LA FABRICATION DES ETOFFES DE SOIE EN 1850





La fabrication des étoffes de soie en 1850




 

Métier à tisser de 1750



La production de soie en France trouve ses origines au Moyen Âge, lorsque cette précieuse étoffe de soie est importée de Chine par la Route de la Soie. C’est véritablement au 19ème siècle que la France devient un des leaders mondiaux de la production de soie, la soie française atteint alors une réputation internationale. En 1856, l’élaboration de soie française atteint son apogée avec près de 40 000 tonnes de cocons récoltées, faisant de la France le premier producteur mondial devant la Chine et l’Italie.

Mais du « moulinage » de la soie , comment fabrique-t’on des étoffes de soie ?


Fabrication des étoffes de soie


La fabrication des étoffes de soie comporte quatre séries d’opérations dont on suivra la division, et qui sont : la préparation des soies, le montage du métier, le dessin, l’étoffe.

La préparation des soies comprend : le mettage en mains, la teinture, le dévidage, l’ourdissage, le pliage, le cannetage.

Le montage du métier : le corps, l’empoutage, le colletage, l’appareillage, le remisse, le peigne.

Le dessin : la mise en carte, le lisage, le piquage, l’enlaçage.

L’étoffe : le tissage, l’apprêt.


Préparation des soies


Mettage en mains


Quand la soie arrive en balles dans la fabrique (moulinage), elle est pliée en matteaux ou en masses. Il faut donc la défaire et l’ouvrir pour qu’on puisse la teindre, et quoique chez le moulinier elle ait déjà été choisie de manière à ne former les balles que de fils de la même grosseur à peu près, comme la première condition pour faire une belle étoffe est la régularité de la matière, on profite de ce moment pour faire un nouveau triage, beaucoup plus minutieux et beaucoup plus soigné. Les metteuses en mains ouvrent les soies sur une cheville, comparent les grosseurs, réunissent les parties qui se ressemblent et séparent celles qui diffèrent; on fait ordinairement quatre choix. Cette opération exige une grande habitude et beaucoup d’attention. Quand la balle entière est choisie et divisée, on réunit ensemble un certain nombre de flottes dont on fait une pantine, puis quatre pantines ensemble, ce qui forme une main, et enfin vingt mains qui composent un paquet. Les flottes, les pantines et les mains sont séparées par des liens qui maintiennent les fils pendant les opérations de la teinture et les empêchent de se mêler.


Teinture



Quand la soie rentre de teinture, on la reconnaît en la pesant, et c’est une précaution qu’on ne manque jamais de prendre après chaque opération qui a exigé de nouveaux ouvriers. Ainsi, à son entrée en magasin, après le mettage en mains, la teinture, le dévidage, l’ourdissage et le tissage, la soie est soumise à cette vérification que justifient assez sa valeur et la facilité qu’on a de la dérober et de s’en défaire. Généralement la soie perd à la teinture un quart de son poids; cependant il est des teintures où elle vaut non seulement poids pour poids, mais où elle gagne même dans une certaine proportion.


Dévidage


Lorsqu’on s’est assuré que rien n’a été soustrait, on remet la soie à la dévideuse, dont le travail consiste à transformer les flottes en bobines, appelées roquets. Le dévidoir est une mécanique ronde, composée de guindres et d’un nombre correspondant de broches sur lesquelles sont fixés les roquets. Pour dévider, on passe chaque flotte de soie sur un des guindres, en ayant soin d’amener l’extrémité du fil sur le roquet où on le fixe en l’humectant de salive; un mouvement de rotation est imprimé à ce dernier au moyen d’une marche horizontale sur laquelle l’ouvrière tient ses pieds, et le fil entraîné par ce mouvement vient se rouler sur le roquet, passant par un petit anneau de verre, lequel éprouve à son tour aussi un mouvement de promenade d’un bout du roquet à l’autre et lui donne une forme bombée dans le milieu. Quand la flotte est embrouillée, ou qu’un fil est cassé, toute la partie du mécanisme relative à cette flotte ou à ce fil est arrêtée. Sans se déranger alors de son siège et sans arrêter le reste de la mécanique, la dévideuse la fait tourner sur un pivot jusqu’à ce que la flotte embrouillée ou le fil cassé se trouve devant elle; elle la remet alors en état de se dévider, et continue ainsi jusqu’à ce que la flotte entière soit dévidée.

 

Ourdissage

 

C’est l’opération par laquelle on assemble parallèlement, à la même longueur et à la même tension, un certain nombre de fils dont la réunion forme la chaîne. L’ourdissoir, se compose d’un tambour vertical haut d’environ 2 mètres, sur un diamètre de 1m, 50, tournant sur un pivot, et autour duquel sont fichées des chevilles en haut et en bas. Quand on a dévidé une quantité de soie suffisante pour faire une pièce, ce qui se reconnaît au poids, l’ourdisseuse s’en empare et commence par encantrer, c’est-à-dire, qu’elle place un certain nombre de roquets sur des broches alignées et solidement fixées dans un châssis qu’on nomme la cantre; les fils de chaque roquet, passant chacun dans une boucle en verre, arrivent dans la main de l’ourdisseuse qui les rassemble par un nœud et les accroche aux chevilles de l’ourdissoir, en ayant soin de les placer l’un dessus, l’autre dessous. Cette précaution de croiser les fils forme ce qu’on appelle l’enverjure; elle les maintient dans leurs positions respectives et fait retrouver la place de ceux qui se seraient cassés. Quand un mouvement de rotation est im primé à l’ourdissoir, au moyen d’une manivelle que l’ouvrière fait agir de sa main gauche, les fils de la cantre viennent se rouler en ruban autour du tambour, en formant une spirale régulière que dirige le plot. Le plot est une pièce mobile qui monte ou descend verticalement le long des montants de l’ourdissoir, et dont le mouvement guide les fils. L’égalité de la tension des fils dépend de la régularité de ces spirales.

Chaque encantrage forme ce qu’on appelle une musette; la réunion de 80 fils, une portée; et le nombre de portées voulues, la pièce. Ce nombre varie suivant l’étoffe à fabriquer; il n’y a d’autre règle en cela que le goût du fabricant et la richesse que l’on veut donner au tissu. Ainsi tel genre d’étoffe, de 60 centimètres de large, ne comportera que 30 ou 40 portées, tandis que tel autre en exigera pour la même largeur 150, soit 12 000 fils.

Donc qu’on a ourdi le nombre des portées voulues, qu’on a fixé les enverjures par des liens pour qu’elles ne se défassent pas, car dans ce cas les fils se mêleraient et la pièce ne pourrait plus s’employer, on lève la pièce, en réunissant tous les fils et les pliant autour d’une cheville de bois, ou simplement en forme d’anneaux, d’où vient le nom de chaîne donné à l’assemblage des fils ourdis.


Pliage

 

Le pliage consiste à disposer la pièce sur le rouleau du métier à tisser. Voici comment cela se fait. On commence par rouler la pièce sur un tambour horizontal, puis on fait passer chaque musette, que l’on sépare par le fait, entre deux dents d’un râteau de la largeur de l’étoffe à tisser. Les musettes ainsi disposées viennent s’appliquer sur un rouleau qui s’adaptera plus tard au métier, et où elles sont retenues par une baguette qu’on introduit dans une rainure pratiquée dans sa longueur. Ce rouleau est lui-même placé, à hauteur d’appui, sur deux supports solidement fixés à terre, à une distance de quelques mètres du tambour. A mesure qu’un ouvrier le fait tourner, la pièce passe du tambour sur ce rouleau, à travers le râteau, qu’un autre ouvrier tient à la main pour dégager les fils qui se seraient groupés. Chaque fois que le rouleau a fait cinq tours, on glisse un papier sous la pièce, qui servira pendant la fabrication de l’étoffe à en reconnaître les progrès. Durant cette opération, des contre-poids attachés au tambour pour empêcher qu’il ne tourne trop vite sont chargés de maintenir une tension égale à la chaîne: les liens d’enverjures sont remplacés par des verges, ordinairement en canne. Le râteau est enlevé au moyen d’un chapeau supérieur mobile, et la pièce est prête à aller sur le métier.


Cannetage


Quoique le cannetage ne se fasse ordinairement que dans l’atelier du tissage et au moment de le commencer, on le décrit car il est une préparation de la trame comme le dévidage.

La trame ne peut pas s’employer en roquets, il faut la mettre en cannettes. La cannette est un petit canon ou tuyau en carton de 5 cm de long autour duquel on pelotonne la trame. Ici encore la mécanique vient prêter son concours pour économiser le temps.

Autrefois, et cela arrive encore quelquefois, l’ouvrière s’asseyait devant un rouet, semblable à celui qu’emploient les fileuses de chanvre; le tuyau de carton était entré fortement sur une broche qui était la continuation de l’axe de la plus petite des deux roues ; sur des tringles en fil de fer, placées horizontalement dans un petit châssis vertical, étaient enfilés un, deux, trois roquets garnis de

soie, autant, en un mot, que l’on voulait mettre de bouts à la trame ; tous ces bouts se réunissaient entre le pouce et l’index de la main gauche de l’ouvrière, pendant que la main droite imprimait au rouet un mouvement de rotation ; les bouts assemblés venaient se rouler autour du tuyau, comme au dévidage autour du roquet, en glissant entre les deux doigts de l’ouvrière, qui les maintenait à une tension égale, en les dirigeant sur les tuyaux de manière à leur donner une forme bombée comme au roquet.

Par ce moyen on ne pouvait faire qu’une cannette à la fois. Aujourd’hui on se sert généralement d’une cannetière qui peut en faire plusieurs. Le mécanisme a beaucoup d’analogie avec le dévidoir. Au lieu d’être rond, il est droit; à la place de chaque guindre sont des broches sur lesquelles on enfile autant de roquets que l’on veut de bouts de soie à la trame, et à celle des roquets sont les canons ou tuyaux, sur lesquels viennent se rouler tous les bouts de trame quand la mécanique est mise en mouvement, ce qui se fait encore au moyen d’une marche horizontale comme au dévidage. Il est important que le nombre des bouts soit toujours le même dans la même étoffe et par conséquent dans la cannette : aussi chaque fil passe-t-il dans une boucle de verre fixée au sommet d’une petite broche de bois verticale et mobile dans une coulisse nommée pantin. Quand le mécanisme fonctionne, si le fil n’est pas rompu, il est tendu entre le roquet et la cannette; le pantin est alors suspendu; si le fil casse, la tension cessant, le pantin retombe et par son poids fait lever une petite bascule qui arrête à son tour la cannette, jusqu’à ce que le nombre de bouts soit rétabli.

Quand la cannette est faite, on l’introduit dans la navette. Celle-ci est l’instrument au moyen duquel on lance la trame à travers les fils de la chaîne. Elle est ordinairement en buis, d’une longueur de 8 pouces sur une largeur de 1 1/2 terminée à chaque extrémité par une pointe arrondie, et évidée dans le milieu de manière à recevoir la cannette dans sa cavité. Celle-ci y est fixée par une petite broche appelée pointiselle, autour de laquelle elle peut tourner comme autour d’un axe, de manière à se dérouler facilement; sur l’une des parois de la navette est percé un petit trou appelé agnolet, par lequel s’échappent les bouts de la trame pendant le tissage.

 

Montage du métier 



La pièce une fois pliée sur le rouleau, on porte ce dernier à la place qu’il doit occuper au métier pendant le tissage, et l’on s’occupe du remettage, c’est-à-dire de la disposition de chaque fil dans les différentes parties du métier qui doivent le maintenir ou le faire manœuvrer pour obtenir le fond et le dessin de l’étoffe; la disposition de ces parties est le montage du métier.

 

Le corps 



Le corps se compose d’un certain nombre de maillons en verre, percés de plusieurs trous. Chacun de ces maillons est pendu à une corde verticale qu’on nomme arcade, laquelle passe d’abord dans un trou de la planche à arcades ; celle-ci est un plateau de bois horizontalement placé au-dessus de la chaîne, de la largeur du métier, et percé d’autant de trous que le dessin à exécuter exige de maillons. Après l’avoir traversée, la corde vient s’attacher à un crochet de la mécanique qui lui communiquera le mouvement nécessaire. Au-dessous de chaque maillon est attaché un poids en plomb destiné à tenir la corde tendue. Chaque fil de la chaîne passe dans un trou du maillon, lequel peut en recevoir jusqu’à dix ou douze suivant la délicatesse et la perfection que l’on veut donner aux traits et aux contours du dessin : c’est là ce qui détermine le nombre des maillons, qui varie de mille à plusieurs mille, toujours en supposant, que l’étoffe dont on s’occupe doit avoir 60 centimètres de large.

 

Empoutage

 

La disposition des arcades dans les trous de la planche forme ce qu’on appelle l’empoutage. Elle est subordonnée au dessin à exécuter qui doit se faire à un ou plusieurs chemins, c’est-à-dire se représenter une ou plusieurs fois dans la largeur de l’étoffe.


Colletage



On appelle colletage la disposition dans laquelle les arcades, après avoir traversé la planche, viennent s’attacher aux crochets de la mécanique.

 

Appareillage

 

Comme il est important que les fils de la chaîne soient bien horizontalement placés, sans que l’un soit plus élevé que l’autre, on a soin d’aligner les maillons en allongeant les cordes de ceux qui sont trop haut et raccourcissant celles de ceux qui sont trop bas ; c’est en cela que consiste l’appareillage.


Remisse


Quand la chaîne a été passée dans le corps; qui un sert absolument qu’à former le dessin, il faut la passer dans les lisses qui lui font faire le fond de l’étoffe, ou le tissu proprement dit.

Une lisse se compose d’une lame horizontale en bois, qu’on nomme lisseron on lamelle, haute d’environ deux pouces et d’une longueur proportionnée à la largeur de l’étoffe; sur le lisseron sont, à cheval, les mailles, boucles on cordonnet très fin, dans chacune desquelles doit passer un des fils de la chaîne. Ces mailles sont tenues dans une position verticale par un lisseron semblable à celui qui les porte, et auquel sont attachés des poids eu plomb destinés à leur donner une tension égale. Elles sont ordinairement en soie pour les étoffes très fournies en chaîne, en fil ou en coton pour celles qui le sont moins : la raison en est que plus il y a de fils dans une pièce, et, par conséquent, de mailles dans une lisse, plus le frottement est considérable, et que dans ce cas le fil ou le coton ne tarderait pas à former une bourre qui d’abord aurait l’inconvénient de grouper les fils entre eux, et ensuite de laisser un duvet dans l’étoffe qui ternirait l’éclat de la soie.

Le nombre des mailles de chaque lisse dépend du compte de chaînes ou nombre de fils qui la composent et du nombre des lisses, lequel dépend à son tour du tissu que l’on veut fabriquer. Si, par exemple, il s’agit d’un satin en 150 portées et qu’il faille 8 lisses, comme toutes les lisses doivent avoir le même nombre de fils et que chaque maille ne doit contenir qu’un seul fil, on divise le nombre des fils par 8, ce qui donne 1 500 fils, soit 1500 mailles sur chaque lisse, et l’on procède ainsi : le premier fil est passé dans la première maille de la première lisse; le second, dans la première de la seconde; le troisième, dans celle de la troisième, et ainsi jusqu’au huitième. Le neuvième fil se passe dans la deuxième maille de la première lisse; le dixième, dans la deuxième de la deuxième lisse, et ainsi de suite par séries de 8 fils, jusqu’à la fin, en sorte que tous les premiers fils de chaque série de 8 se trouvent passés dans la première lisse, tous les seconds dans la deuxième, etc. Si le tissu ne comportait que cinq lisses, la division se ferait par 5, et les séries seraient également du nombre 5.

La réunion des lisses formant un tissu se nomme corps de lisses.

Il y a des étoffes qui, avec une seule chaîne, comportent plusieurs corps de lisses, afin d’avoir des effets de différents tissus, comme satin et gros de tour, par exemple. Les fils de la chaîne, après avoir été remis dans le premier corps, sont réunis ensuite dans le second ; mais on comprend qu’il faille une grande combinaison dans la disposition de ce remettage pour que le travail d’un corps ne vienne pas contrarier celui de l’autre.

L’ensemble des corps de lisses d’un métier se nomme remisse.

Les lisses sont suspendues chacune à un crochet de la mécanique, qui a pour mission de les faire mouvoir de bas en haut pour celles qui doivent faire lever les fils et qu’on nomme lisses de levée, et de haut en bas pour celles qui doivent les faire baisser et qui sont dites lisses de rabat.


Peigne


En sortant du remisse, le fil de chaîne n’a encore rien qui le retienne positivement à la place qu’il doit occuper précisément dans l’étoffe, puisqu’il n’est encore retenu que par des mailles en soie et des maillons retenus eux-mêmes par de simples cordes. Le peigne remédiera à cela : c’est, une espèce de râteau fermé des deux côtés; les dents en sont formées par de petites lames d’acier parfaitement poli ; on comprendra combien qu’il faut qu’elles soient minces en même temps, puisque leur nombre peut s’élever jusqu’à 100 dans la longueur d’un pouce; il faut de plus quelles soient bien régulièrement espacées, puisque de cette régularité dépend celle des fils de la chaîne dans le tissu, où ils restent exactement à la place que le peigne leur assigne.

Chaque dent renferme un nombre de fils qui varie suivant les comptes de chaîne et de peigne.

Le peigne est maintenu à la hauteur de la pièce par le battant auquel il est attaché. Le battant est un rectangle presque vertical, dont l’un des côtés est suspendu à la charpente supérieure du métier, de manière que le côté inférieur, dans lequel le peigne est enchâssé, puisse éprouver un mouvement de va et vient dans le sens longitudinal de la chaîne. C’est par ce mouvement que dans le lissage l’ouvrier serre les uns contre les autres les fils de la trame, à chaque coup de navette, en ramenant à lui le battant avec plus ou moins de force, selon l’étoffe qu’il fabrique. Il arrive quelquefois qu’on est obligé d’ajouter au battant des poids de 100, 150 et 200 livres, pour aider l’ouvrier à réduire l’étoffe.

La chaîne, après avoir traversé le peigne, vient s’appliquer sur le rouleau de devant du métier, où on l’arrête par une verge dans une rainure, absolument de même qu’on l’a fait au pliage sur le rouleau de derrière, pour l’autre extrémité de la pièce : c’est sur ce cylindre que se roulera l’étoffe à mesure quelle se fabriquera.


Le dessin


Pendant que les opérations se font, souvent même avant quelles ne se fassent, on s’occupe de la préparation du dessin et des transformations qu’il doit subir pour pouvoir se reproduire mécaniquement sur l’étoffe. Ces travaux sont : la mise en carte, le lisage, le piquage et l’enlaçage.


Mise en carte


Mettre en carte un dessin, c’est le transporter sur un papier quadrillé, dans le genre de celui qu’on emploie pour la broderie. Les lignes verticales représentent chacune un maillon ou une corde du métier, et s’appellent cordes; les lignes transversales figurent les passées de trame, et s’appellent coups.

Chaque croisement de ces lignes représente donc un point de l’étoffe. Si ce point doit faire partie du dessin, on le couvre de couleur sur la carte, et la réunion de. tous ces points coloriés forme le dessin.

I.a proportion numérale des cordes et des coups est déterminée par le genre de.l’étoffe et le degré de perfection et de fini qu’on veut lui donner. Pour certaines étoffes, les cordes sont plus nombreuses que les coups ; pour d’autres, c’est le contraire : c’est cette proportion qui constitue la réduction.

I.a corde de la carte est beaucoup plus large que celle de l’étoffe, afin, d’abord, que le dessinateur puisse bien combiner son dessin dans tous ses détails et en corriger les défauts; et ensuite, pour l’opération du lisage que l’on verra plus loin. Le dessin se trouve donc sur la carte, 2, 4, 5, 10, 20 fois plus grand que l’esquisse ou l’étoffe, et plus l’étoffe doit être délicate ou réduite, plus la carte se trouve grande.


Lisage


Le nom de lisage s’applique à deux choses : l’opération de lire un dessin, et la machine sur laquelle on le lit. Le lisage machine se compose de quatre piliers en bois liants de 2 mètres environ, verticaux, et reliés en carré entre eux par des traverses latérales. Au sommet de deux des côtés, que nous appellerons le devant et le derrière du lisage, sont placés un certain nombre de rouleaux en bois horizontaux et parallèles entre eux ; à l’extrémité inférieure du lisage se trouve un tambour de 50 centimètres de diamètre, parallèle aux rouleaux supérieurs ; les rouleaux et le tambour sont placés de manière à pouvoir tourner sur leurs axes. Des cordes sans fin, c’est-à-dire dont les deux bouts sont réunis, passent extérieurement sur ces rouleaux et sur le tambour, et sont maintenues dans une tension égale par de petits poids en plomb analogues à ceux du métier.

Sur le devant du lisage s’applique la carte à l’escalette, planchette fixée aux deux montants de devant du lisage, et vers laquelle on amène autant de cordes du lisage qu’il y en a dans la carte, de manière que les unes correspondent exactement aux autres.

L’ouvrière, assise en face de l’escalette, suivant la première ligne horizontale ou coup de la carte, sépare avec ses doigts toutes les cordes du lisage correspondant à celles de la carte qui sont couvertes par le dessin, et fait passer derrière elle, en les croisant, une embarde ou corde flottante indépendante du lisage. Chaque embarde représente un coup de navette; on recommence autant de fois qu’il y a de couleurs sur le même coup de la carte ; et la série de toutes les embardes d’un coup de la carte se nomme, une passée. Quand une passée est finie, on opère de méme pour la suivante, et ainsi jusqu’à ce que le dessin soit tout lu. En sorte que les embardes et les cordes du lisage sont croisées absolument connue les fils de la chaîne et la trame le seront dans l’étoffe.


Piquage


Sur le lisage et à la place correspondante à celle qu’occupe l’escalette, sur le devant, est un plateau en métal percé d’autant de trous qu’il y a de cordes an lisage et qu’on nomme étui, parce que dans chacun de ces trous est un emporte-pièce en acier et mobile. La corde, après avoir quitté l’escalette, descend sous le tambour, remonte sur l’un des rouleaux supérieurs du derrière du lisage, traverse un anneau auquel est fixé le poids qui lui donne sa tension, et revient à l’escalette. Mais en remontant elle passe dans une aiguille horizontale dont l’une des extrémités arrive exactement à l’un des trous de l’étui, et par conséquent à un emporte-pièce. En sorte que si, étant placé derrière le lisage, on tire à soi l’une des cordes, elle amène une aiguille, laquelle à son tour chasse un emporte-pièce.

Ceci posé, le piqueur, qui est placé derrière le lisage, après avoir amené de son côté, en les faisant glisser sous le tambour, les embardes pleines, prend la première par ses deux bouts, l’attire fortement à lui et avec elle toutes les cordes sous lesquelles elle passe, et par ce mouvement chasse hors de leurs cases les emporte-pièces correspondants, qui sont reçus dans une plaque métallique de même grandeur, de même forme, et percée absolument de même que l’étui contre lequel elle est appliquée. Puis il porte celle plaque dans une presse en fonte, sur une bande de carton de même grandeur exactement; il donne un coup de presse, et le carton est percé d’autant de trous qu’il y a d’emporte-pièce, c’est-à-dire d’autant de trous qu’il y a de cordes couvertes de la même couleur sur le même coup de la carte. Il reporte la plaque et les emporte-pièces contre l’étui, dans lequel il les fait rentrer au moyen d’une troisième plaque hérissée d’aiguilles correspondant à tous les trous; enfin il enlève le carton de la presse pour le remplacer par un autre, et il recommence avec une autre embarde.

On comprend que chaque coup de trame exigeant un carton, la production d’un dessin en entraîne une très grande quantité ; mais on ne se doute cependant pas que ce nombre s’élève à 10, 20, 30, 40 000 et quelquefois beaucoup plus. Ce sont d’énormes dépenses qu’accroîtrait considérablement la loi d’impôt sur les papiers et les cartons si elle devait s’appliquer, dépenses qui sont tout à fait perdues si le dessin a le malheur de ne pas réussir à la vente.

En 1836, un ouvrier imagina un nouveau mécanisme qui permettait la substitution du papier au carton ; un fabricant peu fortuné consentit à lui avancer l’argent nécessaire pour l’exécuter, à condition qu’il deviendrait lui-même le parrain de la nouvelle mécanique à laquelle il donnerait son nom. Elle fui, en effet, construite et montée dans un atelier où toute la fabrique fut convoquée à la voir fonctionner. Les avantages de ce nouveau métier étaient immenses; outre l’économie considérable qu’il présentait par la différence de prix du papier au carton, il en offrait encore d’autres, moindres, il est vrai, mais dignes cependant d’être mentionnées, sur le transport du dessin d’un atelier dans un autre, puisque l’ouvrier pouvait facilement porter sous son bras un dessin qui, lié aux cartons, aurait exigé une voiture attelée d’un cheval; sur le local où sont conservés les dessins, puisque le volume de ceux du nouveau métier égalait à peine la vingtième partie de celui des anciens ; enfin la mécanique était bien moins volumineuse que la jacquard.

Malgré tous ces avantages, une seule maison, deux peut-être, consentirent à en faire l’essai. Comme toute invention dans son commencement, le nouveau mécanisme avait des imperfections que n’eût certainement pas manqué de corriger un peu plus de persévérance; mais, impuissant à soutenir une dépense qui dépassait ses prévisions, découragé par l’indifférence et par l’abandon dans lequel on le laissait malgré ses appels à la chambre du commerce, l’inventeur abandonna sa mécanique, qui fut bientôt perdue dans l’oubli.

Quels ne furent donc pas la surprise et le désappointement, lorsqu’en Angleterre on trouva cette même mécanique fonctionnant dans l’un des nombreux ateliers de Londres. Elle était, nous dit-on, la récente invention d’un Écossais ; et on doit à la vérité d’ajouter que, pour comble de similitude avec la machine française, la machine anglaise avait précisément les mêmes défauts; ce qui n’empêcha pas cette mécanique de revenir en France, dans quelques années, comme une nouvelle production du génie mécanique de la nation anglaise à laquelle on dut aller la demander.

 

Enlaçage


Quand les cartons sont piqués, on les attache les uns aux autres, dans l’ordre où ils doivent se présenter à la mécanique. Si les dessins sont grands, on les divise par paquets de mille cartons environ.

 

L’étoffe

 

Tissage


Tous ces préparatifs achevés, le métier monté et le dessin en place, le premier carton plaqué contre la mécanique, l’ouvrier se place sur une banquette, en face du rouleau de devant; puis, pressant de tout son poids une marche qui correspond à la mécanique, placée au-dessus du métier, il soulève cette dernière par un levier du premier genre, et avec elle les cordes, les maillons et par conséquent tous les fils qui, par l’ingénieux mécanisme de la jacquard, correspondent aux trous du carton. En même temps, de la main gauche, il repousse le battant, et de la droite il lance entre les fils qui sont levés et ceux qui sont restés à leur place la navette, que la main gauche reçoit pendant que la droite attire fortement à elle le battant, qui ramène ainsi la trame et serre les coups les uns contre les autres.

Tous ces mouvements se font avec une telle rapidité qu’on les dirait simultanés; il le faut bien, puisqu’il y a des ouvriers qui passent jusqu’à 12000 coups de navette par jour.

Quand ce premier coup est passé, l’ouvrier marche de nouveau, ce qui change le carton en même temps, et répété la même opération jusqu’à ce qu’il ait lancé toutes les navettes qui composent la passée, ou les couleurs d’un coup sur la carte. Alors il recommence, mais de gauche à droite, puisque toutes les navettes sont réunies du côté gauche.

Si l’on se rend bien compte de ce travail, on comprendra que la trame passe et est visible sur les fils qui ne travaillent pas ou restent en fonds, et sous ceux qui lèvent et qui correspondent aux trous des cartons. Or, comme ces trous correspondent eux-mêmes précisément aux points de la carte qui sont couverts par le dessin, il s’ensuit que l’endroit de l’étoffe se fait dessous, et que l’ouvrier ne voit que l’envers de l’étoffe qu’il fabrique.

Dans les étoffes qui doivent avoir un très grand nombre de couleurs ou dont la destination ne comporte pas d’épaisseur, outre les grandes navettes dont on vient de parler et qui font l’étoffe proprement dite, l’ouvrier en emploie qui ne travaillent absolument que dans le dessin. Ces navettes, qu’on appelle espolins ou boites, sont fort petites (cinq à six centimètres de longueur), et comme il y en a autant que de couleurs, leur nombre est quelquefois considérable; dans les grandes étoffes pour tenture, il en est qui en exigent quarante à la fois. Qu’on juge du soin et de l’attention qu’il faut pour ne pas se tromper, en les prenant les unes pour les autres, à l’ouvrier qui n’a que la carte de son dessin pour se guider dans un ouvrage qu’il ne voit même pas.

Les étoffes fabriquées ainsi sont celles qu’on appelle espolinées ou brochées.

A mesure que l’étoffe se tisse, elle se roule naturellement sur le rouleau qui subit un mouvement de rotation sur lui-même, dont l’uniformité est maintenue par un engrenage nommé régulateur que fait marcher la mécanique.

Durant la fabrication, l’ouvrier a soin de remonder la chaîne, c’est-à-dire de la nettoyer, et d’enlever soigneusement les bouchons, les nœuds, la bourre, tout ce qui pourrait faire grouper les fil et l’empêcher de faire glisser les verges entre eux.

Dés qu’un fil de la chaîne se casse, ce qui se reconnaît facilement au milieu des autres, l’ouvrier quitte sa banquette, le rhabille ou le raccommode, en ayant soin de le remettre exactement à sa place, sans le changer de maillon dans le corps, ni de maille dans le remisse, ni de dent de peigne; sans cette précaution il y aurait défaut sensible à l’étoffe.

Quand la pièce est achevée, l’ouvrier la rend au magasin : là elle est soigneusement examinée; toutes les taches sont enlevées, tous les défauts sont corrigés autant que possible, et on l’envoie à l’apprêt.


Apprêt 


L’apprêt consiste à ajouter un nouvel éclat au brillant naturel de la soie, et à donner à l’étoffe un soutien qui la conserve parfaitement étendue dans tous les sens. Il se fait de plusieurs manières; voici le procédé le plus ordinaire.

Deux rouleaux tournant sur leurs axes sont placés à hauteur d’appui, parallèlement, à quelques mètres de distance l’un de l’autre. Sur l’un de ces cylindres est roulée la pièce d’étoffe à apprêter, dont on amène une tête ou extrémité jusqu’à l’autre cylindre où elle est attachée au moyen d’une verge dans une rainure, comme pour le pliage; de manière que la partie comprise entre eux soit parfaitement étendue, l’endroit dessous et l’envers dessus. A terre est établi un petit chemin de fer qui va d’un cylindre à l’autre, et sur lequel roule un chariot contenant un réchaud rempli de charbons ardents. L’apprêteur répand sur l’envers de l’étoffe une gomme qu’il étend avec une lame métallique en couches aussi minces que possible; puis il amène le brasier sous la partie qui vient de recevoir la gomme; en sorte qu’elle sèche immédiatement avant d’avoir pu traverser l’étoffe, ce qui ferait des taches impossibles à enlever.

A mesure qu’une longueur est ainsi gommée et bien séchée, elle se roule sur le second cylindre, et l’ouvrier recommence une nouvelle longueur, jusqu’à ce que toute la pièce soit enduite de gomme et bien séchée.

Si l’on s’en tenait là, l’étoffe serait roide et cassante comme du papier, soutenue par une couche semblable à de la colle sèche et friable ; pour l’adoucir et lui rendre un toucher moelleux, on la fait passer entre deux cylindres dont l’un est un métal chauffé.

Pour certaines étoffes, au lieu de les cylindrer, on les met en presse entre des feuilles de carton, où on les laisse vingt-quatre heures.

L’étoffe est alors complètement achevée.



 

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