Les girouettes

Levez les yeux et, perchée sur le faîte de nos toits, la girouette danse avec le vent depuis des siècles. Souvent réduite à son simple rôle d’instrument météorologique, elle est pourtant bien plus que cela. Une girouette de toit ancienne est un livre ouvert sur l’histoire, un objet d’art populaire, un symbole de statut social et un témoin silencieux de la vie de nos ancêtres. Des coqs fiers sur les clochers d’églises aux outils stylisés sur les ateliers d’artisans, chaque girouette raconte une histoire unique.
Mais d’où vient ce terme de girouette ?
Le terme français de girouette est issu du dialecte de la Loire, guiroie , refait ultérieurement en girouette par étymologie populaire à partir du verbe girer « tourner » et -oie finale réinterprétée en -ouette d’après les mots du type rouette, pirouette. En réalité, il s’agit d’un emprunt à l’ancien scandinave veor-viti (islandais moderne veourviti) qui peut se traduire par « indicateur du temps », composé des éléments veor « temps » et viti « indicateur, signal » . Le mot est également attesté en ancien normand sous les formes wirewire, wirewite, virevite (Rouen, 1474) au Moyen Âge, avec la phonétique des dialectes d’oïl septentrionaux [w] devenu plus tardivement [v], d’où le normand verguillon « girouette ». La forme de l’ancien normand est encore citée par l’historien Charles de Bourgueville qui décrit une tempête en 1588 : « Les vents abattirent toutes les virrevittes des maisons, pierres et bois où elles étaient affichées, et les coquets de dessus les Églises ». Le mot n’existe sous sa forme moderne dans la langue française que depuis 1509.
Au 1er s. av. J.-C., vers 48 av. J-C. Andronicus un astronome grec fixe une girouette en bronze en forme de triton au sommet de leur célèbre « Tour des Vents » octogonale d’Athènes. Elle indiquait la direction des huit vents avec sa baguette.
Au IXe siècle, le pape Nicolas Ier décide de rappeler aux chrétiens la phrase de Jésus à Pierre : « Avant que le coq chante, tu m’auras renié trois fois » en installant un coq au sommet des clochers, qui étaient déjà souvent couronnés d’une girouette. Le Gallo di Ramerto, préservé au Musée de Santa Giulia à Brescia (Italie) est le plus ancien coq connu placé au 9e s. Cependant, ces girouettes sont appelées banderuola en italien, terme dont est issu le français banderolle qui désignait à l’origine une petite bannière telle qu’on porte au bout d’une lance ou qu’on met au sommet des arbres ou des navires. L’italien connaît aussi le terme plus technique de segnavento dont l’étymologie romane est apparente. L’absence de ces composés romans dans la langue française indique que cette technologie a été perçue comme d’origine nordique, sans doute à cause de sa valeur plus importante comme outil de navigation, mais aussi comme symbole d’un rang élevé dans la société.
D’un point de vue stylistique et du matériau utilisé, les girouettes normandes sont souvent recouvertes d’or et non pas simplement de métal ou de cuivre apparent, comme c’est le cas ailleurs dans le royaume de France ou encore à Rome dans les plus riches des églises comme la basilique Saint-Sauveur, dont le coq est en cuivre (gallum aenum). « Le fait de dorer les girouettes est sans doute une coutume viking » affirment deux historiennes dans la revue archéologique suédoise, Fornvännen, publiée en 1983. La saga d’Örvar-Oddr est explicite à ce sujet : « Oddr donna à Guðmundr et Sigurð le bateau-dragon de Sóti. Il avait fait peindre entièrement le bateau-dragon de Hálfdán. Les têtes de proue et la girouette étaient décorées d’or. » Cette habitude montre l’importance symbolique que revêt la girouette dans la société scandinave et par la suite également dans la société normande. Divers documents le relatent, par exemple : lors de la conquête de l’Angleterre, Guillaume le Conquérant prend soin d’installer une girouette dorée sur son navire la Mora. Par ailleurs, les chroniques médiévales rapportent qu’en 1091, la cathédrale de Coutances fut endommagée par une violente tempête et la foudre, de sorte que le coq doré du clocher fut mis en pièces. Gémissant sur les malheurs de son église, l’évêque envoie quérir en Angleterre un artisan-plombier. L’homme répare la toiture et « restaure avec zèle le coq doré », dit la chronique. C’est donc un coq doré qui dominait le clocher de Coutances à cette époque. Quand on lui apprend que l’oiseau-girouette a repris sa place en haut du clocher, l’évêque de Coutances se fait soulever de son lit et rend grâce à Dieu : « Je craignais que ma mort arrive trop tôt pour que je ne puisse voir mon coq remonté à cet endroit. » Cela montre le caractère sacré qu’on pouvait attacher à la girouette dorée dans le duché.
Au Moyen-Âge, le droit de girouette est un privilège des nobles, c’est une marque de prééminence pour une distinction pour services rendus.. La girouette devient aussi caractéristique de la noblesse : seuls les seigneurs pouvaient surmonter leur logis d’une girouette. Il existe un « droit de girouette » et la coutume dispose que les girouettes sont « en pointe comme les pennons, pour les simples chevaliers, et carrées comme les bannières, pour les chevaliers d’un rang supérieur ».
Elle était le plus souvent un fanion carré. Le nombre et la disposition des » pointes » constituent un code marquant la position sociale de celui qui possède la girouette; les nobles ont des fanions avec pointes ou avec des motifs évidés et aussi parfois des armoiries; les simples chevaliers arborant une seule flèche avec différents empennages.
Ornementales, les girouettes deviennent de véritables œuvres d’art qui rappellent le statut du propriétaire du lieu. C’est à partir du XVIIe siècle que ce droit s’est étendu, avec la possibilité pour les bourgeois de l’acheter. Mais en 1659, l’édit du parlement de Grenoble limite ce droit seigneurial et la loi du 20 avril 1791 met fin au droit seigneurial exclusif de ce symbole de privilèges qui orne les châteaux, les donjons. La plupart seront détruites, démontées ou mises à terre durant ces troubles. Dès lors, chaque citoyen eut le droit de coiffer sa demeure d’une girouette, qui se démocratisa pour refléter non plus le sang, mais le métier, les passions ou simplement l’imagination de son propriétaire.
Au XIXe siècle, réhabilités par les romantiques, ces auxiliaires du vent refont une timide apparition sur les toits. Cessant d’être le symbole exclusif du clergé et de la noblesse, ils viennent rehausser les riches demeures. Puis les artisans, les paysans et le « bas peuple » l’adoptent.
La Renaissance, avec l’enrichissement iconographique des girouettes, fait apparaître monstres, dragons, chimères et autres animaux fantastiques. Elles étaient placées à des fins protectrice ou conjuratoire.
Le langage symbolique des girouettes de toit anciennes est d’une grande richesse. Chaque motif avait une signification précise, transformant les toits de France en une carte sociale et culturelle à ciel ouvert. La pose de la girouette était le signe que la toiture était achevée.
- Le coq : Symbole chrétien par excellence, il est aussi, par un jeu de mots latin (gallus signifiant à la fois « gaulois » et « coq »), devenu l’emblème non officiel de la France. Sa présence sur un toit d’église ou de ferme symbolise la fierté, la vigilance et la protection contre le mal.
- Les métiers : Avec la fin des privilèges, les artisans s’emparent de la girouette pour afficher leur savoir-faire, désignant alors un atelier ou un métier. Un marteau et une enclume désignaient la maison du forgeron. Des ciseaux signalaient celle du tailleur. Une grappe de raisin indiquait un vigneron, tandis qu’un compas et une équerre marquaient la demeure d’un charpentier. C’était une véritable enseigne publicitaire, visible de loin en avertissant le voyageur de la profession de l’occupant de la maison : un cheval cabré indiquait un relais, un bœuf la maison d’un éleveur, un moulin celle d’un meunier. La girouette retrace aussi l’activité des villages et de ses habitants : le laboureur et son attelage, le chasseur et son chien, le vendangeur et son panier, sont des thèmes fréquents. Plus typique, il arrivait de croiser une gabare de marinier ou un attelage avec chevaux et belles voitures. Enfin, les auberges pouvaient être signalées par de joyeuses beuveries finement représentées.
- Les animaux : Le bestiaire des girouettes est très varié. Le cheval, symbole de voyage et de labeur, ornait souvent les relais de poste ou les grandes fermes. Le dragon ou la gargouille, héritage médiéval, jouaient un rôle de protecteur, chassant les mauvais esprits. Le lion représentait la force et la noblesse, tandis que le chat, plus malicieux, pouvait évoquer l’indépendance ou parfois la sorcellerie.
- Les personnages et créatures : Anges, sorcières sur leur balai, marins scrutant l’horizon… L’imagination des artisans était sans limite. Ces girouettes plus personnelles reflétaient les croyances, les légendes locales ou les passions du propriétaire de la maison. Une flèche symbolisait la rapidité ou une direction à suivre, qu’elle soit spirituelle ou géographique.


Et quel artisan fabriquait ces girouettes ? Comment les confectionnait-il ?
La confection d’une girouette ancienne était un art maîtrisé par des artisans spécialisés, les « girouettiers », souvent des forgerons ou des ferblantiers.
Le fer forgé fut l’un des premiers matériaux utilisés, apprécié pour sa robustesse. Cependant, il était lourd et sensible à la rouille. Le cuivre, plus malléable et résistant à la corrosion, permettait un travail plus fin, notamment avec la technique du « repoussé ». Cette méthode consistait à marteler une feuille de cuivre par l’envers pour créer un motif en relief, donnant du volume et des détails saisissants à la girouette.
À partir du XIXe siècle, le zinc devient le matériau de prédilection. Plus léger et moins cher que le cuivre, il se travaille facilement et offre une excellente résistance aux intempéries. Les artisans découpaient les silhouettes dans des plaques de zinc, les assemblaient par soudure à l’étain, et pouvaient également les travailler en repoussé.
Quelle que soit la matière, la conception devait respecter une règle d’or : l’équilibre. Le centre de gravité de la silhouette devait être parfaitement aligné avec l’axe de rotation. La partie de la girouette offrant le plus de prise au vent (la « table ») devait être plus grande et plus éloignée de l’axe que le contrepoids, afin de s’orienter correctement et sans effort. L’ensemble pivotait sur un axe fixe, souvent accompagné d’une croix indiquant les quatre points cardinaux.
Au fil des siècles, la fabrication des girouettes a connu de nombreuses innovations. Les techniques de forgeage se sont améliorées, permettant l’utilisation de métaux comme le fer forgé ou le cuivre pour créer des objets plus durables et plus esthétiques. On voit apparaître des modèles graphiques de plus en plus complexes, avec des motifs très diversifiés.
Avec l’industrie moderne, de nouveaux matériaux sont utilisés pour créer des girouettes abordables et accessibles à un plus grand nombre, quoique les versions artisanales en fer ou en cuivre, souvent produites par des familles d’artisans, restent particulièrement prisées pour leur authenticité et leur charme
Les formes ont également évolué : du traditionnel coq sur les toits français aux flèches, chaque région a développé ses propres styles et motifs. Les girouettes sont devenues de véritables objets d’art, souvent ornés de motifs décoratifs, et étaient parfois offertes en cadeau de mariage, symbolisant la richesse et le bon augure.
Qu’il s’agisse des premières girouettes en bois ornant les toits des maisons antiques ou des créations artistiques modernes en métal et cuivre, les girouettes de toit ont su traverser le temps tout en conservant leur charme et leur utilité.
Leur histoire est indissociable de celle des familles d’artisans qui les ont créées, transmises et perfectionnées au fil des siècles. Plus que de simples objets utilitaires, elles sont des témoins vivants d’un patrimoine riche et diversifié
Perdant sa valeur utilitaire et sa fonction symbolique au début du XXe siècle, exposée aux intempéries et non remplacée, la girouette disparaît progressivement de l’univers des toits.
