ORIGINE DES MOULINS





L’homme primitif broyait grossièrement les grains entre deux pierres. L’invention du moulin à bras, qui substitua un mouvement de rotation régulier et continu à l’action, incertaine et inégale d’un écrasement à la main, fut un progrès considérable. L’usage de ce moulin remonte à une haute antiquité. «Depuis le premier né de Pharaon, qui est assis sur son trône, jusqu’au premier né de la servante qui tourne la meule du moulin, » dit l’Exode.

Il est aussi question de moulins à bras dans l’Odyssée. On a attribué l’invention de la meule à Myletas, fils de Mélégès premier roi des Lacédémoniens ; on a même prétendu que le nom de cet instrument essentiel (mylé en grec, d’où le latin mola) rappelait celui de l’inventeur. Quoi qu’il en soit, les Romains pilaient encore leur blé lorsque, depuis longtemps, les moulins à bras étaient connus en Grèce et en Asie. Ce ne fut qu’après avoir étendu leur empire sur ces régions qu’ils eu empruntèrent l’usage aux peuples vaincus. On n’employa d’abord à mouvoir ces moulins que les esclaves et les condamnés ; puis on en vint peu à peu, en’ agrandissant les meules, à employer les animaux comme moteurs. On ne sait ni le pays ni l’époque précise où la force de l’eau fut, pour la première fois, substituée à celle.de l’homme et des animaux.

Comment passa-t’on de la roue au moulin ?

Les moulins à eau étaient connus à Rome sous le règne d’Auguste, comme le prouve clairement la description sommaire qu’en donne Vitruve dans son livre X. Cependant à cette époque ces machines étaient très rares et considérées comme plus curieuses qu utiles : l’usage des moulins à bras était encore à peu près général. Pline, qui écrivait plus de soixante ans après Vitruve, en parle comme de machines curieuses encore peu usitées, et qui n’avaient nullement supplanté le moulin à bras. Ce ne fut guère avant la fin du quatrième siècle de notre ère, sous le règne d’Honorius et d’Arcadius, que les moulins à eau commencèrent à se répandre à Rome. Encore les établissait-on exclusivement sur les ruisseaux et sur les aqueducs des fontaines; on ne se risquait pas à les placer dans le courant des fleuves et des grandes rivières. La première application de ce genre paraît.due au fameux Bélisaire. Enfermé dans Rome, qu’assiégeait alors Vitigès, roi des Ostrogoths (537), ce général, pour suppléer aux moulins à eau qui étaient dans la campagne, hors de la ville et au pouvoir des ennemis, imagina d’en faire construire sur le Tibre, dans des bateaux, au milieu du courant. « De l’Italie, dit le Dictionnaire des origines, les moulins à eau ont passé en France dès le commencement de la monarchie ; car la loi salique en fait mention. »

Quant aux moulins à vent, leur origine n’est pas moins incertaine ; ils n’étaient pas connus des Latins du temps de Vitruve , qui, sans cela, n’aurait pas manqué d’en parler. On suppose qu’ils ont pris naissance en Orient, et qu’ils furent introduits en France et en Angleterre vers le milieu du onzième siècle. L’acte le plus ancien dans lequel il soit fait mention du moulin à vent, dit le Dictionnaire des origines, auquel on emprunte ces détails, est un diplôme qui date de 1105, dans lequel on permet à une communauté religieuse, en France, d’établir un moulin à vent (molendinam ad ventum).

Il est sans doute moins difficile de suivre le progrès dans la construction des moulins que de découvrir leur origine précise. Mais ces recherches entraîneraient bien loin, et on se bornera à quelques indications.

La figure 1 représente l’aspect qu’offrait un moulin à vent du seizième siècle. Cette figure est extraite de la Géométrie pratique, composée par noble philosophe, M. Charles de Boüelles, jadis chanoine de Noyon, le plus ancien traité de géométrie qui ait été imprimé en français (1511, 1542, 1547, etc. ). On voit qu’à l’extérieur, du moins, beaucoup de moulins encore employés aujourd’hui diffèrent assez peu de ce moulin du temps de la Renaissance. Il paraît que les moulins à veut, quoique employés dans plusieurs contrées de l’Italie, n’étaient encore qu’épars sur le sol de la France, vers le milieu du seizième siècle : c’est du moins ce qui résulte d’un passage de l’ouvrage de J. Cardan, intitulé : De la variété des choses (non traduit en français), passage où, après avoir expliqué la théorie de l’appareil, il renvoie à un auteur espagnol, Jérôme Girava, qui, dit-il, a écrit un livre très-complet sur la matière.



Figure 1. Moulin à vent usité au seizième siècle.




C’est à cette même époque, c’est-à-dire au milieu du seizième siècle, que remonte l’indication du blutoir mécanique, considéré à juste titre, par les auteurs contemporains, comme un progrès d’une haute importance. Dans un exemplaire du Théâtre, des instruments mathématiques et méchaniques de Jaques Besson, Dauphinois (Lyon, 1579), un ingénieur de l’époque a inscrit de nombreuses notes accompagnées de croquis. Parmi ces annotations, il s’en trouve une relative à la nouvelle façon de crible. Faust Veranzio a pareillement consigné en 1614, ce moyen de bluter la farine, une explication très courte de laquelle il résulte que cette invention venait d’Allemagne, et qu’elle n’avait pas encore complètement pénétré en Italie, où les boulangers consacraient des jours entiers à séparer la farine du son. Cependant un passage de Cardan apprend que la machine avait été imaginée vers 1552, et qu’elle était d’un grand profit pour son auteur. Grâce au privilège de l’empereur, l’inventeur était en droit de vendre à beaux deniers comptants l’usage de son appareil aux boulangers, aux communautés religieuses, aux seigneurs qui avaient un grand état de maison, et même à ceux qui était attirés par l’attrait de la nouveauté ; si bien que, plus heureux que ne le sont ordinairement les inventeurs, loin de mourir à la peine, il vivait largement de son industrie, et il en avait tiré, en peu de temps, de quoi bâtir une maison. Cardan s’étend sur la propriété du nouveau blutoir et sur les avantages que l’on trouve à ce triage mécanique qui aurait exigé autant d’ouvriers que l’on obtient de sortes différentes de farine.

Dans le courant de l’été 1833, la sécheresse, en France, fut si grande que beaucoup de cours d’eau, qui faisaient tourner des roues de moulin, furent réduits à de minces filets sans force, et que, dans certains départements de l’Ouest, on put craindre sérieusement une disette au milieu de l’abondance des grains. Il fallait à tout prix obtenir de la farine : parmi les moyens qui furent proposés et mis en pratique, le plus simple et le plus rationnel assurément consistait à substituer l’action des animaux à celle de la chute d’eau, à l’aide de renvois de mouvement peu coûteux à établir. A une époque même où l’eau et le vent étaient employés depuis longtemps, on se servait encore de chevaux, de bœufs, de mulets et d’ânes pour faire tourner des meules. Veranzio dit que ces derniers animaux étaient les seuls employés en Italie et en Grèce et, c’était à des appareils de ce genre que les Romains donnaient le nom de molœ jumentariœ, molæ asinariœ ou asininœ. (figure 2)


 

Figure 2 : Intérieur d’un moulin à double paire de meules mues par des animaux.- D’après Faut Veranzio



Des moulins à bras portatifs, perfectionnés dans les détails de leur mécanisme, ont été fabriqués, jusqu’en ces derniers temps, à l’usage des armées, des fermes et des habitations isolées, etc. Mais la force de l’homme est celle dont l’emploi est le plus coûteux, et il n’y a qu’un petit nombre de circonstances où l’usage de ces appareils puisse offrir quelque avantage réel.

Du reste, dès la fin du Moyen Âge, on savait aménager et disposer l’intérieur d’un moulin à plusieurs étages, d’une manière vraiment remarquable, et qui peut soutenir, sans trop de désavantage, la comparaison avec certaines constructions modernes consacrées à la même destination. Voir la figure 3 représentant, d’après Jacques Besson, l’intérieur d’un de ces moulins du XVIe siècle.


Figure 3 : Intérieur d’un moulin du seizième siècle, à plusieurs étages. — Dessin d’Androuet du Cerceau, dans le Théâtre de Jacques Besson.



Les deux modes de mouture les plus ordinairement employés aujourd’hui portent chez nous le nom de mouture française ou économique, et de mouture anglaise. Le premier, regardé longtemps comme le meilleur, et qui était connu dans le Brandebourg dès la fin du seizième siècle, est encore employé dans toutes nos petites usines de campagne. Il consiste à soumettre à des moutures successives les gruaux obtenus dans la première opération, et fournit, en moyenne, les résultats suivants pour 100 kilogrammes de blé (tableau ) :



Dans les années où le grain manquait, on remoulait jusqu’à sept fois; les recoupes étaient elles-mêmes pulvérisées et entraient dans le pain. Les farines françaises sont en général d’une excellente qualité, et sont fort appréciées en Angleterre depuis que la nouvelle législation sur les céréales leur a ouvert l’entrée de ce pays.

La méthode dite improprement anglaise, et dont l’origine est réellement américaine, est beaucoup plus simple ; elle consiste à écraser tout le blé en une seule fois, et à séparer ensuite, au moyen des bluteries convenables, le son et les différentes qualités de farine. Les meules qui, dans la méthode économique, ne font jamais plus de cinquante-cinq à soixante tours par seconde, en font jusqu’à cent vingt. Aussi, pour prévenir l’altération provenant de réchauffement, est-on obligé de conduire la mouture, à la sortie des meules, dans un réfrigérant convenablement disposé. Cette méthode donne en moyenne, par 100 kilogrammes de blé, les produits suivants farine à pain blanc 60, demi-blanc 14, sons gros et menus 24, déchet 2 pour un total de 100 kg.

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