DANS LES PRISONS AU 17° SIÈCLE



Autrefois il était aussi ordinaire qu’il est rare aujourd’hui de visiter les prisons et de porter aux malheureux captifs des consolations et des secours. La charité avait ses entrées dans tous les cachots, excepté pourtant dans ceux où l’on gardait les prisonniers d’État. Souvent même les gens haut placés, les plus nobles personnages dérobaient une heure à leurs plaisirs ou à leurs affaires pour venir visiter ces tristes séjours. Ils y étaient attirés les uns par la pensée de quelque bonne œuvre, les autres seulement par la curiosité de voir les lieux horribles dont on faisait, au dehors, tant d’affreux récits.

Dans un commentaire de l’ordonnance de 1560, par un célèbre jurisconsulte, on lit cette sombre description : « Au lieu de prisons humaines, on fait des cachots, des tasnières, fosses et spelunques, plus horribles, obscures et hideuses que celles des plus venimeuses et farouches bestes brutes, où on les fait roidir de froid, enrager de male faim, hannir de soif et pourrir de vermine et de povreté, tellement que si par pitié quelqu’un va les voir, on les voit lever de la terre humoureuse et froide, comme les ours des tasnières, vermoulus, bazanés, emboufis, si chétifs, maigres et défaits, qu’ils n’ont que le bec et les ongles. » — Une pareille peinture semble trop horrible pour être vraie ; on est disposé à accuser d’exagération celui qui l’a faite, et l’on ne peut croire que la loi chrétienne ait jamais souffert de si épouvantables barbaries. Cependant ces horreurs dont les légistes se plaignent sous le règne de Charles IX, nous les retrouverons cent ans après dans les cachots de Vincennes et de la Bastille, sous le règne du grand roi, et malgré tous les progrès que la civilisation avait pu faire depuis un siècle. Ici, il y a vingt mémoires accusateurs au lieu d’un ; les prisonniers n’ont pas craint de dévoiler le mystère affreux des prisons, ils ont laissé des livres pleins de leurs propres douleurs et des crimes de leurs geôliers.

Parmi ces diverses relations de captivité la plus curieuse sans doute et la plus riche de détails est celle du poète Constantin de Renneville, lequel resta onze ans à la Bastille, de 1702 à 1713. Son livre, intitulé « De l’inquisition française », retrace, avec les souffrances de l’auteur, celles aussi de ses compagnons de prison ; avec l’affreuse misère de tous ces infortunés, la tyrannie, la cruauté, l’avarice abominable de leurs gardiens : c’est une histoire complète de la Bastille durant ce laps de quelques années, et nulle part ne se trouvent des documents plus précis sur le régime des anciennes prisons. On empruntera seulement les principaux traits à ce douloureux tableau. (voir aussi l’article https://aouste-a-coeur.fr/un-prisonnier-detat-au-xviiie-siecle/).

Les prisonniers de distinction, illustres par leur naissance ou par leur rang, avaient seuls droit à une chambre particulière, dans la prison ; les autres captifs étaient enfermés plusieurs ensemble, au hasard et pêle-mêle, le sage avec te fou, l’honnête homme avec le vicieux, le philosophe avec le voleur de grand chemin. De quelque consolation que soit pour un malheureux la présence d’un compagnon d’infortune, mieux vaudrait mille fois l’isolement que la société perpétuelle d’êtres immondes ou insensés, et ce n’était pas une des moindres barbaries des geôliers que d’infligerà un captif la compagnie de tel ou tel autre prisonnier, dont la violence, la sottise ou la grossièreté devaient bientôt mettre à bout la plus grande constance. C’est ainsi que de Renneville fut enfermé avec trois fous furieux, que les geôliers s’amusaient encore à aiguillonner. Les fous forçaient leur malheureux compagnon de s’associer à toutes leurs extravagances, le maltraitaient horriblement, menaçaient même de ruiner sa raison par le spectacle continuel de leur démence. Voici les vers qu’il grava sur la porte de leur chambre commune pour déplorer l’extrémité de sa condition :

Peut-on pousser plus loin la fureur et la rage?

N’est-ce pas surpasser les plus cruels tyrans,

Qui déterraient les morts pour les joindre aux vivants,

Que d’enfermer ici trois fous avec un sage ?



Les fous, cependant, étaient moins à craindre que les espions. Souvent il arrivait dans une chambre un nouveau prisonnier qui mettait tous ses soins à capter la confiance de ses compagnons; bientôt on s’ouvrait à lui, et dès le lendemain ces confidences étaient répétées au gouverneur, non sans quelques mensonges et quelques calomnies, dont l’espion chargeait la vérité pour faire valoir sa propre délation.

De la situation matérielle des prisonniers et du régime auquel ils étaient soumis on peut juger par les calculs suivants, calculs que nous a laissés la statistique contemporaine.

Il y avait à la Bastille des prisonniers de tout prix, jusqu’à vingt-cinq francs par jour; en moyenne, c’était une pistole que le roi donnait pour chacun des captifs. Or, le gouverneur ne dépensait pas plus de 20 sous pour la nourriture de chaque prisonnier: soit 200 francs pour deux cents prisonniers, lesquels coûtaient réellement au trésor 10 francs par tête en moyenne, c’est-à-dire 2 000 francs par jour; restaient donc 1 800 francs de bénéfice quotidien pour le gouverneur; encore faudrait-il faire entrer en ligne de compte les gains énormes qu’il réalisait sur ceux des prisonniers qui étaient au cachot; ceux-là, réduits au pain et à l’eau, ne coûtaient qu’un sou par jour au gouverneur; aussi le lieutenant Bernaville (1) appelait-il ingénieusement les cachots ses deniers clairs. Le même officier avait imaginé toutes sortes de jeûnes et de carêmes à l’usage des prisonniers, et dont il tirait, pour son propre compte, de belles économies.

Il semble qu’un officier prenait le gouvernement d’une prison d’État pour y faire sa fortune ; Vincennes et la Bastille pouvaient être inscrits sur la feuille des bénéfices… Livrés à ces mains avares, que devenaient les infortunés captifs ? A. quel dénuement incroyable n’étaient-ils pas réduits ? « En plus d’onze ans, dit de Renneville, je n’ai eu qu’un seul justaucorps de revêche ; j’ai eu pendant près d’onze ans les mêmes bas; j’avais encore à mes pieds, peu avant que de sortir de la Bastille, les mêmes souliers que j’y apportai.» Pendant ces onze années, il ne put disposer que d’une pièce de six sous, libéralité extraordinaire d’un des geôliers. La plupart des prisonniers étaient couverts de haillons hideux, ou même complètement nus ; pour se garantir du froid, ils se drapaient avec les couvertures de leur lit ; mais un jour Bernaville fit enlever toutes les couvertures sous prétexte qu’un prisonnier s’était servi des siennes pour s’évader.

Pour contenir ces malheureux, auxquels l’excès de la misère aurait pu prêter une résolution désespérée, les geôliers avaient recours aux traitements les plus féroces; ils accablaient les prisonniers de coups de nerfs de bœuf; il n’était question dans la prison que de bras et de jambes cassés, de prisonniers qui devenaient fous ou qui mouraient dans les tortures. Certain prisonnier, par exemple, ayant étranglé un de ses compagnons, resta huit jours au cachot, tout nu, avec le cadavre de sa victime attaché sur ses genoux.

Être mis nu cachot, c’était le plus redoutable de tous les supplices, Sous une voûte obscure, de laquelle suintait une eau glaciale, le prisonnier gisait accablé par le poids de ses fers, et aux prises avec la faim et le froid. Il y avait là une chaîne qui pouvait ceindre un homme par les reins dans un cercle de fer et qui s’attachait à une autre chaîne fixée dans le pavé du cachot. Joignez à cela un affreux collier pesant seul cinquante livres; le prisonnier qu’on chargeait de ces fers, au bout de trois heures, avait la chair entamée.

(1) Charles le Fournier de Bernaville passa de la lieutenance du château de Vincennes à la gouvernance du château de la Bastille après la mort de Saint-Mars le 12 mars 1708.
Le Fournier avait été successivement valet de chambre, secrétaire du maréchal de Bellefonds, gouverneur du donjon de Vincennes. Ses services lui valurent les épaulettes de lieutenant du roi et le titre de chevalier de Bernaville. C’est sous ce nom qu’il s’est rendu fameux par sa cupidité et sa férocité. Il mourut à son poste le 8 décembre 1718 à l’âge de 74 ans. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k64641843/f9.item.texteImage

 

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