LA GUERRE DES FARINES EN 1775

La guerre des farines désigne une vague d’émeutes survenues d’avril à mai 1775 dans les parties nord, est et ouest du royaume de France au tout début du règne de Louis XVI.

Elle fait suite à une hausse des prix des céréales et consécutivement du pain, supposément du fait de la suppression de la police des grains royale, et des mauvaises récoltes des étés 1773 et 1774. Cette révolte singulière par son échelle fut réglée par un contrôle des prix du blé (avant le retour de l’abondance) et l’intervention de la troupe.

À travers la révolte frumentaire du latin frumentum, froment de l’Ancien Régime, se manifeste une crise sociale et politique. Ainsi, ces événements peuvent se lire comme une réaction envers l’édit de Turgot, qui rétablit la libéralisation du commerce des grains le 13 septembre 1774. En effet, cette libéralisation apparaît comme contraire à l’économie morale, rupture par rapport au principe qui exige du roi de veiller à la sécurité de ses sujets et à leur approvisionnement en denrées.

Des mauvaises récoltes provoquèrent en 1770 une crise, l’opinion en attribuait la cause aux mesures de libéralisation du commerce des grains prises en 1763 et 1764 par Bertin et L’Averdy. Bien qu’il fût lui-même favorable à la liberté du commerce des grains, l’abbé Terray, contrôleur général des finances, dans un souci d’apaisement, reconsidère ces mesures et établit une nouvelle réglementation par un arrêt du Conseil du 23 décembre 1770 et des lettres patentes du 11 janvier 1771. Cette réglementation devait l’exposer à l’accusation.

De fait, Louis XVI, pas même couronné, le remplace par Turgot en août 1774. Les récoltes de cette année-là, comme celles de 1773, sont considérées comme mauvaises. L’édit du 13 septembre 1774 rétablit la libéralisation du commerce des grains, dans l’espoir que les régions excédentaires en termes de grains, compensent les déficits des régions les plus touchées par une baisse de rendement.

Mais printemps 1775, les réserves de céréales s’épuisent alors que les nouvelles récoltes ne sont pas encore arrivées. Au printemps 1775, la disette se manifeste dans ce contexte nouveau : avant l’édit de Turgot, chaque région aurait fait face à sa propre pénurie, de sorte que certaines auraient souffert d’une véritable famine tandis que d’autres auraient été totalement épargnées et approvisionnées à des prix stables ; une intervention royale aurait été demandée, et sans doute obtenue, pour assurer l’approvisionnement des régions les plus touchées. Avec la libéralisation, les grains peuvent sortir des régions épargnées pour aller vers les plus touchées, provoquant partout des hausses de prix importantes et une disette touchant plus vite plus de gens.

Le prix des grains et du pain d’un poids de 4 livres (1,958 kg) passe de 1 sol et 4 deniers à près de 5 sols en deux ans,  cette augmentation est vécue comme intolérable par les populations les plus modestes. Il s’ensuit une agitation populaire importante sur les marchés et autres lieux de distribution des farines. Des rumeurs se propagent alors contre les « accapareurs » et les « monopolisateurs ». Ce type de réaction populaire contre les commerçants est une constante des situations de disette, mais il prend un relief particulier alors que le gouvernement se tourne vers les théories physiocratiques, et libère le commerce.

Longtemps, la thèse d’un complot politique tramé contre Turgot par divers clans de la cour a été avancée comme facteur explicatif, une thèse généralement acceptée, mais remise en cause par les historiens George Rude, Vladimir S. Lublinski et Edgar Faure. D’abord, les contemporains des événements eux-mêmes ont été nombreux à y croire. Ainsi de Louis XVI, qui dans une lettre à Turgot du 11 mai 1775, écrivait : « Je désirerais bien qu’on pût découvrir les chefs de cette odieuse machination » ; ainsi de Madame du Deffand, de l’abbé Galiani ou de Voltaire, dont on put lire dans Le Diatribe : « Le petit prêtre leur suggérait d’une voix de stentor : saccageons tout, mes amis, Dieu le veut… Invité à se rafraîchir, cet ecclésiastique expliqua à nos voyageurs qu’avec des confrères, il était l’un des chefs de cette foule ».

Comme nous l’apprend sa correspondance avec le margrave de Bade, du Pont de Nemours, ami et collaborateur de Turgot, était également persuadé que les émeutes avaient été organisées, par trois conspirateurs : le prince de Conti, le cardinal de La Roche-Aymon et le Grand prévôt de France. Ces derniers les auraient déclenchées dans le but de faire tomber le contrôleur général, dont le projet de suppression des jurandes risquait de diminuer leurs revenus. On a argué de troubles près de L’Isle-Adam, là où résidait Conti, pour tenter d’accréditer cette hypothèse.

Pour Faure, « une machination aussi formidable — et aussi onéreuse — inspirée d’un motif aussi fragile, paraît bien invraisemblable », la possible perte à venir de 50 000 livres ne justifiant sans doute pas de stipendier des bandes entières de brigands. Pour Rude, l’hypothèse est intenable à cause d’un fait très simple : une partie du domaine de Conti fut ravagée pendant ces mêmes troubles.

L’étude des dossiers du roi n’a pas révélé de preuve ni même d’indice, et il en va de même pour les archives judiciaires : des séditieux, qui avaient été embastillés, furent interrogés, quelques ecclésiastiques inquiétés, mais les enquêtes ne débouchèrent sur aucun élément en faveur de l’hypothèse d’un complot.

Durant 17 jours, 180 conflits ont pu être recensés dans le Bassin parisien ; Jean Nicolas relève 123 émeutes distinctes. Cynthia Bouton relève 313 occurrences, interprétées tantôt comme des mouvements « anarchiques » tantôt comme l’anticipation d’une révolte rurale. Ces manifestations de l’économie morale prennent trois formes distinctes :

  • Dans les régions exportatrices, on constate des taxations populaires spontanées et des pillages plus ou moins organisés. Les émeutiers dénoncent les spéculations, contraignent les gros fermiers et les propriétaires à vendre leurs stocks sur le marché à un « juste prix », pillent éventuellement boulangeries et entrepôts, et affirment rétablir les principes de l’économie morale.
  • Dans les villes, sont organisés de façon similaire des attaques des dépôts et de boulangerie.
  • Entrave des circuits de communication, fluviaux et routiers dans les régions de grande culture. Par réflexe élémentaire de survie plus que par acte de malveillance, les émeutiers entravent les transports de blé de telle ou telle province agricole vers d’autres provinces à plus haut pouvoir d’achat.

Les victimes sont généralement des marchands ou des fermiers, mais plus encore, comme l’a montré Cynthia Bouton, les représentants directs du pouvoir. Les émeutes sont souvent dirigées contre les meuniers affairistes ou contre des conseillers aux parlements, ainsi dès le 18 avril à Dijon. Le 27 avril, le mouvement touche paradoxalement les grandes plaines de culture, pourtant les mieux pourvues en grains, dans un premier temps la Bourgogne de l’Ouest, puis de proche en proche, le Beauvaisis, et enfin la Beauce et la Brie.

« Mais le pain est à douze sous dans presque toute l’Ile de France depuis le début mars… Mais, déjà, en octobre 1774, le pain atteignait treize sous à Caen. L’intendant de Normandie s’était alarmé : « Le peuple, qui voit les marchés dépourvus de grains, en accuse la liberté… », avait-il écrit à Turgot, dont la réponse était venue comme la foudre : « Il n’y a pas lieu de tenir compte des murmures du peuple. Il faut qu’il comprenne, au contraire, que son opposition, ses mouvements et ses violences ne serviront qu’à faire prendre les mesures les plus efficaces pour le contenir. »

Du côté du peuple, « l’ondulation » est inutile. Ce n’est pas un obstacle à tourner, mais à briser…

Le setier de blé se vend vingt francs, le 31 mars, à Pontoise, ce qui porte le pain à vingt et un sous. Les prix de Pontoise influent sur ceux de Paris, à deux jours près, car le trafic des péniches sur l’Oise, puis sur la Seine, y répercute les tarifs du Nord, aggravés par le coût d’un transport supplémentaire. Du temps de l’abbé Terray, les gros stocks constitués autour de Paris permettaient au lieutenant de police d’amortir la hausse et de maintenir le pain des Parisiens entre huit et douze sous, par la distribution aux boulangers de farine (souvent de mauvaise qualité) taxée à prix artificiels. Mais Turgot –liberté, sainte liberté ! – a liquidé les stocks, en automne, au profit de l’État. Rien ne va pouvoir empêcher le pain de coûter vingt-quatre sous, courant avril, à Paris. C’est deux fois plus que le pouvoir d’achat de trois Parisiens sur cinq ne peut le supporter.

17 avril 1775. Dijon : la capitale de la Bourgogne. Depuis deux jours, le peuple s’agite au long des grandes avenues qui valent bien les boulevards de Paris : le Cours, les promenades de l’Arquebuse et du Parc. Des groupes stationnent sur la Grand’Place, autour de la statue équestre de Louis XIV. Des ouvriers pour la plupart, des ouvrières aussi : la ville commence à s’industrialiser. Ils viennent des usines, poussées au-delà des faubourgs, où l’on fabrique le velours, le coton, les mousselines, les toiles peintes et la cire. Ils n’en peuvent plus. Voilà huit jours qu’ils ne mangent pas à leur faim. Et il n’y a personne pour leur répondre au balcon de l’Hôtel de ville : le nouvel intendant, le « Monsieur qui est là pour le Roi », n’est pas encore arrivé. C’est son substitut, La Tour du Pin, lieutenant général de la province, qui balbutie quelques mots stupides en leur parlant comme à des gamins :

 Allons, mes amis ! Le blé n’est pas encore à douze livres…

C’est faux. Il est à dix-huit livres le setier (156 litres actuels). Et voilà le meunier Janty qui passe avec une charrette pleine de sacs qu’il refuse de vendre à moins. Les poissonnières de la Halle à la marée quittent leur étal et le poursuivent en brandissant des carpes mortes pour le souffleter. Il s’en tire comme il peut. On rit encore.

Le lendemain, mardi 18 avril, on ne rit plus à Dijon. C’est jour de marché. On vient ici acheter sa farine ou son blé de cinq lieues à la ronde. Et alors ? Comment faire à dix-huit francs ? On s’en prend au plus riche des « monopoleurs », le meunier Carré, qui fait, au moulin de l’Ouche, une farine si blanche que tout le monde la croit truquée avec de la poudre de fèves ou de haricots. Les femmes, comme la veille, donnent le la, mais plus seulement les poissonnières. Elles brandissent des bâtons, cette fois. Carré se réfugie dans la maison d’un procureur. On enfonce la porte. Il se sauve par les toits. On se venge en dévastant la maison et en jetant les meubles par les fenêtres. Et puis on se rend en bande à son moulin, tout près de la ville, pour casser tout ce qu’on peut, sauf les meules… La Tour du Pin accourt, brave, mais toujours aussi bête… Il doit se sauver lui aussi, se dérober toute la nuit en attendant les renforts, pendant que d’autres émeutiers vont ravager la maison d’un conseiller au parlement, Sainte-Colombe, qui est de mèche avec Carré… Le lendemain, les soldats du Roi, enfin arrivés, n’ont qu’à se donner le mal de ramasser les pauvres bougres ivres-morts dans la cave du magistrat. Ils vont aussi cueillir au réveil une quarantaine de Dijonnais des deux sexes, baptisés « meneurs », mais en fait désignés presque au hasard par les mouchards qui se terraient la veille.

Ce n’était même pas une révolte. Rien qu’une vaguelette populaire, toute spontanée. Mais les autorités de Dijon, pas fières de leur rôle, s’empressent d’écrire au ministre que l’émeute a été « provoquée par ses ennemis » – Et Turgot le répète au Roi. C’est si commode ! Le prix du pain n’est pas en cause, mais seulement la sottise d’un peuple si prompt à suivre les mauvais bergers… Le 24, Turgot, dont l’exaspération à froid commence à monter, écrira encore au vicomte-mayeur de Dijon : « Ce n’est pas le peuple qui doit vous conduire, c’est la loi. C’est vous qui, chargé de la police, devez régler, conduire, contenir le peuple, et le plier à la soumission pour la loi. »

L’affaire de Dijon a rodé le système d’interprétation de ce qu’on appellera « la Guerre des farines » : un gouvernement qui agit pour le bien d’un peuple imbécile en laissant renchérir provisoirement les grains ; des meneurs liés dans une vaste conspiration anti-turgotiste ; une seule issue : la répression. D’ailleurs Dijon est rentré dans le calme. On ne va pas s’alarmer pour si peu.

Mais alors, ces nouvelles qui arrivent de Tours, de Metz, de Reims, de Montauban, à partir du 20 avril ? Les intendants signalent, comme un refrain, « beaucoup de fermentation et de soulèvement dans le peuple ». L’idée ne semble effleurer personne à Versailles ou à Paris qu’il s’agit d’une conspiration élémentaire, celle de la faim…

A Beaumont,c’est le procureur de la ville, Nicolas Bailly, qui supporte le choc des portefaix, épuisés par le déchargement pour le grand marché de la semaine, et qui enragent d’être incapables d’acheter leur pain ou leur blé aux nouveaux prix. Ils lui amènent par le collet un blatier en assez mauvais état, qu’ils viennent de tremper deux fois dans le bassin de la fontaine : «  Ce salaud vend son blé à trente-deux livres ! Rendez-nous justice ! Venez donc faire la police sur le marché et faites diminuer le blé ! »

Le virus de la révolte va suivre le cours des rivières, véhiculé par les péniches chargées d’un blé plus cher que l’or. Pontoise et Beauvais, le 29 avril. Poissy, Saint-Germain-en-Laye, Saint-Denis, Gonesse le 1er mai. Versailles le 2. Paris le 3. Remontant la Seine, mais aussi la Marne, toujours le 3, Chelles et Gagny ; le 4, Choisy-le-Roi ; le 5, Fontainebleau ; le 6, Meaux, Corbeil. A ce moment, les routes ont pris le relai des fleuves : accompagnant, mais souvent précédant les charrois qui vont des ports aux marchés, des bandes d’hommes et de femmes apportent en voisins la nouvelle de ce qui vient de se passer chez eux : la colère, la joie. Et chaque bourg s’enflamme au contact du bourg le plus proche, à l’heure de la vente du blé. A l’est de Paris, toute la Brie bouge – sur place, chacun chez soi – du 3 au 9 mai, de Lagny à Melun et de Valenton à Crécy…

Mardi 2 mai. « Versailles est attaqué » – c’est Louis XVI qui l’écrit à Turgot, à 11 heures du matin.

Les séditieux sont devant Versailles le 2, et, le 3 mai, la foule pille les boulangeries de Paris. Louis XVI se montre inquiet, car certains mots d’ordre et pamphlets mettent en cause son entourage.

Le Roi est presque laissé à lui-même. Turgot, Sartines, Miromesnil, le lieutenant général de police, Lenoir, sont à Paris, où ils se sont rendus en hâte la veille, pour parer à l’arrivée éventuelle des « meneurs » et maintenir l’ordre. Versailles étant « sous Paris », les ministres pensaient que tout allait se jouer dans la capitale. Pas de chance. Les remous naissent d’abord à l’est et au sud-est de Paris, à partir des boucles de la Seine ou de la Marne. Louis XVI n’a sous la main que son gâteux de ministre de la guerre, de Muy, et ses officiers de garde. Et Maurepas, le mentor, l’homme des bons conseils ? Volatilisé. Il est à Paris, lui aussi, et semble se dérober, non par lâcheté, mais après calcul, à toute responsabilité. Que Turgot se mouille, c’est lui qui a déclenché tout ce charivari avec sa liberté des grains.

A Versailles, l’émeute se lève avec le jour et ne s’occupe nullement du Roi. Tout se passera comme à Nanterre ou à Gonesse. Comme si Louis XVI n’existait pas. Il se trompe : ce n’est pas Versailles qui est « attaqué ». C’est la halle du Poids-le-Roy… Le blé était grevé lourdement au Poids-le-Roy, le cauchemar des pauvres de la ville et des paysans d’alentour.

Ceux-ci arrivent à l’aube, de Saint-Germain, de Montesson, de Houilles, de Crécy, de Sartrouville, de Puteaux, de Bougival, de Carrières, drainant au passage les Versaillais et leur insufflant courage… Et si le flot humain s’oriente vers les boulangeries, c’est que le bruit se répand que les autorités viennent d’ordonner que la livre de pain soit ramenée à deux sous… C’est faux ! Le gouverneur militaire de Versailles a donné l’ordre de vendre le pain à huit sous… Le peuple risque de se déchaîner quand il se croira trompé.

Mais Louis XVI, lui, garde son calme. Il serait presque content : ça le distrait… Il est tout heureux d’écrire à Turgot, plusieurs fois dans la journée, comme pour attester de sa réussite au permis de conduire un peuple à coups de bâtons : « Je viens de faire marcher la garde au marché… Vous pouvez compter sur ma fermeté… Vous ferez bien de faire arrêter les personnes dont vous me parlez… » C’est-à-dire les « meneurs » mystérieux et multiformes solidement installés maintenant dans la conviction de Turgot.

A deux heures, le Roi lui envoie un bulletin de victoire : « Pour d’ici, nous sommes absolument tranquilles. L’émeute commençait à être assez vive ; les troupes qui y ont été les ont apaisés ; ils se sont tenus tranquilles devant eux… M. de Beauvau m’interrompt pour me dire une sotte manœuvre qu’on a faite, qui est de leur laisser le pain à deux sols (la livre). Il prétend qu’il n’y a pas de milieu entre leur laisser comme cela ou les forcer à coups de bayonnettes à le prendre au taux où il est. »

Va pour les « bayonnettes ». Turgot a envoyé billet sur billet depuis la veille pour en recommander l’emploi. Louis XVI ira se coucher tranquille : l’ordre règne à Versailles, où seules quelques boulangeries ont été saccagées ; c’est un des endroits de France où l’on peut concentrer le plus vite une force de répression imposante. « Mais, ajoute Turgot pour conclure, il faut prendre les plus grandes précautions pour qu’ils ne reviennent pas faire la loi. »

C’est justement ce à quoi Turgot est en train de s’employer pour Paris…

Un garçon jardinier de Colombes est « arrêté pour propos séditieux au sujet du pain ». Un vigneron de Boulogne qui s’est fait livrer du pain à huit à Versailles. Un dénommé Guérangé, dans le quartier de la petite Pologne, à Paris même, a pris du pain à deux sous la livre puis à trois sous la livre chez des boulangers…

Turgot prend ce jour-là figure de premier ministre, en donnant directement des ordres à la police via Lenoir, le lieutenant-général, et à l’armée via le maréchal de Biron, colonel des gardes-françaises…https://www.persee.fr/doc/rhmc_0048-8003_1969_num_16_4_3050

Turgot est encouragé par son équipe, unanime dans l’indignation… Tout à l’heure, quand les émeutiers défileront sous les fenêtres de l’hôtel du Contrôle général en brandissant des quignons verdâtres : « Regardez ! Voilà le pain qu’on nous oblige à payer quatorze sous ! Du poison ! »

Les amis de Turgot sont violents. Dupont-le-prudent dirigera en personne « une vigoureuse sortie des amis et des serviteurs de Turgot » pour refouler ces malappris. Condorcet-le-mouton, devenu enragé, griffonne un billet à Turgot : « Il me semble qu’il aurait fallu une instruction circulaire aux officiers de police-villes… Le peuple ne sera tranquille que quand il saura qu’on a puni quelques-uns des brigands. En attendant, le mal gagne. » Et, quelques heures plus tard : « Je ne vous exhorte pas à avoir du courage, mais à ne pas avoir d’indulgence. » (…)

« La populace, d’après le récit du libraire Hardy, ameutée par des troupes de bandits et de brigands (en réalité il s’agit de paysans), entrés principalement dans Paris par les portes Saint-Martin, de la Conférence et de Vaugirard, donc venant aussi bien du nord que du sud et de l’ouest de Paris s’échauffe considérablement aux Halles parce qu’elle se heurte un jour normal de marché, aux soldats de Biron qui lui en interdisent l’entrée. Le soulèvement devient bientôt général dans l’intérieur de la ville et dans les faubourgs… Le pain des marchés ayant été pillé, la même populace s’occupe de faire ouvrir successivement les boutiques des boulangers dans les différents quartiers, frappant avec des perches, des bâtons, et même des pinces de fer, les portes de ceux qui paraissent vouloir faire quelque résistance. »

Tout Paris est donc en émoi sur les midi, mais nullement en état de rébellion ou de guerre civile.

Le mouvement enfle progressivement de 8 heures à midi, tourbillonne sur lui-même, sans chef, sans direction, passe du centre de Paris à la rive gauche et aux faubourgs, puis tombe à partir de 16 heures au contact des mousquetaires gris et des mousquetaires noirs de la Maison du Roi, arrivés de Versailles, une force de répression à toute épreuve.

Les archets du guet, c’est-à-dire les gardiens de la paix de Paris, fraternisent facilement avec les émeutiers. Certaines escouades du guet regardent avec intérêt, sans bouger, le pillage de quelques boulangeries. Et quand des mousquetaires coincent un groupe de jeunes dans une impasse, et enjoignent au guet de s’en saisir, les gens d’armes répondent : « Nous n’avons pas d’ordre d’arrêter. »

Il faut que les mousquetaires à cheval « donnent », vers les 7 heures du soir, pour disperser les derniers rassemblements.

La Guerre des farines est pratiquement terminée à Paris. Elle se prolongera par explosions fugitives, tout autour, et loin en France, pendant une semaine environ…

Voltaire, lui-même !, apporte de l’eau au moulin de la répression dans un texte intitulé « Diatribe », en donnant une version originale du « complot » : les meneurs, ce seraient les curés, les prêtres des campagnes, dont le fanatisme aurait saisi l’occasion de provoquer un soulèvement contre Les Lumières au pouvoir en la personne de Turgot. Voltaire improvise une espèce de « reportage imaginaire » qui donnera et parfois improvisera une étonnante vision de la Guerre des farines… « Un petit prêtre leur suggérait d’une voix de stentor : – Saccageons tout, mes amis… Cet ecclésiastique expliqua… « Nous avons reçu de l’argent pour cette bonne œuvre. »

A Paris et aux environs, la police profite du calme revenu pour arrêter, dans la rue ou à domicile, un millier de personnes choisies au hasard de la dénonciation des mouchards, presque toutes prises dans le menu fretin : les deux tiers ne savent pas lire…

En hâte, presque sans procès, on juge :

 Jean Derive, porteur d’eau : « a pris du pain dans une boulangerie rue Tire-Chappe. A restitué le prix le lendemain » ;

 Ignace Derive : « n’a été que chez un boulanger qui, de lui-même, lui a donné un pain » ;

 Jean-Denis Desportes, « sortant de travailler, est entré avec sa femme chez Jardin, boulanger rue Mouffetard, où sa femme a pris trois pains de quatre livres qu’elle a payé trente-six sols » ;

 Jean-Claude Lesguiller, apprenti-gazier : « a donné un coup de pied dans la porte d’une boulangerie pour la faire ouvrir ».

Ils sont condamnés à mort au matin du 11 mai, et pendus l’après-midi du même jour…

Le bailli de Mirabeau, oncle de celui qui deviendra célèbre, écrit à propos de la répression de la guerre des farines :

« Rien ne m’étonne, si ce n’est l’atrocité ou la sottise de ceux qui osent apprendre à la populace le secret de sa force ; je ne sais où l’on prend la confiance qu’on arrêtera la fermentation des têtes ; mais si je ne me trompe, de pareilles émeutes ont toujours précédé les révolutions. »

En partant, Turgot écrit au roi :

« N’oubliez jamais, Sire, que c’est la faiblesse qui a mis la tête de Charles 1er sur le billot ; c’est la faiblesse qui a rendu Charles IX cruel ; c’est elle qui a formé la Ligue sous Henri III ; qui a fait Louis XIII, qui a fait aujourd’hui le roi du Portugal des esclaves couronnés. C’est elle qui a fait tous les malheurs du dernier règne… »

Et, en mai 1776, les ministres réformistes, les ministres des Lumières, sont remerciés : Malherbes démissionne et Turgot est renvoyé…

L’ordre est rétabli par une double action du gouvernement : Répressive, par l’intervention de 25 000 soldats, 548 arrestations, et, le 11 mai, la pendaison de deux émeutiers, un perruquier de 28 ans et un compagnon gazier de 16 ans, véritables boucs émissaires, qui furent exécutés pour l’exemple en place de Grève, acte qui consterna la population. Par ailleurs, Turgot fait embastiller le 5 mai Jean-Louis Sorin de Bonne (? – 1781) et Daniel Doumerc, chargés par l’abbé Terray de l’approvisionnement des blés pour le compte du Roi, arrestation censée calmer les esprits.

Les destructions furent en réalité fort limitées ; les principales cibles furent les barques qui transportaient les blés, alors envoyées par le fond.

Et assistance aux populations par l’organisation d’un approvisionnement des provinces en difficulté ainsi que par obligations faites aux propriétaires de stocks de vendre leur produit aux prix imposés. Le roi multiplie les messages aux masses paysannes, en particulier par l’intermédiaire du clergé lors des prônes. Cinq mois furent nécessaires pour mettre définitivement fin aux troubles, mais le gros des troubles est passé après le 11 mai 1775.

La guerre des farines peut être considérée, à ce titre, comme un événement prérévolutionnaire ou comme un signe avant-coureur de la Révolution française. Aussi, non seulement les émeutes sociales ne vont pas cesser en France mais leur nombre, leur puissance et leur détermination va croître. Ainsi, les recherches historiques ont relevé 8 528 révoltes de communautés paysannes se politisant de plus en plus dans les années 1780 et en particulier 310 insurrections pré-révolutionnaires de janvier à avril 1789.

Sources :

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4876

https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_des_farines

 

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