LA JOURNÉE D’UN CITOYEN ROMAIN

Journée que faisait à Rome au cours d’une journée un citoyen romain menant une vie commune.


Première et deuxième heures du jour.


La première heure était consacrée aux devoirs religieux. Les temples étaient ouverts à tout le monde, et souvent même avant le Jour pour les plus matinaux, qui y trouvaient des flambeaux allumés. Ceux qui ne pouvaient pas aller aux temples suppléaient à ce devoir dans leur oratoire domestique, où les riches faisaient des sacrifices ou autres offrandes, pendant que les pauvres dans leurs simples demeures honoraient les dieux par de simples salutations.

Suétone remarque dans la vie d’Auguste que lorsque ce prince était obligé de se lever matin, pour quelque considération d’amitié ou de religion, il allait coucher dans la maison de celui de ses domestiques qui demeurait le plus près du lieu où la cérémonie se devait faire.

Les adorations du matin étaient pour les dieux célestes, et celles du soir pour les dieux infernaux.

Mais ces premières heures du jour n’étaient pas toujours pour les dieux seuls ; souvent la cupidité ou l’ambition y avait meilleure part que la piété. Les plébéiens et les magistrats allaient faire leur cour aux riches et aux nobles. Juvénal offre des uns et des autres une peinture fort éloquente, et les met en campagne de grand matin. Il ne leur donne même pas le loisir d’attacher leurs jarretières et les cordons de leurs souliers. Pline le jeune appelle cette mode de courir avant le jour chez les grands seigneurs, officia antelucana.


Troisième et quatrième heures du jour


Elles correspondent, dans notre division du jour, à dix et onze heures du matin.

Ces heures étaient employées par un grand nombre de personnes aux affaires du barreau, excepté dans les jours que la religion avait consacrés au repos, ou qui étaient destinés à des choses plus importantes que les jugements, telles que les comices.

Ceux qui ne se trouvaient pas aux plaidoiries comme juges, comme parties, comme avocats ou comme solliciteurs, y assistaient comme spectateurs et auditeurs. Quand la cause était d’un intérêt public, lorsqu’il s’agissait, par exemple, d’un citoyen accusé d’avoir abusé de sa magistrature, ou d’avoir porté atteinte à la liberté, ou d’un gouverneur soupçonné de rapines dans sa province, la grande place où les causes se plaidaient était trop petite pour attirer tous ceux que la curiosité attirait. La foule semblait par sa présence commander aux juges de s’acquitter intègrement de leurs obligations, tandis que d’un autre côté les amis de l’accusé, ses proches et ses enfants, tous vêtus de deuil, tachaient par leurs sollicitations et par leurs larmes de seconder les efforts de ses avocats et d’émouvoir le juge.

Si ces grandes causes manquaient, ce qui arrivait rarement depuis que les Romains furent en possession de la Sicile, de la Sardaigne, de la Grèce, de la Macédoine, de l’Afrique, de l’Asie, de l’Espagne et de la Gaule, on n’en passait pas moins la troisième, la quatrième et la cinquième heures du jour dans les places, et malheur alors aux magistrats dont la conduite n’était pas irréprochable ! La médisance les épargnait d’autant moins qu’il n’y avait aucune loi qui les en mit à couvert. Jusqu’au règne de Tibère, qui voulut que les discours et les entretiens contre le gouvernement fussent punis comme les actions, on parlait librement des personnes les plus respectables d’ailleurs.

Quand les nouvelles de la ville étaient épuisées, on passait à celles des provinces.

Dans ces heures données à la place, on s’occupait aussi d’intérêts ; les chevaliers faisaient la banque, tenaient registre des traités et des contrats légitimes ; les prétendants aux charges et aux honneurs mendiaient les suffrages de ceux qui avaient avec eux quelque liaison de sang, d’amitié, de patrie ou de tribu; les sénateurs même de la plus haute considération, par affection ou par complaisance pour ces candidats, les accompagnaient dans les rues, dans les places, dans les temples, et les recommandaient comme bons sujets à tous ceux qu’ils rencontraient; et parce que c’était une politesse chez les Romains d’appeler les gens par leur nom et par leur surnom, et qu’il était impossible qu’un candidat se fût mis tant de différents noms et surnoms dans la tête, ils avalent à leur gauche des nomenclateurs qui leur suggéraient tous les noms des passants. Si, dans ce temps-là, quelque magistrat de distinction revenait de la province, on sortait en foule de la ville pour aller au-devant de lui, et on l’accompagnait jusque dans sa maison, dont on avait pris soin d’orner les avenues de verdure et de festons. De même si un ami parlait pour un pays étranger, on l’escortait le plus loin qu’on pouvait; on le mettait dans son chemin, et on faisait en sa présence des prières et des vœux pour le succès de son voyage et pour son heureux retour.


Sixième heure du jour (midi).


Chacun se retirait chez soi, dînait légèrement et faisait la méridienne. Cette heure était la seule de la journée que beaucoup de Romains passaient chez eux; c’était une transition entre les deux parties de la journée, dont la première était principalement consacrée aux intérêts, au travail et la seconde aux exercices du corps et aux plaisirs.


Septième et huitième heures (une et deux heures).


Quoique ce fût une coutume de ne rien prendre sur l’après-dîner pour les affaires, cependant les gens laborieux ne faisaient pas toujours ce partage si égal; ils poussaient le travail bien au-delà des bornes ordinaires, et souvent même jusqu’à la dixième heure du jour (quatre heures). Mais c’étaient des personnages rares, de vrais magistrats qui s’étaient dévoués aux soins de la cause publique, ou des orateurs zélés qui se croyaient responsables du salut des malheureux dont ils avaient entrepris la défense. Tel était un Asinius Pollion qu’Horace appelle « le plus ferme appui des innocents accusés, et la plus brillante lumière du sénat; » et que Sénèque dit avoir été si rangé dans la distribution de son temps, qu’il travaillait jusqu’à la dixième heure, c’est-à-dire jusqu’à quatre heures après midi ; mais que passé cela il n’aurait pas même voulu ouvrir une lettre, de quelque part qu’elle lui vînt, de peur d’y trouver quelque chose qui lui donnât plus de besogne qu’il ne s’en était taillé pour ce jour-là, ou qui pût troubler le repos auquel il avait consacré le reste de sa journée.

Caton n’avait pas été si opiniâtre au travail pendant sa préture. Il rendait exactement la justice pendant trois ou quatre heures; après quoi il se retirait chez lui pour dîner sobrement; et Plutarque réfute comme un reproche injurieux ce que disaient les ennemis de ce grand homme, savoir, qu’il avait tenu le siège après avoir dîné.

Après dîner, on allait jouer à la paume ou au ballon ; on se promenait à pied ou en litière. Dans les allées, dans les galeries, dans les promenades publiques, les poètes profitaient assez souvent de l’oisiveté qui régnait dans ces lieux et dans ces moments, pour réciter leurs ouvrages à qui voulait les entendre.

Les jeunes gens s’exerçaient dans le champ de Mars ; ils montaient à cheval, ils lançaient le trait, ils tiraient de l’arc, ils poussaient le palet et s’escrimaient de toutes les façons. Et, enfin qu’il n’y eût ni confusion ni relâchement dans ces sortes de travaux qui passaient pour la meilleure école de la jeunesse romaine, les places étaient distinguées les unes des autres pour chaque exercice, et étaient appelées areae ou areolœ, et tout s’y passait sous les yeux de certaines personnes dont la présence était capable d’exciter l’émulation dans les cœurs des plus indifférents. Ceux mêmes des vieillards qui ne craignaient ni la poussière ni le soleil se faisaient un spectacle agréable des efforts de ces jeunes héros, qu’ils regardaient comme devant être un jour le soutien de l’État.


Huitième heure (deux heures de l’après-midi).


Après les exercices et les promenades, on se rendait en voiture aux bains publics ou particuliers. Les bains publics s’ouvraient au son de la cloche et tous les jours à la même, heure: ceux qui y venaient trop tard couraient risque de ne se baigner qu’à l’eau froide.

Un citoyen, quel qu’il fût, manquait rarement de se rendre aux bains ; on ne s’en abstenait guère que par paresse et par nonchalance, si l’on n’était obligé de s’en abstenir par le deuil public ou particulier.

On voit cependant que sous les empereurs on pouvait ne pas se soumettre rigoureusement à ces usages. Horace, dans la peinture naïve de la manière libre dont il passait la journée, marque assez qu’il se souciait peu du bain. « La mode ni les bienséances ne me gênent point, dit-il; je vais tout seul où il me prend envie d’aller ; je passe quelquefois par la halle, et je m’informe de ce que coûtent le blé et les légumes. Je me promène vers le soir dans le cirque et dans la grande place, et je m’arrête à écouter un diseur de bonne aventure, qui débite ses visions aux curieux de l’avenir. De là je viens chez moi, j’y fais un souper frugal, après lequel je me couche et dors sans aucun inquiétude du lendemain. Je demeure au lit jusqu’à la quatrième heure du jour. »

Neuvième et dixième heures (trois et quatre heures de l’après-midi ).

Le temps du souper était ordinairement entre la neuvième et la dixième heures du jour, suivant leur manière décompter, et selon la nôtre, entre trois et quatre heures après-midi ; en sorte qu’il restait du temps suffisamment pour la digestion, pour les amusements, pour les petits soins domestiques, et même quelquefois pour un régal extraordinaire.

Le lieu du souper était anciennement dans l’extérieur : quelquefois, et surtout dans la belle saison, ce repas se donnait sous un platane ou sous quelque autre arbre touffu ; mais, en quelque lieu que ce fût, on avait soin de faire étendre en l’air une pièce de draperie qui pût mettre la table et les convives à couvert de la poussière et des autres malpropretés.

Le luxe des salles à manger sous les empereurs était arrivé à un degré à peine imaginable.

On se rappelle cette merveilleuse salle de Néron désignée sous le nom de salon d’or (domus aurea); par le mouvement circulaire de ses lambris et de ses plafonds, elle imitait les conversions du ciel, et représentait les diverses saisons de l’année, qui changeaient à chaque service, et faisaient pleuvoir des fleurs et des essences sur les convives. https://www.youtube.com/watch?v=b8199eJEvbg&t=4s

Vers la fin des repas, les femmes et les enfants se retiraient ordinairement de table.

Dans l’origine, les convives chantaient les louanges des grands hommes au son de la flûte et de la lyre. Dans la suite, on admit les bouffons, les farceurs, les joueurs d’instruments, les danseuses, les pantomimes.

Ces divertissements, de quelque nature qu’ils fussent, duraient souvent bien avant dans la nuit, et n’empêchaient pas les convives de boire à la santé les uns des autres, de se présenter la coupe et de faire des souhaits pour le bonheur de leurs amis et de leurs patrons. La coupe passait de main en main depuis la première place jusqu’à la dernière.

Dans une des trois lettres d’Auguste, que Suétone a conservées, cet empereur envoie à sa fille 250 deniers, parce qu’il avait donné pareille somme à chacun de ses convives pour jouer à pair et à non aux dés, ou à tel autre jeu qu’ils voudraient pendant le souper.

Pline, dans une lettre à Cornélien, écrit : « Nous avions l’honneur de souper tous les jours avec l’empereur. Le souper était fort frugal eu égard à la dignité de celui qui le donnait. La soirée se passait quelquefois à entendre des comédies et des farces; quelquefois aussi une conversation enjouée nous tenait lieu d’un plaisir qui aurait coûté plus cher, mais qui ne nous aurait peut-être pas touché davantage. »

Héliogabale n’était pas si modéré dans le choix des plaisirs dont il égayait ses repas. Quelquefois il faisait tomber de la voûte de son superbe salon une si grande abondance de fleurs sur les parasites, que quelques uns eu étaient étouffés.

Une autrefois il faisait préparer autour d’une table ronde un lit en forme d’arc appelé sigma, il faisait placer sur ce lit aujourd’hui huit hommes chauves, demain huit goûtleux; un autre jour huit noirs; après cela huit grisons, huit maigres, huit gros qui étaient si pressés qu’à peine pouvaient-ils se remuer et porter la main à la bouche pendant que lui et toute sa cour se divertissaient à voir leur contenance. Il lui arriva souvent, et c’était là un de ses moindres divertissements, de faire faire ce sigma de cuir, et de le faire remplir d’eau au lieu de laine ; et dans le temps que ceux qui s’occupaient ne songeaient qu’à bien manger et à bien boire, il faisait lâcher secrètement un robinet qui était caché secrètement sous la courtepointe ; le sigma s’aplatissait, et ces pauvres gens tombaient le nez sur la table.

Lorsque le citoyen romain sortait de table, s’il lui restait du temps, il l’employait ou à la promenade, ou à de petits soins pour le bon ordre de sa famille qu’il passait en revue ; chaque affranchi, chaque esclave donnait le bonsoir à son maître.

Ainsi finissait la journée romaine.



Laisser un commentaire