Comment fabriquait-on le charbon de bois en 1849

Le charbon ordinaire est le résidu que l’on obtient lorsqu’on calcine le bois, en l’exposant à un certain degré de chaleur sans le brûler, ou du moins en ne le brûlant que partiellement.
Il ne faut pas une température très élevée pour déterminer la carbonisation. Un peu au-dessus du point d’ébullition de l’eau, le bois desséché par la chaleur brunit de plus en plus, en dégageant divers produits gazeux ou à l’état de vapeur. Dès qu’il est devenu d’un noir fauve, et susceptible d’être pulvérisé, on peut s’en servir pour la fabrication de la poudre ; mais il serait impropre aux usages domestiques, qui excluent les fumerons (morceau de charbon de bois encore fumant). Pour les usines à feu comme pour la consommation courante, le charbon doit avoir subi une forte calcination.
Il y avait plusieurs procédés de carbonisation.
Celui que l’on emploie le plus souvent aujourd’hui est le mode de carbonisation en meules, connu sous le nom de nouvelle méthode des forêts. On commence par choisir et préparer une aire circulaire ou faulde, sur laquelle on place le bois, soit debout, en superposant deux ou trois couches, soit en établissant d’abord autour de l’axe central une petite meule en bois debout, autour de laquelle on dispose les bûches par couches horizontales, suivant la direction des rayons. Les rondins ou tronçons ont 0 m. 85 de longueur et 0 m. 05 à 0 m.15 de diamètre. On les serre autant que possible, et on remplit les vides avec du petit bois. On recouvre ensuite la meule d’une couche de 0 m. 8 à 0 m.10 de ramilles, feuillages, mousses ou autres menus végétaux des forêts, par dessus laquelle on applique une couverte de 0 m 05 à 0 m. 06, formée de terre mélangée de sable et d’argile. On ménage dans l’axe de la meule, sur toute sa hauteur, une cheminée centrale de 0 m. 25 environ de diamètre, qui sert à l’allumage, ainsi que sur tout son pourtour et à la base, des évents espacés d’environ 0 m. 60, qui restent ouverts pendant toute ia durée de la carbonisation, pour servir à l’introduction de l’air.
Le dressage terminé, on procède à la mise en feu, en jetant dans la cheminée du charbon enflammé et du menu bois. La cheminée reste ouverte pendant un certain temps, afin que tout le centre du tas puisse entrer en ignition. Le charbonnier comble le vide formé par la combustion en faisant tomber le charbon déjà formé au moyen d’une longue perche, et en remplissant constamment la cheminée avec du bois. Quand la combustion est suffisamment active à l’intérieur, on bouche la cheminée ; puis, après quelque temps, on commence à percer dans la couverture, à partir du sommet, des évents qui donnent issue aux produits gazeux. Le charbonnier connaît, à la couleur et au peu d’abondance de la fumée qui se dégage, l’instant ou la carbonisation est achevée dans une zone, et il perce successivement de nouveaux évents de haut en bas. A mesure que l’opération avance, la meule s’affaisse de plus en plus. A la fin on bouche tous les orifices, puis on recouvre la meule d’une couche de terre humide que l’on arrose au besoin, et on laisse refroidir pendant vingt-quatre heures. Au bout de ce temps, on enlève la couverture et on retire les charbons que l’on étend sur le sol en lits minces.
Le diamètre ordinaire des meules est de 4 à 6 mètres à la base ; elles contiennent de 40 à 50 stères. Cependant on donne, en certains endroits, jusqu’à 12 ou 14 mètres de diamètre à la base, et alors la meule renferme de 100 à 150 stères.
L’habileté du charbonnier consiste à régler les évents de manière à obtenir un affaissement bien régulier de la meule. Il la garantit des coups de vent ou de forts courants d’air au moyen d’abris ou de paillassons convenablement disposés. L’opération est beaucoup plus difficile pour de grandes meules que pour de petites. Pour celles-là elle peut durer douze, quinze et même dix-huit jours, selon la dureté du bois.
L’ancienne méthode des forêts ne diffère de la nouvelle qu’en ce que les bois sont disposés en tas rectangulaires au lieu de l’être en meules coniques.
Dans l’une et dans l’autre , c’est aux dépens d’une partie du charbon contenu dans le bois que l’on entretient la combustion lente qui détermine la carbonisation. Pour 100 parties de bois, on n’obtient parfois que 15 à 20 parties de charbon : aussi a-t-on cherché à augmenter le produit par la distillation en vases clos. Le bois est placé dans une vaste cornue que l’on humecte à une température convenablement ménagée. Bientôt les produits gazeux se dégagent : on recueille, dans un récipient maintenu à une basse température, les liquides vaporisés ; les gaz proprement dits sont ramenés vers le foyer où ils sont employés à la combustion. Le liquide condensé n’est autre chose que du vinaigre impur, que l’on réussit très bien à purifier et à rendre propre au service de table. Le vinaigre de bois bien préparé est du vinaigre de même nature que celui qui provient du vin ou de l’alcool. C’est ainsi que le sucre de betterave est du sucre absolument identique au sucre de canne. Dans cette opération de la distillation en vases clos, on a l’avantage d’obtenir un résidu charbonneux d’environ 30 % du bois employé. Malheureusement, le charbon provenant de cette distillation est trop léger, trop inflammable pour les usages ordinaires; il développe moins de chaleur, et n’est guère employé que pour la fabrication de la poudre.
Enfin on emploie des procédés intermédiaires qui consistent à recouvrir une meule de carbonisation ordinaire d’une seconde enveloppe ou abri facilement transportable, communiquant par des tubes avec des récipients où l’on condense les liquides. Mais la carbonisation par meules simples est encore actuellement le mode le plus usité.
Les charbonniers forment, dans la population, une classe dont les habitudes diffèrent complètement de celles des autres campagnards. Nomades comme le berger qui dirige incessamment son troupeau vers de nouveaux pâturages, ils n’habitent que des huttes grossières qu’ils élèvent successivement dans les différentes parties des bois qu’ils exploitent S’ils ne sont pas privés des joies de la famille comme le berger, s’ils partagent avec leur femme et leurs enfants les ennuis de la solitude au milieu des forêts, et même les fatigues de leur rude métier, ils ne peuvent pas, comme l’artisan du village, cultiver un petit jardin attenant à leur habitation. Aussi pendant longtemps la rudesse de leurs mœurs et l’âpreté de leurs formes les ont fait regarder comme des êtres à part, dont on n’approchait qu’avec défiance, souvent même avec effroi, La profondeur et l’étendue des anciennes forêts de la France, l’absence de grandes routes, les superstitions du moyen âge, les dangers réels des mauvaises rencontres alors si nombreuses, tout tendait à faire figurer le charbonnier dans les récits et dans les légendes qu’on ne racontait qu’en tremblant aux longues veillées d’hiver. Il est encore aujourd’hui le croquemitaine dont les parents peu éclairés menacent leurs enfants. Ce fut probablement un charbonnier dont l’apparition subite détermina les terreurs, puis la démence de l’infortuné Charles VI (1). Mais cette fâcheuse réputation imméritée tend à s’effacer de nos jours. On ne saurait refuser son estime à ces hommes qui mènent une existence constamment laborieuse. et qui savent exercer les devoirs de l’hospitalité.

(1) Fureur et démence de Charles VI
Pendant un de ces jours de chaleur étouffante qu’on éprouve quelquefois au commencement de l’automne, Charles VI traversait la forêt du Mans, peu accompagné, parce qu’on s’était écarté pour qu’il ne fût pas incommodé de la poussière. Tout-à-coup un homme en chemise, la tête et les pieds nus, s’élance d’entre deux arbres, saisit la bride du cheval, et crie d’une voix rauque : « Roi, ne chevauche pas plus avant! retourne, tu es trahit ». II retenait les rênes si fortement, qu’on fut obligé de le frapper pour le faire lâcher ; mais on ne songea ni à l’arrêter ni a le poursuivre, et il disparut. Après le premier moment d’effroi, le roi ne dit mot ; on remarqua seulement de l’altération sur son visage, et dans son corps une espèce de frémissement.
En sortant de la forêt, on entra dans une plaine de sable échauffée par un soleil ardent. Le roi n’était accompagné que de deux pages. L’un, presque endormi sur son cheval, laisse tomber négligemment sa lance sur le casque de l’autre. Le roi, au bruit aigu qui frappe son oreille, sort comme en sursaut de la rêverie où il était plongé, et croit que c’est l’accomplissement de l’avis qu’on vient de lui donner. Il tire son épée, pousse son cheval, frappe tous ceux qu’il trouve à sa rencontre, criant : « Avant, avant sur le traître ! » Le duc d’Orléans, son frère, veut le retenir. « Fuyez, beau neveu d’Orléans ! » lui crie le duc de Bourgogne, « monseigneur vous veut occir. Haro! Le grand mèchef ! monseigneur est tout dévoyé! Dieu! qu’on le prenne ! » mais personne n’osait approcher le roi. Il s’était formé autour de lui un grand cercle qu’il parcourait en furieux, et chacun fuyait quand il tournait de son côté. On dit qu’il tua quatre hommes dans cet accès de frénésie. A la fin son épée se cassa, ses forces s’épuisèrent. Un de ses chambellans, nommé Guillaume Martel, prend son temps, saute sur la croupe de son cheval, le saisit ; on le désarme, on le couche sans connaissance dans un chariot, et on le ramène au Mans.
Le fantôme de la forêt est toujours resté un mystère. Les médecins, nommés physiciens alors, firent beaucoup de dissertations et de longs écrits sur les causes de la maladie du roi : tous leurs raisonnements aboutissaient au poison et au sortilège. Un médecin de Laon , nommé Guillaume de Harcelay, tenta la guérison, mais elle ne fut jamais parfaite.
Lorsque cet évènement arriva, le roi était en marche avec la cour pour rejoindre ses troupes et forcer le duc de Bretagne à livrer le baron Pierre de Craon, qui avait assassiné le connétable Clisson, dans la rue Culture-Sainte-Catherine, à Paris.
La folie du roi détourna ces préparatifs d’hostilités, mais eut des conséquences funestes sur la situation de la France. Le duc d’Orléans, frère du roi, et le duc de Bourgogne, son oncle, se disputèrent la régence, et tous deux, par suite de ce débat, furent assassinés, le premier dans la Vieille rue du Temple, à Paris, le second sur le pont de Montereau. Henri V, roi d’Angleterre, profilant de ces désordres, débarqua en Normandie. La France perdit la bataille d’Azincourt, vers Calais, et après diverses vicissitudes, en 1420, un traité donna la fille de Charles VI au roi d’Angleterre, qui gouverna jusqu’à sa mort en qualité de régent. Ce fut en grande partie Jeanne d’Arc qui délivra, sous Charles VII, la France de la domination étrangère.