SUR L’INVENTION DE LA MACHINE A COUDRE

Machine à coudre (1830) : premier type des essais par Clair, Thimonnier et Ferrand © L. Olivier

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La première trace que l’on ait pu indiquer, jusqu’à ce jour, de la machine à coudre, se trouve dans un brevet délivré en France, le 14 février 1804, à Thomas Stone et James Henderson, habitants de la ville de Paris, mais étrangers ou d’origine étrangère. A la Bibliothèque nationale, vers 1789, un officier de la marine française avait imaginé un moyen mécanique pour coudre les voiles; mais on n’a pu se rappeler du titre de l’ouvrage.

La collection imprimée des brevets d’invention que possèdent les grandes bibliothèques publiques contient, au tome VIII, publié en 1824, le brevet et le dessin de MM. Stone et Henderson. Ils disent nettement que leur but est d’exécuter par des moyens mécaniques les mouvements des doigts gui travaillent avec l’aiguille. Leur machine tient et guide cette aiguille avec de petites tenailles qui s’ouvrent et se ferment pour la lâcher et la retenir suivant que les opérations l’exigent.

Les membres du Conservatoire déclarent , dans leur rapport, qu’ils avaient examiné le mémoire pendant plusieurs séances consécutives sans parvenir, à se faire une idée exacte de la machine. Ils conseillent néanmoins au ministre d’accorder le brevet, parce que les inventeurs s’engagent à fournir une explication plus détaillée aussitôt la première mécanique construite. Rien n’indique la moindre suite donnée à cette promesse d’explication., et il est extrêmement probable que la machine ne fut jamais, ou plutôt ne put jamais être exécutée.

Les inventeurs avaient indiqué dans leur mémoire les difficultés de la construction, notamment celle due au raccourcissement du fil à chaque point; ils prévoyaient aussi que les formes et les forces des organes, des doigts ou tenailles, de la table à recevoir l’étoffe, devaient varier selon la nature de l’ouvrage à faire, et ils insistaient sur leurs principes plutôt que sur les organes de leur machine projetée. Malheureusement ils se trompaient sur l’efficacité de ces principes, qui étaient d’imiter la main naturelle et de faire traverser l’étoffe par l’aiguille. On les a repris en France et en Amérique vers 1849 et 1851; ils n’ont jamais réussi, et ils sont aujourd’hui tout à fait abandonnés, ce qui est constaté dans le grand rapport fait au jury international de l’Exposition universelle française de 1855 par le révérend et savant R. Willis, professeur à Cambridge, vice-président et rapporteur de la septième classe d’instruments.

Les inventeurs de 1804 comprenaient bien l’importance qu’aurait la machine à coudre pour rendre à l’agriculture, au commerce, aux armes et à la plupart des personnes qui s’occupaient de couture. Ils étaient tellement convaincus d’avance du bon résultat de leur invention que, dans leur mémoire descriptif, ils donnaient le plan et les dessins d’un bâtiment à cinq étages devant contenir cent soixante machines, mises en mouvement par un moteur et destinées à la confection des vêtements, pouvant remplacer, disaient-ils, une centaine d’ouvriers et d’ouvrières. Aujourd’hui ce même nombre de machines, contenues dans quelques salles, ferait la besogne d’environ deux mille ouvrières.

Ce James Henderson, qui a dû être le véritable inventeur, se qualifie dans le mémoire descriptif du titre d’ingénieur et d’auteur du plan des routes en fer avec chariots à vapeur présenté au premier consul. C’était un esprit très inventif; on le retrouve associé à Mr Chabannes pour un nouveau brevet (16 novembre 1804); et, dans les pièces originales de ce brevet, on rencontre un mémoire détaché, du 6 floréal an XI, où sont décrites et dessinées plus de vingt inventions, depuis l’emploi du fer dans les constructions de maisons jusqu’à la mouchette à double ressort pour séquestrer les bouts de mèche charbonnés et les empêcher de salir les meubles lorsqu’on mouche la chandelle. La plupart de ces inventions ont été réalisées par la suite d’une manière ou d’une autre.

L’invention de la machine à coudre n’a pas été exempte de ces vicissitudes par lesquelles passent toutes les choses nouvelles; il a fallu attendre jusqu’en 1830 pour voir fonctionner la première machine véritablement capable d’atteindre le but désiré. Elle fut imaginée par un pauvre tailleur français, nommé Barthélemy Thimonnier, et construite d’après ses indications. Néanmoins elle n’était pas assez parfaite et Thimonnier n’était pas assez instruit en mécanique pour la perfectionner, en sorte que ce malheureux inventeur s’est acharné pendant vingt ans sur un instrument qui ne répondait pas aux besoins économiques de la couture, et qu’il est mort épuisé, dans la peine et dans la misère !

C’est de l’Exposition universelle ouverte à Paris, en 1855, que l’on peut dater les commencements de la vulgarisation des machines à coudre en France. Ce nouvel instrument de travail, qui a produit une sorte de révolution dans toutes les industries fondées sur le travail à l’aiguille, n’a figuré qu’à l’état, embryonnaire lors de la première Exposition universelle organisée à Londres en 1851. Il n’y a été l’objet ni d’un intérêt sérieux de la part du public, ni d’une grande attention de la part du jury.

En 1855, au contraire, au palais de l’Industrie, un grand nombre de machines à coudre et à broder construites d’après des systèmes différents; déjà, d’ailleurs, elles étaient entrées, en Amérique, dans une assez large voie industrielle et commerciale. La section du jury international chargée de les juger a publié un rapport circonstancié, qui est le point de départ des autres rapports présentés dans les expositions postérieures, et le premier document général donnant un aperçu historique de la couture mécanique.

Les machines à coudre de l’Exposition de 1855 faisaient partie du second groupe, et s’y trouvaient rangées à la fin de la septième, classe, portant le titre de « Mécanique spéciale et Matériel des manufactures de tissus ». Le jury de cette classe comptait parmi ses membres : le général Poncelet, président; Alcan, professeur au Conservatoire des arts et métiers; Ernest Féray, Émile Dolfus et Nicolas Schlumbcrger, manufacturiers et filateurs; des membres compétents étrangers représentaient l’Espagne, l’Autriche, les États-Unis et l’Angleterre. C’est parmi ces derniers que fut choisi le rapporteur spécial des machines à coudre, révérend R. Willis, vice-président de la section, professeur à Cambridge. Il avait été déjà rapporteur à Londres, pour les machines à coudre et à broder qui figuraient au Cristal-Palace en 1851.

Le rapport d’un jury s’exprime ainsi à l’occasion d’une machine présentée par M. Magnin, de Villefranche, et construite d’après le système de Barthélemy Thimonnier, tailleur français :

« Pour éviter la difficulté du passage complet de l’aiguille au travers de l’étoffe , la seconde idée fut d’imiter un autre point connu des brodeuses sous le nom de point de chaînette. La première application de ce principe à la machine à coudre fut brevetée sous les noms de Thimonnier et Ferrand, en France, le 17 juillet 1830… Ce point de chaînette est évidemment beaucoup mieux applicable à la mécanique que celui précédemment décrit; car, non-seulement l’aiguille n’est pas obligée de passer complètement au travers de l’étoffe, mais le fil, au lieu d’être d’une longueur limitée, peut être fourni par une bobine d’une grandeur quelconque. Cette machine a servi évidemment de type à toutes les machines à coudre modernes, quoique la première application ne reçût aucune » extension en France. »

La machine de Thimonnier, en effet, ne s’était pas développée en France, même après les améliorations introduites par lui et par M. Magnin; mais elle avait cependant fonctionné et beaucoup plus que le jjury ne le soupçonnait à l’époque de son rapport; de plus, elle avait été attentivement étudiée par les constructeurs anglais et américains, avant les pas décisifs qu’ils firent vers une meilleure construction et vers un meilleur système : celui du point de navette à deux fils.

Le tailleur français Barthélemy Thimonnier a une priorité incontestable, en tant qu’inventeur de la première machine qui ait résolu le problème de coudre mécaniquement.

Que ce malheureux inventeur ait manqué d’argent et de connaissances mécaniques spéciales pour perfectionner son œuvre ; que les constructeurs américains aient obtenu, quinze ou vingt ans après la construction de ses premières machines, un succès commercial inouï, c’est certain ; mais l’honneur ne lui en reste pas moins d’avoir construit le premier métier qui ait fonctionné et dont il ait été vendu des exemplaires à quelques personnes.

Il est peu d’inventions où la priorité soit aussi évidente et certaine. L’historique des premières années le démontre.

Dans le premier brevet, du 17 juillet 1830, signé par le ministre Peyronnet lui-même avant les ordonnances, on voit figurer M. Auguste Ferrand, que l’inventeur s’était associé à parts égales de bénéfices, par acte du 2 mars 1829, pour faire les dessins, rapports et demandes du brevet, et pour fournir les fonds nécessaires. A cette époque, M. Beaunier était inspecteur des mines à Saint-Étienne eut connaissance de la machinée probablement par M. Ferrand, répétiteur à l’École des mineurs. Il en conçut une assez bonne opinion pour amener Thimonnier à Paris et pour former, le 8 juin 1830, une société destinée à l’exploitation de l’invention. Il y figurait comme fondateur avec Ch. Combes, autre ingénieur des mines, et avec la maison B. Fould et Fould-Oppenheim, avec A. Cordier et diverses autres personnes. Le capital était de 80000 francs.

La maison Germain-Petit et Cie, dont plusieurs membres faisaient partie de cette société, établit, en 1831, au 155 rue de Sèvres, un atelier avec quatre-vingts machines, dit-on, destinées à des confections de vêtements militaires.

Mais on comptait sans les préjugés et sans les soulèvements populaires. Les machines étaient encore fort mal vues non-seulement des ouvriers, mais d’une partie du public. On sortait à peine des émotions de la révolution de 1830, où les imprimeurs eux-mêmes avaient brisé, à Paris, les premières presses mécaniques venues d’Angleterre; le moindre incident provoquait des rassemblements. Or, la nouvelle industrie fut considérée comme meurtrière pour les femmes vivant du travail de la couture ; les têtes se montèrent dans le quartier; un attroupement se forma et grossit avant l’arrivée de la police; la foule envahit les ateliers, brisa les machines à coudre et en jeta les débris par les fenêtres. L’infortuné Thimonnier eût été fort maltraité s’il ne se fût dérobé par une porte de derrière, ainsi que le raconte une notice de M. Meyssin, professeur de fabrique à Lyon, qui fournira d’autres détails intéressants.

Ceux qui ont vécu à cette époque n’ont pas oublié la fréquence des mouvements populaires contre les machines, ni les craintes qu’elles inspiraient à un grand nombre d’économistes et de publicistes; elles étaient l’objet de controverses ardentes parmi les meilleurs esprits ; et si un petit nombre des gens éclairés en voyaient les avantages, la masse du public était effrayée des maux que leur subite introduction pouvait produire dans la classe ouvrière. En présence de. l’enthousiasme excité par des chefs-d’œuvre de perfection et d’économie dus à une machine nouvelle, on voyait se dresser la faim planant sur des ouvriers destitués, qui perdaient leur gagne-pain et devaient se pourvoir ailleurs. La même cause qui enrichit d’un côté ruine de l’autre, disait trente ans plus tard, avec non moins de vérité que de précision, l’auteur du beau livre de l’Ouvrière.

En 1831, le métier de Thimonnier, qui marchait lentement et se détraquait souvent, ne pouvait jeter aucun trouble dans l’industrie de la coulure; mais en 1861, les machines à coudre, quoique peu répandues encore, approchaient du degré de perfection qu’elles ont atteint aujourd’hui (1875); aussi l’Ouvrière ajoutait : « Les femmes ne peuvent plus filer, puisqu’en un jour la mull-jenny (1) fait la besogne de cinq cents fileuses; avant peu, le nombre des couseuses sera réduit des deux tiers par la machine à coudre. Avec les innovations économiques de ces derniers temps, la double industrie qu’on devrait appeler l’industrie naturelle des femmesest entièrement ruinée. »

C’est précisément le contraire qui est arrivé ! L’ introduction, sur grande échelle, des machines à coudre perfectionnées a été marquée par ce privilège d’augmenter le nombre des ouvrières et d’élever leur salaire. Les femmes dont quinze ou vingt sous payaient précédemment le travail quotidien ont à peine appris à faire manœuvrer les machines, qu’elles ont pu gagner de deux francs à quatre francs par jour, et cependant leurs confections ont été livrées à meilleur marché. Aujourd’hui une bonne couseuse mécanicienne peut gagner davantage.

Ces apparentes contradictions s’expliquent aisément; car la couture mécanique permet à une ouvrière de terminer une chemise d’homme entièrement cousue après une heure et un quart de travail, au lieu de s’en occuper pendant plus de quatorze heures; et ainsi du reste. La baisse du prix des confections a immédiatement appelé un flot de consommateurs dont les demandes croissantes ont aussitôt provoqué une augmentation du nombre des travailleuses à l’aiguille, au lieu de les réduire, comme on pouvait le craindre.

Ce phénomène n’est pas nouveau dans l’industrie ; mais jamais il ne s’était produit aussi instantanément que dans la couture mécanique, où une ouvrière armée de sa machine produit autant de travail que six, huit, et même douze ouvrières, selon la nature de la confection.

La société fondée pour exploiter l’invention de Thimonnier fut profondément ébranlée, lorsqu’elle vit les ouvriers, ameutés, détruire eux-mêmes avec fureur ses machines à coudre dés la première application qu’elle essayait. On ne pourrait imaginer rien de plus décourageant à l’origine d’une industrie. L’affaire était sapée par sa base : d’une part, les bailleurs de fonds, qui jugeaient l’invention incomplète, ne s’étaient associés que sous l’influence de savants ingénieurs et avec l’espoir de perfectionnements prochains suggérés par la pratique; d’autre, part, ces perfectionnements étaient d’avance condamnés en présence de l’émotion populaire si violemment excitée par la simple apparition d’une machine rudimentaire, qui ne pouvait faire encore une concurrence sérieuse aux travailleurs à l’aiguille.

La position de l’inventeur devenait insoutenable : la société l’avait engagé pour quinze ans, avec des appointements, afin qu’il donnât tous ses soins aux perfectionnements de la machine dans les ateliers ; mais comment remplir cette tâche, après ce qui s’était passé ? Thimonnier n’avait donc qu’à se retirer; il en fit la proposition à la société, qui lui rendit sa liberté par acte du 11 juillet 1831, et lui donna même une indemnité de 1500 francs pour qu’il pût retourner dans sa famille.

On a souvent déploré l’abandon dans lequel nos capitalistes laissaient les inventeurs: on a cité maintes fois des inventions importantes, françaises d’origine, que des étrangers avaient relevées, améliorées et mises en faveur chez eux, tandis que nous les avions dédaignées. Tel n’est point ici le cas : des ingénieurs de premier ordre, des fonctionnaires élevés, des capitalistes solides, avaient accueilli les essais imparfaits de Thimonnier; ils avaient consenti à en faire l’application et les mettaient ainsi sur la voie du succès. On ne peut douter que la pratique n’eût indiqué des modifications importantes aux habiles ingénieurs qui protégeaient l’inventeur : du crochet à la navette il n’y avait qu’un pas; il parait même que Thimonnier en eut l’idée en 1832. Quoiqu’il en soit, l’invention de la machine à coudre eût été propagée en France trente ans plus tôt, et ne serait point demeurée stationnaire pendant cette longue période, si un mouvement populaire aveugle ne se fût jeté à la traverse, n’eût dispersé des éléments toujours difficiles à associer, et n’eût découragé la science cl les capitaux !

Quant à Thimonnier, rien ne pouvait dompter le démon de l’invention dont son esprit était possédé ; rentré chez lui, il ne cessa de rêver et d’imaginer des améliorations; mais il n’était pas mécanicien de profession, et il n’avait plus d’argent pour faire traduire ses idées et en payer les frais.

Bientôt cependant il revint à Paris {1834) et y chercha du travail à façon chez les tailleurs; mais il ne trouva pas d’encouragement chez ses confrères. Loin de là! Un de ses jeunes contemporains, qui faisait son apprentissage à cette époque, a confirmé le mauvais accueil que le malheureux Thimonnier reçut des ouvriers tailleurs et des maîtres. Injurié, presque chassé des ateliers par les premiers, traité de fou par les seconds, qui craignaient de compromettre la réputation de leurs maisons par le mot malsonnant de couture mécanique, l’inventeur fut encore obligé de quitter Paris, mais cette fois dans le dénuement le plus absolu. C’était en 1836; M. Beaunier, devenu conseiller d’État, était mort le 20 août de l’année précédente. Thimonnier, sans ressources, fut réduit à faire à pied la route de Paris à Amplepuis. Il portait sa bien-aimée machine sur son dos, et la montrait pour vivre comme on montre une marmotte. Il cousait sous les yeux des curieux, en plein air ou dans les auberges, pour payer son gîte et son souper avec les menues pièces de monnaie qu’il obtenait de la générosité du public.

Ces infortunes ne parvinrent pas à le détourner de sa voie. Il construisit quelques machines et en vendit dans les environs d’Amplepuis.

Son brevet de 1830 étant expiré en 1845, il demanda, le 21 juillet de la même année, un brevet de perfectionnement sous le titre de : métier à coudre au point de chaînette. Dans son mémoire, il déclarait que « durant le cours des quinze ans écoulés depuis le premier brevet, un usage pratique et journalier de sa machine l’avait conduit à des améliorations et changements successifs, en telle sorte que le nouveau mécanisme paraissait avoir surmonté tous les inconvénients qui avaient paralysé le succès de l’ancien… et durent entraîner sa ruine. »

Dans ce même mémoire, Thimonnier dénonce avec la plus grande franchise le défaut essentiel de la couture au point de chaînette. « Lorsque cette couture est sujette à éprouver des tensions, le fil pourrait se briser en un point et se défaire alors jusqu’à son départ, si on le tirait par une de ses extrémités, Pour parer à cet inconvénient, ajoutait-il, on passe un fil avec l’aiguille ordinaire dans la tresse de la couture à chaînette, de deux en deux centimètres environ. Une petite fille suffit pour cet arrêtement. »

Cette confidence de Thimonnier jette un jour sur toute l’histoire de sa machine; en la voyant travailler, on était étonné d’abord et séduit; mais en réfléchissant, on peut se rendre compte de la cause principale qui a nui à la découverte française de la couture au point de chaînette.

Peu de temps après la prise de son brevet de perfectionnement, Thimonnier eut encore une bonne chance, celle de rencontrer à Amplepuis un des premiers avocats du barreau de Villefranche (69), qui venait y passer ses vacances, et dont l’imagination se monta en entrevoyant la révolution que le métier à coudre devait produire dans toutes les industries se rattachant à la couture. C’était Jean-Marie Magnin, qui fit d’abord associer avec Thimonnier son jeune frère. Malheureusement ce frère mourut au bout de quelques mois. L’avocat s’attacha lui-même alors à l’invention et se prit de passion pour elle, malgré les obstacles qu’il éprouvait du côté de ses amis, disposés à le taxer d’utopiste, ainsi que du côté de sa profession, dont les devoirs s’alliaient mal avec la condition d’un mécanicien improvisé pour l’exploitation d’une machine de tailleur. Néanmoins, les nombreuses modifications de détail apportées par Thimonnier, et celles que M. Magnin inventa lui-même, les conduisirent tous deux à prendre ou à faire prendre une patente en Angleterre (9 février 1848) et un nouveau brevet de perfectionnement en France (4 août de la même année).

Ils firent tous deux un voyage à Londres, et leur machine fut exhibée dans l’une des salles de l’Institution royale.

Le Morning Post du 14 février 1848 en parla avec de grands éloges. Il fit connaître à ses lecteurs que le feu ayant pris à amphithéâtre de l’Institution, l’illustre professeur Faraday avait dû annoncer la suspension du cours ordinaire; mais que le public avait trouvé une compensation de la perte de la leçon dans l’exposition d’un métier à coudre qui avait excité un grand intérêt et retenu la société jusqu’à dix heures du soir; que les principes de l’invention avaient été expliqués par M. Schmidt et la machine mue par M. Magnin; qu’on pouvait facilement faire 300 points par minute et augmenter ou diminuer instantanément la longueur du point à l’aide d’un écrou; qu’il était impossible au travail manuel d’approcher de la beauté et de la précision du travail de cette machine, qui cousait, piquait et faisait des ourlets par le même mouvement. Le Morning Post terminait en disant: « De même que l’invention Arkwright a anéanti la filature à la couture et à la main, de même l’invention du métier à coudre doit supplanter la couture à la main. »

Malheureusement pour nos deux compatriotes, la machine au point de chaînette n’était pas destinée à produire cet immense résultat, que l’avenir réservait à la machine au point de navette, dont les États-Unis d’Amérique peuvent incontestablement revendiquer l’heureuse idée.

Pour la suite, on retrouve Thimonnier à Manchester, le 28 janvier suivant. D’après une lettre de lui, dont copie a été donnée par M. Jules Meyssin, l’inventeur aurait trouvé dans cette ville industrielle quelques jours de satisfaction et de bonheur; enregistrons-les bien vite, car ils ont été bien rares dans sa vie.

« Toute cette semaine, écrit-il à sa femme (28 janvier 1849), j’ai eu la visite de messieurs et de dames qui m’ont apporté des pantalons et d’autres pièces à faire. Si les éloges m’avaient rempli les poches, je ne les aurais pas eues assez grandes… Toute la semaine, j’ai fait des échantillons qui s’enlevaient aussitôt… Enfin, j’ai bien rempli ma tâche ; tous ont été contents de moi. Mon patron de Londres est venu et a amené avec lui un Américain qui doit acheter quantité de machines et prendre le brevet pour l’Amérique… J’ai reçu 250 francs pour ma paye de quinzaine, etc. »

Cette tentative ne paraît point avoir eu de suites favorables, car Thimonnier revint en France en 1849, et rompit toutes relations avec M. Magnin. Il est permis de présumer que les machines à navette, pour lesquelles Elias Bowe avait pris un brevet en Amérique dés 1846, vinrent jeter des doutes, dans l’esprit des Anglais, sur l’avenir de la machine à chaînette.

Depuis lors, Thimonnier demeura fixé à Amplepuis. On sait que cet infortuné chercheur continua ses travaux d’invention et s’occupa de machines à dévider le coton; il fabriquait des navettes pour la soie et la mousseline et allait les vendre aux fabricants. « C’était un vrai type d’inventeur, toujours pensant et réfléchissant, ne faisant nulle attention à ce qui l’environnait, ne s’inquiétant ni du manger, ni du boire, ni du chaud, ni du froid, ni surtout du lendemain. »

Enfin, épuisé, usé, pauvre, il mourut le 5 août 1849, laissant dans une situation déplorable sa veuve infirme et de nombreux enfants. Il était fils d’un teinturier de Lyon et était né à l’Arbresle, dans le département du Rhône, en 1793.

Le système dont il est l’inventeur est la base du couso-brodeur de son ancien associé M. Magnin, qui, après beaucoup de perfectionnements de détail, fut couronné, avec de grands éloges, à l’Exposition universelle de 1855, à Paris.

(1) La mule-jenny est une machine hybride, résultant de la combinaison de deux types antérieurs distincts : la water frame et la spinning jenny. La water frame est une machine à filer utilisant l’énergie des moulins à eau puis plus tard celle de la vapeur pour augmenter la productivité des fileurs de coton, grâce à un système de petits rouleaux actionnés par l’énergie hydraulique. La spinning jenny est une machine à filer créée au milieu des années 1760 par James Hargreaves et brevetée en 1770. Elle produisait du fil qui était d’une solidité moindre que celui produit par la machine de Richard Arkwright (la water frame), et qui ne se prêtait qu’à servir de fil de trame.

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