La manufacture royale des Gobelins au XIXe siècle

La manufacture royale des Gobelins doit son nom à d’anciens teinturiers qui, établis à l’extrémité du faubourg Saint-Marcel, à Paris, s’étaient rendus célèbres par l’invention de la belle écarlate appelée depuis écarlate des Gobelins.
La première mention d’un Gobelin date du mois d’août 1443, quand Jehan Gobelin, vraisemblablement originaire de Reims d’une famille qui paradoxalement ne fabriqua aucune tapisserie, prit à loyer une maison rue Mouffetard à l’enseigne du cygne et quatre ans plus tard établit sur les bords de la Bièvre, coulant en ce temps-là à ciel ouvert, un atelier de teinture.
Alliée aux Le Peultre et aux Canaye, celle-ci continua pendant un siècle et demi à y perfectionner l’industrie tinctoriale à tel point que la réputation des Gobelins éclipsa dès lors celle des autres teinturiers, et que la rivière comme le quartier prirent leur nom dès le XVIe siècle. Jules Guiffrey cite un Philibert Gobelin, mort avant 1510, et « en son vivant marchand teinturier d’écarlates, demeurant à Saint-Marcel-lès-Paris » ( https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k207171d/f421.item.r=) (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k207171d/f306.item.r=.zoom ). Il est le fils de Jehan Gobelin qui a fait son testament en 1476. Sa sœur, Mathurine Gobelin s’est mariée à Séverin Canaye (Gannaye). (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k64357837/f13.item ).
C’est au commencement du dix-septième siècle que cet établissement prit le nom d’hôtel de Gilles Gobelin, que l’un d’eux lui donna. La famille des Gobelins s’étant retirée du commerce, il passa au sieur Leleu, conseiller au parlement. Les frères Gannaye le prirent ensuite à loyer, et s’occupèrent non seulement de teinture, comme leurs prédécesseurs, mais aussi de tapisserie. Après eux, Jean Liansen, dit Jans, de Bruges, fabriqua pour la première fois aux Gobelins la tapisserie sur des métiers de haute-lisse.
Du reste, l’art de la tapisserie paraît avoir été apporté en France par des croisés, ou par des orientaux venus à leur suite. Le plus ancien document qui y soit relatif est un édit du Châtelet de Paris de 1295, édit qui autorise un établissement de tapisserie de haute-lisse, et permet à un sieur Renaut d’avoir des ouvriers et de prendre des apprentis. Pendant les premiers siècles qui suivirent son importation, cet art fit peu de progrès sans doute, puisque François 1er et Henri II, voulant orner leurs châteaux, firent exécuter à Bruxelles, en tapisserie, les batailles et le triomphe du grand Scipion , d’après les carions de Jules Romain.
En 1601, le conseiller du roi Henri IV, Barthélemy de Laffemas, voulant créer à Paris un atelier royal, y installe deux tapissiers flamands, associant ainsi la tapisserie flamande à la grande maison de teinture de la famille des Gobelins.
Henri IV releva la tapisserie tombée en quelque sorte dans l’oubli, et donna, par un édit du mois de janvier 1607, un privilège à l’établissement formé à Paris par les sieurs Marc Comans et François La Planche. On possède encore au Garde-Meuble plusieurs pièces de tapisseries exécutées de son temps. Louis XIII, à l’exemple de son père, continua aux fils de ces deux fabricants les privilèges accordés par Henri IV. Quelques unes des tapisseries fabriquées sous ce règne, représentent la vie et les miracles de saint Crépin et saint Crépinien, et portent une inscription indiquant qu’elles ont été faites au compte des cordonniers de la ville de Paris et destinées à la chapelle de leur corporation, dans l’église de Notre-Dame.
Mais le développement le plus important aura lieu sous le règne de Louis XIV avec l’intervention de Colbert qui décide, en 1662, de regrouper aux « Gobelins » divers ateliers de tapisserie épars dans Paris. Cet ensemble prendra en 1667, le nom de « Manufacture royale des Meubles de la Couronne », et deviendra un lieu de renommée européenne
On confond quelquefois, les deux établissements : la manufacture (royale, impériale, nationale) des Gobelins et la manufacture de draps fins.
La manufacture (royale succéda sous Louis XIII à celle que François 1er avait établie en 1543 à Fontainebleau, et qui, reconstituée et agrandie par Louis XIV, en 1662, existe encore et continue la fabrication de belles tapisseries qui servent de modèles à l’industrie privée. Sous Louis XIV, ce n’étaient point seulement des tapissiers et des teinturiers qui travaillaient aux Gobelins, mais aussi des brodeurs, des orfèvres, des fondeurs, des graveurs, des lapidaires et des chimistes.
La manufacture de draps fins façon d’Espagne, d’Angleterre et de Hollande, était située rue de la Reine-Blanche et rue Mouffetard. Cet établissent avait été fondé, en 1667, par Jean Gluck, Hollandais, qui épousa la fille d‘un teinturier, François de Julienne. En 1721, Jean de Julienne réunit et transporta rue des Gobelins, numéro 3, les établissements de ses oncles
François de Julienne et Gluck. Ce fut lui qui s’était acquis une certaine célébrité dans les arts comme amateur. Il possédait une très belle collection. On connaît son portrait par Watteau, qui était son ami, et dont il possédait un grand nombre de tableaux. Né en 1686, il mourut à l’âge de quatre-vingts ans, en 1766. Pendant cinquante ans, il ne cessa de rechercher des tableaux, des dessins, des sculptures, des bronzes, des vases, des armes, des porcelaines. La galerie où il avait rassemblé toutes ces richesses est occupée aujourd’hui (en 1875) par une fabrique de châles.

Un métier de la Manufacture des Gobelins
La communauté des marchands-tapissiers, très ancienne à Paris, était autrefois partagée en deux: l’une, sous le nom de maîtres-marchands tapissiers de haute-lisse, sarazinois et rentrayure; l’autre, sous celui de courte-pointiers, neustrés et coustiers. La grande ressemblance de ces deux corps pour leur commerce donnant occasion à de fréquents différends entre eux, leur réunion fut ordonnée par arrêt du Parlement du 11 novembre 1621, et leurs nouveaux statuts furent approuvés et confirmés par lettres-patentes de Louis XIII du mois de juillet 1636.
Colbert ayant rétabli et embelli les maisons royales, surtout le château du Louvre et le palais des Tuileries, songea à les garnir de meubles et à les décorer d’ornements qui répondissent à la magnificence de leur architecture et à leur destination. Dans ce but, il choisit les hommes les plus habiles dans toutes sortes d’arts et de métiers, et imagina de les réunir dans un même local et sous une même direction. Pour assurer l’avenir de l’établissement qu’il projetait, il décida le roi à faire, en 1662 ou 1663, l’acquisition de l’hôtel des anciens teinturiers Gobelins, où déjà une fabrique de tapisserie était installée. Au mois de novembre 1667, Louis XIV rendit un édit par lequel fut créée la Manufacture royale des meubles de la couronne.
Les termes mêmes de cet édit, les minutieux détails qu’il contient, les immunités et privilèges considérables qu’il accorde aux ouvriers, tels que la maîtrise, les droits réservés à la naturalisation, et une juridiction toute spéciale, attestent l’importance que, dès l’origine, Louis XIV attachait à l’établissement des Gobelins.
Colbert confia à Le Brun, premier peintre du roi, la direction de la manufacture royale, où bientôt furent appelés quelques hommes qui ont laissé une réputation soit dans les arts, soit dans l’industrie. De ce nombre, on citera le célèbre graveur Sébastien Le Clerc, auquel Colbert fit accorder par le roi, en 1669, un logement à l’hôtel royal des Gobelins, avec une pension de six cents écus. Le.Clerc, qui épousa en 1673 une des filles de M. Vandenkerchoven, teinturier du roi dans cet établissement, est mort aux Gobelins, le 25 octobre 1714, âgé de soixante-dix-sept ans, après y avoir demeuré plus de quarante années.
Pour composer les ateliers de tapisserie, Colbert fit venir des ouvriers de la manufacture de Bruxelles, renommés alors pour leurs copies d’après les cartons de Raphaël et de Jules Romain. Parmi eux se trouvait Lefèvre père, qu’on plaça à la tête des ateliers avec Jans , employé déjà depuis longtemps aux Gobelins. A ces deux habiles ouvriers fut en outre confié le soin de former des élèves.
Colbert chargea Le Brun, ainsi que les meilleurs peintres de l’époque, de composer des tableaux pour être exécutés en tapisserie. Aussi cette fabrication, restée jusqu’alors à peu près dans l’état d’imperfection qui avait marqué ses premiers essais en France, devint-elle à cette époque véritablement un art. La manufacture royale, bien dirigée, visitée par Louis XIV, le 15 octobre 1667, admirée du public, ne tarda pas à voir ses produits recherchés par toute l’Europe, comme ils le sont encore aujourd’hui. En 1694, sa prospérité commença à décroître. La pénurie à laquelle la guerre pour la succession d’Espagne réduisit le trésor, fit suspendre les commandes et congédier, l’année suivante, une partie des ouvriers, des élèves et des apprentis. Sous le règne de Louis XV, les ateliers furent momentanément fermés. Toutefois quelques commandes d’ameublements destinés aux maisons royales donnèrent plus tard une nouvelle activité aux travaux.
Jusqu’alors la tapisserie s’était faite à l’entreprise. Le roi payait après la livraison des pièces commandées ; seulement, il prêtait les ateliers, les métiers, et avançait aux entrepreneurs la chaîne, la laine et la soie. Tous ces objets étaient notés sur le registre du garde-magasin, et lorsque les entrepreneurs lui livraient la tapisserie, le garde-magasin déduisait la valeur des matières avancées. La manufacture des Gobelins n’était pas, comme aujourd’hui, exclusivement occupée par la couronne; elle avait toute la liberté d’un établissement particulier et faisait commerce de la tapisserie. Tous ceux qui désiraient un ameublement s’adressaient aux entrepreneurs et traitaient avec eux.
En 1791, les ouvriers furent payés à l’année, et l’on supprima les différents corps d’état que Colbert avait réunis, pour ne plus fabriquer que de la tapisserie. En 1793, les travaux subirent un ralentissement considérable par suite de l’enrôlement d’une partie des ouvriers et du renvoi des élèves. Cette crise dura peu; bientôt après, le jury des arts réorganisa la manufacture.
La suppression de la tâche eut pour premier avantage de laisser aux artistes un plus libre emploi de leur temps, et de leur permettre ainsi de s’appliquer à la qualité plus qu’à la quantité des produits. Des améliorations remarquables justifièrent leurs efforts. Des hommes de mérite se perfectionnèrent ; l’étude du dessin et de la peinture, en développant leur goût, contribua puissamment à leurs progrès. Le tapissier se fit artiste; la laine sous ses doigts se métamorphosa en peinture, et les tapisseries devinrent de véritables tableaux,
Aujourd’hui, en 1845, les artistes ourdissent eux-mêmes leur chaîne, calquent et décalquent leur tableau, cherchent et emploient leurs couleurs. La surveillance de chaque tapisserie est confiée à un principal ouvrier ; l’inspection aux chefs d’ateliers, et la conduite delà partie d’art à un artiste peintre.
Les laines et les soies sont conservées en écheveaux dans un magasin général, et sur des broches dans un magasin de détail. Chaque métier a, en outre, son armoire particulière , où sont déposées les laines choisies par l’artiste lui-même pour l’exécution de ses travaux.
La tapisserie était autrefois fabriquée simultanément sur des métiers de basse-lisse et de haute-lisse; ces derniers sont exclusivement employés aujourd’hui. La différence de ces noms vient de la différence, non de l’ouvrage qui est proprement le même, mais de la position des métiers. Celui de la basse-lisse est, en effet, posé à plat et horizontalement, tandis que celui de la haute-lisse est dressé perpendiculairement et debout.
Les lisses sont de petites cordelettes attachées à chaque fil de la chaîne avec un nœud coulant, qui forme une espèce de maille ou d’anneau; elles servent à tenir la chaîne ouverte pour y passer les broches chargées des laines et des soies.
Le métier de la basse-lisse est assez semblable à celui des tisserands. Le dessin ou tableau à reproduire est placé au-dessous de la chaîne, où il est soutenu de distance en distance par des cordes transversales. Deux instruments servent à travailler à ce métier, le peigne et la flûte (espèce de navette). Le basse-lissier se met au-devant du métier, sépare avec le doigt les fils de la chaîne, afin de voir le dessin, et prenant la flûte chargée de la couleur convenable, il la passe entre ces fils, après les avoir haussés ou baissés par le moyen des lames et des lisses que font mouvoir les marches sur lesquelles il a les pieds; ensuite, pour serrer la laine ou la soie qu’il a placée, il la frappe avec le peigne. Dans la basse-lisse, comme dans la haute-lisse, le travail se fait à l’envers, en sorte que l’ouvrier ne peut voir sa tapisserie du côté de l’endroit qu’après que celle-ci est terminée, ou en faisant faire la bascule à son métier, inconvénient grave qui en a déterminé l’abandon.
Quatre principales pièces composent le métier de haute-lisse, deux longs madriers, et deux gros rouleaux ou cylindres en bois placés transversalement l’un en haut des madriers et l’autre au bas. Lorsqu’un mètre à peu près de tapisserie est fabriqué, on roule cette partie sur le cylindre du bas, et celui du haut fournit la chaîne nécessaire pour la confection de la partie suivante. Cette chaîne est séparée en deux plans par un bâton dit de croisure ; par ce moyen, la moitié des fils est toujours tenue en arrière et l’autre moitié en avant. Les fils de derrière, par rapport à la place qu’occupe l’artiste, peuvent être ramenés en avant à l’aide des lisses.
Lorsque le métier est dressé et la chaîne tendue, le premier soin de l’artiste est de tracer, avec un crayon blanc, sur les fils de cette chaîne, les principaux traits du tableau qu’il doit représenter. Ensuite il reproduit, avec un crayon noir, sur une feuille de papier transparent appliqué au tableau , les traits et les points qui transparaissent en blanc. Il applique alors ce calque sur le devant de la chaîne, et l’assure au moyen de baguettes plates; puis il reproduit le calque sur la chaîne, en marquant avec une pierre noire l’endroit du fil qui correspond au trait noir du calque, de manière que le dessin sur la chaîne n’est que la réunion de points noirs chacun à sa place. Ce dessin, qu’on fait partie par partie, afin qu’il ne s’efface pas, est indispensable.
L’artiste, après ces opérations préalables, commence à rendre, avec les laines et les soies qu’il a préparées, son modèle qui est placé derrière lui à sa droite, à la distance d’un demi-mètre environ. Dans cette position, il a seulement à tourner la tête, tandis que le tableau lui ôterait le jour, s’il était placé devant lui. Quant à son ouvrage, l’artiste l’exécute à l’envers de la pièce. La tapisserie, en effet, est un tissage, et la marche des tons se voit à l’envers par les points que laisse le tissu qui voyage avec les broches, en suivant le mouvement des teintes. Si l’artiste travaillait par devant, il serait obligé de couper chaque brin de tissu à mesure qu’il cesserait de s’en servir, ce qui allongerait considérablement l’ouvrage et diminuerait sa solidité, au lieu que le travail étant exécuté par derrière, tout le défectueux du tissu et de la chaîne est attiré à l’envers.
Après avoir passé la main gauche dans l’écartement des fils que laisse le bâton de croisure, et lui avoir donné une ouverture plus grande, en tirant vers lui la quantité de fils qui lui est nécessaire, l’artiste y passe, de gauche à droite, le fil qu’il doit travailler, et quand il l’a plus ou moins tendu, il le tasse avec la pointe de la broche sur laquelle le fil est enveloppé; puis, ramenant sa broche en sens contraire, il passe ce même fil dans l’écartement que laissent à leur tour les fils de devant abandonnés à eux-mêmes et ceux de derrière ramenés par devant au moyen des lisses.
Cette allée et cette venue sont appelées duite. C’est ainsi qu’est fabriqué le tissu. Le travail proprement dit consiste en duites. Il en faut deux pour former une hachure. L’une de ces duites a plus ou moins d’étendue que l’autre; elles en ont rarement une égale.
C’est grâce à la savante combinaison des duites qu’on passe des bruns aux clairs, des tons forts aux tons faibles, qu’on dispose les couleurs, qu’elles se lient et se marient, qu’on dessine les ombres et les demi-teintes, au point qu’il est impossible à l’œil peu exercé de découvrir où commence, où se termine une couleur ou une nuance. Les grands contours sont enlevés séparément et rapprochés de ce qui les avoisine par une couture. Il faut à l’artiste une longue pratique, avant qu’il parvienne à se reconnaître parmi tant de fuseaux, à dessiner correctement avec des laines sur des fils mobiles, à imiter avec ces mêmes laines le moelleux des étoffes, la finesse de la soie, la fermeté et le brillant des métaux, la transparence enfin et l’éclat de la carnation.
Les principaux outils ou instruments dont se sert le haute-lissier, sont la broche et le peigne. La broche est ordinairement en bois de frêne de 18 à 20 centimètres de longueur. Sa tète est ronde, se terminant un peu en olive ; son corps est évidé pour contenir la laine ou la soie, et sa queue se termine en pointe.
Le peigne est en ivoire; sa forme est celle d’un coin à fendre du bois ; sa longueur est de 15 à 16 centimètres, sa largeur, dans le haut, de 5 à 6 centimètres et dans le bas, de 4 à 5 ; son biseau se compose de dix-sept à dix-huit dents séparées les unes des autres par de petits intervalles, à travers lesquels s’introduisent les fils de chaîne de tous les numéros ; son épaisseur est de 2 centimètres et demi jusqu’à la naissance des dents; de là il va se terminant en biseau sur tous les sens : les deux dents qui forment ses flancs sont beaucoup plus grosses que celles de l’intérieur.

Outils employés pour la fabrication des tapisseries et des tapis
A, flûte.— B, peigne pour tapis de pied.— C, tranche-fil pour tapis. — D, broche.— E, pinces pour la tapisserie. — F, poinçon.— G, grattoir. — H, peigne pour la tapisserie.— I, ciseaux pour tapis.
Les tableaux s’exécutent en tapisserie dans leur plus grande longueur, c’est-à-dire qu’au lieu d’être droits et debout, ils sont couchés sur le côté. Cette pose du modèle présente moins de difficultés pour le dessin en général car il vaut mieux dessiner avec le tissu qu’avec la chaîne, l’un suivant la dimension et les difficultés, du tableau. Il est étant plus fin que l’autre : elle donne en outre la faculté de diviser le travail selon le genre de talent des artistes appelés à y travailler plusieurs à la fois.
Le temps nécessaire à la confection d’une tapisserie varie suivant la dimension et les difficultés du tableau. Il est absolument impossible de déterminer rigoureusement la quantité d’ouvrage qu’un artiste peut exécuter ; on l’évalue, terme moyen, à un mètre carré par an : le prix du mètre est évalué lui-même à 3 000 francs.
Un des plus habiles chefs d’atelier de la manufacture des Gobelins, M. Deyrolle père, a composé un Essai, inédit encore, sur l’art de la tapisserie, véritable traité ex professa sur la matière, où tous les secrets de cet art sont exposés avec netteté et précision, et dont la publication rendrait un service réel à cette industrie.
La manufacture dite de la Savonnerie, où se fabriquait le tapis de pied, façon de Perse, a été réunie, en 1826, à la manufacture des tapisseries des Gobelins. Dans ce genre, les artistes, comme ceux de la tapisserie, font eux-mèmes tout ce qui concourt à la fabrication du tapis. Les métiers, sauf la dimension qui est beaucoup plus grande, sont les mêmes que ceux qui servent à la fabrication de haute-lisse. La monture est ourdie et montée de la même manière; seulement, lorsqu’on ourdit, on a soin de ranger les fils de façon que chaque portée de dix fils ait le dixième d’une couleur différente des neuf autres. Ces dixièmes fils répondent à des points noirs faits sur le tableau, distancés comme les fils de couleur, et disposés de manière à former ensemble des carrés qui ont la largeur de dix fils. C’est là tout le dessin qui tient lieu du calque du tapissier. Le tableau coupé par bandes et placé devant l’ouvrier, au-dessus de sa tête, est attaché sur la perche de lisse, de telle sorte que les points du modèle répondent aux fils de couleur de la monture et que l’artiste aperçoive ce qu’il a à exécuter.
Le point est ce qui constitue le tapis. L’artiste, après avoir, avec sa main gauche, amené vers lui le fil sur lequel il doit commencer, passe simplement avec la main droite le fil qu’il doit employer derrière le fil de la monture. Ensuite il amène de son côté, A l’aide de la lisse, le fil suivant, sur lequel il fait un nœud coulant qu’il serre bien ferme ; mais ce nœud coulant sur le fil ne formerait pas le velouté : aussi, avant de le serrer, a-t-il soin de placer le tranche-fil (branche d’acier recourbée d’un côté et terminée de l’autre par une lame tranchante), et d’embrasser avec la laine la partie arrondie de ce tranche-fil. La laine enveloppant ainsi le tranche-fil forme des anneaux qu’il coupe en les tirant. Quant aux points faits sur toute la largeur du tapis, il les joint ensemble par un fil de chanvre passé d’un bout à l’autre du tapis dans l’ouverture que laisse le bâton d’entre-deux. Il recommence sa rangée de points et passe un nouveau fil dans l’ouverture que laissent les fils de derrière ramenés par devant au moyen des lisses, et les fils de devant abandonnés à eux-mêmes. De cette manière, les points sont comme enchâssés. Ces passées, surtout la dernière, sont utiles à la solidité du tapis. Enfin l’artiste tasse avec un peigne les points et les fils de chanvre. Coupés par le tranche-fil, les anneaux laissent des bouts de laine d’une longueur inégale et d’un aspect défectueux. Ces bouts de laine, ébarbés avec des ciseaux dont les branches sont recourbées, forment le velouté du tapis, à la différence de la tapisserie qui est lisse. Le fil de laine employé à la fabrication du tapis, est composé, quelle que soit sa teinte, de cinq , six, et, dans les fruits, de neuf et dix tons différents , mais toujours appropriés et combinés, pour former des nuances imitant parfaitement le modèle.
Un atelier spécial est consacré à rentraire des parties de sa tapisseries et de tapis faites à part sur le métier, et à refaire à l’aiguille les parties déchirées ou mangées aux vers.
La teinture des Gobelins est non moins renommée que sa tapisserie. La beauté et la gradation des gammes de toutes les couleurs justifient cette réputation. I.es ateliers de teintures sont placés sous la direction d’un chimiste distingué, M. Chevreul, membre de l’Institut, qui donne dans l’amphithéâtre de la manufacture des leçons publiques de chimie appliquée à la teinture. Une opinion assez généralement répandue attribue à la qualité des eaux de la Bièvre la belle teinture des laines; c’est une erreur : cette eau bourbeuse ne sert presque jamais, et depuis longtemps l’eau de Seine est communément employée. Une fable grossière a été également accréditée sur le procédé auquel serait duc la teinture de la laine en écarlate. L’ignorance seule a pu croire et répéter que, dans l’établissement, on nourrissait un certain nombre d’hommes de rôti et de vin de Bordeaux, afin d’obtenir des eaux d’une vertu colorante toute particulière. Le secret des brillantes couleurs de la laine des Gobelins est dans l’habileté des teinturiers.
Une école de dessin est entretenue dans la manufacture et dirigée par un ancien élève de David, M. Mulard, inspecteur des travaux, assisté de M. Noyal. On y dessine d’après l’antique et d’après le modèle vivant. Des élèves distingués en sont sortis, entre autres, M. Deyrolle fils, chargé de peindre à l’huile les modèles des tapis sur les dessins de M. de Saint-Ange, architecte-dessinateur du mobilier de la couronne.
Un grand concours de visiteurs se presse dans les ateliers des Gobelins, le mercredi et le samedi de chaque semaine, de deux à quatre heures. On y conserve encore un grand tableau sur toile cirée, où sont inscrits les noms des souverains et princes qui ont visité la manufacture de 1768 à 1786.
Quelques unes des tapisseries représentant les événements mémorables de l’Empire, n’étant point terminées à l’époque de la restauration, avaient été retirées des métiers. L’administrateur actuel, M. Lavocat, qui, depuis 1833, a introduit dans la manufacture des réformes importantes et de nombreuses améliorations, a fait replacer ces tapisseries après la Révolution de juillet pour être continuées; mais ce projet n’a pu être réalisé en l’absence des modèles conservés au Musée de Versailles.
Les dépenses de la manufacture des Gobelins, à la charge de la liste civile, s’élèvent annuellement à 280 000 francs, et sont placées sous la surveillance d’un contrôleur spécial, M. Constans père.
Les produits de la manufacture des Gobelins sont, avec ceux de Beauvais et de Sèvres, exposés tous les deux ans au Louvre, le 1er mai. La plus remarquable des tapisseries qui soit jamais sortie des Gobelins, et qui, terminée en 1844, a été exécutée en six années sous l’administration de M. Lavocat, est celle qui représente, d’après le tableau de M. Horace Vernet, le massacre des Mameluks au Caire, sous les yeux du pacha Méhémet-Àli. M. Rançon, artiste aussi modeste que distingué, eu a exécuté lui-même les parties les plus difficiles, et a été secondé pour les autres par MM. Bloquerre, Manigant, Hupé et Martin.
On conserve cette belle copie dans la salle d’exposition des Gobelins, pour qu’elle soit constamment exposée aux regards des nombreux visiteurs, et pour qu’elle entretienne ainsi l’émulation des artistes qui soutiennent si dignement l’ancienne renommée des Gobelins.
Aujourd’hui, en 2020, les ateliers de la manufacture emploient 37 agents et accueillent 17 métiers à tisser de haute lisse. La manufacture conserve toujours sa fonction créatrice et fait appel à de nombreux artistes. Le dynamisme toujours actuel de la Manufacture démontre ainsi une continuité créative depuis plus de 400 ans.