DES CÉRAMIQUES EN FRANCE AU XIXe SIECLE






Des céramiques en France au XIXe siècle



Pichet à eau – La Rochelle – fin du XVIIIe siècle



Née de la terre et du feu, la céramique est l’une des plus anciennes relations entre l’humanité et la matière. Avant le métal, avant le verre, elle a offert aux hommes la possibilité de cuire et de conserver. Depuis plus de 18 000 ans, elle accompagne l’histoire humaine sous toutes ses formes. Avant même les villages ou l’écriture, les humains découvrent que la terre peut changer d’état sous l’action du feu.

La France possède une longue et riche histoire de céramique artisanale, chaque région du pays produisant ses propres styles et techniques uniques.

Il n’y a pas d’art qui, par sa constante destination et son utilité même, puisse présenter des caractères plus précis, une gradation plus complète et des spécimens plus curieux que l’art céramique; les poteries, plus encore que tout autre produit de l’industrie humaine, nous donnent une idée exacte, du degré de civilisation des peuples anciens, de même qu’elles caractérisent nettement le goût artistique des nations modernes.

Sans prétendre faire une histoire complète de la céramique en France, on pourrait donner, les caractères distinctifs de chaque poterie, au double point de vue artistique et historique, on suivrait ainsi le développement de notre goût et de notre industrie, en étudiant les variations de formes par lesquelles a passé l’idée première du vase, depuis les produits grossiers des époques celtique et gauloise jusqu’aux œuvres inimitables de la Manufacture nationale de Sèvres.

Poteries gauloises

La nécessité de façonner des vases propres à contenir l’eau et les aliments s’imposa aux premiers hommes avec non moins de rigueur que le besoin d’armes pour leur défense et de vêtements pour se prémunir contre les atteintes du froid.

Ces premières manifestations de l’art céramique chez les Gaulois présentent des poteries de formes simples et tout à fait grossières ; la pâte en est généralement noire ou brune, sableuse et souvent micacée; la surface est raboteuse, d’une texture lâche, facile à entamer avec le couteau ; elles sont à peine cuites, et souvent même semblent seulement séchées au soleil.

Mais bientôt l’industrie et le goût changèrent au contact de la civilisation romaine : les légions de César occupèrent la Gaule, dont les habitants ne tardèrent pas à prendre quelque teinture des mœurs et des usages de l’Italie. Les potiers cherchèrent à imiter les vases fabriqués au delà des Alpes; ils se contentaient primitivement de modeler à la main les formes rustiques de leurs poteries, creusant latéralement deux cavités propres à introduire les doigts pour soulever le vase ; plus habiles ils apprirent à se servir du tour et dégagèrent des anses; la terre se montra plus fine, la texture plus serrée, les vases enfin décorés quelquefois d’ornements délicats.

Tous les spécimens que possèdent nos musées proviennent de tombeaux découverts sur toute l’étendue de notre sol. En effet, la coutume de placer des vases dans les tombeaux se retrouve chez presque tous les anciens peuples de la terre; les uns ont brûlé les corps, les autres les ont rendus à la terre, mais partout le vase reste auprès de la dépouille de l’homme.


Pot sigillé, de Lezoux, Puy-de-Dôme · Gallo-Roman



Dans la Gaule, après la conquête romaine, on voit apparaître deux phases diverses et bien distinctes de sépultures, l’incinération et l’inhumation.

Pendant les trois siècles que dura chez nous l’ustion (action de brûler) gréco-romaine, pas une créature humaine ne descendit dans la terre sans un fragment de tuile on un morceau de poterie; les cimetières de cette époque sont de véritables collections céramiques. Les pauvres même, qui ne pouvaient trouver un vase dans leur répertoire culinaire, donnaient une simple tuile ou le tesson d’un vase, et les petits enfants, que l’on ne brûlait pas, emportaient avec eux leurs tétines, leurs poupées, ou leurs joujoux en terre ou en verre. Enfin, on aura une idée de l’abondance des vases dans les cimetières de cette époque quand on saura que le cimetière de Terre-Négre, à Bordeaux, en a donné plus de vingt mille.

A partir de Constantin, on inhuma les corps au lieu de les brûler, mais toujours en les accompagnant de vases funéraires ; on a pu mettre à découvert quelques tombes encore intactes qui, toutes, ont révélé les mêmes usages. Le corps était posé horizontalement avec les armes et les objets précieux qui avaient appartenu au défunt ; des vases de formes et de grandeurs diverses étaient placés autour

avec beaucoup de symétrie; d’autres, très-petits, étaient disposés à côté même du cadavre ; quelquefois une coupe à boire, celle sans doute dont le guerrier se servait habituellement, était posée sur sa poitrine.

Les poteries vernissées du Moyen Âge

Maîtres de la Gaule par l’habileté plus encore que par la valeur de César et de ses légions, les Romains y apportèrent comme moyen de civilisation non seulement leur langage, mais aussi leurs arts, et les belles poteries rouges à reliefs, dont nos musées possèdent tant de curieux échantillons, prouvent le degré de perfection qu’avait atteint la céramique dans la Gaule romaine.

Mais, comme les autres arts, il semble que l’art de la terre n’ait brillé d’un si vif éclat que pour disparaître plus complètement encore dans la grande conflagration du cinquième siècle.

A partir de cette époque, en effet, jusqu’au treizième siècle, on ne voit apparaître dans la manière de procéder aucune innovation, aucun perfectionnement. Les vases, fort grossiers, composés d’une terre brute, légèrement cuite, sont tous de la plus simple fabrication, et d’une perméabilité telle que le remploi devait en être forcément restreint : aussi le luxe des riches personnages pendant cette longue période consiste-t-il en vaisselle d’or et d’argent, en bassins de cuivre, en plats et autres ustensiles de fer.

Au onzième siècle, lorsque l’art, sous l’élan de la foi la plus pure, prit tout son essor, la céramique ne montra aucune production nouvelle ou plus parfaite ; elle resta à l’écart entre les mains les plus grossières, et ce n’est que dans la dernière moitié du treizième siècle que nous trouvons un perfectionnement considérable par suite d’un vernis dur appliqué sur la terre .Cependant Passeri, dans son Histoire des peintures sur majoliques, mentionne l’emploi, dés cette époque, d’une faïence recouverte d’un enduit brillant et qui était connue en Orient depuis longtemps, et le Musée de Sèvres possède des fragments de vases vernissés découverts par M. le baron Taylor dans une tombe portant la date de 1120, à l’abbaye de Jumiéges.

Cette découverte fut faite à Schelestadt par un potier dont le nom ne nous est pas parvenu. Cet habile artisan, mort en 1283, inventa le vernis plombifère ou plombeux, sorte de glaçure brillante, d’une extrême dureté, et qui, sans rendre la terre plus compacte, corrigeait les inconvénients de la porosité.

Ce fut le point de départ de tous les progrès de l’art céramique en France : on varia les couleurs de ce vernis au moyen d’oxydes métalliques ; on créa de nouvelles formes que l’on décorait avec des dessins imprimés en relief ou en creux, et dès lors les produits des potiers ne furent plus seulement regardés comme des objets d’utilité, mais aussi comme des œuvres d’art et des pièces de luxe.

Un nouveau perfectionnement fut bientôt apporté à l’art décoratif de la terre par suite de la découverte du procédé des engobes colorés et gravés, procédé qui consiste à appliquer sur une terre d’une couleur déterminée une mince couche de matière terreuse, diversement colorée, et dont l’opacité cache la couleur de la pâte. Après une dessiccalion plus ou moins parfaite, on gratte par places la couche superficielle jusqu’à ce que l’on découvre la couche du fond ; on trace par ce moyen des filets, des ornements, des inscriptions et même des figures, qui, par suite de l’opposition vivement contrastée des deux terres, apparaissent avec une grande netteté.

Un autre procédé de décoration employé fréquemment était le procédé des pastillages, sorte d’ornements d’applique, exécutés à part, en terre de même nature que la pièce à décorer, collés sur la paroi à laide de terre délayée, et fixés par la cuisson.

Dès lors, les fabriques se multiplièrent, et le commerce de la poterie prit une extension considérable; les produits de cette époque sont surtout caractérisés par des inscriptions (devises, noms, proverbes), généralement empreintes de cette bonne humeur, de cette gaieté gauloise, qui constitua toujours le fond du caractère national.

On doit surtout mentionner les pots à surprise ou pots trompeurs, dont on connaît bon nombre de curieux échantillons de formes variées, mais présentant tous la même disposition. Par exemple, un pot à anse, dont les parois latérales et supérieures sont percées de nombreuses ouvertures formant une sorte de broderie. Après avoir rempli de vin la capacité inférieure de ce pot, il s’agit d’en boire le contenu ; la chose est évidemment impossible à l’aide des moyens ordinaires, puisque les découpures laisseraient immédiatement échapper le liquide à la moindre inclinaison du vase. C’est un petit trou caché sous la courbure supérieure de l’anse, qui permet seul de venir à bout de ce problème. Il suffit de prendre le pot d’une main, par son anse, de manière à fermer avec un doigt le trou, puis d’appliquer les lèvres au bec en saillie qui existe au bord supérieur du vase. A peine a-t-on commencé à aspirer, que le liquide passe dans l’anse qui est creuse, traverse les bords du pot qui le sont également, et vient se déverser par l’orifice du bec. En ayant soin de maintenir le petit trou soigneusement bouché, il est facile de mettre le vase à sec. Quelques-uns de ces pots trompeurs sont munis d’un couvercle adhérent, façonné avec le vase lui-même et finement découpé.

Vers la fin du quinzième siècle, on découvrit l’émail stannifère, qui, en revêtant les poteries d’une épaisse couche de blanc éclatant, permit l’emploi de diverses couleurs. Les ressources que présenta ce nouveau mode de fabrication pour orner les vases donnèrent la faculté de peindre les sujets les plus variés avec une netteté et un coloris inconnus jusqu’alors. Ces avantages furent tels que l’on abandonna bientôt la décoration sur les émaux plombifères, qui furent dés lors réservés aux usages domestiques. Il est curieux de remarquer que cette fabrication s’est continuée jusqu’à nos jours sans aucun changement : la marmite vernissée dont nos ménagères font aujourd’hui tant de cas est identique de fabrication, et même de forme, avec celle que le potier du treizième siècle revêtit pour la première fois de son manteau plombeux.

Les carrelages émaillés et les briques du Moyen Âge

Les remarquables perfectionnements qu’apporta au treizième siècle l’emploi de la couverte plombifère dans les arts céramiques et notamment dans la fabrication des vases usuels ; il reste à voir comment, dès cette époque, on appliqua à d’autres usages, et particulièrement à la décoration intérieure des monuments, un enduit qui présentait une fixité et une résistance aussi grandes, en même temps qu’une facilité aussi précieuse d’ornementation.

Primitivement on s’était servi des mosaïques pour exécuter des carrelages historiés dans les temples et les palais, et l’on sait quelle richesse ce genre de décoration répandit sur les fastueux édifices de Rome et de Byzance ; mais le travail des mosaïques était fort coûteux, et leur exécution demandait un temps considérable; de plus, il était difficile d’associer des pierres d’une égale dureté, et les plus tendres, s’égrugeant les premières, produisaient des inégalités.

On eut alors l’heureuse idée de remplacer le travail dispendieux du lapidaire par celui plus facile du céramiste ; on fit des carreaux en terre cuite émaillée dont l’établissement était beaucoup moins coûteux, beaucoup moins long, et qui, cependant, permettaient une plus grande variété de dessins tout en offrant une solidité parfaite.

Cependant, et bien avant la découverte du vernis plombeux, on avait employé les carreaux de terre cuite dans la composition des pavages usuels. Indépendamment des ressources que présentait leur fabrication, ils étaient moins froids que les dalles en pierre ; quelquefois ils étaient ornés par estampage de figures en relief ou en creux.

Un des plus anciens et des plus curieux est celui qui a été trouvé dans les fouilles de l’antique abbaye de Sainle-Colombe-lez-Sens (Yonne). Ce carreau, en terre réfractaire très dure, porte au centre une figure assez singulière, imprimée en creux et représentant un cheval lancé au galop, dévorant une sorte de clepsydre placée devant lui et foulant aux pieds une pique ; un grand poisson plane au-dessus. Sur un autre carreau de même provenance et de fabrication analogue, on voit un dragon ailé, à la crinière hérissée, également surmonté d’une clepsydre. La composition de ces carreaux aurait eu lieu vers le milieu du neuvième siècle, alors que les esprits inquiets, prenant à la lettre le. livre de l’Apocalypse, croyaient que l’an mil devait amener un cataclysme épouvantable et que le monde allait finir. Le pavé indiquerait donc le Christ symbolisé, suivant l’usage dos premiers siècles, par le poisson monté sur le cheval blanc dévorant le Temps, représenté par la clepsydre, et marchant à travers les dangers, figurés par le fer de pique qui se dresse entre les jambes du cheval.


Carreau de pavement émaillé daté de 1543



L’usage des carreaux non émaillés se continua longtemps encore. Sur un autre pavé, on voit en relief un cerf accompagné d’une fleur de lis. Ce pavé, ainsi que beaucoup d’autres du même genre, date du treizième siècle, et provient du château de la Grainetière (Vendée).

Mais l’emploi des carrelages en terre cuite ne se généralisa véritablement qu’après la découverte du vernis plombeux ; c’est alors que l’art si vivant et si imagé du Moyen Âge, laissant de côté les dessins géométriques et les figures simples, transporta sur les carreaux un grand nombre d’histoires et de symboles : ici, c’est un fou dansant; là, un autre soufflant dans une trompe, ou bien encore, un cavalier sonnant de l’olifant et détaché en brun rouge sur fond jaune. Tout ce que l’imagination peut inventer de chimères, d’animaux fantastiques, de diableries, etc., se trouve assemblé dans les salles d’armes, dans l’aire des châteaux, dans les chapelles, et forme, avec des rinceaux diversement agencés et souvent bizarrement disposés, des tapis aux riches couleurs, dont malheureusement bien peu sont parvenus intacts.

Quelquefois on rencontre des inscriptions ou des devises. Une des plus curieuses est certainement celle que porte un carreau : «  De roisin| vient le vin », encadrant le monogramme D R. Ce carreau

avec d’autres analogues trouvés dans une chapelle de l’église de Saint-Amand-les-Eaux (Nord), avait été, paraît-il, destiné primitivement au pavage d’une salle d’arbalétriers dont un nommé Roisin était lieutenant ; il payait le vin à ses soldats, qui, par reconnaissance, firent la devise que le carrelage rappelle.

La fabrication des.carreaux émaillés était des plus simples : on formait des carrés d’argile, et, avec un moule d’un très faible relief, on imprimait les dessins en creux. Ce creux était rempli d’argile colorée; puis on passait un vernis vert ou jaune pour trancher sur la couleur de la pâte, et la cuisson achevait le travail. L’épaisseur des carreaux était toujours de 2 centimètres, et leur superficie variait de 9 à 13 centimètres carrés. Ce n’est que plus tard que la fabrication perfectionnée; en donnant aux carreaux des formes variées dont l’assemblage formait des dessins et dos arabesques du plus gracieux aspect, permit de continuer régulièrement un système d’ornementation souvent assez compliqué, et d’obtenir ainsi une plus grande diversité de décor. Tel un carreau écoinçonné qui faisait partie d’un pavage d’un grand effet décoratif.

L’usage de ces carreaux se continua jusqu’au seizième siècle ; à cette époque, l’introduction en France du vernis d’étain les fit remplacer par un carrelage aux brillantes couleurs, qui disparut plus tard, et n’est plus guère employé aujourd’hui que dans les laiteries et sur les fourneaux de cuisine. Mais un des derniers spécimens de cet art, le carrelage de la maison Ango, à Dieppe (‘), est remarquable par la finesse du dessin et la perfection de l’exécution.

Il reste à dire quelques mots de l’emploi de la céramique dans l’ornementation extérieure des maisons pendant le Moyen Âge ; malheureusement les spécimens qui nous sont parvenus sont rares. On peut citer une magnifique brique losangée avec figure en haut relief de sainte Barbe. Cette brique vernissée, qui date du quinzième siècle, ornait, à Beauvais, la façade d’une maison à pans de bois, aujourd’hui détruite.

Des briques, en terre cuite non émaillée qui ornaient à l’intérieur et à l’extérieur un petit manoir de l’arrondissement du Havre, évidemment surmoulées sur des panneaux en bois, puisqu’elles conservent la trace ligneuse du bois de chêne, ne paraissent avoir été fabriquées qu’accidentellement par un briquetier plus intelligent que ses confrères. Il est fâcheux que cet exemple n’ait pas été suivi ; la décoration des édifices et des maisons d’habitation y eût gagné, et la terre cuite nous eût conservé probablement bien des spécimens, aujourd’hui détruits, de la sculpture des quinzième et seizième siècles.

Enfin, dans l’est de la France, on peut voir encore, à l’extérieur d’un grand nombre de maisons des seizième et dix-septième siècles, de grandes briques enchâssées dans le mur, gravées à la pointe avant la cuisson, et servant de cadrans solaires .

Les faïences de Nevers

C’est aux Arabes que l’on attribue généralement la découverte de l’émail stannifère, sorte de glaçure opaque à base d’étain et de plomb qui ennoblit la poterie en masquant la grossièreté et la couleur de la pâte et en permettant l’emploi de peintures brillantes à nuances variée. Ce qui est certain, c’est que les poteries arabes étaient connues en Europe au Moyen Âge, puisque des inventaires datant des quatorzième et quinzième siècles mentionnent des vases en terre de Damas avec garnison d’argent doré.

Les Maures importèrent en Espagne les secrets qu’ils avaient appris des Arabes, et y établirent plusieurs fabriques dont les produits sont remarquables par leurs lustres métalliques aux reflets chatoyants et leur grand aspect décoratif.

D’Espagne la fabrication des poteries à émail blanc opaque passa en Italie, où, vers 1430, un sculpteur de talent, Luca della Robbia, s’en servit pour recouvrir ses terres cuites et les préserver ainsi des influences atmosphériques, tout en les rehaussant de couleurs brillantes et solides. Obtint-il le secret de cet émail par transmission, ou doit-on lui attribuer le mérite de l’avoir cherché et trouvé seul ? La question n’est pas encore résolue. Ce n’est qu’après la mort de ce grand artiste, vers 1481, que l’on connut ses procédés et que l’on songea à appliquer l’émail d’étain sur les œuvres des potiers. Bientôt les fabriques se multiplièrent et produisirent à l’envi, sur le fond blanc des coupes, des aiguières et des plats, ces belles peintures qui ont rendu si célèbres les majoliques italiennes.

Les procédés de Luca délia Robbia et de ses imitateurs étaient inconnus en France lorsque, vers le milieu du seizième siècle, Bernard Palissy entreprit des recherches intelligentes et opiniâtres qui, après bien des sacrifices, devaient le conduire à l’imitation des émaux qu’il avait eu l’occasion de voir sur des pièces étrangères ; mais ses produits constituaient un art à part, caractérisé par des ornements, des figures ou des objets d’histoire naturelle en relief, d’un effet très décoratif, mais peu propres aux usages domestiques.

Il faut encore attendre quelques années avant de voir apparaître en France la faïence émaillée. Suivant les documents les plus dignes de foi, la ville de Nevers est regardée comme celle où a été établie la première fabrique de faïence, et c’est aux Italiens appelés en France par Louis de Gonzague, parent de Catherine de Médicis, et devenu duc de Nivernais par son mariage avec Henriette de Clèves, fille aînée du dernier duc de Nevers (1565), que l’on doit l’introduction dans notre pays de cette industrie, qui devait prendre bientôt des développements si considérables.

La fabrication de la faïence à Nevers a eu plusieurs périodes parfaitement distinctes et reconnaissables aux différences du style de l’ornementation, qui s’est modifiée suivant le goût de chaque époque. Les caractères distinctifs de chacune de ces périodes ont été définis par M. du Broc de Ségange dans son livre sur la Faïence et les Faïenciers de Nevers.


Grand plat en faïence de Nevers – XVIIe siècle



Les premières faïences fabriquées à Nevers sont italiennes de formes et de décor ; ces pièces, fort rares, représentent presque toutes des sujets mythologiques ou des allégories d’un dessin assez pur et d’une exécution franche et large. Les contours sont tracés au manganèse violet, et les chairs sont modelées en jaune plus clair et plus doux que celui employé dans les majoliques italiennes; les ornements, inspirés de l’antique, comme tous ceux de l’art italien au seizième siècle, se composent presque toujours de rinceaux élégants se détachant en jaune sur fond bleu. La bouteille de forme aplatie (fiasco) qui appartient au Musée céramique de Sèvres, peut être regardée comme un des plus beaux spécimens de cette fabrication. Les sujets représentés dans les médaillons sont, d’un côté, l’ Hiver, et de l’autre, Apollon tuant Coronis ; des tètes de bélier en relief et des pendentifs de fleurs et de fruits forment les anses.

La seconde période de la fabrication des faïences nivernaises est surtout caractérisée par l’imitation des décors persans, devenus fort à la mode en Italie, surtout à Venise, vers la fin du seizième siècle. Ces faïences sont à fond bleu-lapis d’un éclat et d’une intensité remarquables, rehaussé de dessins en blanc fixe et quelquefois en jaune; cette dernière couleur est toujours appliquée sur le blanc qu’elle recouvre et qui l’isole du bleu avec lequel elle formerait du vert. Les animaux et les fleurs qui décorent presque toujours les faïences de ce genre sont du domaine de la fantaisie, et ce n’est que par exception que l’artiste a représenté des personnages dans un fond de paysage.

L’influence italienne se fait sentir longtemps encore dans la fabrication avec la famille des Conrade, gentilshommes italiens venus des environs de Savone, et qui, pendant trois générations, dirigèrent à Nevers des fabriques de faïence; mais leurs produits, italiens par les formes ( les plats et les assiettes sont reconnaissables à leur bord ou maril très large ), sont bientôt décorés de motifs puisés dans les porcelaines orientales, qui commençaient à se répandre en Europe à mesure que les relations commerciales devenaient plus faciles avec la Chine et le Japon. Ces faïences sont presque toujours peintes en camaïeu bleu, quelquefois orné de manganèse, d’un aspect rappelant celles de Savone, et ornées de motifs, animaux, fleurs, personnages, etc., jetés au hasard sans aucun parti pris de décoration. Les plats et les assiettes sont quelquefois signés sur la face postérieure, Conrade à Nevers, et toujours ornés de filets et de traits croisés.

Jardinière en faïence de Nevers – XIXème

 



Mais les Conrade n’avaient pas le privilège exclusif de la fabrication de la faïence; d’autres potiers établirent bientôt des manufactures rivales et créèrent de nouveaux modèles décorés d’une façon bien plus originale et tout à fait française. La mythologie fut délaissée, et les imitations chinoises et japonaises firent place aux sujets religieux ou grivois. Mais en même temps la fabrication devint plus commune et l’ornementation moins soignée.

A partir de cette époque, c’est-à-dire vers le commencement du dix-huitième siècle, Nevers fabriqua beaucoup de statuettes de saints, des bénitiers ou même des assiettes portant toujours la figure du patron et le nom des personnes auxquelles ils étaient destinés; les bouteilles, les gourdes, les petits tonneaux, sont ornés de scènes ou d’inscriptions ayant rapport à la profession de celui qui les commande ou auquel on en fait cadeau; les saladiers eux-mêmes reçoivent des décorations polychromes copiées sur les images populaires et enrichies d’inscriptions d’un goût douteux et d’une orthographe de fantaisie. Si ce n’est pas la plus belle période de la fabrication, ce n’en est pas la moins curieuse, et en étudiant les pièces de cette série on ne peut leur contester une véritable originalité.

Jatte en faïence de Nevers à décor « Au Pont de Loire » 1815



On citera pour mémoire les faïences fabriquées à Nevers pendant la période révolutionnaire, et connues sous le nom de faïences patriotiques; curieuses peut-être au point de vue historique, elles n’offrent rien d’intéressant sous le rapport d’un art qui dégénérait rapidement, jusqu’au moment où, vers 1810, la fabrication cessa complètement.

A différentes époques les potiers nivernais cherchèrent à imiter les produits des autres fabriques françaises; mais leurs imitations, sur lesquelles on reviendra en parlant de Rouen et de Moustiers, sont facilement reconnaissables à l’exécution moins soignée que celle des originaux, et surtout, pour les faïences polychromes, à l’absence du rouge. Nevers, en effet, n’a pu réussir à aucune époque à produire le rouge, que d’autres fabriques, Rouen entre autres, employaient avec tant de succès.

En résumé, la ville de Nevers tient une des premières places dans l’histoire des arts céramiques en France, et si, en dehors de l’influence italienne, ses fabriques n’ont pas produit, comme celles de Rouen, des pièces très remarquables au point de vue artistique, au moins jouissaient-elles, au commencement du dix-huitième siècle, d’une grande célébrité, qui inspirèrent à un nivernais, Pierre de Frasnay, un poème publié dans le Mercure d’août 1735.

Les faïences de Rouen

La décoration à style rayonnant et à lambrequins subsista longtemps à Rouen; mais, vers le milieu du dix-huitième siècle, les fabriques se multiplièrent, et la nécessité de produire vite et à bon marché fit bientôt adopter un nouveau mode de décor qui demandait une moins grande pureté de dessin, et permettait l’emploi de motifs reproduits au moyen de poncifs et empruntés de nouveau aux porcelaines orientales; mais là encore l’originalité se fait sentir, et ces motifs sont plutôt interprétés que copiés servilement.

La fabrique de Guillebeaux ou Guillibaud notamment se distingue par la variété de ses sujets : des Chinois, des pagodes, des paysages fleuris, occupent le fond des plats et des assiettes, dont la bordure, à dessins quadrillés verts et rouges, accompagnés de fleurs détachées ou en bouquets, est du plus gracieux effet.

Mais le goût purement français reprend bientôt le dessus, et les artistes rouennais s’inspirent pour décorer leurs œuvres du genre rocaille, si fort à la mode dans la dernière moitié du règne de Louis XV. L’application de ce décor dans la céramique de cette époque consiste dans une ornementation à bordure irrégulière et dans l’emploi, comme ornementation intérieure, de carquois et de torches enflammées, de trophées d’armes ou d’instruments de musique, d’arcs, de flèches, etc. Le décor dit au carquois est surtout celui qui doit être considéré comme le type de ce genre de fabrication.

L’ornementation subit bientôt une nouvelle et dernière transformation, et l’on voit apparaître le décor à la corne, qui, d’après la quantité de pièces conservées dans les musées et les collections particulières, dut jouir d’une grande vogue. Ce décor est formé par une sorte de corne d’abondance d’où s’échappent des tiges de fleurs accompagnées d’insectes et de papillons peints généralement en couleurs vives et crues, où le jaune et le rouge dominent. Les peintres rouennais l’ont varié à l’infini, et la corne elle-même subit de nombreuses transformations jusqu’au jour où la fabrication de la faïence fut abandonnée définitivement, c’est-à-dire jusqu’à l’époque où l’emploi de la porcelaine dure commença à se généraliser, et où le traité de commerce conclu en 1794 avec l’Angleterre permit l’introduction en France de la vaisselle en demi-faïence ou terre de pipe.

Plat rectangulaire à côtés arrondis Fin XVIIIe – début XIXe



Quelques fabricants, voulant lutter contre le goût nouveau, tentèrent sur faïence l’imitation des peintures sur porcelaine; mais ils reconnurent bientôt l’infructuosité de leurs efforts, et à Rouen comme à Nevers les manufactures de faïences cessèrent complètement d’exister au commencement de notre siècle.

Avec cet exposé sur la fabrication à l’un des centres les plus importants de la production céramique en France, on n’a esquissé les principaux caractères de l’ornementation à différentes époques. Rouen a fait cependant quelques autres tentatives, parmi lesquelles on mentionnera surtout les belles et rares pièces décorées d’arabesques se détachant sur fond jaune ocré, et les plats à fond bleu-lapis rehaussés de décors blancs et jaunes, qui avaient acquis une si grande célébrité aux fabriques de Nevers. Mais ce qui est surtout remarquable, c’est la grande variété d’objets que les manufactures de Rouen ont produite. Il semble que la matière docile se soit prêtée à toutes les combinaisons, et la faïence a été employée pour tous les objets d’usage domestique ou de décoration bustes, gaînes, consoles, chambranles de cheminée, lampes d’église, petites commodes, encriers, râpes à tabac, globes terrestres et célestes, crucifix, brocs à cidre, etc., Rouen a tout fabriqué, et ses décorateurs savaient orner ses différents produits d’une façon toujours appropriée à leurs formes, avec une fécondité d’invention qui n’a jamais été surpassée. Aussi plusieurs fabriques cherchèrent-elles à attirer les artistes rouennais et à imiter un genre de décoration qui jouissait d’une si grande vogue. Sinceny et Quimper surtout curent des manufactures qui rivalisèrent avec Rouen sans pou- voir l’égaler. La Hollande elle-même, qui avait fourni à l’industrie normande ses premiers modèles, fut forcée de lui emprunter ses beaux décors à lambrequins, auxquels elle ne sut cependant pas conserver leur caractère, ni surtout la vigueur d’exécution qui les distingue.

Moustiers et Marseille

La fabrication de la faïence, qui avait pris à Rouen et à Nevers une si grande extension vers la fin du dix-septième siècle, devait bientôt se répandre partout. Les difficultés et la cherté des transports augmentaient notablement le prix des nouveaux produits céramiques dont l’usage devenait de plus en plus général, et de nouvelles manufactures ne tardèrent pas à s’établir dans les contrées éloignées du centre de la France. Une des plus importantes est sans contredit celle de Moustiers, petite ville du département des Basses-Alpes (Alpes de Haute Provence), perdue pour ainsi dire au milieu d’une contrée montagneuse et peu accessible.

Les faïences de Moustiers, remarquables par leurs qualités décoratives et la pureté de leur émail, furent longtemps attribuées aux fabriques de Rouen; plusieurs écrivains du siècle dernier, Piganiol de la Force, l’abbé Delaporte, l’avocat Fournay, etc., les avaient cependant mentionnées avec éloges dans leurs écrits, et l’on a peine à comprendre l’oubli profond dans lequel elles étaient tombées; M. Riocreux, le savant conservateur du Musée céramique de Sèvres, est le premier qui ait mis les amateurs sur la voie de cette fabrication, que devait faire connaître complètement, quelques années plus tard, M. le baron C. Davillier dans son Histoire des faïences porcelaines de Moustiers et Marseille. C’est à la fin du dix-septième siècle que Pierre Clérissy, issu d’une famille de potiers, sut créer à Moustiers l’industrie de la faïence, qui, dit M. Davillier, devait valoir à lui la fortune, à ses descendants l’anoblissement, et à son pays un siècle de prospérité. Son neveu, qui lui succéda en 1728, et qui portait le même nom que lui, fut anobli par le roi Louis XV en 1743, et prit le titre de seigneur de Trévans. Nommé, en 1747, secrétaire du roi en chancellerie près le Parlement de Provence, il s’associa Joseph Fouque, habile décorateur, et lui céda sa fabrique qui n’occupait pas alors moins de vingt-deux peintres, et qui resta la première et la plus importante de celles que des concurrents établirent bientôt après à Moustiers et dans quelques localités voisines. Ses produits avaient acquis à cette époque une réputation justement méritée et qu’elle sut conserver longtemps, puisque l’abbé Delaporte, dans son Voyageur français, publié à Paris en 1788, en parle en ces termes : « Il y a dans la petite ville de Moustiers une manufacture de faïence, qui passe pour être la plus belle et la plus fine du royaume. »


Grand plat Moustiers à décor Berain – XVIIIe siècle




On peut admettre deux époques bien distinctes dans la décoration des pièces fabriquées à

Moustiers: la première est surtout caractérisée par des sujets de figures que les peintres reproduisaient dans le fond des plats ronds ou ovales, sur des vases ou des bassins très-profonds, à bords droits, destinés à faire rafraîchir le vin. La plupart de ces sujets sont empruntés à l’œuvre considérable d’Antoine Tempesta, célèbre graveur florentin, mort à Rome en 1630, et représentent presque toujours des combats ou des chasses aux bêtes féroces; quelques scènes mythologiques sont copiées d’après Frans Floris, le peintre d’Anvers, que ses compatriotes avaient surnommé le Raphaël flamand.

La seconde époque, dont les spécimens, beaucoup moins rares, sont plus connus, se distingue par la pureté de l’émail, d’un beau blanc laiteux ou quelquefois légèrement rosé, et surtout par une délicatesse extraordinaire dans la décoration, empruntée au style de Bernard Toro, sculpteur du roi, qui composa vers le commencement du siècle dernier des dessins très remarquables que plusieurs graveurs ont reproduits et qui, malheureusement, ne sont pas assez connus. Ce sont de gracieux entrelacs au milieu desquels se jouent quelques figures de nymphes, de satyres et d’amours, et qu’accompagnent des baldaquins, des cariatides, des gaines, des lambrequins, etc., arrangés avec autant de goût que de hardiesse.

On doit aussi mentionner dans cette seconde période les décors, un peu moins soignés comme exécution, de grotesques et de caricatures reproduits au poncis, (feuille de papier comportant un dessin piqué de multiples trous que l’on reproduit en pointillé (sur une surface quelconque) en passant une ponce sur le tracé)et peints tantôt en vert mélangé de noir, tantôt en jaune et vert, quelquefois en camaïeu jaune ou vert; quelques-uns de ces grotesques sont empruntés à Callot; mais, le plus souvent, ce sont des fantaisies dues à l’imagination et au talent des peintres du pays

Très éloigné des grands centres de production, Moustiers ne pouvait que suivre difficilement le mouvement artistique de Paris; le goût y était peu changeant, et ses fabricants n’eurent guère à lutter contre les influences extérieures ou à copier les produits des autres faïenceries. Quelques imitations très rares des décors rouennais y furent faites cependant à une époque encore indéterminée; ce sont les seuls spécimens sur lesquels on remarque l’emploi du rouge; encore est-il de beaucoup inférieur à celui dont les manufactures de la vieille cité normande possédaient presque seules le secret.


Bannette en Faïence fine de Marseille – Fabrique de la Veuve Perrin



Parmi les autres fabriques du midi, on mentionnera seulement celles de Marseille. Quelques-unes, notamment celles de Savy (placée sous la protection de Monsieur, frère du roi, comte de Provence, plus tard Louis XVIII), de Robert et de la veuve Perrin, produisirent des pièces remarquables presque toutes imitées des orfèvreries de l’époque et décorées de paysages et de natures mortes, peintes en diverses couleurs avec une perfection remarquable.

Faïences de Paris, Saint-Cloud, Sceaux

Paris a été un centre important de fabrication céramique, et cependant on ne possède pas de documents certains sur les manufactures qui y furent établies, au moins depuis Bernard Palissy et ses continuateurs, jusqu’à la dernière moitié du dix-huitième siècle; il y a là, dans l’histoire de la poterie, une importante lacune à combler.

Le seul titre officiel du dix-septième siècle que l’on possède est une autorisation donnée, suivant lettres patentes datées do 1664, à un sieur Claude Révérend, bourgeois de Paris, qui demandait à faire des faïences et imitations de porcelaines orientales, et à introduire en France les marchandises déjà fabriquées en Hollande, où il avait longtemps été établi comme potier, et où, disait-il, il était parvenu à surprendre les meilleurs procédés employés dans ce pays.

Il est très-difficile de distinguer les produits de Révérend de ceux de Deflt, et, à part quelques pièces représentant divers personnages accompagnés d’inscriptions françaises : « le Marchand ambulant, Le Violon de campagne, la Comédienne, etc. », on ne connaît que trois plats que l’on puisse lui attribuer avec quelque certitude; deux portent le chiffre et l’écu de Colbert, le troisième est aux armes de France. Ces plats, d’un bleu doux légèrement bouillonné, sont décorés d’une façon charmante dans le meilleur style japonais : l’un d’eux figurait à la remarquable Exposition de Blois; les autres appartiennent au Musée céramique de la manufacture de Sèvres.

A la tin du siècle dernier, les documents deviennent plus positifs : on connaît les noms de plusieurs potiers, établis, à cette époque comme aujourd’hui encore, dans la rue de la Roquette, au faubourg Saint-Antoine; mais la plupart de leurs produits ne se distinguent par aucun caractère particulier et se confondent avec ceux de Rouen, qu’ils imitent d’une façon grossière et auxquels ils sont de beaucoup inférieurs.

On se bornera à citer le nom de Digne, qui a fabriqué plusieurs faïences remarquables, entre autres de magnifiques vases armoriés faits pour l’abbaye de Chelles dont Louise-Adélaïde d’Orléans était abbesse, et celui d’Ollivier, qui pendant la période révolutionnaire produisit des faïences patriotiques lourdes et grossières, brunes à l’envers et pouvant aller au feu. Ollivier est en outre l’auteur d’un poêle représentant la Bastille, qu’il offrit à la Convention nationale, et que l’on peut voir aujourd’hui au Musée de Sèvres ; il est signé en toutes lettres : Ollivier, Fbg St Antoine, Paris.

Saint-Cloud produisit aussi des faïences qui, comme celles de Paris, procèdent de l’imitation rouennaise. On ne peut guère affirmer, faute de preuves suffisantes, l’existence de diverses fabriques; il est toutefois certain qu’il y eut plusieurs phases bien distinctes dans la production de ces faïences. C’est à Saint-Cloud, en effet, qu’un habile céramiste, Chicaneau, fabriqua non pas peut-être la première porcelaine tendre, — cette découverte doit être attribuée à Poterat, de Rouen, — mais établit la première manufacture importante de cette porcelaine aujourd’hui si recherchée. Or, des documents officiels datant de la fin du dix-septième siècle prouvent que Chicaneau, avant de faire de la porcelaine, était fabricant de faïence, et c’est à cette époque, ou quelques années après, qu’il faut faire remonter les rares pièces que possèdent nos collections, et dont l’assiette donnée par M. Édouard Fleury au Musée de Sèvres est un des types les plus parfaits. Cette assiette, d’une très-belle ornementation originale, quoique rappelant la disposition des décors rouennais, est marquée St C / T, c’est-à-dire Saint-Cloud, Trou. Ce dernier nom est celui du successeur de Chicaneau dont il avait épousé la veuve; il marquait également ainsi les porcelaines qui sortaient de sa manufacture.

Que la fabrication ait dégénéré ou qu’une ou plusieurs autres manufactures se soient établies à Saint-Cloud, on ne peut rien affirmer encore ; ce qui est positif, c’est que les produits aussi parfaits que l’assiette mentionnée plus haut furent rares et firent place bientôt à une faïence plus lourde, plus grossière, mais conservant néanmoins une certaine originalité dans son décor, emprunté à Rouen et peint en bleu un peu foncé entouré d’un trait noir.

Il parait surtout avoir fait à Saint-Cloud des faïences sur commande, rappelant, outre les inscriptions dont elles étaient chargées et qui donnaient les noms des destinataires, la profession de ces derniers par la figuration des outils dont ils se servaient. Un saladier destiné à un chirurgien du régiment des Suisses, en est un des plus curieux spécimens ; on retrouve également sur plusieurs pièces les outils des vignerons, des tonneliers, des charpentiers, etc.

C’est aussi à Saint-Cloud que l’on fabriquait la poterie destinée aux résidences royales. Un pot-pourri a été fait pour Trianon et marqué d’un T ; d’autres pièces sont marquées d’un C (Chantilly) ou de trois couronnes royales. On désignait sous le nom de pot-pourri un vase percé de trous destinés à recevoir des tiges de fleurs d’essences et d’odeurs différentes; l’extrémité de ces tiges était soit trempée dans de l’eau, soit, le plus souvent, enfoncée dans du sable fin humide.

On ne sait rien de certain sur l’époque où cessa la fabrication des faïences à Saint-Cloud.

Parmi les autres manufactures des environs de Paris, on citera seulement celle de Sceaux, fondée au milieu du siècle dernier et qui subsiste encore aujourd’hui. Placée sous la protection de la duchesse du Maine, et plus tard sous celle du duc de.Penthièvre, grand amiral de France, cette manufacture, dirigée d’abord par Chapelle, démonstrateur en chimie et membre de l’Académie royale des sciences, et ensuite par Richard Glot, sculpteur habile, produisit des faïences extrêmement remarquables, d’une pâte fine enrichie de moulures et de reliefs, et décorées avec beaucoup d’art de figures et d’arabesques rehaussées d’or. Une petite soupière oblongue et une assiette sont certainement deux des produits les plus élégants et les mieux réussis de cette fabrication exceptionnelle.


Plateau en faïence de de Sceaux du XVIIIe siècle



Glot, qui avait eu l’honneur d’être choisi par tous les industriels ses confrères pour présenter à l’Assemblée nationale leurs doléances au sujet du traité de commerce conclu entre la France et l’Angleterre quelques années auparavant, traité qui avait porté un coup si fatal à l’industrie céramique, céda, en 1794, la manufacture de Sceaux à Antoine Cabaret; mais avec lui cessa la période de production artistique : on ne fit plus que très peu de faïences décorées, et bientôt môme on suspendit entièrement cette fabrication pour ne plus livrer au commerce que des faïences blanches usuelles.

Sceaux a marqué ses produits de l’ancre du duc de Penthiévre, et aussi du mot Sceaux, imprimé en bleu à la vignette et accompagné ou non de l’ancre.

Manufactures de Lorraine

La plupart des manufactures établies en Lorraine vers le milieu du XVIIIe siècle ont pu résister à la crise commerciale, et, après avoir fabriqué pendant de longues années des poteries communes et grossières, elles profitent aujourd’hui de la faveur nouvelle qui s’attache aux faïences peintes; presque toutes ont conservé les anciens moules, les modèles, les poncis et les procédés d’émaillage du temps passé, et peuvent refaire ainsi, avec une perfection étonnante, les assiettes et les plats fleurtés qui égayaient les tables de nos pères, ou les gracieuses jardinières et les statuettes qui ornaient les salons d’autrefois. Avec une loyauté commerciale que tous les fabricants devraient bien prendre pour exemple, les céramistes lorrains, ne voulant pas prêter la main aux truqueurs, — c’est le mot consacré, — si habiles à écorner, à craqueler et à vieillir les produits modernes, marquent leurs faïences de façon à ne laisser prise à aucune tromperie.

La plus ancienne fabrique, celle de Lunéville, fut fondée vers les dernières années du règne de Léopold, duc de Lorraine, par Jacques Chambrette. Manufacturier habile en même temps que commerçant intelligent et hardi, Chambrette sut donner à l’industrie qu’il avait, pour ainsi dire, créée en Lorraine, une extension telle qu’il paralysa l’importation des faïences étrangères et qu’il fut bientôt obligé, pour satisfaire aux commandes qui affluaient de tous côtés, de fonder deux nouvelles manufactures, l’une à Lunéville également, et l’autre à dix kilomètres, dans le petit village de Saint-Clément. Il mourut en 1758, laissant ses manufactures à son fils et à son gendre Charles Loyal. Ces derniers demandèrent au roi Stanislas Leczinski la continuation des privilèges qui avaient été accordés à leur père, et obtinrent en outre, pour la faïencerie de Lunéville, le titre de Manufacture royale, qu’elle conserva jusqu’à la suppression de ia souveraineté lorraine, en 1772. Mais déjà la prospérité de leurs différents établissements avait commencé à diminuer; la décadence s’accentua chaque jour davantage, et Gabriel Chambrette fut obligé de se mettre en faillite. Son beau-frère tenta de résister et prit à son compte les trois manufactures; mais il se vit à son tour forcé de vendre celles de Lunéville à Sébastien Relier, dont les descendants directs en sont encore aujourd’hui, en 1875, les propriétaires. Pour l’exploitation de la faïencerie de Saint-Clément, il avait dû choisir deux associés, Mique et le sculpteur Cyfflée (ou Cyfflé), l’auteur de ces charmantes statuettes si recherchées de nos jours, et auxquelles les manufactures de Lorraine ont dû la plus grande partie de leur renommée artistique. Mais cette association ne dura pas longtemps, et de nouvelles sociétés durent se former à plusieurs reprises pour conserver un semblant d’existence à cette manufacture, qui devint enfin, en 1824, la propriété de M. Germain Thomas, entre les mains duquel elle prospéra, et dont les fils continuent à l’exploiter avec succès.


Grand plat bleu ancien en faïence de l’est Lunéville St Clément Les Islettes



Lunéville et Saint-Clément ont fabriqué des faïences fines ou terres de pipe, connues au dix-huitième siècle sous le nom de terres d’Angleterre, et d’excellentes faïences à émail opaque de formes élégantes et variées, et décorées le plus souvent en bleu et en or. Le Musée céramique de Sèvres possède de Saint-Clément plusieurs pièces d’une fabrication extrêmement remarquable, recouvertes d’un émail d’un beau blanc laiteux et décorées en or de fleurettes détachées ou même d’un simple filet. Dans son livre qu’il a consacré à l’Exposition rétrospective de Nancy en 1875, M. Auguin rappelle que c’est surtout « de Lunéville que sont sorties ces grandes pièces représentant des lions ou des chiens, ces derniers quelquefois de grandeur naturelle, et portant sur le socle le nom de la ville. imprimé en noir, la mode était venue de les placer en regard les uns des autres sur le seuil des maisons ou dans les vestibules, d’où le proverbe : Se regarder en chiens de faïence. »

Avec les manufactures de Lunéville et de Saint-Clément, une des fabriques les plus importantes de la Lorraine a été celle de Bellevue, prés de Toul. Fondée par Lefrançois en 1758, elle passa, en 1771, entre les mains de deux associés, Bayard et Boyer; deux ans plus lard, ils obtinrent pour elle le titre de Manufacture royale de Bellevue, et surent appeler auprès d’eux des artistes, habiles, notamment Cyfflée, qui leur fournit ses plus charmants modèles.

Né à Bruges, le 6 janvier 1724, Paul Cyfllée, à peine âgé de dix-sept ans, quitta la Belgique et vint à Paris auprès d’un de ses oncles, orfèvre comme son père, pour y étudier la sculpture et l’art de la ciselure sur métaux. Cinq ans plus tard, à la fin de 1746, il se rendit à Lunéville, chez Guibal, sculpteur du roi Stanislas, avec lequel il fit plusieurs travaux importants, notamment les figures allégoriques et les bas-reliefs d’une grande statue de Louis XV.

Mais son talent original et naïf ne pouvait se plier aux exigences de l’art décoratif; sans aucune instruction, privé de connaissances profondes et sérieuses, et, malheureusement aussi, un peu trop enclin, surtout dans sa jeunesse, à fréquenter les cabarets, ce qu’il lui fallait, c’était, pour ainsi dire, l’art familier; c’était la reproduction de ces scènes de la rue et de ces types populaires dont nul mieux que lui ne saisit avec plus d’observation, de finesse et d’esprit le côté réel et pittoresque, et qu’il sut rendre avec une pureté de formes, une vérité de détails et une délicatesse de touche qui lui sont propres et donnent beaucoup de prix à ses moindres œuvres.

M. Morey, son historien, raconte que lors d’une visite qu’il fit à Rome à M. Ingres, alors directeur de l’Académie française, il fut tout surpris de voir sur un meuble, au-dessous d’une admirable copie de Raphaël, quelques petites statuettes qu’il reconnut de suite pour être de Cyfllée; comme il manifestait son étonnement à l’illustre peintre et qu’il tendait la main pour en prendre une et l’examiner : « N’y touchez pas, s’écria M. Ingres, cela est beau dans son genre comme l’œuvre qui le couronne; ce tableau et ces statuettes ne me quittent jamais! ».

Sur un ancien tarif communiqué par M. Aubry, propriétaire aujourd’hui de la fabrique de Bellevue, se trouvent mentionnées les statuettes de Cyfllée, qui, à quelques exceptions près, étaient exploitées par les manufactures de Lunéville et de Saint-Clément. La statuette « le Savetier sifflant son sansonnet qui est dans une cage au-dessus de sa tête », était cotée neuf livres. Son pendant était « la Ravaudeuse de bas, la tête dehors de son tonneau, écoulant le sansonnet, » neuf livres également. Les figures émaillées et enluminées étaient du même prix que celles en biscuit.

Après avoir été successivement sculpteur, propriétaire-ou directeur de diverses manufactures de faïences, Cyfllée se vit contraint de quitter la France et retourna à Bruges, où, malgré la protection de Marie-Thérèse, qu’il avait été voir à Vienne et qui l’avait recommandé à son frère le prince Charles, gouverneur des Pays-Bas, il ne put réussir à monter, une manufacture de porcelaines et de faïences. Il mourut en 1806, entièrement ruiné.

C’est à Bellevue que l’on vendait les grandes figures en terre cuite peinte que l’on voyait autrefois dans les jardins; les plus recherchées étaient celles du Jardinier appuyé sur sa bêche, de la Jardinière, du Savoyard ramoneur, de la Savoyarde jouant de la vielle, et surtout de l’Abbé assis lisant son bréviaire. Il y avait, en province, peu de jardins de petits rentiers qui ne fussent ornés de ces figures, modelées et peintes assez grossièrement, mais, dont le prix était très modeste (12 livres).

Aujourd’hui, la manufacture de Bellevue fabrique encore des faïences décoratives. Plusieurs vases de jardin sont la reproduction des anciens modèles, marqués du chiffre du propriétaire actuel , M. Aubry.

Nancy eut également une fabrique de faïences peu importante, mais où Clodion, le célèbre sculpteur lorrain, fit une grande partie des charmantes et gracieuses terres cuites que les amateurs se disputent aujourd’hui au poids de l’or quand, par hasard, il en passe dans les ventes.

Parmi les autres manufactures de la Lorraine, on mentionnera celle des Islettes (Meuse), fondée en 1737, et qui subsistait encore en 1830. On fabriquait surtout aux Islettes des assiettes fort bien faites et décorées d’une façon assez originale de sujets patriotiques et d’emblèmes peints au feu de moufle ou de réverbère.

Faïences de Strasbourg et de Niderwiller

Ce n’est guère qu’au milieu du dix-huitième siècle que la fabrication de la faïence décorée prit à Strasbourg une importance assez considérable; et cependant l’Alsace, où plus qu’en aucune autre contrée de la France on rencontrait les terres et les matériaux propres à la céramique, avait toujours possédé des manufactures florissantes de poteries vernissées, et surtout de ces beaux poêles artistiques, véritables monuments de terre cuite atteignant parfois plusieurs mètres de hauteur, et dont on trouve encore assez fréquemment des spécimens en Alsace, en Suisse et en Allemagne.



Poêle en faïence bleue et blanche 2e moitié du 18e siècle



Boettger venait de découvrir à Meissen le secret de faire la porcelaine dure avec le kaolin, et la manufacture de Saxe était en pleine activité, lorsque, malgré la menace des peines les plus sévères, malgré la sorte d’emprisonnement où on tenait les ouvriers en leur faisant jurer de garder le secret jusqu’au tombeau, plusieurs transfuges, excités par l’appât d’un gain considérable, allèrent en France et dans plusieurs autres contrées de l’Europe colporter ce qu’ils avaient pu découvrir des fameux secrets de fabrication.

Parmi ces derniers, un ouvrier nommé Wackenfeld arriva en Alsace vers 1719, et proposa à Charles Hannong, fabricant de pipes et notable bourgeois de Strasbourg, une association dont le but était de fabriquer la porcelaine et la faïence décorée à l’instar de la porcelaine dure de Saxe.

Charles Hannong transforma sa manufacture de pipes en manufacture de porcelaines et faïences, et bientôt après, en 1724, en fondait une autre à Haguenau, à vingt-huit kilomètres de Strasbourg.

En 1732, il céda ses deux manufactures à ses fils, dont l’un, Paul Hannong devint le chef de celle de Strasbourg.

Pendant cette période, jusqu’en 1750, les Hannong s’attachèrent surtout à la fabrication de la porcelaine dont ils appliquèrent le procédé de décoration à la faïence; ce sont eux notamment qui, les premiers, trouvèrent le moyen de peindre la faïence sur émail cuit, avec les couleurs employées pour la porcelaine, c’est-à-dire avec des oxydes mélangés de fondants, qui les font adhérer à l’émail à une température moins élevée que celle où cet émail entre en fusion ; ils rehaussèrent cette décoration par l’emploi de l’or.

En 1750, la fabrication de la porcelaine dure à Strasbourg était devenue assez importante pour porter ombrage à la manufacture de Vincennes; cette manufacture, protégée par un privilège délivré en 1745 pour la fabrication de la porcelaine tendre, rachetée plus tard par le roi, devint manufacture royale de porcelaine de France, et fut ensuite transférée à Sèvres. En 1754, les propriétaires de cette manufacture obtinrent contre Paul Hannong un arrêté portant défense de continuer sa fabrication, et lui donnant ordre de démolir ses fours dans la quinzaine. Malgré les démarches faites auprès du roi par le maréchal de Noailles, le malheureux fabricant ne put obtenir un sursis et dut transporter sa fabrique de porcelaine à Franckenthal, dans le Palatinat.

Les manufactures de faïence de Strasbourg et d’Haguenau subsistèrent malgré l’exil de leur chef, mais sans, produire beaucoup, et devinrent, en 1760, à la mort de Paul Hannong, la propriété de son fils Pierre, qui, bientôt après, les céda à son frère Joseph, héritier dans le principe de la manufacture de Franckenthal.

Sous l’administration de ce dernier, la manufacture de faïence de Strasbourg prit d’abord une extension considérable; mais lorsque l’arrêté de 1766 rendit libre la fabrication de la porcelaine à la condition de la décorer seulement en bleu ou en camaïeu d’une seule couleur sans rehauts d’or, Joseph Hannong ne sut pas résister au désir de fabriquer de nouveau en France la porcelaine dure, et transforma encore une fois une partie de l’usine pour se livrer presque exclusivement à la production de cette dernière sorte de poterie.

Ses affaires prospéraient, lorsque, en 1774, la ferme royale voulut revenir au taux de l’ancien tarif pour les marchandises venant des provinces réputées étrangères; malgré les réclamations fondées de Hannong, qui démontrait que ce nouveau droit excédait le plus souvent le prix de la marchandise, puisqu’il devait payer 5 livres 6 sous pour une douzaine d’assiettes de faïence, qui, en moyenne, était vendue 4 livres, et 28 livres pour les assiettes de porcelaine, dont le prix n’était que de 20 livres; malgré les démarches actives des princes de Rohan, qui s’intéressait à lui et qui prouvaient que les prétentions des fermiers n’avaient rien de fondé, il n’avait pu, en 1779, obtenir une solution favorable à cette affaire. Pendant ces cinq années, son commerce avait été arrêté, des embarras financiers étaient survenus ; de nouveaux empêchements survinrent; des poursuites acharnées furent dirigées contre lui par les héritiers du cardinal de Rohan, mort dans cet intervalle et dont il se trouvait débiteur ; découragé, à bout de ressources, il dut s’enfuir à Munich, où il resta jusqu’à sa mort.

L’usine de Strasbourg cessa d’exister en 1780, les tentatives faites, après le départ d’Hannong, pour lui redonner de la vie n’ayant pas réussi ; quant à celle dé Haguenau, elle se transforma petit à petit et fit, outre des poêles en faïence, des terres anglaises dites terres de pipe, et des terres blanches de Luxembourg; elle existe encore aujourd’hui en 1876, sa fabrication n’a jamais été interrompue, mais elle n’a plus produit de pièces artistiques.

Les faïences de Strasbourg et de Haguenau, qui ont été imitées dans plusieurs centres de production céramique, principalement à Marseille, à Orléans et à Sceaux, se distinguent par la beauté de leur émail d’un beau blanc laiteux, par leurs formes élégantes et capricieuses, et surtout par la vivacité de leurs couleurs, notamment du rouge. La décoration se compose presque exclusivement de bouquets, surtout de roses, de pivoines, de jacinthes, d’œillets, de tulipes et de myosotis d’une coloration puissante, exécutés avec une grande hardiesse, tantôt au moyen de traits noirs et de hachures fines recouvertes d’un à-plat coloré transparent, tantôt modelés avec une finesse que ne désavouerait pas le meilleur peintre sur porcelaine. On décorait également beaucoup d’assiettes avec des Chinois grotesques péchant à la ligne ou fumant gravement dans de longues pipes; ce décor a été imité à Marseille et surtout à Orléans.



Assiette en faïence de Strasbourg marquée Joseph Hannong XVIII ème



Parmi les pièces les plus curieuses et les mieux réussies comme fabrication qui sont arrivées jusqu’à nous de la manufacture des Hannong, on citera celles que possède le Musée céramique de Sèvres : l’une est une saucière en forme de nacelle, et l’autre un vase rocaille d’un charmant modèle et d’une grande finesse d’exécution. On a fait également à Strasbourg des pendules, des consoles, des appliques, des cartels et des brûle-parfums avec ornements en relief admirablement réussis et souvent rehaussés d’or.

Ces faïences sont presque toujours marquées des monogrammes suivants, qui sont les lettres initiales des différents Hannong qui se sont succédé à la tête de la manufacture. Les chiffres qui accompagnent parfois ces lettres sont les numéros d’ordre de la fabrication et servaient à faciliter les réassortiments.

Vers 1754, le baron Jean-Louis de Beyerlé, conseiller du roi et directeur de la Monnaie de Strasbourg, frappé des résultats obtenus par les Hannong, créait à Niderwiller, petite ville de l’arrondissement de Sarrebourg, une fabrique de faïences à laquelle il sut attacher plusieurs ouvriers et peintres des manufactures de Strasbourg et de Haguenau.

Cette fabrique prit bientôt une assez grande extension sous la direction de Mme de Beyerlé, artiste douée d’un goût exquis, qui non seulement fournissait des modèles de formes et d’ornementation, mais encore peignait souvent elle-même des pièces pour son usage personnel ou destinées à être données en cadeau.

M. de Beyerlé, non content de fabriquer la faïence, fit venir des ouvriers de la Saxe, et se livra également avec succès à la production de la porcelaine.

Plus tard, la manufacture de Niderwiller passa entre les mains du général comte de Custine, dirigée par François Lanfrey, homme habile et un des meilleurs industriels. de cette époque; il sut s’attacher et mettre à la tête de ses travaux artistiques un sculpteur distingué, Charles Sauvage, dit Lemire, grâce à la collaboration duquel il put résister à la crise commerciale qui, à la fin du siècle dernier, ruina tant de fabriques de faïences.

Les produits de Niderwiller se ressentent du voisinage de Strasbourg, dont ils ont commencé par imiter la fabrication. Certaines pièces rappellent également les porcelaines de Saxe; les fleurs y sont toujours peintes avec art et disposées avec un goût parfait. Le général de Custine y avait fait faire pour son usage un service dont le Musée de Sèvres possède quelques pièces; le bord est treillagé à jour, et chaque pièce porte au milieu le chiffre du comte surmonté d’une banderole avec sa devise: « Fais ce que des dois, advienne que pourra. »

On peignait également à Niderwiller des paysages, des oiseaux, des insectes, ces derniers généralement pour masquer de petits trous ou de très petits défauts dans l’émail, et surtout des pièces en imitation de bois, sur lesquelles sont figurées en trompe-l’œil des gravures représentant en camaïeu noir, rose ou violet, des paysages faits avec soin.

M. de Beyerlé marquait ses produits d’un B et d’un N entrelacés (Beyerlé-Niderwiller), et M. de Custine d’un C combiné avec un N, ou de deux CC croisés surmontés d’une couronne de comte.

Les porcelaines de Valenciennes

Dans la dernière moitié du dix-huitième siècle, la vogue acquise par les porcelaines dures allemandes, par les porcelaines à pâle tendre de la manufacture royale de Sèvres et celles des rares fabriques qui avaient été fondées sous le patronage des princes du sang et de quelques grands seigneurs, avait poussé plusieurs faïenciers intelligents à imiter les formes et les décors des porcelaines : c’est ainsi que on a vu les manufactures de Strasbourg, de Niderwiller, de Saint-Clément, de Rouen même, et tant d’autres, emprunter à la porcelaine ses décorations à couleurs facilement fusibles, .ses applications d’or, ses profils élégants et sa pâte fine ; mais ces produits, nouveaux dans l’art de la faïence, manquaient, malgré leur perfection, de ce qui faisait la supériorité de la porcelaine, la translucidité et surtout la solidité.

Quelques rares faïenciers connaissaient bien cependant les procédés et les secrets de la fabrication de la porcelaine ; mais lorsqu’ils voulaient transformer leurs manufactures, ils se trouvaient arrêtés par les dépenses considérables qu’eût entraînées cette nouvelle fabrication, et surtout par une barrière presque infranchissable alors, les privilèges exclusifs accordés aux manufactures existantes,

et l’impossibilité dans laquelle ils se trouvaient d’obtenir de nouvelles patentes.

Néanmoins, vers 1770, la découverte en France de plusieurs gisements de kaolin, en permettant de fabriquer la véritable porcelaine dure, créa pour ainsi dire une nouvelle branche d’industrie ; la Manufacture royale conserva toujours cependant ses anciens privilèges, et si on ne refusa pas les autorisations demandées de tous les côtés du royaume, on y mit dans le principe cette restriction que les fabricants de porcelaine ne pourraient livrer au commerce que des produits décorés en camaïeu et sans aucune dorure ni peinture polychrome. Cette défense fut souvent éludée, et bientôt on fabriqua partout, et à peu près librement, la porcelaine dure.

Parmi les industriels qui les premiers sollicitèrent et obtinrent l’autorisation de fonder une manufacture de porcelaine, nous trouvons, vers 1771, Fauquez, propriétaire de la faïencerie de Saint-Amand-les-Eaux (Nord). S’il réussit assez bien comme fabrication, il n’en fut pas de même au point de vue commercial; il fut écrasé par le voisinage de Tournai et par la contrebande qui s’exerçait sur la frontière, par où la porcelaine entrait avec la plus grande facilité dans le royaume en fraude du droit, qui était de cent livres par quintal. Il ne put donc pas lutter longtemps contre cette concurrence frauduleuse, et en 1778 il était revenu à la fabrication exclusive de la faïence.





Malgré ce premier insuccès, il sollicita, en 1785, un nouveau privilège pour établir une fabrique de porcelaine à Valenciennes, et l’obtint, mais à la condition de n’alimenter ses fours qu’avec du charbon de terre. Cette condition avait été déjà imposée l’année précédente à la manufacture de Lille. Si elle avait cet avantage de donner un débouché considérable aux produits des mines de houille situées dans le voisinage, et d’épargner le bois qui devenait de jour en jour plus rare et dont le prix augmentait considérablement, elle exigeait par contre une expérience toute spéciale et complètement étrangère à Fauquez, qui jusqu’alors s’était servi uniquement de bois pour sa faïencerie. Il dut donc s’adresser à l’inventeur du nouveau procédé de cuisson à la houille, Michel Vannier, d’Orléans, qui, après avoir dirigé pendant un certain temps la manufacture de Lille, était en assez mauvais termes avec ses associés, et il le mit immédiatement à la tète de sa fabrication.

Ses premiers essais furent suivis d’une réussite complète, si l’on en croit le procès-verbal du détournement fait, le 27 novembre 1785, en présence des échevins et de l’inspecteur des manufactures du département du Hainaut, qui constatèrent que sur quinze cent quarante-huit pièces sorties du four, quarante-huit seulement furent trouvées défectueuses.

Bientôt cependant Fauquez fut obligé de s’associer à son beau-frère, Lamoninary, avocat au Parlement de Flandre et surintendant du mont-de-piété, place très importante et très enviée à cette époque. C’était un homme intelligent, actif, et entre les mains du quel la manufacture, dont il devint peu de temps après seul propriétaire, prospéra rapidement. Mais il eut le tort de se mêler de trop près aux événements politiques, se suscita de nombreux ennemis, et dut enfin, pour échapper à la sentence de mort prononcée contre lui parle tribunal révolutionnaire, émigrer à Mons, et de là à Dusseldorf.

On mit le séquestre sur sa fabrique, et, en 1795, on procéda à la vente de son mobilier en même temps que, par tous les moyens possibles, on essayait de faire vendre également sa manufacture. Des amis influents qu’il avait conservés à Paris et à Valenciennes obtinrent à plusieurs reprises des délais considérables, et réussirent enfin à le faire rayer de la liste des émigrés; mais il ne put, malgré son activité, redonner à sa manufacture, abandonnée depuis sept ou huit ans, sa splendeur d’autrefois; il fut obligé de la vendre, en 1810, et il tomba bientôt dans une misère si profonde qu’il dut se retirer chez une de ses filles, à Nivelles, en Belgique, où il termina sa carrière en 1818.

Malgré le peu de durée de son existence, la manufacture de Valenciennes a été une des plus importantes fabriques de porcelaine en France à la fin du dix-huitième siècle.

En 1780, alors qu’elle était en pleine activité, elle n’occupait pas moins de quatre-vingt-dix ouvriers, et ses produits, d’une exécution parfaite, pouvaient rivaliser,autant sous le rapport de la blancheur de la pâte que pour la pureté des formes et la variété des décors, avec ceux des fabriques les plus en renom à cette époque. On signalera surtout ses décors à sujets de paysages en camaïeu violet on rouge de fer, entourés d’or et de légères guirlandes de fleurs. Tous ses produits portent les marques suivantes

et, plus rarement, le mot Valencien…

Parmi les pièces remarquables sorties de la manufacture de Lamoninary, nous citerons encore une grande quantité de groupes importants et de sujets en biscuit de porcelaine, dont les modèles étaient dus pour la plupart à un très habile sculpteur, né. à Bruxelles en 1759, Barthélemy Verboeckoven, plus connu dans le inonde des arts sons le nom de Fickaërt.

La cuisson de la porcelaine à la houille, après avoir été abandonnée pendant longtemps à cause de la difficulté qu’elle présentait pour la conduite du feu, a été reprise, il y a déjà plusieurs années, et qu’elle est en usage en même temps que celle du bois dans plusieurs manufactures, notamment à Sèvres.

La manufacture de Sèvres

La porcelaine a été fabriquée en Chine et au Japon dès l’antiquité la plus reculée. Elle ne commença à être connue des Européens que lorsque les Portugais eurent découvert les Indes. Ils l’importèrent en Europe avec d’autres produits de l’industrie orientale. Le nom de porcelaine vient de leur mot porçolana (vaisselle de terre). Cette précieuse poterie fut bientôt universellement recherchée, surtout à cause de cette propriété qu’elle a de supporter une très haute température sans se briser.

Pendant longtemps les Européens se contentèrent d’aller acheter en Chine la porcelaine; mais dès 1695 il y eut à Saint-Cloud, Chantilly, Orléans, Villeroy, des manufactures où l’on fabriquait une imitation de la porcelaine chinoise, qui de fait n’était qu’un verre dur et translucide, composé de nitre, sel, alun, soude, gypse et sable, mais fondant au feu. Cette imitation est connue sons le nom de porcelaine tendre, frittée ou vitreuse. Bientôt de nouvelles fabriques s’élevèrent à Arras, Tournay, Salnt-Amnnd-les-Eaux, etc.

En 1718, Piganiol citait les produits de ces manufactures comme remarquables.

En 1737, dans son Histoire du Diocèse de Paris, Félibien cite « la manufacture de porcelaines fines et faïences qui fut établie à Saint-Cloud, sur la fin du dernier siècle, par le sieur Chicaneau, d’autant que .ces porcelaines sont presque aussi belles que celles de la Chine. Madame la dauphine vint visiter cette manufacture le 3 septembre 1700. Les sieurs Chicaneau ont fait renouveler de temps en temps la continuation de leur privilége. »

D’Expilly , cite, en parlant de Sèvres, la manufacture de porcelaine et de bouteilles de verre. Il dit que « cette manufacture de porcelaines établie à Sèvres, jouit avec raison de la plus grande réputation. Il en est sorti des ouvrages de la plus grande délicatesse, et supérieurs pour la correction du dessin, la beauté et l’élégance des couleurs, à ceux de cette espèce qui viennent de la Chine.»

En 1702, un chimiste saxon, Bœttcher, essaya de doter sa patrie de cette importante industrie. Il était enfermé das la forteresse de Kœnigstein par ordre de l’électeur de Saxe, Auguste II : ce prince, connaissant ses talents en chimie, lui ordonna de chercher le moyen de faire de l’or; Bœttcher trouva une pâte imitant la porcelaine, mais qui n’était pas celle de la porcelaine chinoise. En 1710 on établit une manufacture à Meissen, et Auguste II anoblit Bœttcher. Cependant, en 1710, un autre chimiste allemand découvrit la composition de la véritable porcelaine. Cet homme s’appelait Tschirnhausen ; il fonda la manufacture de Vienne.

L’Allemagne est riche en gisements de kaolin ; c’est avec cette argile que l’on fabrique la porcelaine. Après la découverte des gisements de kaolin, on vit s’élever les manufactures de Hœchst-sur-le-Mein, Frankenthal, Furstemberg, Copenhague, Nymphenbourg, Louisbourg, Berlin.

« II fut créé en 1738 au château de Vincennes, une manufacture de porcelaine, par les soins du marquis de Fulvy, gouverneur de ce château, qui consacra toute sa fortune à ce bel établissement. Aidé des frères Dubois et de Henri Bulidon, sculpteur, il parvint à fabriquer de belle porcelaine imitant parfaitement celle du Japon. Des fermiers généraux en devinrent propriétaires vers 1750; ils firent bâtir l’édifice qu’on voit aujourd’hui à Sèvres, et y transportèrent l’établissement de Vincennes. En 1759, Louis XV acquit cette manufacture, qui depuis a toujours fait partie du domaine de la couronne. Boileau en fut alors nommé directeur. (Dulaure, Histoire, des Environs de Paris, t. I, 102). » On ne fabriquait cependant à Sèvres que de la porcelaine tendre. Mais le secret de la porcelaine dure fut apporté en France par un Strasbourgeois; alors on fit venir du kaolin du Palatinat et on produisit de la vraie porcelaine. Cependant il était difficile d’obtenir la matière première, et les produits de la manufacture de Sèvres étaient fort chers.

En 1768, on trouva à Saint-Yrieix, près Limoges, une argile que l’on envoya à un habile chimiste, nommé Macquer. Ce savant homme eut bientôt reconnu que c’était le kaolin; et dès que la France fut en possession de cette précieuse matière, la manufacture de Sèvres prit une activité nouvelle; dès 1774 elle produisait une foule de services de table et d’ustensiles de toute espèce, d’un grand luxe surtout ; car alors les manufactures royales étaient destinées exclusivement à l’ameublement et à l’ornement des maisons princières et des grands seigneurs.

De nombreux artistes furent réunis dans rétablissement royal ; parmi ceux qui s’y distinguèrent sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI, on citera comme :

Peintres de fleurs: Bouillat, Parpette, Micaud, Pithou,

Peintres d’oiseaux: Armand, Castel. 

Peintres d’arabesques: Chulot, Laroche.

Peintres de paysages: Rosset, Evans.

Peintres de figures : Dodin, Caton.

Doreurs : Vincent, Girard, Leguay.

Le chef de ces nombreux artistes était Genest.


La porcelaiue de Sèvres de cette époque ( ou ancien Sèvres) est aujourd’hui fort recherchée des curieux et des amateurs. Elle est.en effet fort belle, très riche, et affecte des formes gracieuses. Le style des vases, des statuettes et du dessin de tous les ornements est analogue au style des Boucher, des Natoire, des Restout, en un mot, de tons les peintres de l’époque de Louis XV, fidèles représentants des mœurs efféminées du temps. La Révolution de 1789 arriva, et devant elle disparurent les fabriques d’objets de luxe.

En 1801, le gouvernement réorganisa la manufacture.de Sèvres. On mit à sa tête un habile chimiste, M. Brongniart, qui lui donna une Impulsion convenable et qui la dirige encore aujourd’hui. Ce savant a compris qu’une manufacture royale, pour être à la tête de l’industrie nationale, devait faire tous les essais, toutes les expériences qui peuvent agrandir le domaine de l’industrie, répandre les découvertes, et conserver les bonnes méthodes et les traditions.

A cette époque, David avait fait une révolution dans les arts. Un style sévère, noble, avait remplacé l’afféterie et la négligence des écoles précédentes. L’école de peinture sur porcelaine suivit fe mouvement général qui emportait les arts, et adopta les caractères et le faire de l’école de David. Cependant Isabey, Swéback et Parent, dans les beaux travaux qu’ils firent à Sèvres sous l’Empire, portèrent l’art du peintre en porcelaine à un degré trop élevé pour qu’il pût s’y maintenir longtemps. En effet,, on vit, vers la fin du règne de Napoléon et pendant la Restauration, les élèves formés à l’école de David exagérer les principes de leur maître; du style sévère et philosophique de David ils passèrent à un style froid, raide, théâtral et monotone. Sèvres se ressentit des défauts de l’école; le genre de décoration grecque, qu’adoptèrent trop exclusivement les artistes de la manufacture fut assez généralement peu goûté. Dans ces dernières années, M. Çhenavard et M. Fragonard, ont rendu la vie à l’art de la décoration. Le premier avait adopté et propagé une espèce de style, byzantino-gothique, et l’influence qu’il exerça sur l’application de l’art à la décoration des monuments et des meubles eut comme conséquence la ruine de l’école d’ornementation de l’Empire. Seulement, en présence de l’imitation de tant de styles d’époques et de pays divers, on a été peut-être en droit de reprocher aux productions de Sèvres de manquer de caractère.

Les événements qui amenèrent la chute de Napoléon arrentèrent l’essor de la manufacture de Sèvres que peu de temps

Dulaure rapporte que « lorsque les Prussiens pillèrent le village de Sèvres, pendant les guerres de l’invasion en 1815, la manufacture de porcelaine fut seule respectée. Elle devint même un lieu d’asile pour la plupart des habitants qui se retirèrent dans les souterrains immensesqui en dépendent, et échappèrent aux soldats de Blucker. » Cependant la paix rendit bientôt la vie aux arts, et Sèvres continua sous la restauration, à soutenir sa réputation.



Assiette en Porcelaine de Sèvres XIXème siècle, 1857



On citera parmi les artistes qui ont peint à Sèvres, depuis la Restauration jusqu’à nos jours (en 1840); parmi les peintres d’histoire :

Leguay, élève de l’ancien établissement et chef de l’école de peinture sur porcelaine pendant la Restauration; Constantin, Béranger, Georget, Parent, mesdames Ducluzeau et Jacotot.eintres de paysage: J. F. Robert, Langlacé, Lebel, Poupart.

Peintres de fleurs et de fruits : Drouet, Schilt, Van-Os, Jacobber.

Peintres de camées : Degault, Parent.

Peintre de coquillages : Philippine.

Peintre de genre : Develly

Décorateurs : Huart, Barbin , Didier.;

Doreurs : Boullemier frères.


Dans une des salles de la manufacture, que l’on appelle du titre modeste de magasin, les principales œuvres des artistes nommés sont exposées. On y remarque l’Entrée de Henri IV à Paris, d’après Gérard; la Fornarina, et plusieurs.copies des fresques du Vatican, d’après Raphaël, par Constantin; la Maîtresse du Titien, par Béranger; le Paysage du Poussin représentant Diogène brisant son écuelle, par Langlacé; la Psyché de Gérard, la Jeanne d’Aragon de Raphaël, l’Atala de Girodet, par madame Jacotot; un Paysage de Carl Dujardin, par Robert; des Fleurs, par Jacobber, d’après Van-Spandonck, etc.

Dans les expositions des dernières années, on a aussi remarqué, en 1855 la Vierge au voile, de Raphaël, par madame Jacotot, et la Table chinoise; et l’année passée, le beau Vase de M. Parent, etc.

L’aspect du bâtiment où est établie la manufacture de Sèvres est plus sévère qu’élégant ; son architecture est du reste bien appropriée à son but. Le fronton représente l’écusson de France, entouré d’enfants qui soutiennent des guirlandes de fleurs ; aux côtés sont la sculpture et la peinture. Ce bas-relief est dû au sculpteur Dumont.

L’ancienne manufacture de Sèvres possédait une belle collection de vases étrusques; mais elle fut dispersée en 1793. En 1806 M. Brongniart essaya de la recomposer, de l’augmenter, de fonder en un mot une réunion complète des produits de l’art céramique; dès 1824 il avait atteint son but. On ajoute que cette collection n’a pas été entreprise comme collection d’objets d’art ou de curiosité, mais dans le but de rassembler tout ce que l’art céramique avait produit ou produit encore; c’est une collection technologique. La collection est divisée en sept classes d’après la nature de la pâte de chaque poterie. Puis chaque classe est divisée en régions géographiques, et les produits de chaque, région classés suivant leur âge. Voici la liste des sept classes de poteries admises par M. Brongniart.

1. Les terres cuites, renfermant la plastique des anciens.

2. Les poteries communes.

3. Les faïences communes ou italiennes.

4. Les faïences fines ou anglaises.

5. Les grès cérames ou poteries de grès.

6. Les porcelaines dures ou chinoises.

7. Les porcelaines tendres ou françaises


Tels sont les différents produits de l’art céramique ou de la poterie. M. Brongniart appelle poterie tout objet façonné en pâte argileuse cuite, quelque.faible que soit le degré de cuisson qu’il ait éprouvé. Les poteries formées d’argile et la porcelaine sont les plus anciennes que l’on connaisse, et leur origine est tout orientale.Chez les Grecs et les Romains l’art de la céramique fut rendu très important par les belles peintures dont les artistes ornaient les vases destinés aux usages religieux et même aux usages domestiques. Chez les Grecs plusieurs peintres ont laissé un nom célèbre dans cette branche des beaux-arts ; on cite Talus, neveu de Dédale ; Coraebus d’Athènes ; Thériclès d’Athènes, Téléphanus de Sicione. Il nous resterait bien peu de produits de l’art céramique chez les peuples du l’antiquité, si ces peuples n’eussent eu l’habitude de placer dans les sépulcres une certaine quantité de vases pour contenir les huiles et les parfums.

Au Moyen Âge l’art céramique ne produisit que des ustensiles assez grossiers. Parmi les productions les plus curieuses de cette époque, on cite de grandes coupes d’argile recouvertes d’un vernis vitrifié, que l’on plaçait sur les frontispices des églises. Ces sortes de disques recueillaient dans leur partie concave les rayons du soleil, et les réfléchissaient au loin. On en remarque encore un à Pesaro {Italie ), sur la façade de l’église de Saint-Augustin, coloré d’un jaune éclatant.

Chez les Arabes l’art de la poterie fut cultivé avec plus de succès que chez les Chrétiens pendant le Moyen Âge. Ils ont probablement inventé la faïence, et l’ont fait servir avec talent à la décoration de leurs appartements (azulejos). Dès le treizième siècle l’Italie avait des fabriques de faïence. Au quinzième et au seizième siècle, l’art céramique a plus gagné en beauté de forme et en richesse de décoration qu’en invention de nouvelles espèces de poteries.

Au dix-huitième siècle on inventa les grès fins, les faïences fines, on fabriqua de la porcelaine; et, de nos jours, on s’est surtout occupé à perfectionner les procédés, à produire à bon marché pour donner à tous les individus les moyens de se procurer de bons et de beaux ustensiles domestiques.

Il ne sera pas inutile de dire quels matériaux on emploie dans la fabrication de la poterie. Les anciens se servaient seulement d’argile, de marne et d’ocre; les modernes emploient de plus la craie, la magnésie, le quartz, le talc, le feldspath, le kaolin (ou feldspath décomposé et passé à l’état argileux ), plusieurs sels, et quelques métaux, comme le fer, le plomb, l’étain, etc. Les anciens se sont contentés de cuire leurs poteries sans les couvrir d’un vernis qui les rendit imperméables. On ne cite qu’une lampe antique, présentant le dessin assez mal fait d’un prêtre près d’un autel ; la terre dont elle est composée est vernissée avec du plomb. Chez les peuples modernes les vernis des poteries sont de trois espèces ; les vernis, enduits vitrifiables transparents et plombifères; les émaux, enduits vitrifiables opaques, ordinairement stannifères; les couvertes, enduits vitrifiables transparents, terreux.

1re classe. — Terres cuites.

La pâte de toutes les terres cuites est composée d’argile figuline ou de marne argileuse. L’industrie produit avec la terre cuite les briques, tuiles, carreaux, fourneaux de laboratoire, réchauds et fourneaux domestiques, pots à fleurs, tuyaux de conduite pour la fumée, etc. Les anciens ont également fabriqué les briques avec la terre cuite. On sait que l’usage de bâtir avec des briques et du bitume était adopté dans tout l’Orient à une époque fort reculée. Sèvres possède une brique babylonienne. Les peuples romains , grecs et étrusques ont fait avec la terre cuite des corniches, des entablements, des mausolées, des tombes ornées de bas-reliefs, et même des statues.

2e classe. — Poteries communes.

La pâte des poteries communes se compose d’argile figuline ou plastique, de marne argileuse, et de sable. Dans les poteries modernes, l’enduit est un vernis coloré par le cuivre. et le manganèse. Partout maintenant on fabrique de la poterie ; en France, les principales manufactures sont: Paris, Epernay, Magnac-Laval.

C’est dans cette classe qu’est comprise toute la poterie des anciens. La collection de Sèvres présente une suite de vases, statuettes, lampes, etc. , égyptiens, tyriens , grecs, étrusques, gaulois, scandinaves, romains, mexicains, péruviens, etc. Parmi les objets curieux qu’on y remarque , nous citerons de beaux vases étrusques , deux beaux vases grecs dans le style si mal à propos appelé étrusque, et surtout un fragment de l’un de ces vases, faisant voir comment les Grecs procédaient dans la peinture des vases. On sait que Téléphanus de Sicyone est l’inventeur de ce genre de peinture, dans lequel les Grecs ont excellé. Ces vases ont longtemps passé pour des vases étrusques; cependant ils en différent complètement. On trouve encore des vases et statuettes découverts à Palenqué; puis une suite de tous les produits de la poterie dans le monde entier. Parmi les vases les plus remarquables nous signalerons les alcarazas de Valence (Espagne). Ces vases destinés à faire rafraîchir l’eau sont en général d’un beau dessin et ornés de fleurs avec beaucoup de goût.

3e classe. — Faïences communes ou italiennes.

La pâte de cette espèce de faïence est composée d’argile figuline, de marne argileuse ou calcaire, de sable; l’argile a été lavée. C’est un émail qui forme l’enduit de la faïence commune. Les Arabes sont les inventeurs de ce genre de poterie. Parmi les produits des fabriques arabes d’Espagne pendant le Moyen Âge, on cite les azulejos, ou briquettes carrées, émaillées d’un côté, peintes de diverses couleurs, et qui, par leur réunion, peuvent former toutes sortes de dessins et de figures avec lesquelles on décore les pièces ou les planchers des appartements. Les ouvriers arabes peignaient ces azujelos ou zulaja (comme on les appelle en arabe) d’après des cartons peints par d’habiles artistes : on conserve quelques uns de ces cartons à l’Alhambra. On dit que les azulejos tirent leur nom de ce que d’abord la seule couleur que l’on employait pour les peindre était le bleu ou azul. Des Arabes, la fabrication des azulejos a passé aux Espagnols chrétiens, et la ville de Valence a acquis de bonne heure une grande renommée pour ses azulejos. Vers l’an 1300, la fabrication de la faïence fut importée de l’île Maïorque dans l’ltalie, à Faénza. Les Italiens appelèrent cette poterie majolica, du lieu d’où ils l’avaient tirée. Vers le milieu du quinzième siècle, un sculpteur florentin, Luca della Robbia, imagina de peindre sur ces poteries, et de fixer par le feu les couleurs dont il se servait : c’est ce qu’on appelle la peinture sur majolica. Luca della Robbia eut bientôt de nombreux imitateurs, et de 1450 à 1574 les villes de Faënza, Rimini, Gubio, Castel-Durante, Urbin, Pesaro, produisirent une foule de vases, plats, bassins, aiguières, services de table, etc. ornés de peintures faites d’après les dessins des plus grands maîtres italiens, de Raphaël et de Jules Romain surtout. Depuis 1574, après la mort du duc Guido-baldo della Rovere de Pesaro, amateur et protecteur de cet art, la peinture en majolica devint un simple métier et ne produisit rien de remarquable.

Luca della Robbia est aussi l’inventeur de la sculpture en faïence colorée, recouverte d’émail. Il employa la terre comme plus facile à manier que le marbre, et la revêtit d’un émail pour rendre solide et la pâle et la couleur.

En France, pendant le règne de Henri II, Bernard de Palissy faisait aussi des vases, des plats, des services en faïence émaillée, avec bas-reliefs représentant des animaux et des plantes, d’une variété et d’une richesse de couleur vraiment remarquables.

De l’Italie, la fabrication de la faïence passa en France vers 1603. L’historien de Thou dit que c’est une personne de la suite du duc de Gonzague qui établit cette industrie à Nevers. Aujourd’hui les principales fabriques de faïence eu France sont à Paris, Sceaux, Rouen, Nevers, Lunéville, Saintes, Forges-les-Eaux, Tours, Uron ; en Espagne, à Talaveyra; en Hollande , à Delft; en Italie, à Savonne, Docéia, Naples ; la Perse en produit aussi de fort belle.

4e classe. ~ Faïence fine ou anglaise.

La pâte de cette faïence est formée d’argile plastique lavée, et de silex broyé fin. L’enduit est vitreux, siliceux et plombifère. Pour obtenir la terre de pipe, on ajoute à la pâte indiquée de la craie.

On faisait déjà de celle faïence en Angleterre, dans le Staffordshire, dès 1686. Mais en 1763, Wedgwood, fabricant de poterie de ce comté, perfectionna la pâte et le vernis des poteries du Staffordshire. li obtint une faïence fine à biscuit dense, fin, recouvert d’un vernis transparent et dur. Aujourd’hui les fabriques françaises de Creil, Montereau, Cboisy-le-Roi, Sarreguemines., Paris, rivalisent avec les manufactures anglaises.

5e classe. — Grès cérames ou poteries de grès.

La pâte de cette poterie est composée d’argile plastique dégraissée par du sable, du silex ou du ciment de grès. L’enduit est vitreux, salin ou plombifère. La cuisson demande une très haute température.

On divise les grès en deux parties : les grès communs et les grès fins. Les grès communs se fabriquent principalement, en France, à Saveignies, Saint-Amand, Briare, Martin-Camp, Sartpoterie, le Montet; en Angleterre, au Wauxhall; à Elsenborg, en Suède; à Cologne et à Coblenlz, dans les provinces rhénanes. Au seizième siècle, l’Allemagne a fabriqué de fort belles pièces de grès, ornées de peintures émaillées. Sèvres en renferme plusieurs d’un assez joli style.

Les grès fins se fabriquent surtout en Angleterre. C’est à Wedgwood que l’Angleterre doit cette poterie. Le véritable inventeur en est Boettcher, qui s’imagina avoir trouvé la porcelaine en fabriquant une poterie de grès fin. Cependant au Japon et en Chine ou en fabrique depuis les temps les plus reculés, et ces grès sont ordinairement décorés d’ornements émaillés de fleurs, arabesques, d’un fini, d’une richesse de couleur vraiment admirables. En France, les principales fabriques sont à Saint-Uze et au Monter.

6e classe. — Porcelaine dure.

7e classe. — Porcelaine tendre.


La porcelaine dure a une pâte translucide, composée de kaolin, de feldspath ou de sable siliceux, de craie et de gypse. La couverte consiste en feldspath quartzeux, ou seul ou mêlé avec du gypse, ou avec de la pâte cuite et broyée.

La porcelaine tendre est vitreuse, dure, translucides une pâte composée de nitre, de sel, d’alun, de soude, de gypse et de sable. L’enduit est un vernis de cristal.

Sèvres renferme une collection assez belle des produits de ces deux espèces de porcelaine: services de prince et ustensiles bourgeois; une collection complète de toutes les matières premières employées dans la fabrication de la porcelaine; une suite de tous les modèles de vases, de bustes, de services, etc., qui ont été fabriqués à Sèvres ; une collection de dessins, de cartons, de tableaux relatifs à la fabrication de la porcelaine ou à son histoire.

On termine en donnant le total des produits de l’art céramique en France en 1825, produits qui ont beaucoup augmenté depuis cette époque.

Porcelaine …………… …….. …….. 5 000 000 fr.

Poterie fine ……….… …….. …….. 6 000 000 fr

Poterie commune ……….… … ….15 000 000 fr

Terre cuite (briques, carreaux , tuiles)..17 500 000 fr

                                                               43 500 000 fr




Sources : Extrait de la revue « Le Magasin pittoresque » 1873/1875

 

 

 

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