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Le Roman de Renart

Qu’est ce?
Le roman de Renart n’ existe pas. Il faudrait plutôt parler des romans de Renart, puisqu’il y en a plusieurs.
Le Roman de Renart, sorte d’épopée animale, comme on l’a souvent appelé, ou plutôt parodie des chansons de geste qui exaltent la société chevaleresque, ne se présente nullement sous l’aspect d’une composition suivie et cohérente; c’est une collection de petits poèmes indépendants, appelés « branches » au Moyen Age, qui se sont agrégés autour d’un thème central, la lutte du goupil et du loup. Les plus anciennes « branches » — une quinzaine — semblent avoir été écrites de 1170 à 1200 environ, et réunies en recueil au début du XIIIe siècle; les autres, au nombre d’une dizaine, et de qualité inférieure, datent approximativement des cinquante années qui suivirent.
Les origines
A l’origine, vers 1175, sous le règne du roi Louis VII le Jeune, un moine nommé Pierre de Saint-Cloud aurait adapté en français un conte latin, Ysengrimus, œuvre elle-même inspirée d’un poème du Xe siècle. Cette première « branche » — on dirait plutôt ce premier épisode — séduisit par sa nouveauté. On connaissait déjà des versions populaires des fables de Phèdre et d’Esope, les isopets, mais on n’avait encore jamais longé à donner aux animaux des noms propres, qui en faisaient du coup des personnages, individualisés. Cette innovation eut un tel succès que le vieux mot de goupil a disparu au profit de Renart.
Il existe un incontestable lien de parenté entre le Roman de Renart et les récits d’animaux, issues dans des conditions assez obscures de la fable classique ou de l’apologue oriental, et rassemblées, sans doute à l’usage des écoles, dans des recueils que le Moyen Age a baptisés isopets ( le plus célèbre de ces recueils est celui de Marie de France, l’auteur des Lais.) du nom d’Ésope; mais le cycle de Renart contient aussi, à côté des fables ésopiques, des contes qu’on retrouve dans les traditions populaires, dans le folklore des nations les plus diverses. Origine littéraire ou origine folklorique ? cette question a longtemps partagé les critiques. Tout d’abord on a plutôt considéré les sources du Roman de Renart comme des sources orales et les auteurs des « branches » comme d’assez pauvres habilleurs de contes qui se seraient en somme contentés de transcrire une production spontanée et collective : en rejetant et en élargissant à la fois la vieille conception de Jacob Grimm (1785-1863), dont la chimère consistait à voir l’origine de l’épopée animale dans les forêts germaniques, avant l’époque des invasions, Léopold Sudre a soutenu, dans sa thèse sur les Sources du Roman de Renart (1893), à la suite de recherches étendues et ingénieuses, que les récits du Roman de Renart ont pour base principale des contes d’animaux de provenances très variées qui circulaient dans le peuple, il y a un millier d’années, et non des fables proprement dites, d’origine gréco-orientale : « Le Roman de Renart sort de la foule et non des livres. » Pour expliquer les épisodes des diverses « branches », Léopold Sudre n’a pas hésité à recourir aux variantes folkloriques les plus inattendues parfois de ces contes primitifs, variantes basques, russes, finlandaises, voire hottentotes. Si le résultat de ces recherches a été presque entièrement accepté par Gaston Paris, il a été contesté avec des arguments très convaincants par Lucien Foulet (le Roman de Renart, 1914) : celui-ci s’élève justement contre la tendance de ses prédécesseurs qui n’ont pas assez tenu compte de la création individuelle des auteurs, qui s’occupent « trop des contes que nous n’avons pas, trop peu des contes que nous avons », et il démontre que le Roman de Renart est une œuvre consciente, savante, issue des livres et non de la foule. Ses origines authentiques apparaissent en effet dans la littérature latine du Moyen Age : dès le Xe siècle, le poème de l’Ecbasis Captivi (l’Évasion d’un captif ), composé, semble-t-il, par un religieux du monastère de Saint-Epvre, à Toul, raconte le conflit du goupil et du loup (celui-ci est écorché sur les conseils de son ennemi, pour la guérison du lion) ; un autre poème de la fin du XIe siècle, le De lupo, nous montre le loup pèlerin et moine ; enfin, dans l’immense poème de l’Ysengrimus, écrit vers 1152, par le Flamand Nivard, œuvre touffue, mais riche de presque tous les thèmes et épisodes de l’épopée animale, chaque personnage est caractérisé, s’élève jusqu’au type, en même temps qu’il est pourvu d’une appellation personnelle : Reinardus le goupil, Ysengrimus le loup, Carcophas l’âne, Bertiliana la chèvre. Les antécédents littéraires du Roman de Renart sont donc bien assurés et sa filiation directe avec la littérature latine du Moyen Age est indéniable ; mais cette constatation n’élimine pas entièrement l’hypothèse d’une transmission des contes d’animaux par tradition orale et peut-être amène-t-elle à déplacer le problème des origines plutôt qu’à le croire vraiment résolu, car les poèmes latins eux-mêmes ne sont pas nécessairement coupés des récits populaires.
Chronologie du « Roman de Renart ». Les différentes « branches » ; les auteurs.
Dans les manuscrits, les différentes « branches » se suivent au hasard, sans aucun ordre logique ni chronologique.: c’est ainsi que dans le manuscrit français dans l’édition Ernest Martin du Roman de Renart, la branche qui porte le numéro I ne saurait passer pour la plus ancienne. Parmi les vingt-sept branches qui figurent dans l’édition Martin, voici les dates qu’on peut attribuer aux plus anciennes :
- Branches II, Va, composées entre 1174 et 1177. (Elles sont bientôt complétées par les branches V et XV.)
- Branches III, IV, XIV, composées vers 1178.
- Branche I, composée vers 1179. Elle est complétée par les branches Ia et Ib.
- Branche X, composée entre 1180 et 1190;
- Branches VI, VIII, XII, vers 1190.
- Branches VII, XI, composées entre 1195 et 1200;
- Bbranche IX,vers 1200.
- Branche XVI, vers 1202; branche XVII, vers 1200.
La plupart des « branches » sont anonymes : cependant, la branche II est l’œuvre de Pierre de Saint-Cloud, à qui l’on doit aussi un Roman d’Alexandre, la branche IX a pour auteur le prêtre de la Croix-en-Brie, et la branche XII, Richard de Lison.
Les plus anciennes branches.
Les plus anciennes branches (II, Va, III, IV, XIV, I, X, VI) datent donc du dernier quart du XIIe siècle, et même semblent avoir été composées avant 1190. Pierre de Saint-Cloud, auteur de la branche II et de sa suite la branche Va, a été le premier à « trouver de Renart », et il a raconté en octosyllabes alertes plusieurs aventures où Renart est tantôt dupé, tantôt dupeur triomphant ; l’auteur inconnu de la branche I, reprenant le récit brusquement interrompu de Pierre de Saint-Cloud, a exploité une plaisante matière dans le procès de Renart, coupable d’avoir gravement offensé Hersent la louve et son mari Ysengrin. Les autres « branches », de valeur assez inégale, peuvent être considérées comme de simples appendices de la branche II. Ce qui fait le prix de ces plus anciens poèmes du Roman de Renart, c’est l’esprit de parodie, parodie des chansons de geste et des romans courtois, c’est la satire légère et malicieuse, assez hardie parfois, de la société féodale, des coutumes judiciaires, de la religion elle-même, c’est aussi le sens de l’observation et l’art de créer des types, des caractères généraux, c’est enfin et surtout la franche gaieté, l’entrain dans l’invention d’épisodes héroï-comiques.
Les branches postérieures
Les « branches » du Roman de Renart se multiplient à la fin du XIIe siècle et dans les premières années du XIIIe siècle : certaines utilisent des thèmes déjà exploités et ne sont que d’assez fades imitations des premières branches, mais d’autres ne manquent pas de saveur, comme la branche VII (Renart mange son confesseur), la branche VIII (le Pèlerinage de Renart). La branche XVII, qui rassemble tous les personnages de l’épopée animale pour les funérailles de Renart, semble apporter une conclusion définitive au récit de ses aventures. Mais le rusé personnage ressuscite au moment même où on le mettait en terre.
Dernières branches
Cependant, malgré toute sa souplesse et la multiplicité de ses aspects, Renart n’est plus guère capable d’animer les dernières branches de son roman, écrites entre 1205 et 1250; la veine est désormais un peu tarie, et les successeurs attardés de Pierre de Saint-Cloud sont trop souvent dépourvus de verve et de naturel. Certaines branches (comme les branches XVIII à XXI) ne comportent même plus la présence de Renart. Dans cette première moitié du XIII siècle, le caractère du goupil se transforme et prend une valeur symbolique : il personnifie le mal et l’hypocrisie, et cette métamorphose correspond à une tendance générale de l’époque, éprise de gravité didactique et volontiers soucieuse de moraliser.
Les imitations étrangères
La renommée du Roman de Renart s’est répandue très vite à l’étranger. Comme il se devait, Pierre de Saint-Cloud eut des imitateurs — ou plutôt des continuateurs — qui allaient broder pendant près d’un siècle sur ce canevas. Vers la fin du XIIe siècle ou au début du XIIIe siècle, l’Alsacien Heinrich der Glichesaere (Henri le Sournois) compose son Reinhart Fuchs, où il s’inspire de plusieurs branches françaises. Plus tard, vers 1250, le Flamand Wilhelm traduit la première branche sous le titre de Reinaert de Vos, et cette version néerlandaise, complétée par des imitations d’autres branches, est, à travers maintes adaptations, la source lointaine du Reineke Fuchs de Goethe. Mais aussi des clercs, le prêtre de La Croix en Bie, Richard de Lison, des trouvères inconnus — en tout une trentaine —, ont successivement composé l’œuvre qui nous est parvenue.
Les transformations du « Roman de Renart »
Dans la seconde moitié du XIIIe siècle, Renart devient le héros de poèmes copieux, fort éloignés des anciennes branches par l’esprit comme par les dimensions : la satire, l’allégorie, l’étalage encyclopédique des notions les plus diverses remplacent la raillerie légère et la parodie humoristique. Dans son poème anticlérical de Renart le Bestourné (le mal tourné), écrit en 1261 et 1270, Rutebeuf vise dans la personne de Renart les ordres mendiants et l’hypocrisie religieuse. On retrouve les mêmes attaques et les mêmes intentions morales dans l’allégorique Renart le Nouvel, composé en 1288 par le Lillois Jacquemart Gelée. La satire du mensonge et de l’hypocrisie, de la renardie, est encore plus violente dans le Couronnement de Renart (1295), œuvre d’un autre Flamand, anonyme celui-là; l’auteur, qui ne manque ni de verve ni de vigueur, dénonce le triomphe de la ruse et la toute-puissance de l’argent ; aussi le polémique Renart le Contrefait de « l’épicier de Troyes », sans oublier le joyeux Dit de la queue de Renart et la satirique Fiction du Lion; enfin la Fable d’un regnard et d’un lyon, derniers contes, par Guillaume Tardif. Enfin, Renart connaît dans le premier quart du XIVe siècle une dernière et étonnante métamorphose : il sert de masque et de porte-parole à un clerc de Troyes, dégradé de la cléricature à la suite d’un mariage scandaleux et enrichi par la suite dans le commerce des épices. Cet « épicier de Troyes », une fois retiré des affaires, vers la quarantaine, en 1319, entreprit « de se contrefaire, c’est-à-dire de se masquer, en Renart pour découvrir, sous le nom de ce personnage traditionnel, le fond de sa pensée sur les choses de la vie (On interprète parfois, mais à tort, semble-t-il, ce titre de Renart le Contrefait par « la contrefaçon de l’ancien Renart »). Après 1328, l’ « épicier » remanie son poème et en rédige une seconde version encore plus longue que la précédente : en tout, plus de 60 000 vers, résultat du labeur assidu d’une vingtaine d’années ! Malgré son tour pédantesque et sa déplorable prolixité, cette œuvre curieuse reste vivante grâce à la personnalité tumultueuse de l’auteur, et Renart, toujours symbole de l’hypocrisie, mais gardant jusqu’au bout une souplesse de mime, s’emporte dans une ultime transfiguration contre les mœurs corrompues du siècle et prend le parti du bien contre le mal.
Ensuite, c’est l’oubli total. Du moins en France; dans les pays germaniques, la légende de Reinhart Fuchs est restée plus vivace, au point que Goethe lui même en a rimé les aventures sous le titre de Reinecke Fuchs. Chez nous, le Moyen Age était mort, et Renart, symbole de la ruse, seule forme de liberté permise dans le monde brutal et clos de la féodalité, ne parlait plus guère à l’imagination populaire. Toutefois la tradition orale en a conservé le souvenir après la Renaissance, et c’est ainsi, probablement, que La fontaine en eut connaissance, bien qu’aucun lien certain ne puisse être établi entre le roman et les fables.

Les principaux animaux du « Roman de Renart »
- Le Goupil : Renart. — Sa femme : Hermeline (Erme ou Ermengart dans les dernières branches). — Ses fils : Percehaie, Malebranche, Rovel.
- L’Âne : Bernard l’archiprêtre.
- Le Blaireau : Grimbert et son cousin Poncet.
- Le Cerf : Brichemer.
- Le Chameau : Musart.
- Le Chat : Tibert.
- Le Cheval de charge (le Roncin) : sire Ferrant.
- Le Coq : Chantecler, fils de Chanteclin.
- Le Corbeau : Tiécelin (dans les dernières branches, Rohart).
- La Corneille : Brune.
- L’Écureuil : Rousseau (ou Rousselet, Roux).
- La Fourmi : Frémond.
- Le Grillon : Frobert.
- Le Hérisson : Épinard.
- L’Hermine : Blanche.
- La Jument : Raisant.
- Le Lièvre : Couart (dans certaines branches, Galopin).
- Le Limaçon : Tardif.
- Le Lion : Noble.
- La Lionne : dame Fière.
- Les Loups : Ysengrin et son frère Primaut.
- La Louve : dame Hersent.
- Le Lynx : dame Once.
- La Marmotte : dame More.
- Le Mâtin : Roënel.
- Le Milan : Hubert.
- Le Moineau : Droïn.
- Le Mouton : Belin.
- L’Ours : Brun (dans les dernières branches, Patous).
- Le Paon : Petitpas.
- Les Poules : Pinte et sa sœur dame Copée.
- Le Putois : Foinet.
- Le Rat : dom Pelé.
- Le Sanglier : Baucent.
- Le Singe : Cointereau.
- La Souris : Chauve.
- La Taupe : Courte.
- Le Taureau : Bruyant.
