Les semailles autrefois

Longtemps l’agriculture fut un ensemble de connaissances et de règles fait de sagesse, d’expériences, d’observations et de doigté pendant des siècles. Tout ce qu’un talent inné, un héritage irremplaçable pouvait générer. Puis vint au milieu du XIXe siècle la machinerie agricole, les écoles d’agriculture, les agronomes, les nouvelles technologies, les engrais chimiques ont beaucoup amélioré la productivité des fermes agricoles.
Suivant un vieux diton cité par Olivier de Serres « Bon temps, bon laboureur, avec bonne semence donnent du grain en abondance », ces trois conditions nécessaires pour assurer le succès de la récolte; mais on y ajoutera avec l’agriculture moderne, bon assolement et bon engrais.
L’ensemencement est une des opérations les plus importantes de l’agriculture. Il faut, pour un bon ensemencement, observer trois circonstances principales: l’époque des semailles, la qualité de la semence, et la manière d’opérer.
Pour ce qui touche l’époque des semailles, il est impossible de dire à un cultivateur : tel jour, à telle heure, semez telle ou telle graine. Les Anglais, qui s’entendent à cultiver la terre rationnellement, ont à ce sujet un adage d’une remarquable sagesse: « Quand il s’agit de semer, disent-ils, soyez plutôt hors du temps que de la température.» Et ils ont bien raison que l’on sème ses céréales de printemps en mars ou en février, cela est peu important; mais si l’on sème avec un mauvais temps on a de grandes chances pour avoir une mauvaise récolte..
Encore ne suffit-il pas de semer au bon moment, il faut aussi ne confier à la terre que de bonnes graines. Si l’on sème du bon blé, il poussera du bon blé; si l’on sème de l’ivraie, il poussera de l’ivraie.
Donc, si le cultivateur veut bien faire, il choisira sa semence dans ses plus beaux échantillons; s’il veut faire mieux, il demandera à son voisin quelques hectolitres de semence si le blé de son voisin est plus beau que le sien; et enfin, s’il veut faire progresser ses finances en même temps que sa culture, il fera sagement et économiquement des essais sur les différents blés connus, pour rechercher celui qui conviendra le mieux à sa terre comme qualité et comme produit.
Les cultivateurs traditionalistes, c’est-à-dire l’immense majorité de nos paysans, prennent au tas la semence de l’année, donnant moins de soins aux grains qu’ils mettent dans la terre qu’à l’avoine qu’ils font manger à leurs chevaux.
Il y a trois manières de distribuer la semence sur le sol: à la volée, au plantoir et au semoir. La première manière est encore la plus répandue pour les céréales, quoiqu’elle ne soit pas la meilleure, tant s en faut; mais c’est celle que l’on a pratiquée de tout temps, dans tous les pays. Le semeur porte la graine dans un sac ou dans un long tablier suspendu à son cou; s’il se sert d’un tablier, il en roule fortement l’extrémité inférieure autour de son bras gauche, et jette les poignées de semence devant lui en leur faisant décrire une demi-circonférence de droite à gauche. Le contraire a lieu s’il sème de la main gauche. C’est cette opération élémentaire
Une graine, pour pouvoir germer, est soumise à deux conditions: absence de la lumière et présence de l’oxygène. C’est pour cela qu’une herse attelée d’un cheval suit ordinairement le semeur et recouvre la graine d’une couche de terre assez épaisse pour arrêter les rayons lumineux, assez légère pour permettre à l’oxygène de l’air de pénétrer jusqu’à elle.
On sème aussi à la main, en répandant derrière la charrue la graine dans le sillon; le second trait de labour recouvre tant bien que mal la graine répandue.
Les bons semeurs à la volée sont rares; quand on n’en pas chez soi, il faut les payer cher. Mais, quels que soient l’habileté du semeur et le calme de l’air, la graine est souvent inégalement répartie; elle est enterrée d’une manière incomplète ou recouverte d’une couche trop épaisse de terre; le grain qui n’est pas enterré dans le sol est fréquemment mangé par les oiseaux. Il en résulte en certains endroits de grandes places vides au moment où la plante se développe, tandis que, dans d’autres endroits, les semences trop agglomérées se nuisent mutuellement..
L’ensemencement au plantoir, qui consiste à faire un trou dans le sol pour y loger la graine, est généralement abandonné pour le blé, le seigle, et il est plus particulièrement restreint à la culture du maïs, de la betterave, etc. C’est un mode d’ensemencement long et coûteux.
Reste le semoir, qui répand la semence en lignes et même à la volée si l’on veut.
De tous les semoirs, le semoir en lignes est le plus répandu. L’usage du semoir commence à se propager dans les bonnes fermes. On en a fabriqué de très bons en France, mais on suit les Anglais. Le semoir anglais est le plus compliqué, mais en même temps l’instrument connu de ce genre le plus parfait.
Le semoir le plus simple, c’est la main de l’homme; mais il est beaucoup plus coûteux, beaucoup plus imparfait, quoi qu’on en dise, que le plus coûteux et le moins parfait des semoirs.

Un semoir à toutes graines, de type Hornsby, répand en même temps la semence et l’engrais. Il consiste en une caisse divisée en deux compartiments ou trémies et portée sur deux roues. Dans un compartiment on place la graine, dans l’autre l’engrais pulvérulent; une tige tournante, sur la quelle sont attachés des disques, traverse le compartiment de la graine. Ces disques sont garnis de cuillers ou de godets qui, en plongeant dans la masse de graine, se remplissent d’une quantité voulue, et, pendant leur révolution, rejettent cette graine dans un tube en caoutchouc, aboutissant à une gorge pratiquée dans l’intérieur des socs.
L’engrais, distribué par un cylindre garni de saillies, tombe également en quantité déterminée dans une série d’entonnoirs engagés les uns dans les autres, et qui conduisent l’engrais, au moyen d’une gorge que portent des socs placés en avant des premiers. La rotation des roues fait marcher tout le mécanisme.
Voici maintenant ce qui se passe lorsqu’on met le semoir en marche, en y attachant un ou deux chevaux, selon la force et la grandeur de l’instrument.
Le tube ou plutôt le soc de l’engrais trace un sillon assez profond; à mesure qu’il entr’ouvre le sol, l’engrais tombe par quantités égales dans le sillon ouvert. Après le tube de l’engrais vient un griffon qui comble le sillon.
Le tube ou plutôt le soc de la semence, qui suit immédiatement, mais qui entre moins profondément dans le sol que celui de l’engrais, trace, à son tour, un sillon dans la couche nouvellement remuée où est enfoui l’engrais, et y dépose la graine, qui se trouve ainsi enveloppée dans un mélange de terre et d’engrais.
L’emploi du semoir en lignes a plusieurs avantages: il produit avec moins de graine un meilleur résultat; le sarclage au moyen des houes à cheval, qui ne serait pas possible dans un champ ensemencé à la volée, est pratiqué avec plus d’économie, chose importante, surtout au moment où les bras manquent de plus en plus à notre agriculture. La graine, répandue avec une régularité mécanique, se développe plus normalement, et donne des produits supérieurs en quantité et en qualité. Ce résultat est dû aussi à l’engrais pulvérulent qui, mélangé à la terre, active la végétation en augmentant la fertilité du sol. Enfin, le travail se fait à meilleur marché et surtout plus rapidement à une époque de l’année où le temps est si précieux.
Les semoirs se multiplient depuis quelques années dans les fermes françaises, parce que nos cultivateurs apprennent tous les jours à reconnaître la vérité de ces paroles: « Qui ne sème rien n’a rien, qui sème mal récolte mal.»