LES CHANSONS DE GESTE





Les chansons de geste




 

La Chanson de Roland





Définitions


On appelle chansons de geste (du latin gesta, actions), des poèmes composés au Moyen Âge, du XIe au XIVe siècle, pour raconter des faits historiques ou prétendus tels, et célébrer la gloire de héros légendaires. D’étendue très inégale, — le Charroi de Nîmes a 1486 vers, et Renaud de Montauban, 18488, — elles sont écrites en strophes ou laisses de longueur variée, sur une même assonance d’abord, et, plus tard, sur une même rime. Le mètre épique par excellence est le décasyllabe (Roland, Couronnement de Louis, Raoul de Cambrai), mais certaines chansons, parmi les plus anciennes, sont écrites en alexandrins (Pèlerinage de Charlemagne), ou en octosyllabes (Gormont et Isembart).


Mode de récitation des chansons de geste


Tous ces poèmes, dont une centaine nous sont parvenus, étaient chantés sur une mélodie très simple, non seulement par leurs auteurs, mais par des jongleurs, ou chanteurs professionnels, qui possédaient tout un répertoire. Ces musiciens ambulants et faiseurs de tours, dont on retrouve le prototype dans l’antiquité gréco-romaine, s’accompagnaient d’un violon, ou vielle. Ils allaient de ville en ville et de château en château.


La question des origines



L’origine des chansons de geste pose un problème difficile pour lequel on a proposé plusieurs solutions séduisantes, tour à tour éliminées ou combattues, et dont on ne saurait dire qu’il soit, à l’heure actuelle, définitivement éclairci. Dès le début du XIXe siècle, sous l’influence des théories de Herder et de Wolf, on admit volontiers que les épopées françaises s’étaient organisées lentement, suivant un processus analogue à celui qu’ils attribuaient aux poèmes homériques. Toutefois, selon les préférences individuelles, la théorie subissait quelques variantes. Si tous les historiens étaient d’accord pour considérer la première version des poèmes épiques comme contemporaine des événements qu’ils rapportaient, les uns, comme Gaston Paris, croyaient qu’ils consistaient à l’origine en cantilènes lyrico-épiques, poèmes brefs qu’eût animés une inspiration ardente, sans prétention littéraire et d’autant plus aptes à agir sur la sensibilité des foules. D’autres, comme le romaniste italien Pio Rajna, soupçonnaient l’existence de véritables épopées germaniques de l’époque mérovingienne, qui auraient fourni le moule où furent coulées les premières chansons françaises. Mais, sous ces divergences de détail subsistait l’unité de vues : improvisées dans l’émotion de la bataille, les chansons de geste exprimaient l’enthousiasme des combattants; nées de la foule, elles étaient anonymes et naïvement héroïques, comme la foule elle-même. C’est ainsi que, résumant la doctrine à laquelle il n’avait pas cessé de croire, Léon Gautier, pouvait écrire en 1879 : « La France, qui est la plus épique de toutes les nations modernes, a jadis possédé deux cents poèmes populaires, consacrés à des héros chrétiens, à des héros français. »

Les choses en étaient là quand, plus récemment, M. Joseph Bédier s’avisa que cette conception n’était qu’une façade illusoire. Des cantilènes invoquées par Gaston Paris, pas une seule à la vérité ne nous est parvenue et nul indice matériel n’autorise même à soupçonner leur existence. Quant aux épopées germaniques, elles ne sont à vrai dire qu’un produit de l’imagination. Tout au contraire, la littérature épique est précédée, dans la série chronologique des œuvres en langue vulgaire, de récits hagiographiques qui présentent avec elle un air de parenté. Comme on célébrait les saints, on célébrait sans doute les héros historiques dont la plupart, champions de la France et de la chrétienté, méritaient à leur tour d’être honorés par l’Église. Or, dès le XVIIe siècle, des érudits, comme Félibien et Mabillon, avaient noté que le souvenir de maint personnage épique subsistait encore, à l’époque capétienne, dans un certain nombre de sanctuaires. Partant de cette idée, M. Bédier put relever une cinquantaine d’églises auxquelles demeurait attachée la mémoire de semblables héros, et il observa que ces églises jalonnaient précisément les routes conduisant aux plus fameux pèlerinages, ceux de Saint-Denis, de Saint-Jacques-de-Compostelle, de Saint-Pierre de Rome, de Saint-Gilles du Gard, de Vézelay, d’autres encore. Ainsi prenait corps une nouvelle théorie fondée non sur des apparences, mais sur des faits réels et dûment constatés : autour des sanctuaires où survivait le souvenir de Roland, de Guillaume d’Orange, de Girard de Roussillon, s’étaient constituées des légendes orales, entretenues par les clercs et répétées par les jongleurs, légendes que les pèlerins entendaient et rapportaient ensuite dans leurs pays d’origine. Recueillies par des poètes, elles prirent sous leur plume inspirée la forme de chansons où l’histoire n’a qu’une part réduite, où la légende est maîtresse, et dont le cadre est fourni par les mœurs et les institutions de l’époque où elles furent composées. Issues de traditions monastiques, non point spontanément d’ailleurs, mais par la volonté consciente et l’effort réfléchi des trouvères, elles n’ont, dans leur essence, rien de germanique, rien non plus de populaire.

Si satisfaisantes et bien étayées que soient les théories de M. J. Bédier, il faut reconnaître qu’elles n’ont pas réuni l’unanimité de la critique. L’école historique, ayant à sa tête M. Ferdinand Lota demeure irréductible et s’attache méthodiquement et non sans succès à découvrir les faits réels qui sont à la source des chansons.

S’il considère la théorie de M. Bédier sur l’importance des sanctuaires et des routes comme parfaitement irréfutable, M. Lot se refuse par contre à l’appliquer à toutes les chansons. Celles qui procèdent sans aucun doute de l’information cléricale sont des remaniements postérieurs ou de simples inventions, mais ni dans la Chanson de Guillaume, ni dans la Chanson de Roland, il n’est fait allusion aux voies de pèlerinage. Il apparaît dès lors que « les vieilles légendes épiques ne sont pas nées dans le cloître ». Et s’il est prouvé que l’élément historique l’emporte dans les chansons les plus anciennes, on se trouve ramené par une voie détournée aux cantilènes de Gaston Paris et à l’épopée mérovingienne. Il serait prématuré de conclure, et on doit se contenter de connaître et de retenir les thèses en présence.


Les premières chansons


Les plus anciennes chansons de geste, Roland qui ne saurait être antérieur aux dernières années du XIe siècle, le Pèlerinage de Charlemagne, composé vraisemblablement à la même époque, la Chanson de Guillaume qui date environ de 1180, Gormont et Isembart qui peut remonter à la même époque ne sont pas liées les unes aux autres ; elles évoquent respectivement la gloire de Charlemagne, les exploits de Guillaume d’Orange et les luttes féodales, mais toutes procèdent de cette idée que la gloire militaire est une promesse d’éternité et que le bon chevalier combat non seulement pour son seigneur et sa patrie, mais pour le triomphe de la foi.

 

Remaniement de la manière épique



Le succès de ces premiers poèmes, dont la plupart, sans doute, n’ont pas été conservés, encouragea les trouvères à cultiver ce genre rémunérateur, conforme aux aspirations des foules, et pour lequel les sujets s’offraient en abondance. Surtout les anciennes chansons, un peu frustes et grossières, se prêtaient à d’ingénieux aménagements. Le développement de la littérature courtoise, dans la seconde moitié du XIIe siècle, avait affiné le goût du public. Aux exploits purement guerriers va s’ajouter l’action sentimentale; les grâces du style et les artifices de composition vont se substituer peu à peu à la rude simplicité des narrations primitives. L’auditoire aussi cesse d’être uniquement populaire et, à côté des auditeurs, le nombre des lecteurs s’accroît continuellement. Quand un Adenet le Roi écrit ses Enfances Ogier, ses romans de Berte au grand pied ou de Beuve de Comarchis, un Girard d’Amiens son fastidieux Charlemagne, un Bertrand de Bar-sur-Aube, son Girart de Vienne et son Aimeri de Narbonne, s’ils utilisent, les uns et les autres, d’après des modèles antérieurs, les traditions cristallisées dans le voisinage des sanctuaires, ils ont également le souci de faire œuvre d’art, ménagent leurs effets, classent, combinent leurs épisodes, analysent plus soigneusement la psychologie de leurs héros. L’amour, absent des anciens poèmes, prend une place toujours plus grande et la belle Aude, à peine entrevue dans le Roland, préside à l’action de Girart de Vienne. Mais, si le talent personnel s’exerçant dans certains cas, donne à quelques passages, comme la promesse d’Aimeri, le duel d’Olivier et de Roland, ou la fuite d’Ernaud de Douai devant Raoul de Cambrai, un relief particulièrement saisissant, il faut convenir que ces compositions bâtardes se diluent bien souvent dans une insupportable rhétorique. Les procédés employés par les romanciers pour rendre leurs récits agréables à la lecture, n’ont habituellement pour effet que de les affadir. Tout d’abord, le couplet épique change d’aspect, par la substitution de la rime, qui frappe les yeux, à l’assonance qui frappait l’oreille, et la recherche de la rime ne va pas toujours sans difficulté; on tourne celle-ci en modifiant l’idée, en ajoutant des détails superflus. Bientôt les rajeunisseurs abandonnent toute retenue; ils suppriment ce qui les gêne, mutilent, complètent et interpolent, puis, renonçant au vers de dix syllabes, adoptent l’alexandrin ou le vers octosyllabique. Désormais la métamorphose est complète : la rude sincérité des premiers chants épiques fait place aux artifices de la littérature, et si le public mondain peut à la rigueur y trouver son compte, la foule anonyme, assemblée aux carrefours, ne reconnaît pas sans effort ses héros familiers.

 

Formation des cycles


Au moment où les trouvères exécutaient ces remaniements, certains d’entre eux s’efforçaient de réunir les chansons, de les classer en cycles ou gestes. C’est ainsi qu’on en vint à distinguer trois gestes qui reçurent le nom de trois chefs de famille : la geste du roi, celle de Garin de Monglane et celle de Doon de Mayence. La popularité des héros principaux sert de réclame et d’étiquette aux personnages secondaires, et l’intérêt s’étend de ce héros lui-même à tout son lignage, dont les membres, étroitement unis, collaborent à la gloire de la famille.

 

A. Geste du roi



La forte personnalité de Charlemagne domine fatalement toutes les chansons où il intervient. Pour que sa légende soit complète, on y ajoute les traits les plus fantaisistes et les épisodes les plus imprévus. Une chronique apocryphe, le Pseudo-Turpin, alimente à cet égard la verve des jongleurs. Le roman de Berte au grand pied nous apprend que Charlemagne est le fils de cette héritière d’un roi de Hongrie. Son enfance, longtemps menacée par les intrigues de deux bâtards de Pépin, Hendri et Lanfroi (Charlemagne), se déroule en partie sur la terre d’Espagne (Mainet). Mais le jeune prince finit par triompher des traîtres et demeure seul chef de l’Empire. Sa prodigieuse activité s’emploie aux quatre coins du monde : il délivre Rome (Chevalerie Ogier) avec l’appui d’Ogier de Danemark. Après un court séjour en France, il triomphe en Italie du roi sarrasin Agolant (Aspremont). Nous le trouvons un peu plus tard à Jérusalem et aux lieux saints (Pèlerinage), en Bretagne (Acquin) et, de nouveau, il lutte contre les païens (Fierabras, Otinel); il les poursuit jusqu’en Espagne à l’appel de saint Jacques (Entrée de Spagne, Gui de Bourgogne, Prise de Pampelune, Roland). Deux chevaliers, héros eux-mêmes de deux chansons, Gaydon et Anséis de Carthage, se font les dignes successeurs de Roland et assurent la défaite des Sarrasins d’Espagne. Il n’est que temps : déjà les Barbares s’émeuvent du côté du Rhin. Guiteclin, roi des Saisnes ou Saxons, vient d’entrer à Cologne. C’est l’occasion pour Charles d’un nouveau succès. D’autres chansons, Macaire, Huon de Bordeaux, le mettent encore en scène, mais accessoirement. On envisage déjà sa succession et voici que, sentant venir la mort, il renonce à la couronne en faveur de son fils Louis. C’est le sujet du Couronnement de Louis qui appartient en fait à la geste de Monglane, car le héros central n’en est ni l’empereur ni son triste héritier, mais le comte Guillaume d’Orange.

 

B. Geste de Garin de Monglane

 

Autour de celui-ci va s’organiser aussi toute une histoire. Et tout d’abord, au comte de Toulouse qui en est certainement le prototype, viennent peu à peu s’agréger d’autres Guillaumes légendaires pour constituer le héros défenseur du trône et de la chrétienté, soutien des veuves et des orphelins, qui défendra contre les Sarrasins la Provence, le Languedoc et la Catalogne. Il apparaît d’abord à peu près isolé, mais bientôt les jongleurs rivalisent pour lui trouver une parenté. Et le voilà pourvu de six frères, Bernart de Brusbant, Beuve de Comarcis, Ernaut de Gironde, Garin d’Anseüne, Guibert d’Andrenas, Aïmer le Chétif, et d’un père, Aimeri de Narbonne, époux d’Hermenjart de Pavie. Le personnage d’Aimeri de Narbonne devient lui-même le centre d’une petite geste enchâssée dans la grande. La chanson qui porte son nom lui donne pour père Ernaut de Beaulande, que les Narbonnais nous montrent entouré de ses trois frères, Renier de Gennes, Milon de Pouille et Girart de Vienne. Et, pour compléter l’édifice, ceux-ci deviennent les fils de Garin de Monglane, héros éponyme de la geste. Apparenté à Vivien et à Rainoart auxquels sont consacrés quelques chansons fameuses (Chanson de Guillaume, remaniée dans Aliscans, Chevalerie Vivien, Moniage Rainoart), Guillaume combat les Sarrasins (Charroi de Nîmes et Prise d’Orange) et, parvenu à un âge avancé, anéanti par la mort de Guibourc, son épouse, se fait moine à Gellone, dans le Moniage Guillaume.

 

C. Geste de Doon de Mayence

 

Plus artificielle et bien moins cohérente est la geste qui se déroule autour de Doon de Mayence. Elle a pour lieu d’origine l’abbaye de Saint-Riquier où naquit vraisemblablement la légende de Gormont et Isembart. On s’étonne à bon droit de voir réunies dans les mêmes manuscrits, rattachées de force à une même famille des chansons aussi diverses que Doon de Mayence, suite d’aventures imaginaires, Renaut de Montauban, qui évoque, non sans puissance, les luttes féodales, Raoul de Cambrai, épisode des rivalités entre les barons du nord de la France, Girart de Roussillon, personnage historique qui défendit la Bourgogne contre Charles le Chauve.

On ajoute parfois aux trois cycles traditionnels, celui de la croisade, c’est-à-dire la série des poèmes inspirés par la première croisade. Mais s’ils furent composés sur le modèle des chansons de geste, ce fut sous la pression des événements, d’après des chroniques latines authentiques ou des récits de témoins oculaires. Il convient néanmoins de citer les chansons d’Antioche et de Jérusalem, entre lesquelles s’intercale l’épisode des Chétifs, leurs continuations ou remaniements légendaires, comme le Chevalier au Cygne et Baudoin de Sebourg.


Chronologie des chansons de geste


A. Geste du roi.

  • XIe siècle : Chanson de Roland, Pèlerinage de Charlemagne.
  • XIIesiècle : Mainet, les Saisnes, par Jean Bodel, Macaire, Ogier de Danemarche, Aspremont, Huon de Bordeaux, Acquin et Fierabras (vers 1370).
  • XIIIe siècle : Jean de Lanson, Galien, Simon de Fouille, Destruction de Rome, Otinel, Guidon, Anseïs de Carthage, Girard de Vienne, par Bertrand de Bar-sur-Aube (1220), Gui de Bourgogne (1230), Berte au grand pied, par Adenet Le Roi (1275). Charlemagne, par Girard d’Amiens (1295).
  • XIVe siècle : Entrée de Spagne, Prise de Pampelune, Sebile.

 

B. Geste de Garin de Monglane.

 

  • XIe-XIIe siècle : Chanson de Guillaume.
  • XIIe siècle : Charroi de Nîmes, Vœu de Vivien, Siège de Barbasire, Mort Aimeri, Couronnement de Louis (1150), Chevalerie Vivien (1150), Prise d’Orange (1150), Moniage Guillaume (1160), Rainouart (Aliscans, Loquifer, Moniage Rainouart, vers 1170), par Jendeu de Brie, Foulque de Candie (1170), par Herbert Le Duc, de Dammartin.
  • XIIIe siècle : Garin de Monglane, Siège de Narbonne, Enfances Guillaume, Enfances Vivien, Prise de Cordres, Renier, Aimeri de Narbonne, par Bertrand de Bar-sur-Aube (1210-1220), Beuve de Comarchis, par Adenet Le Roi (1270).
  • XIVe siècle : Enfances Garin, Ernaut de Beaulande, Renier de Gennes.

 

C. Geste de Doon de Mayence et chansons rattachées.

 

  • XIe-XIIe siècle : Gormont et Isembart.
  • XIIe siècle : Doon de Nanteuil, Parise la duchesse, Ami et Amile, Jourdain de Blaie, Girard de Roussillon, Garin le Lorrain, Gerbert de Metz, Raoul de Cambrai, Aye d’Avignon, Gui de Nanteuil.
  • XIIIe siècle : Enfances Doon et Doon de Mayence, Aiol, Elie de’Saint-Gilles, Maugis d’Aigremont, Renaud de Montauban, Auberi le Bourguignon.
  • XIVe siècle : Girard de Roussillon (en alexandrins), Hervis de Metz, Anseïs de Metz, Yon de Metz.

 

D. Poèmes de la Croisade.

 

  • XIesiècle : Chanson d’Antioche primitive, par Richard le Pèlerin. (1098).
  • XIIe siècle : Canso d’Antiocha provençale, par Grégoire Béchada (1130), Chanson d’Antioche, par Graindor de Douai (1150), les Chétifs, Chanson de Jérusalem.
  • XIIIe siècle : Chevalier au Cygne, Enfances Godefroy.



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