LES VEILLEES D’AUTREFOIS

Les veillées d’autrefois


C’est avec nostalgie que nos anciens évoquent les veillées d’autrefois. En réunissant jeunes et vieux d’une même communauté, elles permettaient, au-delà du simple plaisir de se réunir, de tisser et d’entretenir des liens sociaux et surtout générationnels inestimables.

 



Autrefois… Dans les campagnes françaises, les paysans ou habitants d’un hameau avaient l’habitude de se réunir à la tombée de la nuit pour passer le temps en compagnie. Des textes du début du XVIe le relatent, toutes les régions de France ont eu leurs veillées avant que la télévision ne vienne déranger cette habitude millénaire. C’est essentiellement dans ces assemblées que les conteurs initiaient les plus jeunes aux histoires locales et aux récits légendaires.

Avec l’automne et les premiers frimas, on ressent le besoin de retrouver les vertus d’un bon feu de bois, alors que les travaux des champs laissent du répit, le soir quand on s’est acquitté des obligations du jour, les veillées échappent à la stricte économie du quotidien. Ces heures partagées sont celles de la nuit. Inquiétante et mystérieuse, elle plante à elle seule le décor. La nuit de nos ancêtres n’est pas la même que la nôtre. L’électricité est rare dans les campagnes avant la Seconde Guerre Mondiale, on ne dispose pour s’éclairer que de lampes à pétrole, à huile ou à carbure. Cette clarté indigente creuse la pénombre alentour, visages et voix prennent du relief, le monde se trouble de présences fantastiques et, réuni dans cette oasis de lumière, le groupe se resserre. Parfois, par souci d’économie, on se contente de la seule lueur du feu, car la cheminée est sans conteste l’élément central de la veillée. Seul moyen de chauffage et de cuisson, elle est souvent si grande dans l’habitat rural traditionnel qu’on peut s’installer dedans !

Dans les années 1930 – 1950, les veillées remplaçaient avantageusement la télévision. Elles étaient de très bons moments de rencontres qui brisaient l’isolement et permettaient d’avoir des nouvelles des familles et du village, pendant les longues soirées d’hiver.

Tôt, on avait préparé la veillée, confectionné la tarte ou le fameux gâteau parfois « étouffe-chrétien ». Après le travail, les hommes remplissaient la réserve de bois. Et avant que la fée électricité ne montre le bout de son nez, les hommes alimentaient et réglaient les lampes à pétrole et les lampes à acétylène, que l’on appelait lampe à « carbure ».

On soupait tôt, tout était prêt, enfin le bruit des pas se faisait entendre. Après le bonsoir d’usage et les embrassades, les gens de la maison débarrassaient les vêtements. Enfin, chacun prenait place.

Merveilleuses étaient les veillées d’autrefois que j’évoque, avec le recul du temps, non sans une certaine émotion teintée de nostalgie. Ces réunions avaient souvent lieu le samedi soir, le lendemain étant jour de repos, il nous était permis, à nous les enfants, d’y participer à notre plus grande joie!

Autour de la grande cheminée ou du fourneau on s’ installait en demi-cercle. Il y avait place pour tous autour de ce grand feu pétillant. Le balancement des flammes, le crépitement du bois sec d’où jaillissaient des fusées d’étincelles montant en feu d’artifice dans le trou noir de la cheminée alimentaient mes rêves d’enfant. Certains soirs, le contenu d’une grande marmite accrochée à la crémaillère bouillait au-dessus du feu : c ‘était la nourriture du cochon. Y cuisaient ensemble choux, pommes de terre, betteraves, raves auxquels on ajoutait une bonne quantité de topinambours

A la lueur des lampes à pétrole, les femmes s’exerçaient à la couture, la broderie ou le tricot. Elles savaient manier l’aiguille à la perfection. C’est avec beaucoup de patience qu’elles initiaient les jeunes enfants, enfilant sans cesse l’aiguille, refaisant sans cesse le nœud, toutes choses que les petits doigts malhabiles et inexpérimentés ne pouvaient effectuer. Raccommoder restait l’activité principale des femmes lors des veillées. Chaussettes ajourées, blouses ou chemises aux coudes usés, pantalons aux genoux troués retrouvaient une seconde jeunesse. Ne rien gaspiller, toujours économiser ! Elles en profitaient pour défaire de vieux tricots élimés, même de différentes couleurs. Après avoir lavé cette vieille laine, elles retricotaient avec de savants desseins bariolés qui faisaient parfois de l’effet !. On ne jetait rien, les chaussettes en laine du pays étaient ravaudées, les pantalons rapiécés à plusieurs reprises. Il fallait voir, malgré ses doigts noués par l’âge, mais aussi par les durs travaux de la terre. Les mamans qui défaisaient leur tricot, refaisaient des écheveaux autour des bras des enfants ou autour du dossier d’une chaise.

Les dames âgées n’apportaient pas d’ouvrage, mais n’oubliaient pas leur « chauffe pieds » qu’elles glissaient au bas de leurs jupes longues. Pendant la conversation, certaines dames âgées sortaient de leur profonde poche de petits coffrets sculptés. C’étaient des tabatières… et oui quelques dames prisaient comme les hommes.

Les enfants jouaient aux jeux de société : jeux de l’oie, de dames, aux dominos, aux chevaux, à la bataille ou même aux devinettes. Ceux, tout fiers de participer à la fête, récitaient une poésie apprise en classe, et même les tout-petits voulaient être à l’honneur.

Souvent les hommes passaient la soirée à faire des paniers, rempailler une chaise, ressemeler les chaussures ou réparer les sabots solidement bardés de clous pour qu’ils s’usent moins vite (les poubelles n’existaient pas) ou faire de menus travaux. On casse les noix, on enlève des feuilles des épis de maïs, on trie les haricots, on fend les châtaignes.  Pour meubler la soirée, chacun racontait l’emploi de la journée, car il n’y avait pas de conteur attitré. A tour de rôle, ils étaient conteurs ou auditeurs. Parfois une anecdote parmi d’autres racontée par l’aïeul intéressait particulièrement mon esprit d’enfant.

Les anciens évoquaient les événements de leur jeunesse. Ils nous rappelaient la construction de la ligne de chemin de fer ou autres évènements marquants la région. Au cours des veillées, la chasse alimentait souvent les conversations ou quatre chasseurs passionnés n’arrêtaient pas de raconter leurs exploits. Telle partie de chasse fructueuse au lièvre ou au lapin. Lorsqu’il s’agissait de battue au sanglier, les esprits s’échauffaient, le ton de leur voie traduisait à la fois leur fierté et leur orgueil d’avoir ramené une grosse pièce. On faisait allusion à la chasse à l’«espère » les jours de pleine lune lorsque les braconniers attendaient dans la forêt que les lièvres sortent en faisant la sarabande pour les tirer à la lueur de la lune et de la neige, s’il y en avait. Le pourcentage était faible !Il y avait un autre mode de braconnage, la pose des « collets » le soir, souvent faits d’un câble de frein de vélo fixé solidement à une branche sur le passage fréquenté par les lièvres. Mais il fallait se lever tôt pour aller lever les pièges, car il y en avait qui étaient très matinaux, surtout pendant la guerre, car un beau « capucin » améliorait bien l’ordinaire. Les enfants étaient suspendus à leurs lèvres et, bien que sûrement un peu «arrangés », ces récits passionnaient toujours. On les trouvais fantastiques ! Elles étaient l’occasion de discussions passionnées sur la politique – c’était parfois chaud ! – sur la guerre, les problèmes du moment. On parlait bien aussi un peu du voisin absent…

Quand les hommes étaient autour de la table, le chef de famille sortait son paquet de « gris », tabac grossier, et son « cahier » de papier à cigarette, de marque Lacroix ou Job, qui faisait le tour de la table. Parfois, quelques anciens en profitaient pour prendre discrètement en plus, une « chique ». Chacun allumait sa cigarette avec son briquet à essence qui faisait une grande flamme. Il y avait plusieurs positions : la tête penchée sur le côté, les lèvres en « cul de poule » pour ne pas se brûler les moustaches. Les tapis de cartes arrivaient avec les litres de rouge, les parties étaient acharnées.




La soirée pouvait également être l’occasion d’organiser le travail du lendemain. En effet, on se « donnait la main » pour toutes sortes d’activités. On se « prêtait main forte » pour les foins, les gerbes, les battages, la naissance des animaux. On échangeait le matériel. De tout cela, il fallait donc discuter.

Certaines veillées étaient programmées pour l’accomplissement de tâches particulières :

– Casser les noix pour en faire de l’huile.

– Confectionner des paniers en utilisant des matériaux puisés dans la nature : châtaignier et osier pour les plus robustes, ronce et chèvrefeuille rampant pour les plus fins.

– Enlever les feuilles qui recouvraient l’épi de maïs séché, travail fastidieux qui se terminait en sympathiques bagarres au milieu des énormes tas de déchets.

– Fabriquer des cartouches. Comme le gibier était abondant et que la chasse était encore une manière de se nourrir, beaucoup de chasseurs étaient des agriculteurs. Par souci d’économie et d’efficacité, ils fabriquaient souvent leurs cartouches, pour le plus grand plaisir des enfants qui les aidaient dans cette tâche. C’était si amusant de mesurer la quantité de plomb et de tourner la manivelle pour fermer la cartouche et en arrondir le bord. Et puis, avec une telle préparation, le résultat de la chasse n’était-il pas assuré ?…

Parfois des voisins qui arrivaient sans prévenir étaient des personnes âgées, seules, qui venaient se distraire un peu, trouver un peu de chaleur humaine, et peut-être un peu de chaleur thermique. Des plus jeunes venaient aussi pour sortir du cadre familial.

Le temps du casse-croûte était proche, la tablée s’agrandissait. Si le cochon avait été tué récemment, on sortait toute sorte de charcuterie : saucisses cuites, pâté, caillettes, gratons ; ceux qui le pouvaient, le pain fait maison ainsi que les litres qui ne cessaient de défiler. Venaient les fromages que l’on descendait de la « chasière » (garde-manger), petit placard avec un fin grillage, et enfin les confitures. Le café et la tisane étaient bien appréciés pour accompagner les pâtisseries. Enfin, la « goutte », l’eau de vie pour les hommes et pour les femmes des liqueurs douces telles que verveine, orange ou gentiane, toujours faites maison.

Certaines fois, le plaisir de la rencontre vespérale était encore accru quand on avait la surprise, d’une grillée de châtaignes. Triées et choisies parmi les plus belles, elles étaient jetées dans une poêle spéciale pourvue de nombreux trous et d’une longue queue. Surveillées avec soin, on les faisait d’abord « suer », puis elles cuisaient à feu vif, secouées sans arrêt jusqu’à ce qu’elles se boursouflent et que s’écaille la première peau. Quel régal pour nous de déguster de bonnes châtaignes préparées et arrosées bien souvent d’un vin doux dans une ambiance de bonne humeur. Parfois, un petit vin de chez nous aidant, les convives y allaient de leur petite chansonnette. Il y avait toujours quelqu’un qui était sollicité pour chanter sa chanson favorite. Le refrain était repris en chœur par l’assistance. Tout ceci se passait dans une atmosphère de détente et de saine gaieté.

Ces veillées d’autrefois combien elles ont été regrettées.On était heureux d’être réunis et c’était toujours avec un peu de regret qu’il fallait se quitter. On descendait alors du feu le souper du cochon, le maître des lieux écartait les tisons sur le bord de l’âtre. Minuit était passé, arrivait le temps des remerciements et surtout de la « revanche », on se souhaitait bonne nuit en pensant déjà à la veillée prochaine. Les gens s’en allaient, après le petit commentaire sur le temps qu’il risquait d’avoir le lendemain, et un bref bonsoir.

Heureux temps où l’on vivait dans la simplicité de l’amitié et la joie de telles réunions que les difficultés de la vie actuelle, la tyrannie de la télévision ont peu à peu fait disparaître. Notre société villageoise s’est déshumanisée et c’est bien dommage ! Et oui, toutes ces rencontres conviviales ont disparu un peu avec le travail à l’usine, mais surtout avec l’arrivée de la télévision et son individualisme.

C’était « le bon temps » !

 

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