Sur des habitations particulières au Moyen Âge

Opulente maison de pierre, à la très riche décoration sculptée, ouvrant boutique au rez-de-chaussée, élargie d’une galerie de bois sous le débord de toiture au dernier niveau. (http://isabelle.duneau.free.fr/maison.html)
Extrait d’un texte de 1840
Il est incontestable que dans toutes les contrées du globe les premiers essais tentés par les hommes dans l’art de bâtir ont eu pour but d’élever des constructions propres à leur servir de retraite et d’abri.
Il parait qu’en France, dès. les temps les plus reculés, le bois fut généralement employé dans la construction des maisons; César, dans ses Commentaires, parle des cabanes de ses soldats qui étaient, (more gallico) selon l’usage gaulois, construites de bois et couvertes de chaume. Ce système de couverture en chaume semble appartenir en propre à la France, où il est encore en usage dans beaucoup de contrées. On en chercherait vainement des exemples en Angleterre, en Italie ainsi que chez d’autres peuples.
Sous la domination romaine; les habitations gauloises durent s’améliorer sensiblement; mais il est impossible de dire de quelle manière et en quoi consistèrent les principales modifications qu’elles purent subir. Quant à celles qui furent construites par les vainqueurs dans l’étendue de la Gaule, elles devaient nécessairement avoir une grande analogie avec celles qu’on retrouve encore dans les villes antiques de l’Italie, sauf les différences que le climat dut y motiver. Quelques découvertes de décorations intérieures et de pavements en mosaïques, faites en différents points de la France, ne laissent aucun doute à cet égard, et des ruines de fermes ou de riches habitations ont permis, de juger quelle avait pu être l’influence romaine sur la civilisation de notre pays.
On ne possède aucun vestige des habitations particulières des premiers temps de la chrétienté; mais on peut supposer que pendant longtemps encore elles durent conserver les dispositions léguées par les Romains. Les nombreuses invasions qui jusqu’au dixième siècle ont fait disparaître du sol la plupart de nos églises, ont dû à plus forte raison anéantir les constructions légères consacrées à l’habitation des hommes. Ce n’est donc qu’au onzième siècle que commence la série des diverses maisons en pierre.
Dans les premiers temps de la civilisation chrétienne, les nombreux couvents servant d’habitation aux différentes corporations religieuses, et les princes, les prélats et les seigneurs étant renfermés dans leurs châteaux et leurs donjons féodaux, il n’y avait presque, dans l’enceinte des villes, que des habitations peu importantes, de véritables maisons appartenant aux marchands et aux bourgeois.
Dans quelques villes du Midi on voit encore des maisons romanes qui ne sont pas sans intérêt; leurs distributions sont simples; les façades, percées de fenêtres en plein cintre, sont peu élevées et d’un style sévère. On voit à Lyon près de la cathédrale, et à Beauvais près de l’archevêché, des restes d’arcades romanes qu’on suppose avoir appartenu à des habitations importantes du douzième siècle.
Quelques maisons en pierre du treizième siècle existent à Metz, à Reims et à Perpignan; celles de Metz sont surmontées de créneaux qui leur donnent un aspect féodal qui leur est particulier : leurs fenêtres sont à plates-bandes, et dans certaines il est à remarquer que des fenêtres en ogives trilobées ont été ajoutées postérieurement. A Reims, la maison de pierre de la rue du Tambour est décorée à l’extérieur de statues grossièrement sculptées et placées sur des consoles au milieu des trumeaux. Quand ces maisons appartenaient à de nobles familles, des armoiries étaient sculptées au-dessus des rares fenêtres percées sur les façades.
Si les maisons du quatorzième siècle construites en pierre sont rares, celles construites en bois se rencontrent au contraire fréquemment dans nos provinces septentrionales : elles se terminent par un pignon de forme aiguë dont la saillie, supportée par deux pièces de bois formant ogive, abrite les étages inférieurs de la maison dans laquelle la charpente apparente forme le seul motif de décoration; ces pièces de bois étaient ordinairement peintes, et souvent recouvertes d’ardoises afin d’assurer leur conservation, et la seule richesse qu’on y trouve quelquefois consiste dans la sculpture des poteaux corniers et de quelques autres parties des pans de bois; le rez-de-chaussée de ces maisons est ordinairement occupé par des boutiques et une étroite entrée qui donne accès dans l’intérieur.
Cette forme ogivale qui se retrouve uniformément inscrite dans Je pignon de bois de la maison du quatorzième siècle (les plus anciennes maisons de bois qui nous soient connues) mérite particulièrement d’être remarquée. Peut-être pourrait-on y trouver un document propre à résoudre cette question si importante, à savoir, si l’ogive de pierre est l’imitation de l’ogive de bois, ou si au contraire celle-ci ne serait que la reproduction de la première.
Au quinzième siècle, la forme et la construction des maisons sont à peu près les mêmes; mais à cette époque les étages sont établis en encorbellement les uns sur les autres, de telle sorte que sur la rue les pièces du premier étage sont plus grandes que celles du rez-de-chaussée et ainsi de suite en s’élevant au-dessus du sol, comme on peut le voir sur la carte postale d’Honfleur.

Maisons à encorbellement à Honfleur
Par cette disposition singulière, encore en usage en Orient, d’où elle fut peut-être importée, les rues étroites étaient pour ainsi dire à couvert sous les maisons dont les façades se touchaient presque parle haut; les piétons et surtout les acheteurs se trouvaient ainsi abrités, et les eaux pluviales déversées par les gouttières saillantes placées dans l’intervalle des pignons, tombant dans le milieu de la voie publique, s’écoulaient immédiatement dans le ruisseau. Il est probable que le désir de se garantir de la pluie a motivé en France une telle disposition, adoptée sans doute en Orient pour se garantir du soleil.
Dans la plupart des façades des maisons du quinzième siècle, la brique vient se mêler aux bois apparents dont elle forme les remplissages, et complète ainsi un ensemble de décoration simple et harmonieux. Nulle part la brique n’est employée avec plus de goût que dans les constructions du Bourbonnais: on en fabrique de deux couleurs, ce qui permet de les combiner de manière à former des compartiments variés. Ce mode de construction est encore adopté aujourd’hui dans plusieurs parties de la France.
Dans les maisons d’une plus grande importance, les rez-de-chaussée sont quelquefois en pierre, rarement alors ils étaient occupés par des boutiques, et dans ce cas ils étaient consacrés aux dépendances de l’habitation, placée toujours dans les étages supérieure; car dans ces temps de défiance continuelle, on n’eût pas voulu être ainsi à proximité de la voie publique, et pour plus de sûreté on faisait les fenêtres de ces rez-de-chaussée très petites, élevées au-dessus du sol, et de plus elles étaient grillées.
Il semble qu’il faut au contraire convenir et affirmer que ceux qui ont élevé ces maisons (et cependant ce n’étaient pas des artistes, mais simplement des maîtres maçons ou des maîtres charpentiers), ont fait là de l’art véritable, naturel et simple.
En laissant franchement apparaître les membrures des pans de bois de ces simples maisons construites en bois dans nos vieilles villes de France n’a-t-on pas le double avantage d’éviter la nudité des surfaces et de laisser à l’air le bois qui se pourrit promptement quand on l’en prive?
Dans les pays méridionaux, les façades sont percées de rares et petites fenêtres, afin que la chaleur et le soleil ne puissent pas pénétrer à l’intérieur. Dans les pays du nord, dont le ciel est brumeux pendant une grande partie de l’année, on a dû faire de larges ouvertures sur leurs façades, afin de laisser mieux pénétrer la lumière par de larges vitrages.et pouvoir jouir du moindre rayon de soleil. Mais pour éviter en même temps que le froid ne s’introduise dans les appariements, une grande partie de ces vitrages étaient à demeure et ne s’ouvraient pas. Dans une maison de Reims, outre les ouvertures qui règnent sur la façade, on a profité de la situation de la maison à l’angle d’une rue, pour en pratiquer aussi sur le flanc de manière à se procurer une vue de côté. En Angleterre, en Belgique et en Allemagne, les maisons du Moyen Âge qu’on voit encore dans les anciennes villes telles qu’Oxford, Gand, Bruges, Nuremberg, etc., ont également de larges fenêtres dont la forme, transmise traditionnellement, est encore très fréquemment usitée aujourd’hui.
Enfin la décoration de ces mêmes maisons, on remarque avec quelle justesse et quel discernement elle est conçue, soit que d’une part elle s’applique au squelette de la construction, c’est-à-dire aux pièces de bois, et alors c’est la sculpture qui en fait tous les frais, soit que se contentant de sculpter le bois en quelques parties, on reporte l’ornementation dans les remplissages, et alors c’est la coloration vive et délicate qu’on substitue à la blancheur monotone du plâtre, ou bien la brique perd sa couleur primitive pour revêtir des émaux de toutes couleurs, où souvent elle est remplacée par des carreaux de faïence colorée, de formes et de dessins variés, comme on en voit un exemple encore bien conservé dans une maison de Beauvais. A Caen, il y a dans la rue Saint-Pierre une maison de bois du quinzième siècle, dans laquelle tous ces remplissages de plâtre sont couverts d’ornements qui ont été d’abord creusés dans l’enduit, puis remplis de mastics de diverses couleurs. Pour mettre les sculptures en harmonie avec ces surfaces colorées, on y appliquait alors des peintures brillantes et même de la dorure. C’est ainsi qu’avec les éléments les plus simples on arrivait à produire un ensemble séduisant et d’un effet très agréable.

Caen : Maisons de bois, Montoir de la Poissonnerie
A l’intérieur, la distribution de ces maisons était extrêmement simple, et semblerait aujourd’hui peu commode. Il y avait ordinairement quatre ou cinq pièces au plus par étage, dont les principales étaient éclairées sur la rue. Le système de décoration intérieure résultait, ainsi que celui de l’extérieur, de la nature même de la construction : dans les maisons les plus simples on se contentait de laisser apparentes les solives des planchers ; dans les maisons décorées avec plus de recherche, on les revêtait, ainsi que les murs, d’un lambris de bois de chêne divisé en compartiments et enrichi quelquefois d’ornements sculptés ou peints; le soi était ordinairement couvert de simples carreaux de terre cuite, mais quelquefois de carreaux de faïence de toutes couleurs.
La partie la plus imparfaite des maisons du quinzième siècle était l’escalier, ordinairement étroit et d’un accès peu facile. Aussi, pour les maisons de pierre, prit-on le parti de le rejeter à l’extérieur dans des tourelles saillantes, placées aux angles ou sur le milieu des façades, imitant en cela la construction des escaliers antérieurement construits pour arriver aux parties supérieures des églises et dans les clochers. Outre les tourelles destinées à contenir les escaliers, et qui étaient ordinairement à l’intérieur des cours ou des jardins, on se plut à en construire sur la rue, et cela en signe de puissance et de richesse. On en plaçait aussi avec prédilection à l’angle des rues, quelquefois sans doute pour contribuer à l’effet pittoresque de l’extérieur, mais plus encore pour l’agrément de la distribution intérieure des logis, dans lesquels elles servaient de retrait ou d’oratoire aux habitants.
On voit à Laon une petite maison de pierre située entre deux rues et qui a une tourelle polygonale à chaque angle. A Paris on voit encore à l’angle de plusieurs rues des tourelles construites en encorbellement. Les plus remarquables sont celles de la place de l’Hôtel-de-Ville, celles de la rue de la Tixérandrie (rue disparue vers 1850) et de la rue du Temple : la maison dont cette dernière fait partie est encore conservée , elle passe pour avoir été habitée par Gabrielle d’Estrée; on voit dans la corniche une lucarne qui a dû être faite à cette époque.

On retrouve aussi à Lyon, dans le vieux quartier qui s’étend au pied du coteau de Fourvières, quelques maisons construites dans le goût florentin par les Toscans, qui Importèrent dans celle ville la fabrication de la soierie.
L’hôtel de Sens, à Paris, est une des plus importantes habitations du quinzième siècle qu’on puisse citer; il est situé dans le quartier Saint-Paul, au carrefour où aboutissent les rues de la Mortellerie, des Barres, du Fauconnier et du Figuier.
L’ancien hôtel du même nom était sur le quai des Célestins à quelque distance de celui-ci, et servait de demeure aux archevêques de Sens quand ils venaient à Paris. Charles V ayant désiré l’avoir pour agrandir son hôtel de Saint-Paul, Guillaume de Melun, archevêque de Sens, le lui vendit, et, vers le commencement du quinzième siècle, Tristan de Salazar, également archevêque de Sens, fit rebâtir l’hôtel qui existe encore aujourd’hui. Parmi les personnages historiques qui l’habitèrent, on cite la reine Marguerite, première femme de Henri IV.
L’ensemble de cette habitation se composait d’une cour assez étendue entourée de bâtiments des quatre côtés et d’un jardin situé derrière le corps de logis principal. L’architecture de ses bâtiments n’offre rien de bien remarquable; cependant la façade, sur la rue, conserve l’aspect pittoresque des constructions du moyeu âge; on y voit des tourelles à chaque angle, et dans le milieu se trouvent une grande et une petite porte d’entrée au-dessus desquelles s’élèvent un pignon et une grande lucarne; le tout est bien construit en pierre, mais sans aucune régularité. La façade portait les armoiries et les sculptures dont elle était ornée. Les voûtes du. vestibule d’entrée, construites sur un plan irrégulier, en petits moellons compris entre des nervures de pierre sont dignes de remarque par la perfection avec laquelle elles sont exécutées.
Dans le quartier des Halles, dans la Cité, près de la place Maubert, on remarque encore quelques vieux pignons de bois, rares débris d’un autre âge qui feront bientôt place à de nouvelles constructions.
C’est ainsi que chaque jour disparaissent les traces des habitations de nos ancêtres, et bientôt la plus ancienne maison de Paris ne remontera pas au-delà du dix-septième siècle. Heureusement dans les départements, ceux qui veulent avoir une idée de nos anciennes cités françaises devront se hâter de visiter les villes de Rouen, Caen, Beauvais, Reims, Orléans, Blois, Bourges, etc.

Source : gallica.bnf.fr/ Bibliothèque nationale de France
