LE TRANSPORT DU DAUPHINE EN 1349

Le  transport  du Dauphiné

 

Le  » transport  » du Dauphiné à la Couronne de France en 1349 est réputé avoir entraîné l’un des plus importants déplacements de frontière que connut l’Occident au cours des trois derniers siècles du Moyen Âge.

Représenté sur une carte, le phénomène marque l’esprit : entre prétendue déprise inéluctable de l’Empire et agrandissement du domaine royal, le Dauphiné constituerait l’étape du XIVe siècle, après celle du Languedoc au XIIIe et avant celle de la Provence au XVe siècle.

Le Dauphiné de Viennois était une principauté du Saint-Empire romain germanique ; elle a existé de 1142 à 1349. Du fait de sa rapide expansion elle attira les convoitises de la Maison capétienne de Valois. Les Capétiens intervinrent de plus en plus ouvertement, notamment à propos de conflits frontaliers ou d’hommages contestés. Philippe le Bel alla jusqu’à infliger des amendes à des sujets du dauphin. Mieux que cela, moyennant une pension, il obtint d’Humbert Ier, devenu son homme lige, qu’il fournisse un contingent d’hommes d’armes.

Guigues VIII de La Tour du Pin (1309-1333), dauphin de Viennois, épousa en 1323 Isabelle de France (1312-1348), la fille du roi de France Philippe V le Long. Philippe VI de Valois, devenu roi de France à son tour, allait trouver dans la politique d’Humbert II (13331349), qui avait succédé à son frère Guigues VIII, l’occasion décisive.

La vie fastueuse et dépensière du dauphin Humbert II, conduisit le gouvernement du Dauphiné à un train que ses finances ne purent suivre. L’endettement est croissant depuis Humbert Ier. Les guerres incessantes avec la Savoie nécessitent des emprunts auprès des banquiers florentins. A son retour de croisade en décembre 1333, Humbert II, est ruiné. Cela n’empêche pas le Dauphin d’assouvir sa soif de luxe par tous les moyens.

Il lui fallut recourir au seul moyen qui lui restait : vendre les seigneuries qui constituaient ses états.

En 1337 il cherchait à vendre le Dauphiné, et Robert de la Maison d’Anjou, roi de Sicile et Comte de Provence avait sa préférence sur le roi de France, car il se sentait plus angevin que français. Une proposition au roi de Sicile de rattachement au comté de Provence, pour 120 000 florins avec une rente de 3 000 Florins et un château en Provence, mais l’affaire ne réussit pas car il ne lui propose que 100 000 florins.

De 1338 à 1342, un second marchandage a lieu ; il négocie avec le pape Benoît XII, l’inféodation d’une grande partie de ses terres contre finances. Il perçoit quelques subsides,mais une enquête des commissaires pontificaux sur les revenus du domaine delphinal, aboutit à cette constatation que l’évaluation est outrée, et la vente échoue.

Mais de nouveaux frais engagés pour une croisade (1345-1347), la mort de son épouse la dauphine Marie des Baux (1346) et l’absence de tout héritier décidèrent Humbert II à abandonner le pouvoir sans plus attendre (son fils étant mort à l’âge de deux ans en octobre 1335).

Le Dauphin se tourne finalement vers le royaume de France qui souhaite assouvir ses ambitions rhodaniennes. Philippe VI, bien qu’accaparé par les débuts de la guerre de Cent Ans, réagit immédiatement. Établi à Sainte-Colombe (69), il s’imposa comme le seul acquéreur. Deux traités furent préparés sans aboutir.

Le Dauphin sans descendance, vendait sa principauté du Dauphiné de Viennois, dont le chef lieu était depuis 1282 Grenoble, au royaume de France, qui faisait alors un grand bond territorial à l’est du Rhône en achetant une principauté au Saint Empire.

 

Lettres patentes du roi Philippe VI qui prévoit le rattachement du Dauphiné à la France, parchemin et sceau en majesté, 1343.



Le troisième marchandage est le bon car Humbert II est très endetté (il sera excommunié par le pape en 1341 pour non paiement de ses dettes). Philippe VI de Valois, roi de France, tire alors profit de cette situation. Un troisième traité fut signé le 30 mars 1349 à Romans, habilement négocié par le protonotaire du roi, Amblard de Beaumont, par Humbert de Villars, ainsi que Humbert de Choulay, et Humbert Pilati, et, après une mise à prix de 120 000 florins et les nombreux marchandages, avec le roi de Sicile, le pape, le dauphin fini par vendre pour 200 000 florins le Dauphiné au royaume de France Le Dauphiné de Viennois était confié au petit-fils de Philippe VI, Charles âgé de 12 ans, fils de Jean le Bon, moyennant 200 000 florins et une rente annuelle de 4 000 florins. La solution était habile : on ménageait tout de même les susceptibilités impériales en donnant le Dauphiné de Viennois en apanage à un prince et non directement au roi ; mais ce prince étant lui-même futur roi, on écartait le risque de voir se constituer un grand fief dommageable au royaume, comme devait le devenir plus tard la Bourgogne. Et c’est ainsi que le fils du roi porta le titre de dauphin de Viennois (puis dauphin de France) jusqu’à la fin de la monarchie française.

Du coté de l’acheteur, c’est le Duc de Normandie, Jean II, fils aîné du roi de France, Guillaume Flotte chancelier de France, Jean Richer, chevalier Béranger de Montaut, Pierre de Cugnières, et Clément VI qui prennent par à la négociation. La vente conclue, le roi Philippe VI de Valois devait comme il l’avait décrété le 23 avril 1343 par lettre patente donnée à Sainte-Colombe, qu’à la mort du Dauphin, le titre de Dauphin revient au 2éme fils du roi ou à l’un des fils de l’aîné pour 120 000 Florins et une rente annuelle. Le Dauphiné ne pouvait être uni à la France, la personnalité juridique était maintenue et les droits locaux reconnus. La France reconnaîtra une certaine autonomie à la province. Par convention du 7 Juin 1344 : Le fils aîné de roi de France peut seul prétendre au titre de Dauphin moyennant un aménagement financier favorable à Humbert II. En outre, Humbert garde quelques châteaux et terres.Une Bulle papale sanctionne ce traité en Août 1344.

Le traité prévoit également que le Dauphiné serait le fief du fils aîné du roi de France, et qu’à ce titre, le fils aîné du roi de France portera désormais le titre de Dauphin. Il est également prévu que le Dauphiné bénéficiera d’un statut fiscal particulier, le statut delphinal. Ce traité conclut six années de négociations concernant cet achat entre Philippe VI et Humbert II.

La cérémonie officielle a lieu à Lyon le 16 juillet 1349. Humbert II remet à Charles de Normandie (le futur Charles V le Sage) le sceptre, la bannière, l’anneau et l’ancienne épée du dauphin. À cette époque, Humbert II portait également les titres de « prince du Briançonnais, duc de Champsaur, marquis de Césane, comte de Vienne, d’Albon, de Grésivaudan, d’Embrun et de Gapençais, baron palatin de La Tour, de La Valbonne, de Montauban et de Mévouillon », qu’il transmet également à la France. Dès lors, le Dauphiné est réservé à l’héritier du trône de France. Charles V résida quelques mois à Grenoble et visita son nouveau territoire. D’autre part, cette annexion entraîna la création des États du Dauphiné. Les nouveaux dauphins ne résidant pas en permanence dans la province, des gouverneurs seront successivement nommés. Âgé de douze ans, il est immédiatement confronté à l’exercice du pouvoir lorsqu’il séjourne du 10 décembre 1349 à mars 1350 à Grenoble. Quelques jours après son arrivée, la population de Grenoble est conviée sur la place Notre-Dame, où une estrade est dressée. Placé à côté de l’évêque Jean de Chissé, Charles y reçoit le serment de fidélité des habitants. En échange, il leur promet publiquement de respecter la charte communale et confirme les libertés et franchises qu’ Humbert II avait résumées dans un statut solennel avant de signer son abdication. Il accorde enfin une amnistie à tous les condamnés, exception faite de ceux qui encourent la peine capitale.

En ce qui concerne l’administration du Dauphiné, on remarque qu’en vertu de l’acte par lequel le dernier Dauphin, Humbert II, légua ses États au fils aîné du roi Jean II le Bon (16 juillet 1349), le Dauphiné ne pouvait être incorporé au royaume de France, temps que celui-ci serait uni à l’empire germanique; et les comtés de Valentinois et de Diois ayant ensuite suivi la fortune du Dauphiné (1419), cette province fut, jusqu’en 1628, un  » Pays d’Etat « , c’est-à-dire s’administrant lui-même, par l’intermédiaire d’une assemblée de représentants pris dans la noblesse, le clergé et le tiers-état. Sous ce régime, le seul fonctionnaire de l’ordre administratif, était le procureur des États , — la seule circonscription administrative était la commune, s’administrant elle-même par son conseil de ville -. Les États du Dauphiné ayant été supprimés en 1628, la province devint la Généralité de Grenoble, ayant à sa tête un intendant dont l’autorité était sans limites et qui, dans notre département, commandait à sept arrondissements nommés « subdélégations ».

Chrétien fervent, Humbert II, dernier dauphin indépendant, entre à l’ordre de Saint Dominique et devint le frère dominicain Humbert en 1349. Prêtre et prieur du couvent de Saint-Jacques à Paris, patriarche d’Alexandrie ambitionnant d’être élu pape, il allait être nommé évêque de Paris quand il mourut à Clermont-Ferrand, en 1355 âgé de 43 ans.

Cependant, à cette époque, le Dauphiné n’avait pas encore sa forme définitive. Les rois de France s’attachèrent à achever à l’unité du Dauphiné. Le Valentinois et le Diois étaient indépendants, la Savoie détenait de nombreux territoires en Bas-Dauphiné, Vienne appartenait à l’archevêque et à Grenoble même, l’autorité était partagée avec l’évêque de la cité. La province recouvrait également des territoires extérieurs (le Faucigny, Oulx, La Valbonne, Cézanne, Château-Dauphin). En 1355, un traité avec la Savoie permit au Dauphiné de reprendre Voiron et la Côte-Saint-André en échange du Faucigny. Louis d’Anjou, frère de Charles V, tente en 1364, puis en 1371, de prendre le contrôle du Dauphiné : sans succès. D’autre part, en 1378, le gouverneur Charles de Bouville (1370-1385) siégea à Vienne et se fit prêter hommage pour le Valentinois. L’annexion définitive se fera en 1424 pour les comtés de Valentinois et de Diois en 1426, complétant la province qui atteignait ses limites définitives.

Le contrôle du Dauphiné est précieux pour le royaume de France, car la région occupe la vallée du Rhône, un axe commercial majeur entre Méditerranée et Nord de l’Europe depuis l’Antiquité, les mettant en contact direct avec Avignon, ville pontificale et centre diplomatique incontournable de l’Europe médiévale. En dépit de son jeune âge, le dauphin s’applique à se faire reconnaître par ses sujets, intercède pour faire cesser la guerre qui sévit entre deux familles de vassaux. Il acquiert ainsi une expérience qui lui sera fort utile.

La couronne sut recueillir l’héritage sans rupture et sans le figer : ce fut elle qui dota le Dauphiné de deux institutions majeures, qui devaient resurgir en pleine lumière au moment de la Révolution : les États, voulus par Charles V, le premier dauphin royal, et le Parlement, l’un des premiers parlements provinciaux, établi en 1453 par Louis II, le futur roi Louis XI, alors résidant en sa principauté, dont il fit le banc d’essai de l’ordre monarchique qu’il entendait mettre en œuvre. Le Dauphiné entrait dans le Royaume de France au moment où commençait la guerre de Cent Ans. Dès ce moment, fruit du loyalisme constant des Dauphinois tout au long de la guerre de Cent Ans, se dessinait une province de France.

Le roi Charles V autorisa les délégués des trois ordres à se réunir pour consentir et répartir les impositions, États provinciaux, image réduite des États généraux. Le futur roi Louis XI est le seul dauphin royal (sous le nom de Louis II à avoir séjourné dans son apanage pour le gouverner (1447-1456). De main de maître, il organisa de façon plus rationnelle la justice et l’administration. Le Conseil delphinal devint un parlement, le troisième du royaume (1453) ; les seigneurs locaux, notamment les évêques, durent prêter hommage et obéir (ce fut le cas de Jean Gérard de Poitiers, archevêque de Vienne, en 1450). La centralisation monarchique progressait à grands pas.

 

Carte et description générale de Dauphiné, avec les Confins des Pais et Provinces voisines.

 


Sources :

      • https://www.persee.fr/doc/shmes

      • https://books.openedition.org/

      • https://www.persee.fr/doc/crai

      • https://www.persee.fr/doc/mefr

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