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Rutebeuf

Le poète « personnel »
Rutebeuf (ancien français Rustebeuf, né en Champagne à une date inconnue, dans les premières décennies du XIIIe siècle, avant 1230 – mort v. 1285)
Rutebeuf serait le premier « poète personnel » de notre littérature. Il ne nous cache aucune de ses misères, aucun de ses vices. Il parle de son cheval, de sa femme, de la nourrice de son enfant, de ses dettes et de ses amis. Il écrit des poèmes partisans si étroitement liés aux polémiques et à la vie politique de son temps qu’on peut parfois les dater au mois près. Avec tout cela, on ne sait rien de lui. Sa production est en grande partie de commande. Ses opinions peuvent donc l’être aussi, et quant à ses confidences, il serait imprudent de les prendre au mot. Il n’existe au demeurant pas la moindre trace de son existence en dehors des poèmes qui lui sont attribués et qu’il s’attribue. Aucun document d’archives ne le mentionne, aucun auteur de son temps ne le cite ni ne le nomme. Et puis, que penser de ce « poète personnel » qui n’a pas laissé un seul poème d’amour ? Le cas pourrait bien être unique dans toutes les lettres françaises.
Rutebeuf n’est rien d’autre pour nous qu’un nom. De ce nom il nous faut bien partir, puisqu’il donne à l’œuvre qui s’en réclame son unité supposée. Cette œuvre elle-même nous entraîne vers les événements contemporains dont elle se fait l’écho passionné et qui l’ont largement suscitée.
« Rutebeuf qui rudement œuvre »
Les manuscrits attribuent à Rutebeuf 56 pièces. Lui-même se nomme – sous la forme Rutebeuf ou Rustebeuf, selon les manuscrits – dans 15 d’entre elles. A six reprises il commente son propre nom, soit par une plaisanterie étymologique – « Rutebeuf qui est dit de “rude” et de “bœuf’» (Hypocrisie 45, Sainte Marie l’Égyptienne 1501) -, soit par la formule «Rutebeuf qui rudement œuvre » – entendre : « Rutebeuf, dont le travail est grossier », et non « Rutebeuf, qui travaille beaucoup » –(Mariage 45, Voie d’Humilité 18), soit en combinant les deux (Sacristain 750-60, Sainte Elysabel 1994-2006). On voit aussi que le caractère dépréciatif de ces commentaires prend son sens au regard de conventions poétiques particulières. Il en est de même des passages dans lesquels le poète se déclare dénué de toute autre capacité que celle de rimer, incapable de travailler de ses mains comme d’être soldat (Sainte Église 1-4, Mensonge 9-11, Mariage 98, Constantinople 5 et 29-30, Sainte Elysabel 1-14). De ces derniers, toutefois, on peut au moins conclure qu’il vivait de sa plume. D’autres indices le confirment : le nombre de poèmes de commande ou de circonstance qu’il a composés – et les remords que les plus virulents et les plus partisans lui ont laissés (Repentance 38-9) ; sa façon de demander en vers de l’argent à ses protecteurs, qui sent le parasite littéraire (Complainte Rutebeuf 158-65) ; son indignation intéressée lorsqu’il reproche au roi de manger à portes fermées et de réduire le train de son hôtel (Renart le Bestourné 113-6 et 143-7) ou lorsqu’un grand ne le paie que de promesses (Brichemer) ; les félicitations qu’il se décerne à lui-même par la bouche de Courtois (le pape Urbain IV) pour ses poèmes polémiques (Hypocrisie et Humilité 50-80).
Il était sans doute champenois. Cette conjecture ne doit rien au fait que le charlatan de l’Herberie se dit originaire de cette région, car on ne peut l’identifier au poète sans priver du même coup la pièce de tout son sel ; au demeurant, la vente des simples était de façon notoire une spécialité champenoise. Elle doit peu aux traits champenois qui coexistent dans la langue de Rutebeuf avec les usages de l’Ile-de-France, car il est souvent difficile en cette matière de savoir si les traits dialectaux doivent être rapportés au poète ou aux copistes ; que deux des trois principaux manuscrits de Rutebeuf, dont le manuscrit C, le plus complet, soient l’un champenois, l’autre originaire des confins de la Champagne et de la Lorraine pourrait toutefois être interprété comme un indice de l’intérêt suscité par l’œuvre du poète dans sa région d’origine. Mais d’autres éléments suggèrent que celle-ci est bien la Champagne. Plusieurs des poèmes de circonstance composés par Rutebeuf sont à la gloire de Champenois ou commandés par des Champenois ; les éloges funèbres du roi Thibaud V de Navarre, comte de Champagne, et de son neveu le comte Eudes de Nevers ; l’appel à secourir Geoffroy de Sergines, dont le château était situé entre Sens et Provins ; la Vie de sainte Elysabel, écrite pour la femme de Thibaud V à la demande du Champenois Erart de Lezinnes ; la Chanson et le Dit de Pouille, dans la commande desquels le même personnage, neveu de l’évêque d’Auxerre Gui de Mello, a pu intervenir.
D’autre part, et d’une façon qui semble plus décisive encore, le plus ancien poème datable de Rutebeuf, le Dit des Cordeliers, le montre très précisément informé des querelles de clocher – l’expression est à prendre ici au sens littéral – qui agitaient la ville de Troyes en 1249. Il y séjournait certainement à cette date, si toutefois le Dit des Cordeliers est bien de lui. Il aurait un peu plus tard gagné Paris, qu’il ne semble plus guère avoir quitté : il y est très probablement quand il compose, sans doute fin 1252, la déploration sur Ancel de l’Isle, et il y est à coup sûr quand il écrit en février 1255 la Discorde des Jacobins et de l’Université, qui le montre engagé dans la querelle universitaire dont les rebondissements scandent dès lors sa production jusqu’à la fin de la décennie et dont l’issue malheureuse pour le camp qu’il avait choisi détermine probablement sa « conversion » et l’orientation ultérieure de sa manière et de sa carrière.
Le dernier poème qui puisse lui être attribué avec certitude, la Nouvelle complainte d Outremer, est du début de 1277. La Complainte de sainte Église (ou Vie du monde) de 1285 n’est peut-être pas de lui.
Il avait reçu une formation de clerc. Il sait bien le latin. Il a utilisé des sources latines pour la Vie de sainte Marie L’Égyptienne et pour le Miracle de Théophile. Le commanditaire de la Vie de sainte Elysahel, Erart de Lezinnes, la lui a fait « tote trere /Du latin en rime françoise ». Les enseignements d’Aristote à Alexandre, dans le Dit d’Aristote, s’inspirent de l’Alexandréide de Gautier de Châtillon, qu’il comprend et qu’il adapte avec intelligence. Dans la Voie d’Humilité (ou de Paradis), non content de traduire un passage des Métamorphoses d’Ovide, il commente un vers du poète latin pour en éclairer le sens. Ses poèmes relatifs à la querelle universitaire utilisent les arguments développés en 1255 par Guillaume de Saint-Amour dans son De periculis. Ses poèmes sur la croisade le montrent familier des thèmes, des images, de la rhétorique en usage dans les sermons sur ce sujet. Sa connaissance de l’Écriture sainte et de la liturgie apparaît en plusieurs endroits de son œuvre.
On ignore dans les conditions où il a acquis cette formation.? Mais il n’est pas exclu qu’il ait été étudiant à Paris. Les plus farouches adversaires des Ordres mendiants se trouvaient à la Faculté des Arts (notons que le Dit de sainte Église flétrit au vers 36 les seuls professeurs de théologie et de droit), et il serait au demeurant assez naturel que Guillaume de Saint-Amour et ses amis aient recruté un pamphlétaire dans le monde même des écoles. Dans les Plaies du monde, Rutebeuf excepte les « écoliers » du reproche d’avarice qu’il adresse à tout le reste du clergé et consacre plus loin un passage bien senti à la misère et aux mérites des étudiants qui vivent loin de leur famille et n’en reçoivent qu’une aide insuffisante ) : « Ceux pri, cex aim et je si doi ».
Voilà tout ce que l’on peut savoir ou conjecturer à propos de Rutebeuf. Dans le Mariage Rutebeuf, il déclare avoir épousé une femme vieille, laide et pauvre et, dans la Complainte Rutebeuf avoir perdu un œil et eu un enfant. Reste à prouver que ces pièces doivent être lues comme des confidences autobiographiques.
Contre les Frères, contre les infidèles
L’œuvre de Rutebeuf est, pour une large part, si étroitement liée à certains événements de son temps que seule leur connaissance la rend intelligible. Ces événements sont d’une part – et surtout – la querelle qui opposa au sein de l’Université de Paris les professeurs séculiers aux Ordres mendiants, d’autre part les circonstances relatives à la croisade et aux possessions latines d’Orient.
La querelle universitaire des années 1250
Les écoles parisiennes, célèbres dès le début du XIIe siècle, s’organisent en Université dans les premières années du XIIIe. Cette Université, placée sous l’autorité d’un chancelier, regroupe les quatre Facultés, celle des Arts, où les étudiants débutants suivent le cursus du trivium et du quadrivium, et celles de Décret, c’est-à-dire de Droit, de Médecine, qui ne se développe à Paris qu’un peu plus tard, et de Théologie. Forte des privilèges et des libertés que lui accorde un pouvoir civil qui voit en elle une source de prestige et de richesse tout en ménageant son esprit frondeur, elle constitue très vite à la fois une puissance et un enjeu politiques. Institution ecclésiastique dont les membres jouissent tous du statut clérical, elle n’en échappe pas moins largement à l’autorité de l’évêque. Elle a les moyens d’influer sur l’opinion : ainsi, les maîtres en théologie ont le privilège de prêcher quand ils le veulent dans toutes les paroisses de la ville. Or cette autonomie et cette prospérité sont menacées, aux yeux des maîtres séculiers, par le succès dans les milieux universitaires des jeunes Ordres mendiants et par l’accès de leurs membres à des chaires de théologie qui leur sont réservées.
On sait l’originalité de ces Ordres, dont les deux plus anciens, seuls en cause ici, celui des Prêcheurs ou Dominicains et celui des Frères mineurs ou Franciscains, sont fondés vers 1215 respectivement par Dominique de Guzman et par François d’Assise. Au regard des Ordres monastiques traditionnels, relevant de la règle de saint Benoît, cette originalité est double. D’une part, si les Frères sont soumis à une règle, inspirée de celle de saint Augustin, ils ne sont pas cloîtrés et ne fondent pas leurs couvents dans les solitudes. Leur vocation essentiellement pastorale et missionnaire les conduit au contraire à se mêler au monde et à s’établir au cœur des villes. D’autre part, non seulement chaque Frère fait individuellement vœu de pauvreté, comme le font aussi les moines, mais encore l’Ordre lui-même s’interdit de rien posséder, ou du moins d’avoir des revenus, et s’impose de vivre uniquement de dons et d’aumônes, radicalisant ainsi l’idéal de pauvreté évangélique qui animait beaucoup plus timidement les différentes réformes internes à la règle bénédictine depuis le XIe siècle. D’où le nom d’Ordres mendiants.
Vigoureusement soutenus par la papauté, Dominicains et Franciscains connaissent un développement très rapide. Dès 1217 chacun des deux Ordres fonde un couvent à Paris. Celui des Franciscains, d’abord installé hors les murs, se transporte au Quartier latin en 1230. Les Dominicains s’établissent tout de suite près de la porte Saint-Jacques, entre les actuelles rues Cujas et Soufflot, d’où le surnom de Jacobins dont on les désigne couramment. Saint Dominique avait dès les origines donné aux Prêcheurs une orientation nettement intellectuelle en les soustrayant à l’obligation du travail manuel, présente dans la règle de saint Benoît, et en leur imposant une solide formation de théologiens, fondée sur des études préalables d’arts – c’est-à-dire de lettres et de sciences – et de philosophie. Malgré l’hostilité de saint François aux études, les Mineurs, dans leur majorité, reconnurent très vite l’utilité de la philosophie et de la théologie pour la formation des confesseurs et des prédicateurs qu’ils étaient. C’est ainsi que chacun des deux couvents parisiens eut son école de théologie. Celle des Prêcheurs, en particulier, fut vite florissante. Par la forme nouvelle de dévotion qu’il représentait, l’Ordre exerçait une vive séduction sur les milieux universitaires et il y recrutait beaucoup. Aux séculiers qu’il invitait au début à enseigner dans son école purent bientôt succéder des Dominicains.
Les maîtres séculiers ne tardèrent pas à s’inquiéter. Les écoles des Frères, intégrées à l’Université et à ce titre habilitées à délivrer les grades universitaires, leur faisaient une concurrence d’autant plus rude que l’enseignement y était gratuit, à la différence du leur, et excellent. Non seulement les Mendiants échappaient largement à l’autorité de l’Université, mais encore, relevant avant tout de leur Ordre et à travers lui de la papauté, ils semblaient menacer son indépendance. De 1229 à 1231, à l’occasion d’un grave conflit entre l’Université et le pouvoir royal, les Mendiants refusèrent de s’associer au mot d’ordre de dispersion de la communauté universitaire et jouèrent les « briseurs de grève ». Cette attitude laissa des traces et entraîna des rancunes.
Mais la crise la plus grave, celle à laquelle fut mêlé Rutebeuf, devait éclater vingt ans plus tard. En février 1252, les maîtres séculiers de la Faculté de Théologie décrètent que chaque école de Religieux ne pourra avoir qu’une seule chaire de théologie. Les Mineurs, qui n’ont qu’une chaire, occupée par le futur saint Bonaventure, ne protestent pas. Il n’en va pas de même des Prêcheurs, qui en ont deux. En septembre, ils nomment le jeune Thomas d’Aquin dans la chaire contestée, celle réservée à un maître étranger.
Le conflit s’envenime en mars 1253. A la suite de brutalités exercées par des gardes urbains sur des clercs et ayant entraîné la mort de l’un d’entre eux, l’Université se met en grève pour un mois et exige de ses maîtres le serment de poursuivre la réparation du tort subi. Ce but sera d’ailleurs atteint : le pouvoir royal châtiera les vigiles coupables, dont deux seront pendus. Mais le Mineur et les deux Prêcheurs ont refusé de prêter le serment exigé. En avril, les séculiers décident qu’aucun maître ne sera admis dans leur société s’il ne prête serment d’observer les statuts de l’Université, au nombre desquels ils placent la limitation des chaires dévolues aux Mendiants. Ceux-ci se plaignent auprès du comte de Poitiers, qui exerce la régence pendant que son frère, le roi Louis IX, est en Terre Sainte, et auprès du pape. Dans leurs écoles, les bedeaux chargés de proclamer la décision de l’Université sont bousculés. Dans l’été, le pape Innocent IV ordonne aux séculiers de retirer l’interdiction faite aux étudiants de suivre les cours des maîtres Mendiants et convoque les deux parties à Rome pour le 15 août de l’année suivante.
Durant l’année 1254, les maîtres séculiers entraînés par l’un des leurs, Guillaume de Saint-Amour, donnent à leur critique des Mendiants un tour plus systématique, dépassant les limites de la question universitaire. Le droit de confesser à la place des curés de paroisses, la légitimité de la mendicité volontaire, en un mot la place même des Mendiants dans l’Église, sont mis en cause. La position dos séculiers est renforcée par l’imprudence du franciscain Gérard de Borgo San Donnino, qui publie à Paris une nouvelle édition des œuvres de Joachim de Fiore précédée d’une introduction très suspecte d’hétérodoxie (caractère de ce qui n’est pas conforme à la doctrine officiellement reçue) – désignée communément sous le titre d’Évangile Éternel -, que I’ Université s’empresse de dénoncer. Si la délégation de six maîtres séculiers que Guillaume de Saint-Amour conduit à Rome dans l’été n’obtient pas réellement satisfaction du pape dans le domaine strictement universitaire, puisque la question des chaires n’est pas tranchée, la bulle etsi animarum du 21 novembre favorise le clergé séculier au détriment des Frères. Vers février 1255, Rutebeuf entre en lice dans le camp des séculiers : il se fait l’écho partisan de la querelle dans la Discorde des Jacobins et de l’Université de Paris. Il y reproche aux Jacobins leur ingratitude, leur hypocrisie, leur goût du pouvoir et il justifie implicitement pour finir la prétention de Guillaume de Saint-Amour de faire contribuer les Mendiants, comme les autres membres de l’Université, aux frais du voyage à Rome, c’est-à-dire aux frais du procès qu’il leur a intenté.
Mais entre temps, Innocent IV est mort. Son successeur, Alexandre IV, est le cardinal protecteur des Franciscains, Renaud de Segni. Après avoir révoqué Etsi animarum, il édicte le 14 avril la bulle Quasi lignum vitae, qui fait triompher sur tous les points la position des frères dans la querelle universitaire. Les évêques d’Orléans et d’Auxerre, chargés de son application, prononcent l’excommunication de certains maîtres séculiers, Guillaume de Saint-Amour publie alors son Tractatus de periculis novissimorum temporum ex Scripturis sumptis, où il veut montrer que les Ordres nouveaux sont un des périls qui doivent marquer l’approche des Temps derniers et la venue de l’Antéchrist. Un envoyé du pape à Paris tente en vain de le faire condamner. Maîtres et écoliers contre-attaquent le 2 octobre par une lettre au pape où ils déclarent que, ne pouvant chasser les Religieux de la communauté universitaire, ils s’en retirent eux-mêmes, et ne sont donc plus concernés par les injonctions pontificales touchant l’Université. Sans répondre à cette lettre, où se reconnaît l’esprit procédurier de Guillaume de Saint-Amour, le pape prend le 10 décembre de nouvelles mesures visant à faire appliquer Quasi lignum et à faire condamner Guillaume.
Le 1er mars 1256, une assemblée de prélats réunie à Paris propose aux deux parties une composition amiable assez nettement favorable aux séculiers. Guillaume de Saint-Amour exploite ce succès pendant le printemps et l’été dans une série de sermons particulièrement violents. En mars de l’année suivante, dans son dit D’Hypocrisie ou Du Pharisien, Rutebeuf se souviendra du dernier d’entre eux, prêché sur ce thème à Paris le 20 août. Mais dès le mois de juin, le pape demande au roi Louis IX de protéger les Frères et écrit à l’évêque de Paris pour condamner la composition du 1er mars et pour lui enjoindre de priver de leurs bénéfices Guillaume de Saint-Amour et trois autres maîtres. Tous quatre sont cités devant la cour de Rome par les Prêcheurs. Quand ils y parviennent, le De Periculis a déjà été condamné le 5 octobre. Deux des compagnons de Guillaume, Odon de Douai et Chrétien de Beauvais, se rétractent et font leur soumission. Lui-même présente une défense devant une commission de cardinaux qui, tout en le reconnaissant coupable de plusieurs fautes, n’exige de lui que le serment d’obéir au pape. Ce dernier lui interdit de rentrer dans le royaume de France ainsi que de prêcher et d’enseigner où que ce soit. Guillaume ne quitte Rome qu’en août 1257. Il se retire chez lui, à Saint-Amour (Jura), où il mourra en 1272 sans avoir pu rentrer en France.
Ainsi frappée, l’Université se tait pendant plus d’un an. Mais Rutebeuf fait entendre sa voix. À la demande, sans doute, de Gérard d’Abbeville, nouveau leader du parti des séculiers, il compose le Dit de maître Guillaume de Saint-Amour en septembre ou octobre 1257, quand la nouvelle de la condamnation parvient à Paris, et la Complainte de maître Guillaume de Saint-Amour au printemps 1258. L’agitation repart au début de 1259 et est particulièrement vive à la Faculté des Arts, avant de céder devant l’énergie manifestée une fois de plus par le pape et la faveur dont les Frères jouissent auprès de saint Louis. Rutebeuf écrit vers cette période – du printemps 1259 à l’automne 1260 – une série de pièces virulentes: Des Règles, De sainte Église, Du mensonge (Bataille des Vices contre les Vertus), Des Jacobins, Des Ordres de Paris, sans doute Des Béguines. Mais les maîtres séculiers sont définitivement vaincus. Rutebeuf ne retrouvera qu’un bref instant d’enthousiasme à la mort, le 25 mai 1261, de leur vieil ennemi, le pape Alexandre IV. À l’automne, il célèbre l’élection, survenue le 29 août, de son successeur Urbain IV dans le dit D’Hypocrisie et d’Humilité. Mais il lui faut maintenant rentrer en lui-même et chercher d’autres protecteurs.
Terre Sainte, Constantinople, Sicile: le front des croisades
Au printemps de 1254, saint Louis revient de la croisade d’Égypte. À Jaffa, ville exclue des trêves qu’il a conclues, il laisse Geoffroy de Sergines, qui, à la tête de cent chevaliers, mène une guerre de harcèlement, puis conclut à la fin de 1256 une trêve de dix ans. Avant que celle-ci soit connue, Rutebeuf, sans doute dans le courant de l’année 1256, célèbre ses exploits dans la Complainte de Monseigneur Geoffroy de Sergines. Mais à partir de 1260, ce sont les Tattares qui menacent les possessions latines d’Orient. Le sultan Baïbars rompt les trêves en 1263, et Acre est en danger. Césarée tombe en 1265, Antioche et Jaffa en 1268. Rutebeuf compose la Complainte d’Outremer probablement à l’automne 1265, au moment même où Geoffroy de Sergines reçoit en renfort une cinquantaine de chevaliers conduits par Eudes de Nevers, dont la mort à Acre le 7 août 1266 est déplorée par Rutebeuf dans la Complainte du comte Eudes de Nevers.
Auparavant, la chrétienté latine a subi un autre revers. Constantinople, qui était aux mains des Latins depuis la quatrième croisade (1204), est reprise sur l’empereur Baudouin II par Michel Paléologue le 25 juillet 1261. En octobre 1262, Rutebeuf se fait l’écho de l’événement dans la Complainte de Constantinople, qui mentionne également le péril tartare et aussi, incidemment, les dangers qui guettent la Sicile. Car au même moment, le pape Urbain IV se lance dans une autre entreprise, que seuls les sophismes de la politique permettent de rattacher à celle des croisades. Il voudrait chasser Manfred, fils naturel de l’empereur Frédéric II, du trône de Sicile pour y placer Charles d’Anjou, frère de saint Louis. Malgré les réticences de ce dernier, il poursuit activement ce dessein jusqu’à sa mort, le 2 octobre 1264. Son successeur, Clément IV, le reprend à son compte. En 1264 Charles a obtenu que l’on prêche la croisade contre Manfred et que le pape lui abandonne pendant trois ans la dîme des revenus ecclésiastiques dans le royaume de France, mesure dont la mauvaise volonté du clergé rendra la mise en œuvre difficile. Il arrive à Rome au printemps 1265, entreprend la conquête de son royaume au début de 1266. Le 26 février, Manfred est vaincu et tué à la bataille de Bénévent. Rutebeuf a participé à la propagande en faveur de cette « croisade » avec la Chanson de Pouille de mai 1264 et le Dit de Pouille de juillet 1265. Rassuré sur le cours des événements de Sicile, le pape relance au début de 1266 la prédication de la croisade d’Orient, que l’aggravation de la situation rend nécessaire. Le 25 mars 1267, saint Louis prend une seconde fois la croix, imité bientôt par son frère, le comte Alphonse de Poitiers, et par son gendre, le roi Thibaud de Navarre. Dans l’été, Rutebeuf compose la Voie de Tunis et l’année suivante la Disputaison du croisé et du décroisé. Le roi, qui s’est mis en route en mars 1270 meurt à Tunis le 25 août. Sur le chemin du retour, Thibaud de Navarre meurt à Trapani le 4 décembre et Alphonse de Poitiers à Savone le 21 août 1271. Rutebeuf déplore successivement la disparition de ces deux personnages dans la Complainte du roi de Navarre et la Complainte du comte de Poitiers.
En 1274, lors du concile de Lyon, le pape Grégoire X croit que les efforts en faveur de la croisade vont enfin aboutir. Ils sont soutenus par le roi de France Philippe III le Hardi. Mais celui-ci est bientôt tout entier accaparé par les développements de sa politique en Espagne. Rutebeuf écrit la Nouvelle complainte d’Outremer – son dernier poème d’attribution certaine – au début de 1277, à un moment où le pape Jean XXI s’emploie avec un regain d’énergie à réchauffer le zèle du roi. Mais ses efforts, comme ceux de son successeur Nicolas III, resteront vains.
La vie et l’œuvre
Si l’on considère globalement les poèmes que Rutebeuf consacre aux événements de son temps, c’est leur chronologie. D’une part, poèmes universitaires et poèmes de la croisade se succèdent et ne se mêlent pas. Il se trouve que la querelle universitaire s’apaise au moment où la question de la croisade connaît un regain d’actualité : Rutebeuf n’y est pour rien. Constatation inexacte, au demeurant la Complainte de Geoffroy de Sergines est antérieure à tous les poèmes universitaires à l’exception de la Discorde des Jacobins et lorsque le conflit entre séculiers et Mendiants se réveille en 1268, Rutebeuf y reprend du service en écrivant le Dit de l’Université de Paris. Entre-temps il ne s’est pas fait faute d’égratigner les Frères dans la Chanson des Ordres, dans Frère Denise et même dans la Complainte de Constantinople. Il est bien vrai cependant qu’il aurait pu avoir quelques raisons de s’intéresser à la croisade dès le début de sa carrière : celle d’Égypte était en cours, le roi était en Terre Sainte, le roi était prisonnier. Il n’en a pas soufflé mot. Globalement, il n’est pas faux de dire que la croisade est devenue assez tard une de ses préoccupations essentielles, que son attitude et ses griefs à l’égard des Mendiants avaient alors changé on verra bientôt dans quel sens , et qu’enfin, devenue une de ses préoccupations essentielles, elle l’est restée longtemps.
Car le second point frappant dans la chronologie de ces poèmes est le mélange de rapidité et de retard dans la réaction aux événements. Chaque poème est écrit très peu de temps après l’événement particulier qui l’inspire : Rutebeuf travaille vite. Mais chaque ensemble de poèmes est en décalage par rapport à l’ensemble des événements : Rutebeuf entre tard en campagne et y reste longtemps. Le premier poème consacré à la querelle universitaire est de 1255, alors que le conflit est dans sa phase aiguë depuis 1252. Tous les autres sont postérieurs à la condamnation de Guillaume de Saint-Amour, c’est-à-dire qu’ils datent d’une période où tout est virtuellement terminé. Les poèmes de la croisade se multiplient à partir de 1265, alors que la situation en Terre Sainte est inquiétante depuis 1260 et dramatique depuis 1263, et ils se prolongent jusqu’en 1277, date où plus personne ne croit sérieusement à une nouvelle croisade. Il serait bien imprudent d’en conclure que Rutebeuf était un caractère secondaire, lent à s’éprendre et à se déprendre. Le trait peut être purement contingent. Rien ne dit que Rutebeuf était à Paris avant 1255. Gérard d’ Abbeville a pu le recruter comme pamphlétaire après la condamnation de Guillaume. De même, ses poèmes de croisade sont des poèmes de commande. Il les a écrits au moment où on a fait appel à lui, et pas avant.
Mais que ce moment soit venu tard prête à réflexion, surtout si l’on associe cette observation à la remarque faite plus haut que les deux séries de poèmes inspirés par l’actualité se succèdent et ne se mêlent guère. On voit alors se dessiner dans la vie et dans la carrière de Rutebeuf un mouvement : le poète s’est engagé sans réserve dans la querelle universitaire aux côtés des séculiers. On peut supposer sans témérité cet engagement à la fois stipendié et convaincu. Certaines pièces sont très certainement de commande, en particulier celles qui défendent et exaltent Guillaume de Saint-Amour; aussi bien, dans le Dit et dans la Complainte que Rutebeuf lui consacre, il tire par moments, presque aussi péniblement à la ligne pour allonger la sauce hagiographique que dans l’œuvre alimentaire de jeunesse qu’est la Complainte de Monseigneur Ancel de l’Isle .Mais il est bien probable que les commanditaires les sont adressés à un convaincu. Et convaincu, Rutebeuf l’est à l’ évidence quand il multiplie en 1259-60, alors que tout est perdu, des poèmes plus virulents que jamais et dont certains semblent bien être de sa seule initiative (Jacobins, Ordres de Paris, Béguines).
Tout est perdu alors, et Rutebeuf est compromis autant qu’on peut l’être dans le camp des vaincus. Il ne peut plus compter sur les commandes des milieux de cour, comme celles qui lui avaient permis, quelques années plu tôt, d’écrire les Complaintes d’Ancel de l’Isle et de Geoffroy de Sergines. À la cour règnent les Frères, qui toute la confiance de saint Louis. Ce dernier achèvera de se rendre odieux au poète, qui s’en indigne dans Renart le Bestourné, en décidant le 4 avril 1261 de fermer désormais sa porte aux poètes et aux amuseurs, par souci d’austérité et pour économiser de l’argent en vue de la croisade. C’est sans doute à cette époque qu’il faut placer la plupart des poèmes de la misère. Le Mariage Rutebeuf se date lui-même du 1er janvier 1261. La Complainte Rutbeuf où le poète se dit père d’un enfant nouveau-né, serait de l’hiver suivant. Non qu’il faille être dupe de ses prétendues confidences. Mais on peut supposer qu’il prête une certaine cohérence et une certaine continuité à la biographie, même fictive, du pauvre hère dont il est en train de bâtir l’image et dont il entend vivre, essayant désormais de vendre sa propre complainte à défaut de se voir commander celle des autres. Les Griesches doivent être un peu plus anciennes. Plutôt que de placer, celle d’hiver en 1256 et celle d’été en 1258, on peut, pure hypothèse – les supposer composées à intervalle plus rapproché, peut-être au début de 1260 et dans l’été suivant, c’est-à-dire contemporaines du grand écroulement et proches des autres poèmes qui relèvent de la même manière et de la même facture.
C’est alors – sans doute dans l’hiver 1261-62, après la Complainte Rutebeuf – que se produit le tournant décisif. Rutebeuf semble avoir trouvé refuge auprès des Victorins, auxquels il rend dans la Voie d’Humilité ou de Paradis, un hommage appuyé : ce sont les seuls, par les temps présents, à être animés par l’esprit de charité et de miséricorde. En même temps, il se « convertit », comme on dit à l’époque, c’est-à-dire qu’il se tourne tout entier vers Dieu dans un élan de ferveur et de repentir : c’est la Repentance Rutebeuf, dans laquelle il pleure ses anciens péchés, frôle le désespoir, implore l’intercession de la Vierge. De façon significative, la seule faute précise dont il s’accuse – en dehors de celle, toute générale, d’avoir oublié Dieu dans les plaisirs profanes – est d’avoir composé des poèmes polémiques, d’avoir chansonné les uns pour plaire aux autres, se plaçant ainsi au pouvoir du diable. Il situe à la mi-mars, c’est-à-dire à la fois en Carême, au moment où se font sentir les premiers signes du renouveau printanier et à l’époque des semailles, le rêve allégorique de la Voie d’Humilité ou de Paradis, qui le conduit à la confession et à la pénitence. La même convention littéraire dont il avait usé l’année précédente dans le Dit d Hypocrisie et d’Humilité pour célébrer l’élection d’Urbain IV est exploitée cette fois-ci sans la moindre allusion à l’actualité et hors de toute polémique.
Celle-ci n’est pas absente, il est vrai, des pièces composées sans doute entre l’automne 1262 et le printemps 1263. Mais son orientation a changé, et elle n’aborde plus la question universitaire. En octobre, dans la Complainte de Constantinople, il s’en prend une fois de plus à l’Évangile Éternel, reproche aux Jacobins et aux Mineurs de s’enrichir des testaments qu’ils captent au lieu de donner pour la croisade, invite le roi à se croiser plutôt que de protéger les béguines. Mais, en jouant les bougons et les opposants, il ne fait en réalité rien d’autre que défendre la politique officielle. Frère Denise, que la mention de l’interdiction par les Mendiants des danses et des jeux de ménestrels permet peut-être de dater de la même période, puisque la Complainte de Constantinople ironise sur le fait que c’est leur seule contribution à l’effort de la croisade est un fabliau scabreux où un Franciscain joue un rôle abject. Les traits lancés contre l’Ordre n’y manquent pas, mais un hommage senti est rendu à saint François, qui est invité à juger ses mauvais fils. La Chanson des Ordres, enfin, reprend l’énumération du dit Des Ordres de Paris. Cependant, l’allusion au droit nouveau qu’ont les Tinitaires d’aller à cheval oblige, en principe, à la placer après mai 1263. Les critiques adressées aux nouveaux Ordres y sont nombreuses et virulentes, mais elles ne visent plus leur doctrine, et la crise universitaire n’est pas mentionnée.
Ainsi, il semble bien que durant cette période Rutebeuf rentre doublement en lui-même. D’une part, ses positions sont en train de changer. Sans se déjuger vraiment, sans renoncer à ses vieilles rancœurs, il gauchit ses attaques, reste sur le terrain de la morale, où il est en sûreté, et, à propos de la croisade, appuie les desseins du roi en affectant de le critiquer. D’autre part, il se convertit et donne à sa poésie une coloration spirituelle de plus en plus nette, non seulement dans les sujets qu’elle aborde, mais aussi dans l’esprit qui l’anime.
Il compose alors, probablement, ses quatre grandes oeuvres religieuses. La Vie de sainte Marie l’Égyptienne a pu lui être commandée par la corporation des drapiers dont la sainte était la patronne. Le conte pieux Du sacristain et de la femme du chevalier, qui lui est sans doute un peu postérieur, a été commandé par un certain Benoît ; on suppose qu’il pourrait s’agir, non d’un personnage particulier, mais de l’Ordre de saint Benoît ou d’une abbaye bénédictine. Les deux autres ouvrages répondent a des commandes tout à fait révélatrices de infléchissement que connaît la carrière de Rutebeuf. La Vie de sainte Elysahel a été écrite à la demande d’Erard de Lezinnes pour Isabelle, fille de saint Louis et épouse du roi Thibaud de Champagne. Arrière-petit-fils du chroniqueur Geoffroy de Villehardouin, Erard de Lezinnes, champenois et donc compatriote du poète, était chanoine d’Auxerre. Il était le neveu et le protégé de l’évêque de cette ville, Guy de Mello, auquel il succédera sur le siège épiscopal en 1271. Or Guy était l’un des deux évêques qu’Alexandre IV avait chargés de l’application de la bulle Quasi lignum.
Cette commande est donc le signe du retour en grâce de Rutebeuf auprès de la famille royale et auprès de l’Église. Retour en grâce auprès de l’Église que marque encore plus nettement la commande par l’évêque de Paris du Miracle de Théophile, représenté en la Nativité de la Vierge, le 8 septembre 1263, ou peut-être 1264. Il faut reconnaître que, si cette datation est presque certaine, il n’en va pas de même pour les trois œuvres précédentes, dont seule la chronologie relative est assurée. Le seul terminus ante quem est fourni par la mort d’Isabelle de Navarre en 1271. Toutefois, en raison non seulement de leur esprit commun, mais aussi d’emprunts textuels, qui constituent un indice matériel, il est vraisemblable qu’elles ont été écrites toutes trois vers la même période que la Voie d’Humilité (Paradis), poème certainement contemporain de la crise même de la conversion.
Après 1264, les poèmes de la croisade et les déplorations funèbres évoqués plus haut, et dont la datation est assurée, sont eux aussi des œuvres de commande qui montrent que Rutebeuf est bien en cour. Quelques autres pièces peuvent être datées de cette époque sur de légers indices : les allusions au monde oriental et italo-angevin (Dit de l’Herberie) ; l’âge des enfants royaux ou la disparition des interdictions de 1261 touchant les fêtes et les jeux des ménestrels (Charlot et le Barbier et Charlot le Juif qui chia dans la peau du lièvre, antérieur à 1271, date de la mort du comte de Poitiers). Que Rutebeuf, vers la fin de sa carrière, se plaigne de ses mécènes montre au moins que ces mécènes existent (Brichemer, difficilement datable, mais aussi la Paix de Rutebeuf et la Pauvreté Rutebeuf adressée à Philippe III comme, sans doute, le Dit d’Aristote). Restent quelques poèmes, que seules des considérations de style, de manière ou d’idéologie permettent de placer soit au début de la carrière du poète (Pet au vilain, Testament de l’âne, Plaies du monde, État du monde), soit à la fin (Dame qui fit trois tours autour du moutier, Ave Maria Rutebeuf, De Notre Dame). Ces suppositions sont raisonnables, mais ne sont que des suppositions.
Quelles que soient les incertitudes de détail, la chronologie proposée emporte l’adhésion. L’idée que la vie et la carrière de Rutebeuf ont été marquées par une crise matérielle et morale liée à la défaite des séculiers dont il avait embrassé la cause, éclaire de façon saisissante son œuvre dans sa cohérence et dans ses ruptures. Mais dans la mesure assez large où cette reconstitution se fonde sur la critique interne des poèmes, elle pose la question de leur valeur référentielle. On paraît admettre sans discussion le caractère autobiographique des poèmes dits personnels et de certains poèmes religieux. On admet au point de prendre pour argent comptant, les confidences du Mariage et de la Complainte Rutebeuf.
Sources : Extrait de « Lettres gothiques » de Michel Zink
