson à l’ouvrage.

Du charrois du sel. Les piles de sel sont de diverses formes ; les unes sont rondes, les autres longues, arrondies sur les bouts, et couvertes avec de la paille dont on a retiré le grain, ou avec une herbe qui vient dans les marais jas ou perdus que l’on nomme ronche ; on a soin de la tremper auparavant dans l’eau salée, pour empêcher les corbeaux ou groles de les découvrir l’hiver ; on ne découvre que le côté de la pile qu’on veut entamer, ce que l’on fait au nord de la pile autant qu’on le peut, par ce moyen on perd moins de sel, si on est surpris par le mauvais tems ; c’est une précaution que doit avoir le juré; le juré est le maître du charroi, c’est lui qui fait agir et qui paye ; il tient un livre cotté et paraphé qui se nomme livre de retallement ; il y écrit le jour qu’a commencé et fini le charroi, la quantité de muids, de bosses ou ras, et les sacs qui sont de surplus du muid ; ce livre fait foi en justice, parce que le juré a prêté serment.

Le charroi se fait en présence du commis des fermes qui en prend compte, pour être d’accord avec celui du bord du navire ; il met un homme à bécher le sel, un autre à remplir les sacs, et un troisieme pour les charger et les arranger sur les chevaux dont le nombre est limité par le juré, suivant le chemin qu’il y a à faire ; les chevaux sont conduits par des jeunes gens de douze à treize ans, on les nomme asniers ; l’endroit où on prend le sel se nomme l’attelier ; l’asnier à pié conduit les chevaux au bord de la barque, là un homme exprès pour cela ouvre un peu le sac et le laisse tomber dans une poche que lui présente un autre homme, pour pouvoir prendre le sac de dessus le cheval sans qu’il soit lié; cela fait, un troisieme vient par derriere et renverse le sac sur celui qu’on nomme le déchargeur, celui qui renverse se nomme le pousse-cul, et celui qui reçoit le sel dans son pochon, le porteur de gagne. Le pousse-cul suit le déchargeur sur la planche, et lorsqu’il est au bout, il saisit les extremités du sac qu’il soutient ; alors le déchargeur largue ou lâche son bout, et tout le sel tombe, aussi-tôt le pousse-cul rapporte le sac à l’ânier, qui monte sur le cheval et retourne en courant à l’attelier.

On se sert de la planche O au plan pour aller de la barque à terre et pour le charroi du sel ; on la nomme planche de charge, elle a d’ordinaire 36 à 40 piés de long, sur 18 à 20 pouces de large, et 3 à 3 pouces ½ d’épaisseur. Une barque à charge est une barque vuide ou qui vient de vuider, qui a monté à la charge que le marchand lui a indiqué.

Il y a plusieurs barques dans un seul chenal ; on est quelquefois obligé de les haler, soit parce que le vent est contraire, soit parce qu’il n’en fait pas dutout ; pour y suppléer, ces barques ont un petit bateau que le mousse mene pour passer celui qui hale, lorsque la mer est haute et qu’il se rencontre un ruisseau qu’il ne sauroit passer sans ce secours, comme on le voit au plan ; 15 la barque, 16 l’homme, 17 le bateau et le mousse.

Un ruisseau est un petit chenal ou canal à l’usage des marais, le chenal en fournit beaucoup de ses deux côtés.

Quand les barques sont chargées, elles mettent dehors du chenal ; si le vent est bon, elles appareillent, c’est-à-dire qu’elles hissent ou haussent leurs voiles qui ne sont que deux, la grand voile et un faux socq. Dès qu’elles sont dehors du chenal, elles mouillent si le navire n’est pas prêt, et attendent qu’il soit arrivé pour vuider. Quelquefois les barques sont chargées, et le navire est encore en Hollande ; cela arrive lorsque le navire est obligé de relâcher pour quelque raison que ce soit. Le bourgeois ou marchand ayant reçu avis du départ de son navire sitôt qu’il est hors du port, fait charger ses barques ; et comme le navire est retardé dans son cours, il faut qu’elles attendent son arrivée ; les marchands s’entre-aident en ces occasions en se donnant les uns aux autres du sel qu’ils se rendent ensuite.

Explication du marais, jas et conches. A Les bosses sont des terreins qui appartiennent au maître du marais, mais les grains, les potages, et tout ce qui s’y recueille appartient au saunier, le maître n’y prétend rien ; il y en a cependant quelques-uns qui ont une espece de gabelles dessus, par exemple, une ou deux mesures de pois ou de feves ; cette mesure pese environ 37 livres, d’autres ont 2 à 3 d’huîtres ; mais il n’en est pas de même du sel, le propriétaire en a les 2/3, et est sujet aux réparations des jas, conches et varaignes ; le saunier a son 1/3 quitte. Le maître a la liberté de vendre son sel sans consulter le saunier, et le saunier ne peut en vendre sans un ordre de son maître ; mais avec un ordre, il peut vendre et passer police avec les marchands. Plusieurs maîtres de marais laissent leur procuration à des personnes du lieu, qui ont soin de vendre le sel, de veiller sur les sauniers et de prendre leurs intérêts en tout.

B Le jas est le plus grand réservoir, on y met deux piés d’eau, comme je l’ai dit ailleurs.

E Les conches reçoivent l’eau du jas ; on en modere la hauteur par les gourmas, en ne laissant entrer que 4 à 5 pouces d’eau qu’on entretient par les chevilles du gourmas.

S Le mors est un petit canal qui reçoit l’eau, la conduit autour du marais, et retourne dans la table D par un pertuis ; ce pertuis est un morceau qui arrête l’eau du mors, et qui au moyen des petits trous qui y sont et qu’on bouche avec des chevilles, ne laisse entrer dans la table qu’autant d’eau que le saunier juge à propos. Quand il y a deux pouces d’eau dans la table qui élonge le marais d’un bout à l’autre, l’eau entre par les deux bouts dans le muant F ; le muant qui est au milieu du marais, fournit les petits canaux de 6 pousses de large, nommés brassour O, et les brassours par le moyen d’un piquet en fournissent aux aires ; l’aire est de deux pouces plus bas que le muant, et n’a que 3/4 de pouce de hauteur d’eau.

G La vie du marais est un chemin entre les deux grands rangs d’aires élevé de 5 pouces au plus, et large de 4 à 5 piés ; c’est sur la vie qu’on retire le sel.

H Velles de marais ou de conches sont celles qui entourent les aires, ou qui séparent les eaux de la table en divers endroits, comme aux conches ; elles ont, comme la vie, 5 pouces de haut, font faire aux eaux tous les détours nécessaires, et font qu’elles ne se communiquent que quand le saunier le juge à propos ; au bout de ces velles, les eaux se détournent, c’est ce qu’on nomme les aviraisons, ce qui signifie en terme de saunier détourner l’eau ; elles ont depuis 11 jusqu’à 13 et 14 pouces de large.

K Anternons sont des levées qui sont à la traverse des marais, elles sont aussi hautes que larges, c’est à ces passages qu’on met plusieurs pertuis. Il y a de distance en distance des levées plus larges, qu’on nomme croisures, elles sont aussi larges que les vies ; on s’en sert pour porter le sel sur les bosses.

R Le coi est un morceau de bois percé d’un bout à l’autre, il sert à vuider le marais pour le nettoyer. Quand le marais manque d’eau et que la varaigne ne peut en prendre, on en prend par le coi ; mais cette ressource est mauvaise et desavantageuse pour le maître du marais, parce que cette eau est trop froide.

V b sont des gourmas faits comme celui qui est marqué P, on les appelle faux-gourmas, parce qu’lls ne tirent pas l’eau du jas, mais des conches en droiture. On en met plusieurs qui servent à rafraichir le marais quand il sale trop, et que le sel n’est pas de qualité requise.

e e Les sarretieres.

h h est une loge ou cabane où couche le saunier pendant l’été.

f f Les clairées ou réservoirs sont ordinairement au-bas des sarretieres où le premier occupant les a faites ; elles n’appartiennent pas au marais, à-moins que le maître ne les ait fait faire à ses dépens : le premier qui les a fait construire en est propriétaire, on les fait sans aucune mesure, elles couvrent un chantier élevé qui est entre les deux de chaque côté de 4 à 5 piés de large, sur 2 piés à 2 piés ½ de haut. Tous les terreins paroissent les mêmes, mais ils ne font pas tous les huîtres aussi bonnes, elles sont moins vertes dans une partie des sarretieres que dans l’autre. Du côté de la Sendre, entre le chenal des faux et le chenal de Marennes elles sont très-inférieures ; entre le chenal de Marennes et celui de Lusac un peu meilleures ; entre celui de Lusac et celui de Recoulenne, elles sont les meilleures de la saline : mais au-dessous du chenal des faux elles ne reverdissent pas. Pour élever de bonnes huîtres, il faut avoir au-moins quatre clairées, dont on laisse une toujours vuide. On pêche les bonnes huîtres sur les sables et les rochers de daire, elles sont de la grandeur d’un denier ou d’une piece de 24 sols au plus, il ne faut pas qu’elles soient épaisses : on les porte dans une clairée où on les laisse deux ans ; au bout de ce tems, on sépare celles qui sont en paquet, ce qui est commun, sans blesser les tais ou écailles, et on les met dans une seconde clairée où on les range une-à-une sans se toucher. Une chose fort surprenante est que quand vous les mettriez sens-sus-dessous, vous les trouveriez droites le lendemain, elles se redressent au retour de la marée : à trois ans, elles sont belles, on en porte en cet état à Paris, mais elles ne sont pas aussi bonnes qu’à 4 et à 5 ans ; c’est le tems où elles sont dans toute leur bonté. Celui qui a des clairées doit veiller à toutes les malines ou gros de l’eau, voir si la mer n’a pas gâté les chantiers, et si les cancres ne font point de trous, afin de les raccommoder sur le champ, de peur qu’elles manquent d’eau, sur-tout au mort de l’eau que la mer les couvre ; elles supporteroient deux événemens dangereux, l’un dans le grand chaud, parce qu’étant à sec elles mourroient ou creveroient, comme disent les sauniers ; l’autre dans le grand froid, où elles se geleroient ; mais quand elles ont 2 piés ou 2 piés et demi d’eau, elles ne courent pas ce risque, parce que l’eau étant toujours agitée, ne se gele pas. D’ailleurs la mer est moins sujette à geler que l’eau douce. Les huîtres sont sujettes à une maladie quand elles restent trop long-tems dans une clairée, il s’y attache un limon qui les empoisonne, et qu’il faut ôter en raclant les écailles et en les changeant de clairée. Il faut nettoyer la clairée, et la mettre à sec au mort de l’eau ; il faut de plus empêcher la mer d’y entrer pendant cinq à six jours pour laisser sécher ce limon ; quand il est sec, le saunier le détache, on y laisse entrer l’eau qui le porte au-loin, et la clairée est en état d’en recevoir, quand le saunier en aura de nouvelles ; il n’y en mettra cependant pas de grandes la même année crainte d’accident ; il sera plus sûr d’en mettre des petites qui ne risquent rien, parce que cette maladie ne les prend qu’à deux ou trois ans : les sauniers mettent aussi des huîtres qui viennent de Bretagne, mais elles ne deviennent jamais aussi bonnes ; les connoisseurs s’en apperçoivent bien ; elles sont aisées à connoître par les écailles qui sont épaisses et qui paroissent doubles ; les bonnes au contraire ont les écailles fines et unies ; les sauniers nomment tais ce que nous appellons écailles.

Explication de l’écluse ou vareigne. a Boyart de haut est composé de deux pieces de bois, à deux piés de distance, séparés par quatre morceaux de bois e, qu’on appelle traverses.

b Boyart de bas qui ne differe de l’autre qu’en ce qu’il est plus grand ; celui qui est sur le plan est tiré sur un véritable.

c Ces deux pieces se nomment pieces droites, quoiqu’elles soient courbes.

d Les poteaux, ils sont à coulisse en-dedans, la porte glisse dans une mortaise qui y est pratiquée d’un pouce et demi de profondeur sur autant de largeur.

e Traverses qui sont au tiers de haut en dedans, pour assujettir les pieces nommées droites et pour retenir les terres ; les pieces droites sont garnies de planches à cet effet.

f Soubarbe, c’est une traverse qui est vis-à-vis des deux poteaux, au ras de la chapesolle 9 ou son surre de dessous, elle a aussi une rainure où entre le bas de la porte. La soubarbe est de la même grosseur que les poteaux.

i Bordeneau ou porte à coulisse, il est très-utile pour retenir les eaux qui entrent dans le jas, du moins on est sûr que le saunier ne sauroit le négliger sans beaucoup de malice, au-lieu que le portillon qui bat contre les poteaux à coulisse et contre la soubarbe n’est d’aucune utilité, il rend le saunier paresseux.

Les vareignes sont construites sans fer, toutes de bois, et garnies de gournables ou chevilles, au-lieu de cloux. Le fer ne sauroit durer, à cause du sel contenu dans les eaux qui le rongeroit bientôt.

Description abregée de la maniere dont se font les sels blancs artificiels dans les sauneries de la basse Normandie. Les sauneries doivent être établies sur des bas fonds aux environs des vases et des embouchures des rivieres, pour que le rapport des terres que fait continuellement la marée, en puisse mieux saler les greves, et les rendre plus propres à la fabrique de cette forte de sel, dont la préparation et la main-d’oeuvre se font généralement par-tout de la maniere que nous allons l’expliquer ; quelquefois une partie des greves est mouillée plusieurs fois toutes les grandes mers, plus ou moins, suivant que les sauneries sont placées ; mais il faut que la marée couvre les greves au moins toutes les pleines mers, c’est-à-dire tous les quinze jours.

Lorsque ceux qui veulent établir une saunerie ont trouvé une place convenable, ils la brisent et la rendent la plus plate et horisontale qu’il est possible ; soit que cette place soit ancienne ou nouvelle, on la laboure avec une charrue ordinaire attelée de chevaux ou de boeufs, en commençant par le bord de la greve et finissant dans le centre, toujours en tournant ; après quoi on la herse comme une autre terre, en l’unissant le plus qu’il est possible avec un instrument qu’ils nomment haveau ; on fait ordinairement cette préparation la veille de la grande mer de Mars, afin que la marée qui doit couvrir la greve, le gravois ou terroir de la saline puisse y mieux opérer en s’imbibant d’autant plus dans le fond qu’elle sale davantage, et qu’elle unit d’autant plus qu’elle y rapporte beaucoup de sable et de sédiment ; ce qu’elle a fait aussi tout l’hiver qu’elle a couvert les greves des salines toutes les grandes mers. Quand la greve est ainsi préparée, et que les chaleurs l’ont desséchée, on voit aux beaux tems clairs et de soleil vif, la superficie du sable ou greve toute blanche de sel, pour lors on releve cette superficie environ quelques lignes d’épaisseur, suivant le degré de blancheur qu’on y remarque ; on releve aussi le sable par ondées ou petits sillons que les sauniers nomment havelées ; éloignés les unes des autres de six à sept piés au plus ; on fait cette manoeuvre que l’on appelle haveler, avec les haveaux dont on s’est déja servi pour unir le fond à la premiere préparation, il faut une personne pour conduire la téte du haveau, et une autre pour conduire et lever le haveau en mettant toujours les ramassées au bout des dernieres ondées.

Après les havelées finies, on les coupe par petits monceaux, que l’on appelle mêlées, éloignées les unes des autres de six à sept piés ; après quoi on attele un petit tombereau qu’ils nomment banneau, d’une ou de deux bêtes, le plus souvent d’un ou deux boeufs, que l’on conduit entre les ételées ; pour lors quatre personnes, deux avant et deux arriere, ramassent ou chargent le sable des ételées dans le banneau, qu’un cinquieme conduit au gros monceau, qui est le magasin des sauneries ou des salines.

Près du grand monceau est le quin, le réservoir ou bassin dans lequel les sauniers prennent l’eau dont ils lavent le sable ; cette eau du quin est celle que la marée y rapporte toutes les grandes mers, où elle couvre les greves et remplit le quin.

Lorsque les ételées sont relevées, on repasse de nouveau le haveau sur la greve, comme on l’a fait ci-devant à sa premiere préparation, et on continue la même manoeuvre autant de tems que le soleil et la chaleur en font sortir le sel ; les heures les plus propres sont depuis dix heures du matin jusqu’à deux ou trois heures après midi ; on ne peut être trop prompt à haveler ou relever les ételées.

Quand les sauniers veulent faire leur eau de sel, ils prennent au gros monceau le sable que l’on met dans les fosses, qui sont de petits creux ronds d’environ deux piés et demi de diametre, profonds de 12 à 14 pouces au plus ; le fond de ces fosses est cimenté de glaise et de foin haché, pour que l’eau qui coule dessus ne se dévoie point, mais qu’elle tombe directement dans le tuyau qui conduit de chaque fosse au canal du réservoir, qui est la tonée de la saline ; au-tour du fond il y a des petites jentes ou douvelles de hêtre d’un pouce de haut, qui entourent le fond de la fosse, et sur lesquels sont placées des douves à deux chanteaux, éloignés l’un de l’autre au plus d’une ligne ; on place sur les douves du glu de l’épaisseur d’environ un pouce, sur quoi on met le sable que l’on repasse en l’unissant autant qu’il est possible.

Quand la fosse est ainsi préparée et pleine de sable, on prend dans un tonneau enfoui à portée des fosses, de l’eau que l’on a tirée du sable précédent de la seconde mouillée, c’est-à-dire, des sables que l’on a rechargé d’eau après que la premiere propre à faire le sel en a été tirée.

On charge les fosses ordinairement deux fois par jour ; la premiere eau, qui est la franche saumure, où la bonne eau est quelquefois 4 à 6 heures à passer, suivant que le sable est bien uni et fort pressé, après quoi on appelle du relai la seconde eau que l’on fait passer sur le même sable des fosses, et qui devient la bonne eau au saunier des premieres fosses que l’on recharge ensuite ; l’eau filtre ainsi au-travers du glu du fond des fosses, autant de jour comme de nuit.

Il faut pour faire toutes les préparations un tems sec et chaud ; car on ne peut travailler aux greves, et ramasser le sable sans soleil et sans chaleur. Les sauniers font du sel toute l’année lorsqu’ils ont provision de sable ; mais on n’en ramasse ordinairement que depuis le commencement de Mai jusqu’à la fin d’Août, suivant que la saison est favorable.

On a dit que la premiere eau est la vraie saumure ; elle coule directement par les canaux de chaque fosse dans le tonneau de la saline, qui est placé à côté des fourneaux ; quand on fait le relai ou la seconde eau, on perce le tuyau pour que cette eau ne tombe que dans le tonneau du relai voisin des fosses ; les pluies, comme on le peut voir, font beaucoup de tort à cette manufacture ; elles détruisent aussi les haveleés et ételées des greves, qui sont ainsi entierement perdues.

Quand on a tiré la saumure et le relai des greves, qui sont dans les fosses, il ne reste plus qu’une espece de vase que les sauniers rejettent, et que la marée remporte.

Pour vérifier si la saumure est bonne et forte, on a une petite balle de plomb, grosse au plus comme une poste à loup, couverte de cire, qui la rend grosse comme une balle de mousquet ; il faut qu’elle surnage sur cette eau ou premiere saumure ; alors on la jette dans des plombs placés sur des fourneaux dans la saline ; les plombs ou chaudieres qui sont au nombre de trois (et même le plus souvent quelques sauneries n’en ont que deux) sont de forme parallelogramme, ayant 2½ piés de long, sur deux piés de large, et le rebord 2 pouces d’épaisseur, et le tout environ 6 lignes d’épaisseur ; ils sont peu élevés au-dessus de l’atre du fourneau qui est enfoncé, et dont l’ouverture est par-devant. Ils ont chacun deux évens parderriere : le feu est continuel depuis le lundi, soleil levant, jusqu’au dimanche soleil levant.

Lorsque les sauniers font six jours de la semaine, ou au-moins, ils sont obligés d’avoir été préalablement avertir les commis aux quêtes le samedi de la semaine prcécédente.

Quand on commence la semaine, et que l’on a allumé le feu au fourneau, on remplit les plombs de saumure que l’on fait bouillir sans discontinuer jusqu’à ce que le sel soit achevé, ce qui dure environ deux heures et demi, à trois heures au-plus ; après que toute l’eau est évaporée, on ramasse promptement le sel avec un rabot, et on l’enleve avec une petite pelle semblable à celles avec lesquelles on leve le sable des havelées, et on jette le sel dans des corbeilles, que l’on nomme marvaux à égoutter ; ces marvaux sont faits en pointes comme les formes où l’on met égoutter les sucres ; après que le sel est égoutté, on le trouve en pierre que l’on met dans les colombiers, et que les sauniers ne peuvent livrer qu’à ceux qui sont porteurs des billets des commis ; les pierres sont plusieurs mois à se former ; un plomb n’en peut faire au plus que deux par an.

On laisse égoutter le sel qu’on releve des plombs environ 5 ou 6 heures ; après quoi on le jette en grenier. Une erre ou relais de sel des plombs ne peut emplir une de ces corbeilles, chaque erre ne formant qu’un carte de plus de boisseau.

Il faut relever les plombs tous les deux jours au moins pour les rebattre, et les repousser, parce que l’activité du feu et la crasse qui se forme sur les plombs les fait enfoncer, et qu’il faut les redresser et les nettoyer pour qu’ils bouillent plus aisément. Les sauniers appellent ce travail corroyer les plombs ; ce qui se fait au marteau.

Les fourneaux ne peuvent durer au plus que deux mois, après quoi on les démollit pour les rebâtir de nouveau, parce que les premiers se sont engraissés des écumes du sel ; on en brise les matériaux le plus menu qu’il est possible, et on en met la valeur de deux corbeillées dans une mouquée ou relevée de sable dans les fosses, lorsque les sauniers s’apperçoivent qu’elle n’est pas assez forte.

On brûle dans les fourneaux de petites buches et des fagots. Le bois de hêtre pour les buches et de chêne pour les fagots sont estimés les meilleurs bois dans les lieux où le bois est rare, on se sert au même usage de joncs marins.

Les sauniers se relaient les uns les autres pour veiller sur les fourneaux, et entretenir toujours le feu en état de faire bouillir également la saumure des différens plombs ; on écume le sel quand il commence à bouillir avec le même rabot, avec lequel on le ramasse quand il est achevé.

L’usage des propriétaires de ces salines et des sauniers qui y travaillent est de partager ; de cette maniere le propriétaire fournit tous les ustensiles et instrumens et le sable, et les sauniers n’ont que la septieme partie du prix de la vente ; il fournit en argent au receveur de la gabelle la valeur d’un boisseau et demi de sel au prix qu’il est quêté ou fixé, en outre les 4 sols pour livre du prix du boisseau et demi ; mais cet usage est particulier à quelques salines.

Le sel fabriqué, comme nous venons de dire, doit se consommer dans les pays des environs, étant ailleurs défendu et de contrebande, il ne va guere que 4 à 5 lieues au plus. Il est de mauvaise qualité, ce qui se reonnoit sur-tout dans les chairs qui en sont préparées, et qui ne se peuvent bien conserver ; c’est pourquoi quand on veut faire des salaisons d’une bonne qualité, on ne se sert quand on le peut que des sels de brouage qui sont bien plus doux, au-lieu que ceux-ci sont très-âcres et très-corrosifs.

Enumération des instrumens nécessaires aux Sauniers, fabricateurs de sel blanc ramassé des greves. Les charrues semblables à celles de terre ; les herses semblables. Les haveaux sont composés d’une planche d’environ 4 piés de long, de 10 à 12 pouces de haut posée de champ ou cant, le bas en droite ligne et le haut chantourné. Dans cette planche sont emmanchés deux bâtons qui forment le brancart où on atelle la bête qui doit tirer cette machine. Il y a encore deux autres morceaux de bois qui servent de poigneés pour gouverner cette machine. Voyez fig.

Banneau ou tombereau, est un tombereau dont les côtés ou bords sont fort bas ; le tombereau même est petit.

Les tonnes sont de grosses futailles qui sont enterrées.

Rabot est une douve centrée du fond du tonneau qui est emmanché.

Les fourneaux sont très-bas, et sont presque posés à rez-de-chaussée. Il y a un creux qui forme l’aire, enfoncé de 20 à 25 pouces.

Crochet de fer, sorte de tisard.

Les pics à démolir sont les mêmes que ceux des maçons.

Le puchoir est un petit tonneau contenant 6 à 8 pintes, avec lequel les sauniers puisent de la saumure dans la tonnée pour en emplir les plombs ; il est pour cet effet emmanché un peu de côté, pour que le saunier prenne plus aisément de la saumure ; le manche est long pour qu’il puisse la renverser où il veut.

Eprouvette. Le petit puchoir d’épreuve est un petit baril de bois que l’on remplit de saumure, dont on fait l’épreuve avec la balle de plomb enduite de cire, dont nous avons parlé; une tassée de saumure suffit pour cela.

Des fontaines salantes. On donne ce nom à des usines où l’on ramasse les eaux des fontaines salantes, où on les fait évaporer, et où l’on obtient par ce moyen du sel de la nature et de la qualité du sel marin.

Il y a peu de royaumes qui ne soient pourvûs de cette richesse naturelle. Le travail n’est pas le même par-tout. Nous allons parler des salines qui sont les plus à notre portée, décrivant sur quelques-unes toute la manoeuvre, exposant seulement de quelques autres, ce qui leur est particulier.




Planche 1

Cette Planche contient le plan général d’un double marais salant décrit au mot Salines dans l’Encyclopédie.


X vareigne ou écluse ou empellement pour retenir l’eau de la mer dans le jas B B; l’eau de la mer vient à chaque marée par le chenal ou canal dans lequel est la barque 15 et le bateau 17: avant que la mer se retire, on ferme la pelle de l’écluse pour retenir l’eau qui y est entrée.

Du jas l’eau passe par le gourmas P qui est un tuyau de bois, dans les couches E E E E, où elle serpente autour des vettes ou petites levées de terre H H, en passant successivement par différens pertuis, ainsi que l’indique la ligne ponctuée dans la seconde partie du plan. Des couches l’eau passe par le faux gourmas V b pour se rendre dans le mort S S S S, et delà dans les tables D, en passant successivement par les différens pertuis d 1, d 2, d 3, d 4, d 5, d 6, d 7, et ensuite par le canal g, g g, pour se rendre dans le muant F, F 2, F 3, F 4, d’où finalement elle se distribue dans les aires ou quarrés, en passant par les brassours O, O, et.

Le sel que l’on retire des aires s’empelle sur les bosses A, A A. Les tas a, c, f se nomment vaches. Le tas g de forme ronde se nomme pilot.

Planche 2

Plan et profil d’un marais salant près de Brouage.


A la vareigne ou écluse, par laquelle se fait la communication du chenal au jas. B B B le jas. C le gourmas. D D les couches mal-à-propos nommées conches dans l’article cité. R R R R les bosses. T T T vaches. E F le faux gourmas. S S pilot. F F F F le mort nommé improprement le maure. G G P G les tables. I I le muant. N P les aires. Q H et les vettes. O O la vie. M tas de sel sur la vie. Explication du Profil.

R R R les bosses. S pilot de sel. T vache de sel. D D les couches. P vette ou petit chemin qui les sépare. F F le mort. P P Q Q Q Q vettes. G G les tables. O O la vie. N N N N les aires. I le muant. Outils.

Fig. 1. Boisseau ou mesure.

2. Pelle.

3. Palette.

4. Servion.

5. Beche.

6. Boquet ou écope.

7. Panier.


Planche 3

Plan d’un autre marais salant.

 

 


A A A le chenal ou canal qui communique à la mer. B C l’écluse ou vareigne pour la prise d’eau. D D le jas. E place du gourmas qui communique aux couches. F F F les couches. H H I le mort. P le coy. K K K le muant. L L les aires. M M la vie. N bosse sur laquelle le sel est empilé. O vache de sel. Q Q pilots de sel On voit près de ce dernier tas et en R plusieurs hommes occupés au transport de cette marchandise dans la barque S.

 

Planche 4

Différents outils à l’usage des sauniers.


 


1. Rouable ou rateau cité sous le n°. 30.

2. Servion ou écumoire cité sous le n°. 40. et sous la lettre Q.

3. Boquet, sorte d’écope cité sous le n°. 32. et encore sous chacune des lettres P S qui l’accompagnent.

4. Les deux seaugeoirs ou palettes servant à ramasser le sel.

5. Panier pour transporter le sel, cité sous la lettre X.

6. Boureau ou sac rembouré de paille servant à celui qui transporte le panier rempli de sel pour se garantir l’épaule.

7. Le piquet cité par la lettre V.

8. La serrée citée par la lettre R.

9. Palette.

10. Beche.

11. Pelle.

12. Gourmas.

13. Le boisseau.

 

Planche 5.

Plan, élévation et coupe de l’écluse ou vareigne des marais salans précédens.

 

 

 

1. Plan de l’écluse à vue d’oiseau.

2. Elévation géométrale de l’écluse vue du côté du jas.

3. Coupe longitudinale de l’écluse.

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