Du rôle des femmes dans l’agriculture dans les années 1860

Dans le monde paysan au XIXe siècle, la pluriactivité consiste à compléter les tâches agricoles par d’autres travaux, notamment artisanaux. Cette pluriactivité rurale permet de compléter les revenus de la terre et assure parfois la survie économique des familles paysannes à la tête d’exploitations trop petites et montre comment dans une très grande exploitation, les paysans plus modestes sont employés à des travaux artisanaux.
Au XIXe siècle, le contexte rural a pour spécificité l’imbrication étroite du travail des femmes avec la sphère domestique et la famille. La survie économique des ménages dépend largement du travail salarié ou non de l’ensemble des membres de la famille. Les tâches agricoles se répartissent de façon complémentaire entre hommes et femmes, même si, dans le monde rural, de nombreuses autres activités complètent les revenus des ménages. En effet, les paysannes, en plus de leurs travaux agricoles et domestiques (gestion domestique, de la basse-cour, du jardin et des vaches laitières), se consacrent souvent au travail artisanal. À la campagne, mais aussi dans les villes, le travail des femmes a toujours été considérable.
« Les femmes, a dit M. Jules Simon, les femmes ont une puissance économique et morale dont on ne se sert pas… Il en résulte, ajoute-t-il, un détriment considérable pour tous ! »
C’est aux modestes mères de famille, que l’on adresse et que l’on pose sans préliminaire la redoutable question de l’avenir des jeunes filles. Bon nombre de fois la lune a, depuis le temps de jeunesse, de mois en mois, présenté sa face ronde et ces jeunes filles qui étaient encore autour de nous, jouant, brodant, lisant; dessinant, sont devenues demoiselles. Elles voudront prendre leur envol ; le temps de la conduite à l’autel se présente. S’il y a de grosses dots, sous la protection d’une bourse pleine on peut affronter l’avenir avec confiance, mais pour une seule demoiselle qui vaut question dot plusieurs fois son poids d’or, combien de centaines d’autres qui ne valent pas même leur poids d’or, à la saison du mariage, et dont les talents, le caractère et la vertu ne trouvent pas grâce devant les chasseurs de dots. C’est pour celles-là que la question ardue et déplaisante se dresse dans les familles, entre mari et femme, tous les malins au réveil : « Que ferons-nous de nos filles ? »
Il n’est donné qu’à une faible minorité de femmes de vivre en rentières, au salon, il faut bien que la majorité se prépare à fournir sa part d’activité aux efforts du mari ; et puisqu’on ne trouve à épouser que des travailleurs sans fortune, il faut bien apporter de son côté, faute de dot, un contingent d’intelligence, d’étude et de labeur.
Mais que faire, quel métier embrasser ? Convenances ici, encombrement là. Partout grandes difficultés pour la femme.
Il est une carrière d’autant plus profitable au mari que sa femme lui sera plus complètement associée ; le débouché y est indéfini, et cette carrière, c’est l’agriculture,
« J’aimerais assez l’agriculture, a dit Mme de Staël, si elle ne sentait pas le fumier. »
Jusqu’à présent on n’a pas remarqué dans cette phrase d’une femme célèbre, autre chose que la fin. Sentir le fumier, patauger dans la boue collante de la cour de ferme ou dans le gâchis infect de l’étable,être entourée de gens sales de la tète aux pieds, hâlés, suant, mal peignés, pas rasés et jargonnant dans un rude patois, quelle répugnance.
Heureusement tous ces dégoûts ne sont pas essentiels à l’agriculture; heureusement des milliers d’exemples démontrent qu’on peut échapper à ces misères. On fait aujourd’hui, quand on le veut, de l’agriculture propre , et l’on remplace par des plates-bandes de fleurs, sous les fenêtres, les tas de fumier qu’on sait reléguer à distance; le parfum a chassé les odeurs offensantes.
Le rôle de la femme dans une exploitation rurale s’y qualifie d’un mot, celui dissociée du mari.
Par la force des choses, l’avenir des jeunes hommes est dirigé vers l’agriculture ; mais ceux qui ont du goût pour la vie des champs hésitent souvent à suivre cette carrière, à cause de la difficulté de trouver une compagne qui consente à s’associer à leurs travaux et à y prendre la part qui appartient à la femme; car les jeunes filles, plus encore que les hommes, reçoivent une éducation qui leur inspire de la répulsion pour la vie des champs. »
Voilà qui répond exactement aux sollicitudes des mères sans fortune, si justement inquiètes de l’avenir de leurs filles.
Dans notre monde moderne, où le travail devient la règle et l’oisiveté l’exception, conçoit-on rien de plus honorable pour une femme que de s’associer à la profession de son mari, de partager ses labeurs, ses soucis, ses espérances, et de se sentir ainsi une influence plus intime et de chaque instant sur tout ce qui peut contribuer à la prospérité du ménage, au bonheur et à la dignité de la famille?
Mais pour bien remplir ces devoirs d’un ordre nouveau, il convient de s’y préparer par une éducation appropriée, un établissement devrait être créer, tel un institut rural modèle pour les filles de famille, analogue aux écoles d’agriculture que l’État ouvre aux jeunes gens après la sortie des collèges, .et aurait bientôt des imitations nombreuses dans tons les départements.
On s’occupe beaucoup, depuis plusieurs années, des écoles d’enseignement professionnel. On voit d’honorables personnes, animées d’excellentes intentions, se grouper amicalement pour en créer en faveur des femmes. Le désir y est vif, mais la réalisation y est encore très voisine de l’état de germe ; l’incertitude et le vague y règnent quant aux idées d’application, et il est permis de supposer que l’on rencontre de grandes difficultés pour choisir un ensemble de professions spéciales propres aux filles de famille. Comment, en effet, organiser, sans des frais énormes, un enseignement professionnel applicable à la fois, dans son ensemble et dans ses détails, à tous les emplois que pourraient occuper les femmes ?
Mais en réfléchissant, on comprendra qu’un enseignement agricole réunit toutes les conditions désirables pour doter les jeunes personnes d’une profession dont les débouchés sont à peu près sans limites. Cette profession présente en outre un avantage bien précieux, puisque, loin de séparer la femme du mari, elle les unit tous les deux par de nouveaux et de constants rapports.
On reconnaîtra encore un autre fait de haute importance, c’est que l’enseignement nécessaire pour préparer à la vie agricole conviendrait aux demoiselles de tous les rangs de la société, aussi bien aux filles de lieutenant et de l’humble employé, qu’aux filles du général ou du banquier. Dans une institution de ce genre, la jeunesse féminine de toutes les séries sociales pourra se rassembler sans choc de convenances, ainsi que cela pourrait avoir lieu dans tout autre établissement; car la même éducation profile à toutes les élèves, bien que chacune d’elles la reçoive dans un but différent. C’est ainsi que nous voyons tous les ans, dans les écoles d’agriculture de l’État, des jeunes gens riches, issus de la noblesse et de la haute bourgeoisie, destinés à posséder de vastes domaines, se presser autour des chaires des professeurs en même temps que des fils de simples fermiers et des fils même de paysans, boursiers sortis des fermes-écoles. Là aussi se pressent les jeunes gens appartenant à des familles exerçant les professions libérales, qui, séduits par les charmes de l’agriculture, se décident à embrasser sérieusement la carrière agricole, avec l’intention d’acheter ou d’affermer un domaine selon le capital dont leurs parents pourront disposer.
Ainsi, pour les uns, l’éducation agricole devient le point de départ de la profession ; pour les autres, elle est un complément d’éducation, et surtout un viatique utile pour la bonne administration de leurs propriétés, un fonds de connaissances positives.
Lorsque ces jeunes gens arriveront à l’âge de fonder une famille, ils seraient heureux de rencontrer des compagnes initiées aux mêmes connaissances, partageant leurs sentiments, exercées à parler leur langue technique, capables de raisonner avec eux, de prendre intérêt aux mêmes opérations, de contribuer de leurs conseils et de leur surveillance au succès commun ; portées enfin, comme leurs maris, à aimer la vie des champs et les travaux agricoles.
En résumé, pour les jeunes gens qui s’instruisent et s’exercent dans les écoles d’agriculture, il doit se créer une pépinière correspondante avec une éducation similaire, et dans laquelle puissent se former leurs futures épouses.
On connaît le texte où la Bruyère représente les agriculteurs comme « des animaux farouches, noirs, livides, fouillant opiniâtrement la terre, et se retirant la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d’eau et de racines ». La navrante peinture du moraliste a certainement été vraie, et le souvenir d’une si déplorable existence n’est pas entièrement effacé dans l’imagination des gens de la ville. Ils ne voient l’agriculture qu’à travers un épais nuage de préjugés. C’est cependant le contraire qui est la vérité.
L’agriculture moderne n’est plus, en effet, un métier de routine et d’opérations manuelles; elle est devenue un art ; elle se dirige d’après des régies déduites de la science, et la théorie, éclairant ou guidant la pratique, restreint de plus en plus la souveraineté de l’empirisme.
Quelle est l’industrie, quel est le commerce qui puisse grouper autant d’applications de la chimie, de la physique, de la minéralogie, de la mécanique, de la météorologie, de la botanique, de la physiologie, de la comptabilité, de la science administrative et de la législation? Est-il quelque métier obscur qui ne relève par quelque côté soit de l’agriculture , soit de ses produits ?
Une ferme est un petit royaume; l’art de la gouverner est un art encyclopédique : la masse des agriculteurs s’arrête, il est vrai, aux éléments; mais les plus intelligents peuvent s’élever aux études transcendantes.
Une jeune femme, instruite par une éducation spéciale, appelée à partager avec son mari l’intelligente direction d’un domaine, ou l’exploitation plus modeste d’une simple ferme, lui sera un trésor préférable à une dot médiocre; car cette dot se dissipe souvent par l’inexpérience ou l’entraînement des premières années de ménage, tandis qu’un fonds de connaissances acquises ne peut que s’accroître par la pratique et par l’observation des faits journaliers de la ferme.
L’étude des sciences n’offre de difficultés que dans les commencements. Un exemple éclaircira le sujet avec l’exemple du fumier.
Les chimistes nous ont appris, depuis quelques années, que les récoltes exportées de la ferme enlèvent des éléments minéraux qui leur sont essentiellement nécessaires, et dont autrefois on croyait que la présence dans les plantes était purement accidentelle. Or, le fumier que l’on produit sur place étant lui-même le résultat de la nourriture que les animaux ont trouvée sur la ferme, il ne peut restituer au sol que ce qu’il en a reçu; il ne peut donc remplacer ce qu’auront enlevé les fruits et les légumes, les blés et avoines, le cidre, le vin, la laine, la soie et la viande, etc., en un mot tous les produits consommés au loin. Il y a donc obligation de demander au dehors ce qui manque, et d’acheter des engrais artificiels.
Mais cela ne suffit pas. Que doit-on rendre au sol pour le maintenir dans son état de richesse? Que faudrait-il y ajouter, si les besoins de la consommation provoquaient l’introduction de cultures nouvelles, ayant des exigences que le sol actuel ne peut satisfaire?
Pour le savoir, il faut se rendre compte des substances qui entrent dans la composition du sol et dans la composition des plantes; c’est donc à la chimie de répondre. Elle donnera la liste des substances minérales que contiennent les diverses plantes, et on pourra faire analyser le sol. Avec ces données, on se rendra compte de la proportion des éléments qu’il faut incorporer au sol. Cet exemple, qu’on pourrait appuyer de cent autres, indique à la fois l’utilité de la chimie, et dans quelles limites on peut en maintenir renseignement.
Les femmes sont mieux douées que les hommes pour mener à fin les œuvres de patience et de continuité ; l’obligation de donner chaque jour les mêmes soins minutieux aux exigences du ménage les rend plus sédentaires et plus aptes à recueillir des observations régulières. Appliquez ces qualités à l’agriculture et à la science.
Il est peu de fermes où l’on ne puisse créer, avec le concours des ménagères de bonne volonté, des registres du plus grand intérêt, en y consignant les phénomènes journaliers que présenteront soit l’atmosphère, soit la végétation, soit le bétail. Or, c’est en réunissant un grand nombre de ces registres tenus en divers lieux que les savants pourront vérifier ou étendre les lois naturelles déjà connues; c’est en les méditant qu’ils pénétreront le mystère des lois encore inconnues.
Par exemple, la météorologie, qui de nos jours est devenue positive d’empirique qu’elle était, et qui est utile au cultivateur presque autant qu’au marin, si ce n’est davantage, pour sauver des récoltes menacées ou pour accomplir certains travaux agricoles. Le besoin de prévoir le temps est si vivement senti par les agriculteurs, qu’on les a vus acheter imperturbablement, pendant plus de deux cents ans, un fameux almanach. La raison en est claire : c’est que ses prédictions, quoique fausses, répondaient à une curiosité légitime et à un besoin réel et immédiat.
A peine aujourd’hui qu’après un grand nombre d’années d’observations, suivies par des milliers de personnes de bonne volonté, chacune dans une localité différente, on pourra prévoir deux ou trois jours à l’avance les grandes variations atmosphériques, et pressentir d’une manière générale le caractère le plus probable du groupe d’années les plus rapprochées de la prophétie.
La météorologie diffère, en effet, des autres sciences, en ce que ses progrès ne peuvent s’accomplir sans le concours éclairé d’une multitude d’adeptes instruits, attentifs et consciencieux. Leurs observations, centralisées et comparées, permettront seules de distinguer l’origine des perturbations atmosphériques dues à des causes générales, et de faire la part des causes locales secondaires.
Ces causes locales.ont une telle influence, qu’à Marseille, par exemple, on est inondé de pluie par les vents d’est, tandis qua Paris ces mêmes vents n’amènent que la sécheresse.
On conçoit facilement, en effet, qu’une chaîne de montagnes, une vaste étendue de forêts, des plaines de sable sans fin, de larges nappes d’eau, modifient d’une manière différente les grandes perturbations atmosphériques, qui ont généralement leur point de départ dans les régions tropicales; ces circonstances sont en outre, par elles-mêmes, des causes puissantes de second ordre, appelées à se combiner avec les conséquences des causes principales.
En descendant à des causes modificatrices d’un ordre moins important, on en trouvera une multitude : la couleur des terres, l’imperméabilité du sous-sol, la nature physique de la surface, la composition chimique des couches supérieures, les cultures qui couvrent les champs; les dépressions, les élévations et tous les mouvements de terrains; une réunion de cours d’eau, des marais, une suite de vignobles, un groupe de prairies naturelles, un pays à céréales, des bouquets de bois en taillis ou en futaies, le voisinage d’une grande ville, l’ouverture d une vallée, les abris, les expositions variées, etc., etc. Toutes ces circonstances plus ou moins déterminées, qui se divisent, et se subdivisent les unes par les autres, viennent encore apporter leur contingent de perturbations spéciales de troisième, quatrième, cinquième ordre, aux effets combinés des causes générales et secondaires. Comment pourrait-on espérer découvrir quelques règles positives dans ce mélange et les appliquer à la prévision des temps, si l’on ne comptait obtenir le miroir fidèle de tous les phénomènes observés sur toute la surface du pays, ce qui ne pourra avoir lieu que lorsque les grands domaines et les grandes fermes seront habités et dirigés par des personnes instruites, capables d’apprécier les bienfaits de la science et de se dévouer à son progrès?
Dans la ferme d’un ingénieur agricole, fermier qui pourrait être en Bresse, ou en Brenne, ou en Brie. Il a fourni les projets et il les a exécutés. Il a détruit 25 hectares d’étangs et reformé une nouvelle configuration au sol. A peine les dépenses faites, le bétail et les instruments achetés, le tout revenant à environ 4000 louis, il accepte la proposition du propriétaire ; il prend à fermage les sept ou huit métairies formant le domaine, et ne craint pas d’ajouter à un bail déjà élevé l’intérêt à 5 % de l’argent dépensé en améliorations par ses soins. Rien ne prouve mieux sa bonne foi et sa conscience dans l’exécution des travaux ; rien ne pouvait être plus avantageux à un propriétaire qui plaçait son argent à 5 pour 100 sur sa propriété rurale.
Voici la disposition générale du sol et des cultures de cette belle ferme, qui dépasse 250 hectares d’un seul tenant. Une nappe de plus de 80 hectares de prairies, devenues presque toutes arrosables, s’étend dans la partie basse d’une vallée, et se prolonge dans le fond de trois vallons. Tout a été soigneusement nivelé, et l’on a élargi les ondulations trop serrées, afin que les faucheuses, faneuses et râteleuses mécaniques puissent y travailler en tous sens à la fenaison. Des champs de trèfles, de racines et de céréales occupent les plateaux, qui ont été presque entièrement drainés. Les eaux qui nuisaient autrefois aux récoltes se rassemblent maintenant, enrichies par les fumures des terres cultivées, et, après avoir rafraîchi les prairies les plus hautes, elles sont conduites en tête du petit ruisseau et elles arrosent les terres inférieures.
C’était bien différent il y a quelques années : les vallons ne communiquaient point entre eux, et chacun était empesté par un marais d’eaux croupissantes ; quelques lambeaux de mauvais prés humides étalaient leurs herbes grossières au pied des rampes des versants. Les hauteurs elles-mêmes, composées de terrains imperméables, étaient humides et fiévreuses, au grand détriment des récoltes et des cultivateurs; de larges haies en broussailles envahissaient une partie des champs et faisaient obstacle au parcours des machines ; partout des fondrières et des cuvettes formaient à la pluie des flaques d’eau sans écoulement. Pour se rendre d’une pièce de terre dans une autre, il fallait constamment monter et descendre, et franchir les vallons. L’inégalité de la surface arable repoussait l’application des nouveaux outils mécaniques. Un bétail de choix peuple les étables : il se compose principalement d’une excellente race laitière qui produit chaque jour un ou deux fromages façon gruyère. Un matériel perfectionné est rangé sous les hangars, servi par un personnel de bonne apparence.
Voici quelques esquisses du rôle de la femme dans l’agriculture.
Commençons par celui de la nourriture destinée au personnel de l’exploitation. La femme qui préside au développement régulier d’un service organisé voit s’ouvrir devant elle un champ d’activité. Quelques détails, mais qui trouvent ici leur place : la qualité des denrées : on en récolte la majeure partie; frais sont les œufs et le beurre ; les légumes, cueillis peu d’instants avant de garnir la table. Si les poulets sont chers, la vente au marché voisin apportera plus d’argent dans l’escarcelle de la fermière. Quant aux denrées que ne fournit pas la ferme, ils font l’objet d’achats en gros sur les lieux de provenance ou sur les grands marchés spéciaux, ce qui permet de les avoir meilleurs et à plus bas prix.
La femme d’un agriculteur voit donc son action personnelle s’étendre et grandir. Elle a un vrai budget à régler, des devis do consommation à dresser, une concordance à établir entre les payements et les époques des rentrées. On lui assigne généralement, pour son service, certaines parties de la ferme productives de denrées et d’argent, telles que la basse-cour, quelques vaches, le verger et le potager. Elle y trouvera matière à combinaisons; et si elle est intelligente et soigneuse, elle saura en tirer parti de manière à augmenter le bien-être du personnel, et même à y former quelque réserve d’écus pour la toilette de la famille.
Mais ce n’est pas tout que de garnir ses magasins, il faut savoir conserver ses provisions dans un bon état de fraîcheur et réduire les déchets au minimum. Il y a pour cela toute une science dont il faut connaître les règles et les procédés. Une maîtresse de maison, jalouse de se distinguer dans cette voie, se fera initier dans l’art de préparer les conserves alimentaires, qui sont devenues l’objet d’un commerce important en légumes frais, en juliennes et en primeurs. Elle y ajoutera l’ancien répertoire des salaisons, des fumaisons, des saucissons et des jambons; elle n’oubliera pas les gourmandises en choucroutes et confits au vinaigre, encore moins les friandises en confitures, compotes, liqueurs stomachiques et fruits de réserve pour les jours de fête. Il faut si peu de chose pour construire une fêle à la campagne! Quels heureux et purs souvenirs du printemps de la vie ne réveille pas, même au sein des grandeurs, la vue d’une galette semblable à celle que préparait, aux jours de la pauvreté, la vieille grand-mère pour un anniversaire de naissance ou de mariage.
Mais ce n’est pas tout ! Le service de l’alimentation de la ferme mettra journellement la maîtresse de la maison en relation avec les ouvriers du jardin. On ne trouve pas facilement des jardiniers émérites; on est obligé de se contenter de gens qui savent travailler manuellement, mais qui ne sauraient se conduire tout seuls, sans conseils et sans ordres. Que de choses à combiner, et que de travaux à classer! que de prévisions à ajuster! Il faut assurrer, en quantités et en diversités, les légumes dont on aura besoin aux diverses époques de l’année ; il faut échelonner les ensemencements, et réserver des carreaux de terrain préparé pour obtenir, sans interruption, frais et tendres certains légumes indispensables. Un jardin doit fournir, par exemple, de quoi faire des salades en toutes saisons : il faut donc calculer son espace, et modifier ses cultures selon le climat, le sol et le rendement des semences ; il faut choisir ses variétés de plants ou de graines, en faire concorder la culture avec le nombre des bouches à satisfaire. Tout cela doit se proportionner aussi au fumier dont on dispose et au nombre de bras qu’on peut y affecter. Dans ce seul chapitre des salades, on trouverait un ensemble de soins et de dispositions à prendre digne d’intéresser un bon agriculteur; à plus forte raison pour tout le jardin. La femme s’y attachera avec les conseils de son mari. Même sujet d’attraction dans le verger pour le choix des variétés de fruits précoces et tardifs, et pour la conduite des arbres.
Dans le programme des doléances de l’agriculture, on voit figurer au premier rang le chapitre de la cherté ou de la rareté croissantes de la main-d’œuvre; et tout comice déplore au moins une fois l’an, par l’organe de son président, la dépopulation qu’imposent aux campagnes les séductions des villes. Le courant de la population s’infléchit naturellement et s’incline vers les meilleures conditions de la vie. Ainsi le veut la loi d’amélioration qui commande à l’agriculture comme aux autres industries : loi propice à qui la devance, dure a qui lui résiste, et grosse d’ennuis pour qui la suit à contre-cœur. Agriculteurs qui voulez retenir les ouvriers dans vos fermes, cherchez-leur un supplément de salaire dans l’accroissement de vos récoltes ; sachez les employer, et n’oubliez pas que des bras moins nombreux, mais plus exercés, mieux payés, mieux conduits, mieux instruits produiront des fruits plus abondants et augmenteront vos revenus.
Elle serait bien autre aujourd’hui, celle dépopulation, si depuis un demi-siècle, depuis vingt ans surtout, elle n’avait été combattue par les forces récemment apparues sur la scène agricole, telles que : concours et expositions, méthodes raisonnées de culture, applications des sciences, emploi d’instruments plus parfaits, exemples des bons cultivateurs, émulation des excellents; en un mot, enseignement agricole sous toutes ses faces.
Toute grande que soit l’habileté d’un agriculteur, elle est souvent dominée par les circonstances, et n’est pas toujours en état de supporter une hausse de salaires capable de retenir l’ouvrier dans les campagnes. Il faut chercher, en dehors de la hausse des salaires, un autre moyen d’arrêter l’émigration exagérée des campagnards.
Ce moyen existe. Une certaine dose d’association entre les ouvriers agricoles et le fermier, une certaine participation du simple manœuvre salarié aux mœurs domestiques du propriétaire cultivateur. La plus grande difficulté de l’agriculteur, c’est la main-d’œuvre. Réunir des ouvriers permanents, les fixer chez soi, les faire bien vivre ensemble, les diriger, trouver à point les ouvriers temporaires à un prix raisonnable : c’est le grand casse-tête des fermiers.
Dans les grandes villes, il y a là tant de gens, tant d’ouvrages divers, tant d’aptitudes variées et de circonstances imprévues, tant de classements et de déclassements journaliers, que l’on trouve toujours soit un homme pour du travail, soit du travail pour un homme. Sur cet immense marché de demandes et d’offres, il n’y a pour l’ouvrier de bonne volonté que de rares chômages momentanés, comme il n’y a pour le chef intelligent que de rares disettes temporaires de bras. Mais à la campagne, on ne dois compter que sur ses propres ressources; combattre le dépeuplement des villages, trouver un personnel plus exercé, et des bras disponibles à souhait. Une solution peut s’envisager. Installer quelques familles de journaliers n’ayant d’autre fortune que leurs bras, la plupart sans logement fixe, et courant de ferme en ferme; quelques-unes descendues en fait au rôle de mendiantes, ne pouvant se fixer nulle part, parce que, malgré leurs efforts, elles ne gagnaient pas assez pour vivre ; établir une petite constitution sociale et des heureuses conditions établies entre ces familles et la ferme, familles autrefois si malheureuses, qui nous fournissent à volonté et à un prix convenable toute la main-d’œuvre réclamée par les travaux; les mettre en mesure de jouir des habitudes et de l’aisance d’un petit cultivateur qui serait propriétaire de son champ.
Mais ce n’est pas une mince affaire que de régler équitablement, d’associer cette vie de famille aux intérêts de la ferme et surtout pratiquement, les conditions matérielles de cette espèce d’association entre le maître et l’ouvrier. Il est très difficile de s’écarter du régime absolu des domestiques à gages fixes pour aborder un mode de rémunération proportionnelle qui rattache l’ouvrier, par des liens durables, à la ferme qu’il contribue à cultiver.
Il est nécessaire, avant tout, d’assurer complètement le service de l’exploitation; puis, d’intéresser l’ouvrier en basant une partie de ses avantages sur une jouissance en nature susceptible de développer et de caractériser son individualité par l’accession de sa famille ; mais pour en arriver là, il faut découvrir la limite précise de la concordance des intérêts réciproques. Enfin, condition absolue, l’intérêt personnel de l’ouvrier ne doit pouvoir, en aucun cas, nuire à l’unité de la direction ; car le chef de la ferme, seul capable de la bien diriger dans les voies agricoles progressives, seul responsable du payement du fermage, seul possesseur du fonds de roulement, doit rester le maître, sans qu’aucune autre volonté vienne atténuer son commandement, sans que personne ait le droit d’élever un conflit ou de susciter un obstacle à l’exécution immédiate de ses ordres.
Le métayage qui règne dans une partie de la France, surtout dans le midi, ne répond pas aux exigences du problème. Il constitue, il est vrai, une association entre le propriétaire et le travailleur manuel; il donne bien a celui-ci l’apparence d’un cultivateur indépendant et d’un chef de famille libre ; mais il n’est praticable qu’avec une culture essentiellement routinière, dans laquelle la succession des travaux est déterminée d’une manière presque invariable; il est incompatible avec une grande culture progressive, puisque, dans ce contrat, l’initiative et la responsabilité des travaux agricoles appartiennent en principe à l’ouvrier, c’est-à-dire à celui qui, par position, est censé le moins capable. Le métayer, d’ailleurs, n’est rémunéré que par une portion de la récolte qu’une mauvaise année climatérique peut annuler; il faut alors venir à son secours, et son indépendance apparente devient bientôt un leurre.
De là est née la combinaison dont voici les détails généraux :
Le fermier pose pour première condition aux chefs de famille de sa colonie d’être dans sa main comme des domestiques de ferme à gages fixes, et, par conséquent, de lui réserver exclusivement tout leur travail. Ces hommes remplissent, dans l’exploitation, les fonctions de laboureur, de bouvier, de vacher, de charretier, de jardinier, de porcher, de fromager, d’irrigateur et de cantonnier. Ils ont chacun une somme fixe annuelle, les uns de 200 francs, les autres de 300 francs, sans être nourris.
Chacun d’eux est logé dans une des maisonnettes du domaine, qui était précédemment divisé en huit ou neuf fermes. Le logement est susceptible de recevoir la famille : femme, enfants et vieux parents. Une maisonnette sert au moins à deux ménages, ayant chacun leurs chambres à coucher séparées, mais jouissant en commun d’une vaste cuisine et d’un jardin partagé en carreaux.
C’est là qu’il faut déployer un merveilleux esprit de justice pour faire vivre ensemble ces familles qui ont journellement des points de contact si nombreux. C’est peut-être là que la patience et les qualités intimes de la femme du fermier jouent un rôle prépondérant, et qu’une ingénieuse prévoyance toute féminine, qu’une surveillance attentive de toutes les causes de discussion, ont leur application efficace.
Après le logement de l’ouvrier, il fallait pourvoir au complément de sa nourriture et à la nourriture de sa famille.
Chaque ménage a la jouissance exclusive de quinze à vingt ares de jardin et une provision de cent fagots de bois taillis. On lui permet d’entretenir six poules; on lui donne un toit pour deux porcs, et il peut mettre une vache dans l’étable attenant à la maisonnette, à côté des bœufs de travail. Une allocation de 1000 kilogrammes de foin pour l’hiver, et le pâturage d’été, assurent le fonds de nourriture de cette vache. Le complément se recueille dans les produits de soixante ares de terrain cultivé à moitié fruits par la famille, et ensemencé en maïs, pommes de terre et sarrasin. Le fumier de la vache appartient au fermier.
Le travail que la femme et les enfants exécutent leur est payé à part, selon les tarifs du pays; il est réservé au fermier de préférence à tout autre. La famille le lui doit dés qu’il le requiert. C’est à cette condition qu’il a assuré la menue main-d’œuvre supplémentaire indispensable à certains moments; difficile problème, simplement et moralement résolu à l’avantage de l’ouvrier, dont la femme et les enfants, trouvant sur place 110 à 120. francs par année, emploient le reste de leur temps à leur jardin, aux soins des animaux et à la culture partiaire des soixante ares concédés à moitié fruit.
Les animaux des ménages sont gardés en un troupeau commun à l’époque où règne la pâture.
Le fermier prévoit les cas de mortalité des bestiaux, et pour épargner à la famille frappée d’un tel malheur le recours à la charité, il a formé entre elles toutes une assurance contre les sinistres qui peuvent survenir dans le bétail.
Cette sollicitude ne pouvait s’arrêter aux animaux : aussi les membres de la famille atteints par la maladie reçoivent gratuitement les soins du médecin et les remèdes. Les mères gardent à tour de rôle les.enfants.
En conclusion, on peut constater que le rôle des femmes dans l’agriculture n’est pas seulement celui d’une ménagère, ni non plus celui d’une dame charitable, mais qu’il peut produire de bons résultats financiers, en d’autres termes, que le rôle des femmes dans l’agriculture contribuera puissamment à fonder le bien-être et les bonnes mœurs dans les familles.