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Des métiers d’avant 1789

Un tondeur de drap en 1568
Les corporations marchandes avaient une origine singulièrement ancienne, peut-être directement rattachée aux institutions gallo-romaines par la tradition. Ce ne fut guère qu’au XIIe siècle, au moment où les artisans tentaient de faire remplacer l’arbitraire des seigneurs par des chartes explicites et ne laissant rien au bon plaisir, que les artisans désirent obtenir du roi une lettre reconnaissant leur association . Une députation de ces corps de métier s’était rendue au palais, elle avait fait valoir les confirmations de ses usages spéciaux, données par les anciens rois de France ses ancêtres, usages purement oraux qui furent cette fois arrêtés, publiés dans l’octroi royal, et scellés du grand sceau. Tous ces articles du code ouvrier subirent dans la suite des réformes importantes ; le XVe siècle surtout régla les prétentions de chacun et fit à l’autorité centrale une part plus grande par l’intermédiaire de l’un des grands officiers de la couronne, le prévôt. Le 14 juin 1791 qui mettent fin à l’ancienne organisation du travail en liquidant toutes les communautés de métiers. Leur savoir-faire et leurs modèles sont mis dans le domaine public.
Apothicaire
Les connaissances pharmaceutiques que posséda le Moyen âge lui vinrent en partie de la Grèce et de Rome, en partie.de l’Orient par les Arabes, qui furent aux neuvième, dixième, onzième et douzième siècles, les premiers pharmaciens comme les premiers médecins du monde. Les vrais successeurs d’Hippocrate et de Gallien, qui avaient résumé dans leurs livres célèbres toute la science grecque et romaine, furent, les savants arabes Geber, qui enseigna l’art de distiller; Avicenne, Mésué, Sérapion Rhasès, qui découvrirent de nouveaux médicaments; Averrhoès, Abenbitar, Abenguesit, etc., qui transmirent à l’Europe les remèdes de l’Orient.
Au treizième siècle, toutes les connaissances des Arabes se répandirent en Europe par suite des traductions et des travaux de Sylvaticus, Myrepsus, Platearius Cuba, Hermolaüs, Arnauld de Villeneuve, Raimond Lulle, etc.
Au retour de sa première croisade, vers l’an 1258, saint Louis ayant nommé Étienne Boileau prévôt du Châtelet de Paris, ce magistrat donna aux corporations une constitution régulière et disciplina les confréries, comme l’atteste le « Livre des mestiers », recueil où sont les secrets de la vie industrielle au Moyen Âge.
D’après ce livre, tuit cirier, tuit pevrier et tuit apoticaire, débitait sa marchandise non-seulement chez lui, mais encore aux halles et sur le marché, le samedi de chaque semaine. Les droits de vente à domicile s’acquittaient en payant le pesage aux balances royales, tandis que l’étalage du samedi coûtait une obole.
Les apothicaires étaient compris dans la nomenclature des personnes et métiers jouissant de l’exemption du guet. C’est à peu près de cette époque que date ce qu’on pourrait appeler l’organisation de la pharmacie. Le règlement que l’on vient d’indiquer renfermait une erreur grave dont les conséquences allaient se faire sentir jusqu’à la fin du dix-huitième siècle, c’est-à-dire pendant près de cinq cents ans. La sorte d’assimilation établie par Étienne Boileau entre les pevriers et ciriers autrement dit les épiciers, et les apothicaires, devait être très funeste aux progrès de la pharmacie, qui devint pour les apothicaires une profession bien plus mercantile que scientifique.
Il n’en fut pas ainsi partout en Europe.
Frédéric II, roi de Naples, puis empereur d’Allemagne, l’un des princes les plus éclairés du Moyen Âge, avait établi une réglementation de la pharmacie très sérieuse et très intelligente, eu égard au siècle ai elle fut décrétée.
Si l’on se rappelle que ce fut à son retour de Naples que Charles VIII réorganisa la pharmacie en France, il est impossible de ne pas attribuer aux règlements de Frédéric II une longue et persistante influence. Notons aussi en passant que Frédéric Il avait eu de nombreux rapports avec l’Orient, où les études pharmaceutiques étaient en grand honneur.
D’après les règlements de Frédéric II, tout, aspirant apothicaire subissait un examen devant des médecins délégués qui lui permettaient ou défendaient d’ouvrir officine. Nul ne devait s’établir ailleurs que dans des villes populeuses, afin de mieux subir le contrôle de l’autorité. A défaut de médecins ou de maîtres apothicaires jurés, deux personnes considérables assistaient à la composition des médicaments importants; les bénéfices des apothicaires étaient soigneusement tarifés.
Il existait donc en Italie un véritable enseignement pharmaceutique dès le milieu du treizième siècle. Aussi ne faut-il pas s’étonner si les progrès de la pharmacie y furent beaucoup plus considérables que partout ailleurs. L’École de médecine de Salerne était la plus célèbre de l’Europe, et les pharmaciens de Venise, de Gènes, de Pise, etc., jouissaient d’une très grande notoriété.
Il y eut aussi, concernant la pharmacie, dès le Moyen Âge, de très remarquables règlements dans quelques autres Etats de l’Europe. En Allemagne, notamment, on pourrait signaler plusieurs documents curieux. Dans un édit du duché de Wurtemberg, rédigé par Gaspard Bauhin, on lit les sages dispositions qui suivent :
« Le médecin en choses externes, nonobstant qu’il entende la chirurgie et la pharmacie, se servira des chirurgiens et apothicaires comme compagnons et amis, n’usurpant leurs états si ce n’est par grande nécessité. Quand le médecin sera aux champs, il prendra les drogues dont il aura besoin chez les apothicaires, sans acheter drogues particulières à soi, ou en faire son profit et trafic, laissant au reste à tous malades, tant des champs que de la ville, leur franche volonté de se servir de tel apothicaire ou chirurgien qu’il leur plaira. »
« Défense était encore faite aux apothicaires de faire aucunes compositions d’importance, qu’elles ne soient dispensées en présence du médecin, qui en soussignait la description et visitation, et en cotait la date et la quantité. »
Au Moyen Âge et jusqu’à une époque rapprochée de la nôtre, les boutiques pharmaceutiques demeuraient ouvertes dans toute la largeur de l’ogive qui encadrait leur devanture. Un ou plusieurs réchauds posés sur le sol opéraient la coction (cuisson) des préparations officinales, tandis que les substances se réduisaient en poudre ou subissaient les mélanges prescrits dans d’énormes mortiers de fonte placés aux angles extérieurs de l’officine. Les drogues se trouvaient comme aujourd’hui sur des planches étagées; mais au lieu de bocaux en cristal, de vases en fines porcelaines, c’étaient des espèces d’amphores en terre cuite et de petites caisses en bois blanc étiquetées d’après le formulaire de Galien ou celui de Mesué, dont l’image décorait ordinairement les panneaux extérieurs de la devanture. Une niche d’honneur pratiquée au fond de la boutique était occupée, soit par la statue du Rédempteur, soit par celle de saint Christophe ou de saint Côme, ou de la Vierge. Les apothicaires calvinistes. avaient placé Mercure dans cette niche, au grand scandale des catholiques romains.
Mais durant tout le Moyen Âge, à coté de ces respectables apothicaires, juré, patentés, exerçant ler profession au grand jour, il y en eut d’autres qui faisaient un commerce plus que suspect, qui tenaient à la fois de l’alchimiste et du sorcier, dont on retrouve la main dans bien des crimes, et qui eussent mérité, sans nulle exagération, le nom d’empoisonneurs.
Shakespeare, dans une de ses plus célèbres tragédies, fait apparaître une image singulièrement vivante de cette physionomie sinistre. Molière, un peu moins d’un siècle plus tard, peindra, l’apothicaire comique du siècle de Louis XIV.
A l’époque de Shakespeare, cependant, la pharmacie n’était lus ce qu’elle avait été au Moyen Âge : elle avait pris part aux progrès des quinzième et seizième siècles.. C’est l’époque de Jehan Renou , « la perle de tous les pharmacographes d’Europe ». On pourrait signaler; vers ce temps, une série de publications vraiment savantes. Nombre d’apothicaires composèrent des mémoires, traités et autres livres qui témoignent d’une science réelle. A partir de 1550 surtout, ces publications sont très nombreuses. La ville de Lyon se distingua tout particulièrement à cet égard.
Le bon apothicaire, dit Gazzoni, dans sa Piazza universale, doit vivre dans la crainte de Dieu; Etre charitable, pieux, humain, affable, disposé à rendre service; d’un caractère facile, libéral avec les pauvres, loyal, toujours prêt à porter secours aux malades en danger. Il ne doit être titre ni charlatan, ni cupide, ni buveur, ni dissolu.
Un arrêt du Parlement de Paris, de 1536, s’exprime ainsi au sujet du métier d’apothicaire :
« Le fait et estat d’apoticairerie est de plus grande conséquence que tous les autres états qu’ils soient. La plus grande partie dudit estat consiste en poudres, drogues, confitures, sucres et autres compositions qui se débitent et distribuent pour les corps humains et pour le recouvrement de la santé des malades. Il est donc très nécessaire que ceux qui s’entremettent dudit estat soient personnages sages, sçavants, fidèles, experimentez de long-temps, et connoissant bien avant la marchandise dont ils font les-dites compositions. »
Les apothicaires voulurent-ils, à cette époque, pousser trop loin leurs prétentions? L’extrait suivant du Myrouel des apothicaires le ferait croire :
« Souventes fois, dit cet ouvrage, paru à Lyon en 1538, ils abusent et contrefont les médecins là où les plus saiges sont bien empeschez, dont plusieurs souvent perdent la vie à cause que les apothicaires veulent faire et contrefaire du médecin, desquels Dieu nous veuille deffendne, car plusieurs maulx en viennent et font souvent des cemetieres boussus avant leur terme. »
Ce qui est certain, c’est que ce fut à peu près vers ce moment que la lutte entre les médecins et les apothicaires devint très vive. En 1553 parut le pamphlet que Sébastien Colin, médecin à Tours, publia sous le nom de Lisset Benancio, son anagramme, et sous ce titre Déclaration des abus ettromperies que font les apothicaires; fort utile à ung chascun studieux et curieux de sa santé. Les apothicaires, qui avaient becs et ongles, répondirent par laDéclaration des abus et ignorances des médecins ; œuvre très utile et profitable à ung chascunstudieux et curieux de sa santé, composé par Pierre Braillier, marchand apothicaire de Lyon, 1557.
Dans ces deux écrits, comme dans bien d’autres, ce ne sont que mordantes railleries contre « les abus, tromperies et ignorances » que médecins et apothicaires se reprochaient mutuellement. En 1560, les médecins parurent obtenir gain de cause; les apothicaires furent de nouveau et formellement réunis aux épiciers, ce qui était pour eux une grande humiliation.
Si les médecins, en effet, parlaient au nom de la majesté de la médecine, les apothicaires ne croyaient pas combattre sous un moins noble étendard, pour peu qu’on en juge par diverses pièces de vers tout à fait lyriques qui précèdent plusieurs traités de pharmacie, notamment par les vers des œuvres de Jacques et Paul Coutaut père et fils, maîtres apothicaires de la ville de Poitiers (1628).
Partout on retrouve des traces de l’antagonisme profond qui exista pendant des siècles entre les médecins et les apothicaires. Le Français né malin s’amusait volontiers de ces querelles. Les auteurs comiques n’avaient garde de négliger cet élément de gaieté.
Dans le Légataire universel de Regnard, on voit, par exemple, un apothicaire donner au bonhomme Géronte une consultation qui implique une véritable révolte contre la gloire ente majesté de la médecine. Il va même jusqu’à appuyer cette consultation sur une citation latine.
L’un des plus grands et des plus puissants ennemis des apothicaires fut Gui Patin. Dans ses Lettres il ne cesse de parler des apothicaires, et se montre envers eux d’une dureté et d’une acrimonie excessives. Il oublie trop que les apothicaires n’étaient, somme toute, que les serviteurs, les « cuisiniers » de la médecine, et ne faisaient la plupart du temps qu’exécuter les ordonnances de ses confrères de la Faculté.
La lutte soutenue par Gui Patin contre les apothicaires eut toutefois un côté très-honorable pour le célèbre docteur, qui, non sans raison, reprochait à ces derniers d’être trop avides, de gagner et de faire des parties d’un prix excessif..
Pendant près de quarante ans, Gui Patin mena la bataille contre les apothicaires avec une ténacité incroyable. Il ne trouve jamais d’épithètes assez vives, assez ironiques, assez cruelles. Il les appelle hominum gants superbutn, rixosutn, mimosa, menin, contentiostim, liligiosum; il les traite de bourreaux publics, de coupeurs de bourse, etc. Il leur décoche des traits tels que celui-ci: «Nos apothicaires sont ici fort secs et ne font presque rien. Ces bonnes gens sont à rouer. Ils voudraient bien que les chirurgiens fussent aussi abattus, afin d’avoir des compagnons de leurs misères. Ils haïssent fort ces estafiers de saint Côme, parce qu’ils font les pharmaciens et leur ôtent la pratique. Ils ne savent à quel saint se vouer. Y en aurait-il quelqu’un en Paradis qui voulût aider à des gens qui font chaque jour tant de fourberies aux pauvres malades? «
Jamais Gui Patin n’est plus satisfait que lorsqu’il intente un procès aux apothicaires, et surtout lorsqu’il le gagne. Son âpreté en cette matière ressemble à celle que montre Saint-Simon parlant du spectacle qu’il savoura avec délices de voir les têtes découvertes et humiliées des gens du Parlement « à la hauteur des pieds des ducs et pairs ».
Qu’on lise ce que Gui Patin écrit, en 1647 à l’ un de ses amis. «Mr le président de Courberin peut vous assurer du favorable jugement que j’obtins le 15 mars, contre les apothicaires au parquet de MM. les gens du roi, où les compagnons furent étrillés tout du long ; tout le palais les bafoua et se moqua d’eux; ils prétendaient des réparations contre moi pour ce que j’avais dit de leur boite, de leur thériaque et confection d’alkermès. Leur bézoard (1) y fut si bien secoué qu’il ne demeura que poudre et cendre… Je ne pris point d’avocat ; je me défendis moi-même fort au gré de mes juges et de mes auditeurs… Ces apothicaires ont trop pris de pouvoir sur l’honneur de la médecine; il est grand temps de les rabattre, ou jamais on n’en viendra à bout. »
A peine ce procès terminé, Gui Patin se prépare de nouveau à la lutte : « Je m’en vais, écrit-il peu après, travailler à quelque chose contre la cabale des apothicaire, afin de l’avoir tout prêt pour le faire imprimer si jamais ils m’attaquent; et puis je travaillerai à une méthode particulière, in gratiam neophytorum (à l’usage des commençants), en laquelle seront réfutés le bézoard, les eaux cordiales, la corne de licorne, la thériaque , les confections de hyacinthe et d’alkermès, les fragments précieux et autres bagatelles arabesques, qui sont de pures plaisanteries propres à enrichir les seuls apothicaires. »
(1) Voici quelques détails sur ce fameux bézoard qui indignait si fort Gui Patin et qui a joué si longtemps dans la pharmacie un rôle considérable. C’est , nous dit un traité de 1677, une pierre qu’on trouve dans un animal de Perse ou des Indes orientales, qui ressemble e partie à un cerf, en partie à une chèvre. Elle est ainsi nommée, ou des mots hébreux bel qui signifie maître et, et zaard qui veut dire venin, à cause des grandes vertu cardiaques dont le bézoard est doué , ou du mot indien bezaard, lequel est donné pour nom à l’animal qui produit cette pierre. Suit une longue dissertation sur toutes les qualités attribuées à cette pierre philosophale de la pharmacie.
Il faut croire que les apothicaires faisaient de belles fortunes avec le bézoard et les compositions arabesques. Gui Patin nous parle quelque part d’un apothicaire qui avait été échevin, et qui avait marié sa fille au marquis de Buradat en lui donnant une dot de 200 000 livres.
Il n’était pas jusqu’à la médecine de Gui Patin qui ne fût elle-même une arme de combat contre les apothicaires. Peut-être n’est-il pas superflu de dire quelques mots de son système; car celui-ci marque à l’endroit de la pharmacopée d’alors, si compliquée et si bizarre, le commencement d’une véritable l’évolution.
Ce mot ne semblera pas trop fort lorsqu’on aura lu la sorte de profession de foi adressée par Gui Patin à l’un de ses amis: « Pour bien faire la médecine, il ne faut guère de remèdes et encore moins de compositions, la quantité desquelles est inutile , et plus propre à entretenir la forfanterie des Arabes au profit des apothicaires qu’a soulager les malades, sur lesquels un simple purgatif opère quelquefois autant qu’une médecine où entreront trois ou quatre compositions. Pour moi, je suis de l’avis de MM. les Piètres qui ne veulent pour bien soigner, qu’un petit nombre de remèdes, mais bien choisis : moi qui ai appris, par maintes expériences sur moi et sur autrui, que l’infusion de trois gros de séné en un verre d’eau purge aussi bien, voire plus sûrement qu’un tas de compositions arabesques, toutes sortes d’humeurs peccantes. Je rends la pharmacie la plus populaire qu’il m’est possible, ordonnant tous les jours à mes malades des remèdes faciles à préparer, afin d’en sauver la peine aux apothicaires qui ne trouvent cela guère bon; mais je ne me soucie ni d’eux ni de ce qu’ils disent de moi, m’en trouvant bien, en ne foulant pas ma conscience, ni n’engageant mon honneur ni la bourse de mes malades; joint que le peuple est tellement lassé de leur tyrannie barbaresque et de leur forfanterie bézoardesque, qu’il est toujours bien aisé, à quelque prix que ce soit, d’échapper de leurs mains. Pas un de notre compagnie n’approuve leur insatiable avarice, laquelle a été bien châtiée depuis sept ou huit ans que nous leur avons fait la guerre, combien que parmi nous il y ait quelques faux frères qui les courtisent par derrière dans un certain espoir de lucre, sans la connivence desquels nous en serions bientôt venus à bout. »
Gui Patin s’exprimait ainsi au commencement de sa carrière. Près de quarante ans plus tord, ses principes n’avaient pas varié. Dans une de ses dernières lettre, on trouve une profession de foi identique. Avec quel bonheur cet ennemi acharné du charlatanisme dut-il accueillir sur la fin de son existence les comédies de Molière, faisant passer dans le domaine public les épigrammes dont il s’était plu toute sa vie à cribler ses ennemis les apothicaires. Il est vrai que cette jouissance dut être tempérée par l’indignation qu’il dut ressentir en voyant « la majesté de la médecine » représentée sous les traits des Purgon et des Diafoirus.
On a pu remarquer, par quelques-unes des citations précédentes, que les médecins dans leurs démêlés avec les apothicaires avaient le plus souvent obtenu gain de cause. On retrouvera les traces de ce triomphe des médecins dans les règlements qui régissaient à cette époque, c’est-à-dire au dix-septième siècle, la profession d’apothicaire.
Les maîtres apothicaires devaient souffrir que la visite de leurs boutiques et de leurs drogues fût faite deux fois par an, à la mi-août et la mi-carême, ou, à défaut, le lendemain de la Quasimodo et le lendemain de la Notre-Dame de septembre (le 9 septembre), par quatre docteurs en médecine, y compris le doyen de la Faculté, si bon lui semblait. Ces quatre docteurs étaient les deux professeurs en pharmacie députés de l’École et leurs deux adjoints assistés des quatre gardes. Un certificat constatant que ces visites avaient été faites était délivré aux apothicaires.
Les apothicaires devaient s’abstenir, sous les peines portées par les arrêts de la Cour, de donner aucun médicament aux malades sans l’ordonnance d’un médecin appartenant à la Faculté ou approuvé par celle-ci. Il leur était expressément défendu d’obéir aux ordonnances des empiriques
Les garde de la compagnie des apothicaires étaient tenus de faire connaître aux médecins chargés du contrôle l’arrivée à Paris de toutes les drogues d’apothicairerie et épicerie, afin que celles-ci pussent être visitées dans les vingt-quatre heures. On était très sévère au sujet de ces visites. C’est ainsi qu’à la date du l5 novembre 1597, nous redevons un jugement rendu entre les jurés et gardes des apothicaires de la ville de Paris, pour n’avoir pas fait pendant cette année les visitations ordonnées par les arrêts. » Ces gardes et jurés furent condamnés « à aumôner chacun la somme de deux écus aux pauvres malades de l’Hôtel-Dieu de Paris. » Cet arrêt ordonne en outre aux gardes et jurés de apothicairerie de mieux obéir aux arrêts à l’avenir et « d’assister aux visitations aux heures et jours assignés par les docteurs nommés par la Faculté de médecine, à peine de cent écus d’amende applicables auxdits pauvres, et autres plus grandes s’il y échet. »
On voit par cet arrêt, que confirment beaucoup d’autre, que les amendes auxquelles les apothicaires pouvaient être condamnés avaient une affectation spéciale, le soulagement des pauvres malades de l’Hôtel-Dieu.
Le jugement que nous venons de rapporter fut suivi quelques jours après, le 24 novembre 1597, d’une assemblée générale de tous les apothicaires de la ville de Paris et des faubourgs, convoqués par leurs gardes et jurés, conformément à l’arrêt du Parlement, « en la chambre desdits apothicaires, sise au cloître Sainte-Opportune, pour en leur présence être fait lecture » de l’arrêt concernant les visites. Lecture de cet arrêt devait en outre être faite, chaque année, le jour de l’élection des jurés et gardes, afin que ceux-ci, s’ils s’exposaient à des condamnations, ne pussent arguer de leur ignorance.
Une des questions qui soulevèrent le plus de différends entre les médecins et les apothicaires fut celle des examens conférant le droit de tenir un établissement de pharmacie.
Un arrêt du Parlement de Paris, du 3 mais 1671, ayant pour objet de mettre fin à ces dissentiments, renferme à cet égard les dispositions suivantes : « Quand il se présentera un aspirant à la maîtrise de la pharmacie, les gardes iront voir MM. les députés (professeurs examinateurs de la Faculté), pour les supplier d’agréer le jour qu’ils donneront audit aspirant pour son premier examen appelé lecture ; et le jour de l’examen approchant, ledit aspirant et son conducteur iront supplier MM. les députés de se trouver audit examen ; ce qui sera pareillement observé à l’examen des herbes.
Le postulant devait faire un chef-d’œuvre, appelé le chef-d’œuvre des herbes. Ce chef-d’œuvre était une composition pharmaceutique destinée à prouver que l’aspirant possédait les connaissances requises. Pour obtenir l’examen de ce chef-d’œuvre, dont les députés de la Faculté de médecine avaient le droit de réglementer à leur gré la confection, l’aspirant devait faire à peu prés les mêmes démarches que pour l’examen général nommé lecture.
A la suite de ces examens, dans lesquels les médecins députés pouvaient proposer à l’aspirant les questions de pharmacie « qu’ils avisaient bon estre », les examinateurs faisaient connaître leur décision à toute la compagnie des gardes et maîtres apothicaires, et ceux-ci en informaient l’aspirant. Lorsqu’il avait été reçu, ce dernier était présenté au lieutenant civil.
Avant cette présentation, l’aspirant devait signer l’engagement de se conformer aux statuts de la Faculté de médecine concernant les obligations des apothicaires, notamment « celle de porter honneur et respect à tous les docteurs de la Faculté.»
Les médecins attachaient une grande importance à cet acte de soumission des apothicaires. Les docteurs de la Faculté saisissaient toutes les occasions de faire jurer par les gardes et jurés, au nom de toute la communauté des maîtres apothicaires, que, dans le cas où les articles de la déclaration du 10 septembre 1631 viendraient à être contestés et qu’il en fallut plaider au Parlement et ailleurs, « promettent lesdits gardes se joindre à ladite Faculté pour l’exécution desdits articles.» Cette déclaration de 1631, dont Gui Patin nous parle dans ses lettres avec un véritable ton de triomphe, avait marqué la défaite des apothicaires, qui, d’ailleurs, « malgré la grande affection et désir qu’ils avoient, suivant les arrêts du Parlement, de se remettre avec les médecins leurs pères et bons maîtres, et le bien et profit qui en reviendrait au public », ne cessèrent de diriger contre ces règlements protestations et procès. Il est curieux de rappeler à ce propos quelle était la formule du serment que devaient prêter les apothicaires :
« Je jure et promets devant Dieu, auteur et créateur de toutes choses, unique en essence et distingué en trois personnes éternellement bienheureuses, que j’observerai de point en point tous les articles suivants :
« Et premièrement je jure et promets de vivre et mourir en la foi chrétienne ;
– item d’aimer et honorer mes parents le mieux qu’il me sera possible;
– item d’honorer, respecter et faire service autant qu’en moi sera, non-seulement aux docteurs médecins qui m’auront instruit en la connaissance des principes de la pharmacie, mais aussi à mes précepteurs et maîtres pharmaciens sous lesquels j’aurai appris mon métier;
– item de ne médire d’aucun de mes anciens docteurs, maîtres pharmaciens et autres qu’ils soient;
– item de rapporter tout ce qui me sera possible pour l’honneur, la gloire, l’ornement et la majesté de la médecine ;
– item de n’enseigner point aux idiots et ingrats les secrets et raretés d’icelle ;
– item de ne faire rien témérairement sans avis de médecin ou sous espérance de lucre tant seulement;
– item. de ne donner aucun médicament , purgation aux malades affligés de quelque maladie aiguë, que premièrement je n’aie pris conseil de quelque docte médecin ;
– item de ne découvrir à personne les secrets qu’on m’aura fidèlement commis;
– item de ne donner jamais à boire aucune sorte de poison à personne, et de ne conseiller jamais d’en donner, non pas même à ses plus grands ennemis, item d’exécuter de point en point les ordonnances des médecins sans y ajouter ou diminuer, en tant qu’elles seront faites selon l’art;
– item de ne me servir jamais d’aucun succédané ou substitut sans le conseil de quelque autre plus sage que moi ;
– item de désavouer et fuir comme la peste la façon de pratique scandaleuse et totalement pernicieuse de laquelle se servent aujourd’hui les charlatans, empiriques et souffleurs d’alchimie, à la grande honte des magistrats qui les tolèrent ;
– item de donner aide et secours indifféremment à tous ceux qui m’emploieront, et finalement de ne tenir aucune mauvaise et vieille drogue dans ma boutique.
Le Seigneur me bénisse toujours tant que j’observerai ces choses
Conformément à un arrêt du Parlement du 1er août 1556, les médecins, chirurgiens, apothicaires, devaient, à Paris, « s’assembler aux quatre termes de l’an, à chacun terme trois jours, à sçavoir les mercrcdy, vendredy et samedy consécutivement, ès écoles de médecine, et aviser entre eux à ce qui sera bon et salutaire pour le peuple, à ce que les pauvres puissent être aidez et secourus en leurs maladies, à prix et frais modérés, leur ordonnant et baillant médecines salubres et profitables, s’enquérant diligemment si les apothicaires, épiciers et herboristes sont fournis suffisamment de ce qui appartient pour les fournitures de la ville. » La même assemblée devait aussi «aviser du temps et des maladies courantes pour l’année, pour, selon la disposition d’icelle, aviser et arbitrer en commun des remèdes propres et convenables à la guérison desdites maladies. »
Lorsqu’un apothicaire venait à mourir, sa veuve pouvait continuer son commerce, mais sous la réserve expresse que les serviteurs employés dans la boutique de l’apothicaire défunt seraient examinés par les délégués de la Faculté, médecins et gardes-apothicaires.
Les apothicaires de Paris étaient considérés comme ayant sur ceux de la province une véritable supériorité, encore bien qu’il y eût certaines villes, telles que Lyon, Montpellier, Poitiers, qui étaient, au point de vue de la médecine et de l’apothicairerie, tout particulièrement renommées.
Les examens pour exercer la profession d’apothicaire en dehors de Paris étaient moins sévères et moins solennels que les examens exigés des aspirants qui avaient l’intention d’exercer à Paris. Le plus souvent, pour ces examens en quelque sorte inférieurs, les députés de la Faculté s’en remettaient aux jurés apothicaires, qui, pour les lieux où il n’y avait pas de jurande, devaient examiner gratuitement les candidats, à peine de cinq cents livres d’amende.
On ne rappelle ici que les dispositions principales qui régissaient la compagnie des apothicaires. Plus on avança, plus celle réglementation devint stricte et minutieuse, on pourrait dire excessive. A tout instant de nouveaux arrêts, réclamés par les médecins contre les apothicaires, aggravaient pour ceux-ci l’état de dépendance et de sujétion dans lequel leurs « bons maîtres » entendaient les maintenir.
Sans cesse la Faculté avait recours au Parlement. Celui-ci statuait en souverain juge sur des questions où il semblerait que sa compétence pût être quelque peu discutée. On ne citera pour exemple que l’argumentation qui suit, et qui est extraite d’un jugement rendu contre les propagateurs de l’antimoine :
« Et, en vérité, de première rencontre semble que nature ait voulu cacher en la terre comme en ses entrailles les choses minérales, pour en ôter aux hommes l’usage; outre ce, l’on tient pour certain que cette matière est plus estrange et moins utile que le plomb, duquel ne peut estre tiré médicament gracieux et profitable au corps de l’homme, comme estant certe espèce composée de sec et de froid contraire au corps humain, qui veut la chaleur et l’humidité. »
Les arguments qu’on pourrait appeler mythologiques étaient aussi tout à fait en faveur; en voici un échantillon :
« Il faut douter de tous nouveaux inventeurs ou promoteurs en médicaments inaccoutumés, non pas pour indifféremment rejeter ceux qui inventent ou renouvellent quelque chose qui puisse estre profitable ; et certes anciennement tels hommes ont été réputez, comme fut Esculapius, qui fut du temps de la guerre de Troye estimé fils de Phœbus, néantmoins peint et représenté avec une longue barbe, semblant plus vieil et ancien que son père, qui estoit pour démontrer qu’il faut du temps et longue expérience en ceux qui se mêlent de cette profession, ce qui seroit contraire aux appellans. »
Le rédacteur du jugement ne s’arrête pas en si bon chemin, et cite Hippocrate, Marcus, Calo, Pline, Mithridate, « qui a composé le mithridat qui porte son nom, en la composition duquel y a cinquante quatre simples. » Etc.
Toute cette réglementation n’empêchait ni les apothicaires d’être charlatans, ni le charlatanisme de se donner carrière. A-t-il cessé tout à fait d’en être ainsi? Un simple coup d’œil sur les annonces des journaux fixerait le lecteur sur ce point délicat; c’était néanmoins au temps jadis bien autre chose qu’aujourd’hui. On en jugera par l’extrait suivant d’une bien curieuse préface placée en tête d’un livre de médecine et de pharmacie dédié au roi Louis XIII :
« Celui qui a reçu de la main libérale de Dieu le tallent, dit l’auteur, ne le doit ensepvelir en terre, de peur qu’il ne soit coulpable de l’ire d’iceluy. C’est ce qui m’a obligé à faire part au public, soubs les puissantes aisles de vostre royalle authorité et les heureux et favorables auspices de vostre sacré nom, l’amour des bons et la crainte des pervers, des secrets plus remarquables qu’il a pleu à Dieu me donner en la cognoissance de la médecine par-dessus l’usage commun. »
Comme on le pense bien, il y a un point que n’oubliaient pas les praticiens, c’était celui des honoraires, et volontiers, en dédiant leurs livres à de grands personnages, ils rappelaient, par exemple, que « l’empereur Auguste, ayant esté guéri par Anthoine Musa d’une estrange maladie, luy donna des présents d’une grande valeur; et non content, il voulut encore l’honorer de la dignité de chevalier de son ordre; que le monarque des Persans Darius donna deux grosses chaînes d’or de grand prix au médecin Demades pour luy avoir descouvert un secret en médecine, et que la reyne sa femme luy fit présent de deux burettes ou bouteilles d’or massif. »
Aussi bien, pouvait-on trop payer les merveilleuses préparations des apothicaires et de leurs émules? Ce n’étaient que remèdes souverains, panacées toutes puissantes, onguents magistraux, eaux admirables « pour restaurer les forces clientes et pour refaire et restaurer les esprits vitaux et animaux, qui se peut comparer à l’élixir de vie. »
Rien de plus varié que ces médicaments, rien de plus compliqué que leur préparation. Veut-on savoir, par exemple, comment se préparait l’eau de chapon, « comparable à l’élixir de vie »?
« Prends un chapon, dit la Pharmacie des dogmatiques, (ou plusieurs, comme il te plaira) viel, gras, effondré et couppé en morceaux ; jette-le dans une fiole de verre assez ample, y adjoustant : de santal citrin, de bois d’aloès, de clous de girofle, de noix muscade, de canelle, de fleurs de muscade, de galanga, d’écorce de citron, de zedoaria, de safran, de fleurs de rosmarin, de sauge, de bétoine, de lavende, de borrache, de buglosse, de roses rouges, de coral préparé, de grains de kermès, de vin de Canarie, de sucre très-blanc. On mettra le vaisseau bien fermé, à fin que rien n’évapore, an bain-marie fort chaud par huit à dix jours, jusques à ce que le chapon soit cuit par la force de l’eau bouillante en très-menues particules, qui seront exprimées par après dans les presses et distillées dans l’alambic. »
Si, après cela, on n’était pas guéri, ce n’était pas, il faut en convenir, faute d’ingrédients.
La décoction d’un vieux coq était recommandée pour l’opilation (obstruction) de la rate, du foie, du mésentère, la colique, le calcul, la fièvre quarte, etc.
Il y avait aussi de l’eau d’écrevisses, de l’eau de sauterelles, et vingt autres; des sirops de coraux, de perles, d’hyacinthes, d’émeraudes et de saphirs ; des vins purgatifs de fleurs de prunier, de pêcher et de millepertuis. L’extrait de crâne humain était recommandé « comme thrésor d’un grand prix contre l’épilepsie ». On le mélangeait avec des sels « d’areste de bœuf, d’escorces de febves, d’absinthe, de fresne, de cétérach. » L’extrait de foie de veau était employé contre les affections du foie ; l’extrait de poumon de renard, contre les maladies de poitrine ; l’extrait de cornes de cerf, « tant tendres que dures », contre la peste; l’extrait d’yeux d’écrevisse et de coquilles d’œufs de limace, contre les dysuries, etc. L’emploi des métaux était aussi très usité.
Les remèdes, conformément à une division indiquée par Hippocrate, étaient distingués par les mots « altérants, incisifs, relâchants, purgatifs, rafraîchissants. »
En même temps on divisait les substances d’après l’action spéciale qui leur était attribuée : il y avait « les céphaliques, les hépatiques, les stomachiques, les diurétiques » et autres.
On pourra se faire une idée du prodigieux dérèglement d’imagination pharmaceutique auquel risquaient de conduire toutes ces hypothèses, par les lignes suivantes, empruntées au commentaire de Bauderou, médecin célèbre qui vivait au dix-septième siècle, sur l’aurea alexandrina : « L’opium est la base de cet électuaire; mais on y fait entrer d’autres médicaments pour augmenter son action, et comme ces médicaments ont de mauvaises qualités, on en ajoute d’autres pour les corriger. Ce n’est pas tout encore : on entasse une quantité énorme de drogues, dont les unes sont chargées de diriger l’action de ce médicament vers la tête, les autres vers la poitrine, d’autres vers le cœur, l’estomac, la rate, le foie, les reins et plusieurs autres parties; enfin ce seul médicament, destiné à combattre toutes les maladies, peut être regardé « à juste titre comme une boutique entière d’apothicaire contenue dans un pot de faïence.» Ainsi, la vertu rafraîchissante et narcotique de l’opium est augmentée par la jusquiame et l’écorce de mandragore, tandis que la qualité nuisible de ces dernières est corrigée par la myrrhe, l’euphorbe, le castor et les anacardes; leur action est déterminée vers le cerveau par les moyens des clous de girofle, de la sauge, de la pivoine, du bois d’aloès et de l’encens ; ils pénètrent dans la poitrine et les poumons par le moyen du soufre, du thym, du pouillot et de la gomme adragant; ils vont au cœur par l’addition des perles, de l’or, de l’argent, de l’os du cœur de cerf, etc. »
De même qu’il existait des médicaments pour tous les goûts, il y en avait pour toutes les bourses. C’est ainsi que, dans un traité de pharmacie du dix-septième siècle, on remarque successivement un grand antidote pectoral dédié aux riches, puis un petit antidote pectoral pour les gens de basse condition. Il en est de même pour bien d’autres médicaments : il y a un grand antidote stomacal «pour les plus riches», un petit antidote hépatique pour gens « de moyenne condition », un petit antidote contre la peste pour le commun du peuple, un autre pour la populace.
Mais ce n’était pas tout : lorsqu’ils pouvaient présenter un médicament sous le patronage d’un nom illustre, les médecins et apothicaires du temps n’y manquaient pas, comme on peut bien penser.
L’ouvrage qu’on vient de citer mentionne « le vin antiparalytique, ou contre la paralysie, communiqué par les médecins ordinaires du très illustre prince le landgrave de Hesse », le « mélicrat vineux » fait avec beaucoup d’aromates et espices, «lequel a été communiqué», non plus par des gens faisant profession de médecine, mais par « le très illustre prince Frédéric, de bonne mémoire, électeur palatin. » On voit que les apothicaires s’honoraient, à l’occasion, en comptant jusqu’à des princes parmi leurs confrères. Ce n’est pas là une assertion risquée. En terminant son livre sur la Pharmacopée des dogmatiques réformée, Meyssonnier écrit ce qui suit : « Tels beaux, rares et excellents remèdes seraient aujourd’hui beaucoup plus séans és boutiques apoticaires qu’un si grand nombre de boëtes dorées, la plupart desquelles en beaucoup de lieux ne contient sinon du vent inutile. Entre les boutiques les mieux ornées et garnies, soit publiques, soit particulières, qui se trouvent partout en Italie, Allemagne et autres pays, je n’en ai veu aucune qui fust à esgaler, tant s’en faut que je die à préférer, à celle qui est à Cassel dedans le chasteau du prince. Les seuls médecins du prince, grands personnages et fort célèbres, ne travaillent pas incessamment à la parer et orner; mais le prince mesme, à sçavoir Maurice, landgrave de Hessen (Hesse), ce grand et puissant prince, ne desdaigne point d’y mettre la main. Je puis asseurer qu’en cette boutique, la mieux polie et la plus exquise de toute l’Europe, j’ay avec plaisir veu plus de mille sortes d’extraicts magistères, essences,.et autres préparations chymiques, sans les vulgaires, qui n’y manquent nullement. »
Pouvait-on se recommander d’un nom impérial, c’était encore mieux. C’est ainsi qu’au-dessus des grands électuaires d’œuf pour les riches, ou des petits électuaires pour le vulgaire, il y avait l’électuaire, — tout à fait souverain, celui-là, — de l’empereur Maximilien 1er; et comme ce prince avait été empereur d’Allemagne, l’auteur n’oubliait pas de déclarer « que l’Allemagne s’attribue de droit cette prérogative de gloire, à sçavoir qu’elle est vraie nourrice de personnages de grand sçavoir et renom, et mère très fertile et bien heureuse à enfanter un nombre infiny d’excellents remèdes comme nouveaux fruits d’esprit. »
Par le simple toucher, — le remède était très simple, — les rois de France, comme chacun le sait, avaient le privilège de guérir les écrouelles. On disait de même, rapporte un traité de pharmacie, du roi catholique des Espagnes. «Toutefois, ajoute-t-il, on n’a point veu encore les effects. » Quelques uns prétendaient aussi que le Grand Turc, de son côté, guérissait le cancer.
Parfois les remèdes avaient une religion. De ce nombre était, pour ne citer qu’un spécimen, le vin purgatif catholique.
Les grandes dames opposaient moins de résistance, ainsi que l’attestent les lignes suivantes d’une lettre de Mme de Sévigné à sa fille (2 septembre 1676) : « J’avais auprès de moi, dit-elle, mon joli médecin qui me consolait beaucoup… C’est lui qui m’a conseillé de mettre mes mains (Mmede Sévigné souffrait d’un rhumatisme) dans la vendange, et puis dans une gorge de veau, et, s’il en est encore besoin, de la moelle de cerf et de l’eau de la reine de Hongrie. »
Molière, auquel il faut toujours revenir lorsqu’on veut avoir, non pas seulement une satire des mœurs de son temps, mais encore la vérité à leur sujet, nous indique que les apothicaires des campagnes ne débitaient pas moins de remèdes que ceux des villes. « J’avons dans notre village, dit le paysan Thibaut à Sganarelle, un apothicaire, révérence parler, qui li a donné (à ma femme) je ne sais combien d’histoires; et il m’en coûte plus d’eune douzaine de bons écus en lavements, ne v’sen déplaise, en aposthumes qu’on li a fait prendre en affection de jacinthe et en portions cordales. Mais tout ça n’a été que de l’onguent mi-ton mitaine. »
Appréciateur
Les appréciateurs étaient, dans diverses villes ou dans certains ports de commerce, des agents chargés d’apprécier la valeur des marchandises, afin de permettre.de fixer les droits qu’elles devaient payer à l’entrée ou à la sortie.
Apprêteur
Cette dénomination était spécialement, attribuée aux ouvriers qui peignaient sur verre et y appliquaient la peinture d’apprêt. L’art de l’apprêteur atteignit au Moyen Âge, comme l’attestent les anciens vitraux de nos cathédrales, un degré de perfection merveilleux. Sous ce nom d’apprêteur, on désignait aussi plusieurs catégories d’ouvriers se rattachant à des professions diverses, notamment les artisans qui mettaient la dernière main aux étoffes, aux caractères d’imprimerie , ou bien encore qui préparaient le travail d’autres ouvriers. Le met d’apprêt avait donc deux sens différents apprêter un ouvrage, c’était tantôt y mettre la dernière main avant de le livrer au trafic, tantôt préparer la matière première pour la transmettre à d’autres ouvriers qui poussaient plus loin le travail. Tel était le cas des apprêteurs de bougies, etc.
Ardoisier
L’importation de l’ardoise était soumise, à Paris, à une réglementation spéciale, ayant pour objet d’établir que l’ardoise était de bonne qualité. Une ordonnance, confirmée par un arrêt du 5 août 1669, exigeait que l’ardoise employée pour la consommation de la ville de Paris et pour la construction des maisons du roi fut de qualité supérieure. Il était ordonné aux jurés-couvreurs de faire leur rapport au bureau de la ville au sujet des qualités et quantités arrivées à chaque marchand, d’en présenter des échantillons qui servaient à la fixation de la taxe. Les marchands n’avaient le droit de vendre que des ardoises conformes à ces échantillons. L’art de’ l’ardoisier n’avait pas de maîtrise propre, mais seuls les maîtres couvreurs avaient le droit d’employer l’ardoise dans les endroits où existait une maîtrise.
Argenteur
Les argenteurs se rattachaient à. la corporation des doreurs, dont il sera parlé plus loin ; comme aujourd’hui, leur métier consistait à argenter, avec de l’argent en feuilles, des ouvrages de cuivre ou de toutes autres matières,
Armurier
Sous le nom générique d’armuriers, on a parfois confondu des professions très distinctes, bien qu’elles eussent un seul et même objet : l’armement de l’homme de guerre. C’est ainsi qu’avant 1789, il y avait les armuriers, les.arquebusiers, les fourbisseurs. Chacun de ces états avait des statuts spéciaux.
Les armuriers, appelés aussi heaumiers , du nom du heaume, l’une des pièces principales de l’armure, fabriquaient plus particulièrement des armes défensives, telles que cuirasses, casques, brassards, etc. Les arquebusiers fabriquaient dans le principe des arquebuses; ils confectionnèrent par la suite des fusils, .des pistolets et toutes armes propres à lancer des projectiles. Enfin les fourbisseurs fabriquaient les armes blanches, telles qu’épées, lances, etc.
L’état d’armurier proprement dit eut, pendant tout le Moyen Âge, sous la Renaissance et jusqu’au seizième siècle, une très grande importance. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un regard sur les armes de formes si diverses et si savamment étudiées qu’on porta durant des siècles, et dont les spécimens nous permettent de suivre les transformations successives. Toutes les armures de ces chevaliers, des hommes d’armes, littéralement bardés de fer et d’acier, eux et leurs chevaux, étaient l’œuvre des armuriers. Si l’on se rappelle que pendant de longs siècles la guerre fut l’état normal dans toute la France, dans toute l’Europe, on peut imaginer l’immense quantité d’armures qui sortirent des mains de ces ouvriers; souvent on pourrait dire de ces artistes : les armures de certains seigneurs étaient de véritables œuvres d’art.
Par la description suivante du costume des guerriers qui conquirent l’Angleterre sous la conduite de Guillaume le Conquérant, on pourra voit ce qu’était déjà, dès le onzième siècle, l’art de l’armurier. Ces hommes d’armes étaient coiffés d’une calotte ayant la forme d’un cône de métal pointu ou d’une pyramide. Ce cône était protégé par devant d’une pièce de fer quadrangulaire qui descendait sur le nez et qui reçut le nom de nasal. Le corps était recouvert d’une chemise à mailles de fer ou d’une blouse étroite sur laquelle étaient cousues des plaques de fer carrées, rondes ou triangulaires. C’est vers le quatorzième siècle que toutes les parties de l’armure , jusque-là à peu près distinctes les unes des autres, commencent à constituer un ensemble où tout se tient et se relie.
Les armuriers, dit M. Viollet-le-Duc, dans son savant Dictionnaire du mobilier, avaient certainement observé le jeu des articulations de l’écrevisse, et, partant de ce principe, ils composaient les plaques de recouvrement destinées à former les tassettes certaines parties des arrière-bras, les gorgerins, les alentours du genou, etc. Le jeu des lames et des charnières devint des plus perfectionnés, et l’on a pu dire, presque sans exagération, qu’un homme à cette époque était dans son armure de fer battu comme dans sa peau.
La puissance des armes offensives ne cessant de s’accroître, on chercha chaque jour davantage à augmenter l’efficacité des armes défensives. Les chevaliers firent de grands sacrifices pour se procurer des armures de plus en plus résistantes. Les fabriques d’armes se multiplièrent. Les meilleures et les plus anciennes étaient en France, à Poitiers, Bourges, Toulouse, Beauvais, Paris. A Arras, on fabriquait aussi de bonnes armures. En Italie, Milan et Pavie; dans les Flandres, Gand; en Allemagne, Nuremberg et plusieurs autres villes, étaient particulièrement renommées. Les armures françaises étaient réputées pour leur légèreté, leur souplesse et leur élégance; les armures allemandes, pour leur solidité. Beaucoup de chevaliers français se faisaient faire des armures à l’étranger, en Italie ou en Allemagne, surtout à partir du quinzième siècle. Les ouvriers étrangers obtinrent aussi, à cette époque, l’autorisation de s’établir en France, comme le prouvent des lettres patentes de Charles VI, du mois d’avril 1412.
Pendant la guerre de Cent ans, dont les terribles combats taillèrent aux armuriers une si large besogne, le commerce des armures acquit en Europe ume grande extension, comme en fait foi l’extrait suivant du livre de Christine de Pisan : «il fist (Charles V) pourveance de riches armures, beauls destriers, amena d’Allemagne, de Pulle (Pouille), courciers, haubergons et azarans, camails (toutes pièces de l’armurede cette époque), forgez à Millan à grant foison, apportés par deçà, par l’affinité de messir Barnabo, lors seigneur du dit lieu ; à Paris faire toutes pièces de harnois; et de tout ce donna largementaux compaignons d’armes, aux riches gentilzhommes les choses belles et jolies, aux povres les profittables et fortes. ».
A l’époque de la Renaissance, l’armure, ayant de commencer à disparaître comme étant de plus en plus impuissante contre les armes à feu, atteignit son suprême degré de perfection. Les merveilleux spécimens conservés dans nos musées permettent de se rendre compte du goût par lequel se distinguèrent les armuriers de cette époque. Sous Louis XIII, les armures commencent à être abandonnées pièce par pièce, malgré les efforts du roi pour en maintenir l’usage. Vers 1660, les cuissards furent tout à fait abandonnés. On ne garda plus que la cuirasse, qu’on portait sous l’habit. Les derniers fantassins français qui la revêtirent furent les piqueurs abolis en 1675. Seule la gendarmerie, dont on forma un ou plusieurs régiments qui prirent le nom de cuirassiers, conserva la cuirasse et le casque, qui subsistent encore aujourd’hui (1878) comme les derniers vestiges des armures d’autrefois.
Les armuriers ou heaumiers suivirent la destinée des armures dont l’histoire est la leur. Ces artisans furent érigés en corps de jurande par Charles VI, en 1409, à l’époque même où l’armure de fer, prenant un caractère nouveau, commence à former un ensemble ingénieux et savant de pièces fixes et solidaires. Plusieurs édits de Charles VI sont relatifs à la réglementation de la profession d’armurier, qui, sous ce règne, atteignit son apogée, tant l’armure était alors un objet de première nécessité. Les statuts édictés par Charles VI tombèrent peu à peu en désuétude. Ils furent renouvelés en 1562, et finalement, après les formalités d’usage, homologués par lettres patentes de Charles IX, à Houdan, au mois de septembre de cette année, et enregistrés an Parlement au mois de mars suivant.
Ces statuts contenaient vingt-deux articles. Dans une énumération qui résume à peu près les attributions des armuriers, il est dit qu’il sera permis à ceux-ci de faire « tous harnais pour armer hommes, spécialement les corcelets, corps de cuirasse, hausse-cols, tassettes, brassards, gantelets, harnais de jambes, habillement de tête, bourguignotes et morions servant à gens de pied, tant à l’épreuve qu’à la légère; les armes de jambes ou tonnelets à courir en lice; enfin, harnais, tonnelets et bassins, servant à combattre à la barrière », c’est-à-dire toutes armes défensives.
La communauté des armuriers fut pendant tout le Moyen Âge l’une des plus nombreuses de Paris. A la fin du seizième siècle, en comptait encore soixante maîtres armuriers. En 1723, il n’y avait plus que deux maîtres, tous deux fils de célèbre Drouart. Ils soutenaient la réputation de leur père, qui fut, au temps de Louis XIV, le dernier juré de son corps. Les ancêtres de Drouart étaient en grande renommée depuis plus de deux cents ans; les armures qu’ils fabriquaient sont mentionnées comme les meilleures et les plus riches de l’Europe, sans méme en excepter celles de Milan, qui étaient au nombre des plus estimées. Les deux derniers Drouart prenaient la qualité de seuls armuriers heaumiers du roi et des princes. Leur magasin était situé en haut de la rue Saint-Denis, rue de la Heaumerie (aujourd’hui disparue), ainsi nommée à cause des heaumiers qui l’habitaient. Le patron des armuriers. était saint Georges, et leur confrérie se trouvait à Saint-Jacques de la Boucherie, où l’on voyait saint Georges, représenté de grandeur nature, revêtu de pied en cap d’une armure d’acier poli, monté sur un cheval caparaçonné à l’antique et avec un harnais d’acier..
Arpailleur
Les arpailleurs (orpailleurs) étaient des gens qui cherchaient dans le sable de certaines rivières les paillettes d’or qui pouvaient s’y trouver mêlées. Par extension, on a aussi donné ce nom à ceux qui se consacraient à la découverte des mines. Au siècle dernier, il y avait encore quelques arpailleurs sur les rives de certains cours d’eau qui ont leur source dans les Pyrénées, tels que l’Ariége, la Salat, la Garonne, etc. Dans les environs d’Agen, nombre d’habitants, avant ou après la récolte des froments, allaient avec leurs femmes et leurs enfants prendre du sable de la rivière dans des paniers et en extraire l’or après plusieurs lavages. Le moins qu’ils en trouvent chaque jour, dit l’abbé Joubert, vaut toujours mieux que le salaire des journées qu’ils emploieraient à travailler pour les particuliers.
Arpenteur
La profession d’arpenteur est très ancienne. Il y eut jusqu’en 1689, un grand maître ou grand arpenteur de France qui avait le droit d’instituer les arpenteurs. C’est lui qui leur délivrait des commissions. Cette législation donna lieu à un grand nombre d’abus. En 1689, le roi ordonna que les arpenteurs précédemment nommés par le grand maître seraient tenus de prendre de nouvelles provisions, moyennant une certaine somme versée au trésor. C’était l’époque où, par suite des dépenses occasionnées par les longues guerres et les ruineuses constructions de Louis XIV, les surintendants des finances ne cessaient d’imaginer de nouveaux expédients pour augmenter les revenus de l’État.
Un peu plus tard, en novembre 1690, le roi supprima tous les anciens offices d’arpenteurs, et créa des experts priseurs et arpenteurs jurés pour former un même corps avec les jurés experts. Créés an mois de juillet de la même année, et qui avaient dans leurs attributions toutes les opérations concernant l’arpentage.
Le prix des charges d’arpenteur varia suivant les époques; en 1669, à Paris, ils avaient à fournir une caution de mille livres. Ils devaient, pour être nommés, être connus comme des gens de bonnes vie et mœurs. A leur entrée en fonctions, ils prêtaient le serment de s’acquitter en conscience de tous les devoirs de leur charge. Les formalités auxquelles les arpenteurs étaient astreints étaient assez nombreuses, surtout lorsqu’ils étaient attachés à un service public. Le serment des arpenteurs faisait autorité, mais ils étaient sévèrement puni en cas de fraude reconnue. Ils jouissaient de divers privilèges, notamment de l’exemption du logement des gens de guerre.
Arquebusier
Comme l’indique un précédent article (voir Armurier), les arquebusiers furent dans le principe confondus sous ce nom d’armuriers avec les heaumiers et les fourbisseurs.
L’importance des armes à feu ne cessant de s’accroître, les arquebusiers. en vinrent à former une corporation distincte. Ils furent dans l’origine, au quinzième siècle, appelés artilliers ou artilleurs. L’arquebuse, à laquelle ils empruntèrent leur dénomination et dont le nom vient de deux mots italiens (arco, arc, et buco, trou), commença à être usitée en France sous le règne de Louis XII.
Les arquebusiers, qui fabriquèrent d’abord des arquebuses, puis des fusils, des pistolets, etc., formèrent bientôt une des plus importante corporations de Paris. Ils ne furent cependant érigés en corps de jurande que sous Henri III. Ce prince leur donna des statuts qui furent enregistrés au Parlement le 23 mars 1575. Louis XIII confirma ces statuts par lettres patentes du 4 mai 1634, enregistrées le 15 juillet de la même année.
Louis XV, en 1749, accorda aux arquebusiers de nouvelles lettres patentes modifiant, conformément aux besoins de l’époque, les précédents statuts. Enfin, une ordonnance de Louis XVI, en date du 11 août 1776, réunit en une seule et même communauté les arquebusiers, les fourbisseurs et les couteliers. Cette ordonnance leur reconnut le droit de fabriquer et polir l’acier, et leur permit d’ouvrir à Paris, dans les fossés de la porte Saint-Antoine, un jeu d’arquebuse pour y exercer « la jeune noblesse et ceux qui font profession des armes ».
L’autorisation accordée aux arquebusiers de fabriquer et polir tous « ouvrages d’acier » fut, pour ainsi dire, l’enregistrement officiel de la disparition des armuriers ou heaumiers, si nombreux au quinzième siècle et dont l’importance avait décru proportionnellement aux progrès des armes à feu.
Il y avait, à Paris, à la tête de la corporation des arquebusiers, quatre jurés dont les attributions étaient considérables. Ils étaient chargés notamment de la passation et de l’enregistrement des brevets d’apprentissage. Ils procédaient à la réception des maîtres et statuaient sur les chefs- d’chef-d’œuvre. ils faisaient les visites tant ordinaires qu’extraordinaires, soit des ouvrages des maîtres, soit des marchandises foraines ou venant du dehors, sur lesquelles ils avaient à exercer une rigoureuse surveillance. C’est ainsi que toute marchandise ayant trait au métier d’arquebuserie et arrivant à Paris pour y être vendue, soit par les marchands forains eux-mêmes, soit par ceux de la ville, ne pouvait être mise en vente avant d’avoir été visitée et marquée du poinçon de la communauté. Les jurés exerçaient sur tous les produits de la corporation un droit de contrôle très étendu. Ils étaient chargés de tout ce qui concernait l’exécution des statuts et la police de la communauté.
Pour être élus jurés, les maîtres arquebusiers devaient préalablement avoir été maîtres de confrérie, c’est-à-dire avoir passé par une sorte de maîtrise ou dignité supérieure. Cette règle devait être observée sous peine de nullité d’élection et d’un demi-écu d’amende contre chacun des maîtres qui auraient donné leur voix au candidat qui n’avait pas été maître de confrérie.
On ne pouvait tenir boutique d’arquebusier qu’à la condition d’avoir été reçu maître. On ne pouvait être reçu maître qu’après avoir été apprenti, puis compagnon ( c’est-à-dire ouvrier).
Chaque maître ne pouvait tenir sur la rue qu’une seule boutique et était obligé d’avoir pour marquer ses ouvrages un poinçon, dont l’empreinte.devait rester sur une table de cuivre déposée au Châtelet dans la chambre du procureur du roi.
Pour aspirer à la maîtrise, il fallait pour le moins avoir été apprenti pendant quatre années consécutives et compagnon pendant quatre autres années. Les frais de réception des maîtres étaient fixés avec les anciens droits à 650 livres.
Les statuts de la communauté dénotent la préoccupation de maintenir entre les différents maîtres une certaine égalité et de limiter la concurrence. Ces statuts disaient notamment que chaque maître ne pouvait avoir qu’un seul apprenti à la fois, « sauf à ceux qui le veulent d’en prendre un second après la troisième année de premier achevée. » Il était interdit à tout apprenti d’Être plus de trois mois absent de chez son maître. Il était aussi défendu aux maîtres de chercher à attirer chez eux, de « débaucher » les compagnons et apprentis employés chez leurs confrères, avant que ces compagnons et apprentis n’eussent terminé leur ouvrage ou leur temps. Aucun maître, sous peine d’amende, ne pouvait avoir plus de deux compagnons, à moins que les autres maîtres n’en eussent autant que lui.
Un chef-d’œuvre était exigé de tout aspirant à la maîtrise. Cette règle souffrait cependant une importante dérogation en faveur des fils de maîtres, qui n’étaient pas tenus à ce chef-d’œuvre, mais seulement à un examen secondaire nommé expérience. Il se forma ainsi au sein de la corporation une sorte d’aristocratie héréditaire; le nombre des maîtrises étant limité, elles devinrent peu peu la propriété des mêmes familles.
Ce n’était pas seulement les fils de maîtres qui jouissaient pour l’obtention de la maîtrise d’un véritable privilège: les filles de maîtres apportaient cette prérogative en dot aux compagnons qui les épousaient, et ceux-ci étaient, par le fait même de ce mariage, dispensés de l’obligation du chef- d’œuvre et soumis à la seule expérience, c’est-à-dire à l’examen sommaire exigé des fils de maîtres. Particularité plus curieuse encore, la veuve d’un maître qui se remariait avec un compagnon affranchissait également ce dernier de la formalité du chef-d’œuvre. Les veuves qui ne se remariaient pas continuaient à jouir des privilèges de leurs matis, mais n’étaient pas autorisées à former des apprentis.
Si importante néanmoins que fût la prérogative dont ils jouissaient à l’endroit de la maîtrise, les fils de maîtres étaient néanmoins obligés, comme les autres aspirants, de faire quatre ans d’apprentissage. Ils ne pouvaient tenir lieu d’apprentis à leurs pères. Rien ne dit toutefois dans les statuts qu’ils ne pussent faire chez leurs pères leurs quatre ans d’apprentissage; il semble que le maître devait simplement avoir chez lui un autre apprenti que son fils. En aucun cas l’apprentissage ne pouvait are racheté. Les compagnons ayant fait apprentissage à Paris devaient, aux termes des statuts, être préférés ans compagnons étrangers, sous la réserve de ne pas exiger un salaire supérieur,
Dans leurs lettres de maîtrise les arquebusiers prenaient aussi le nom d’arbalétriers parce que c’était leurs prédécesseurs qui fabriquaient les arbalètes à l’époque où cette arme était en usage, c’est-à-dire avant, l’invention des arquebuses, fusils et pistolets. Vers 1770, il y avait à Paris environ soixante-dix maîtres arquebusiers.
Arrimeur
Artisan qui, dans les ports, était chargé de disposer les .marchandises à l’intérieur des vaisseaux. Dès longtemps il y eut des règlements sévères pour que les cargaisons fussent arrimées avec soin.
Artificier
Celui dont la spécialité consistait, comme encore aujourd’hui, dans la fabrication des feux d’artifice, complément indispensable de toutes les réjouissances publiques. Il y eut, sous Louis XIV, des artificiers extrêmement habiles.
L’art de l’artificier était libre et n’avait pas été érigé en maîtrise. Plusieurs des procédés les plus ingénieux employés par les artificiers viennent de l’Orient. Ce fut un missionnaire, le père d’Incarville, qui fit connaître, d’après les Chinois, le moyen de représenter, dans une pièce d’artifice, des figures diverses, devises, emblèmes, etc.
Assureur
On appelait ainsi celui qui assurait, contre les risques qu’il pouvait courir, un vaisseau ou son chargement, d’après les stipulations nommées dans un contrat nommé police d’assurance, et moyennant une somme désignée sous le nom de prime. C’est de l’assurance maritime que dérivèrent toutes les autres sortes d’assurances. Avant 1789, elle était, à peu près la seule connue, la seule usitée. Les juifs sont, en général, indiqués comme ayant inventé les polices d’assurance, lorsqu’ils furent expulsés de France, sous Philippe-Auguste. Ils employèrent ce moyen pour assurer le transport de leurs effets dans les contrées où ils allèrent s’établir. Il y avait des chambres et des compagnies d’assurance à Paris et dans plusieurs ports de mer. Dés l’origine, des précautions minutieuses furent prises par l’assuré concernant la solvabilité de l’assureur, et par celui-ci au sujet de la valeur des objets que lui remettait l’assuré, des chances que le navire pouvait courir, et du taux de l’assurance, qui variait de 2 jusqu’à 50 et même 80 %, suivant les circonstances.
Aubergiste (voir Hôtelier)
Avictailleur
Fournisseur de vivres et, de victuailles, notamment pour les vaisseaux voyageant au long cours.
Avironnier
Fabricant d’avirons ou rames. Il n’y avait guère d’avironnier que dans les ports de mer. Dans les autres localités, c’étaient les charpentiers qui construisaient des avirons.
Aulmucier
Nom qui était donné avant l’invention des bonnets aux marchands bonnetiers. Cette appellation demeura au nombre des titres du cinquième des six corps des marchands de Paris, qui sont qualifiés de marchanda bonnetiers-aulmuceiers-mitonniers dans les derniers statuts qu’ils eurent sous Henri IV, en 1608.
Pendant plus de mille ans, remarque l’abbé Jaubert, on ne s’est couvert la tête, en France, que d’aulmuces et de chaperons. Ceux-ci étaient en usage dit temps des Mérovingiens. On commença sous Charlemagne à les fourrer d’hermine et de menu noir. Au siècle suivant, on les fit de peaux et on leur donna le nom d’aulmuces, pour les distinguer des chaperons, qu’on faisait d’étoffe, et qui étaient beaucoup plus grossiers que les aulmuces. Sous Charles V, on rabattit sur les épaules l’aulmuce et le chaperon, et on commença à se couvrir la tête d’un bonnet.
L’étymologie d’aulmuce , qu’on écrit aussi aumusse ou aumuce, vient du latin du Moyen Âge almussia, dérivé de l’article kimri ar, et de l’allemand muts, vêtement de tète. Après avoir été un objet d’habillement d’un usage à peu près général, l’aulmuce ne fut plus guère employée que par les ecclésiastiques, et fut surtout portée par les chanoines. Particularité à signaler bien que les bonnetiers, depuis leur réunion avec les aulmuciers, aient ajouté aux titres de leur corporation le nom de ces derniers, ce fut aux pelletiers-fourreurs qu’appartint en dernier lieu la fabrication des aulmuces.
Auneur
L’auneur était un agent préposé par l’État pour vérifier les aunes des marchands et s’assurer, en aunant les étoffes, que celles-ci avaient les dimensions prescrites par les ordonnances. L’aunage donna lieu à de nombreuses contestations entre les manufacturiers et les marchands, et fut aussi, à diverses reprises, l’objet d’une réglementation minutieuse. Un des articles du règlement relatif aux manufactures de lainage, en date du mois d’août 1669, ordonne que toutes sortes de marchandises soient désormais aunées bois à bois et pince à pince justement et sans érent (on appelait ainsi, parait-il, un pouce au delà de l’aune, qu’on donnait autrefois en mesurant), sons peine de 50 livres d’amende pour chaque contravention des auneurs qui en useraient autrement. A Paris, la communauté des jurés auneurs visiteurs de toiles comptait cinquante membres vers la fin du dix-septième siècle. Elle avait deux bureaux, l’un à l’hôtel des Fermes, l’autre à la balle aux toiles. Les jurés auneurs touchaient un droit assez élevé, 12 deniers par aune sur toutes sortes de toiles et ouvrages de fil, coton ou lin (canevas, coutils, crépons, bougrans, batistes, mousselines, futaines, basins, etc.). Le droit était le même, que la toile fut fine ou grossière, ce qui était assez peu équitable. Il était applicable à toutes les marchandises amenées et vendues dans la ville et dans les faubourgs de Paris, et même aux objets fabriqués à l’intérieur de la ville. La communauté des jurés auneurs et visiteurs de toile fut supprimée en septembre 1719, rétablie en juin 1730, supprimée de nouveau en 1768.
La corporation des marchands drapiers et merciers avait aussi, à Paris, ses auneurs au nombre de douze. Ils étaient désignés par les maîtres et gardes de la corporation, et avaient pour mission non pas de visiter, comme les jurés auneurs et visiteurs de toiles, les marchandises arrivant à Paris, mais d’auner sous la halle aux draps et dans les boutiques des marchands, lorsqu’ils en étaient requis par ces derniers, par les forains ou par les commissionnaires. La déclaration du 30 septembre 1704, qui reconstitue cette jurande, fixe le droit touché par ces auneurs à 20 sols par pièce pour les étoffes de première qualité, 10 sols pour les moyennes, et 3 sols pour les inférieures. Il y avait dans cette réglementation plus de justice que dans celle dont il est parlé plus haut, puisque le droit à percevoir était proportionnel à la valeur.
On remarquera, toutefois, que les garanties d’impartialité accordées aux clients des marchands drapiers étaient insuffisantes. Ces marchands étaient à le fois juges et parties, puisqu’ils désignaient eux-mêmes les jurés appelés à se prononcer dans leurs différends soit avec les particuliers, soit avec les manufacturiers. Aussi s’éleva-t-il de ce chef de nombreuses contestations.
Ce fut seulement en 1768 que la législation relative aux auneurs tel modifiée. Ils cessèrent alors d’être soit des titulaires d’offices cherchant à tirer de leurs charges tout le profit possible, soit des contrôleurs nommés par ceux-là mèmes qu’ils devaient contrôler. Par édit du mois d’avril 1768, enregistré le 22 du même mois, le roi supprima tons les offices auneurs de toiles et draps, et ordonna que, dans tous les lieux où les droits attribués auxdits offices se percevaient, ils continueraient à être perçus au profit de l’État jusqu’au 31 décembre 1774. A partir de cette époque, les fonctions attribuées auxdits offices furent remplies par des commis ou préposés nommés par le roi, après serment préalable. Les jurés auneurs devinrent dès lors des agents directs de l’État, des contrôleurs indépendants.
Barbier
Pendant tout le Moyen Âge et jusqu’au dix-huitième siècle, il y eut entre la profession de chirurgien et celle de barbier une confusion nuisible à la première, avantageuse à la seconde, mais, en tout état de cause, très regrettable au point de vue des progrès de la science chirurgicale. De même que les apothicaires et les épiciers droguistes formaient une seule corporation et avaient un commun patron, saint Nicolas, de même les barbiers et les chirurgiens, placés les uns et les autres sous le patronage des saints Côme et Damien, eurent très longtemps des attributions à peu près analogues.
Cette confusion provint en grande partie de ce que les barbiers pratiquaient, de temps presque immémorial, des opérations de chirurgie plus ou moins importantes. Beaux parleurs et ne doutant de rien, tels furent de tout temps les barbiers, que Théophraste, Plutarque et les poètes comiques de l’antiquité nous ont si souvent représentés comme de fieffés artisans d’intrigues.
A un barbier qui lui.disait : « Je rase de différentes manières, comment voulez-vous que je vous rase?» le roi Archélaüs répondait déjà : « Sans dire mot ».
Les barbiers ne changèrent pas beaucoup jusqu’à l’époque de Figaro, qui, dans l’œuvre immortelle de Beaumarchais, s’écrie, non sans indignation, lorsqu’on semble mettre en doute ses talents divers : « Croyez-vous donc avoir affaire à un barbier de village qui ne sait que manier le rasoir? »
De tout temps la boutique du barbier fut un lieu où se donnèrent libre carrière des conversations très peu édifiantes. Dès l’antiquité, les désœuvrés y passaient des heures entières à parler des choses les plus diverses; c’est là que prenaient naissance mille médisances, mille commérages. Le barbier tenait non seulement boutique de parfums, de ciseaux, de rasoirs, de peignes, d’onguents et de toute sorte d’instruments ou ingrédients de toilette, mais encore et surtout de nouvelles plus ou moins vraisemblables.
Dés l’époque où il ne fut plus de mode en France de porter, comme sous les deux premières races, de longs cheveux et de grandes barbes, les barbiers devinrent très nombreux sous le nom de mires. Ils formèrent assez vite un corps très remuant. Ils ne négligèrent rien pour accroître leur crédit, leurs prérogatives; tel un mot, pour reconquérir dans la société nouvelle le place qu’ils occupaient dans l’ancienne. Ils furent puissamment servis dans leurs prétentions par les mires ou barbiers des rois, véritables personnages qui étaient assurés d’avoir — tout au moins pendant qu’ils le rasaient — l’oreille du prince, et dont la situation, réellement importante, était très enviée des courtisans.
Pour parler seulement de l’histoire de France, il faut citer parmi les barbiers fameux Pierre le Brosse, qui fut d’abord barbier de saint Louis et devint ensuite chambellan et favori de Philippe le Hardi. Ce personnage eut un vilain rôle et une triste fin. Craignant que l’ascendant de la reine Marie sur le roi ne lui fit perdre son crédit, il accusa cette princesse d’avoir empoisonné Louis, fils aîné de Philippe, né d’un premier lit. On reconnut bientôt l’imposture on accusa la Brosse lui-même d être seul coupable de la mort du prince. Il fut arrêté et pendu en 1276. Il ne faut pas oublier non plus le trop fameux Olivier le Daim ou le Diable, le barbier et l’homme de confiance de Louis XI, qui fut anobli par ce prince et fait comte de Meulan et qui, après avoir commis toutes sortes de méfaits, fut, lui aussi, jugé et pendu en 1484 (voir annexe I)
Les barbiers du royaume avaient donc auprès des rois de puissants patrons, et, sans doute, pour ne pas faire mentir le proverbe : « Un barbier rase l’autre » (Deux barbiers ne se nuisent pas entre eux), ils surent mettre à profit cette situation avantageuse.
C’est ainsi qu’en 1365, « s’appuyant sur ce qu’ils étoient envoyés guerre (chercher) par nuit à grand besoin en deffault des mires et surgiens (chirurgiens) », ils demandèrent et obtinrent l’exemption du guet.
En décembre 1371, les barbiers, qui avaient fait des statuts et s’étaient mis en confrérie sous l’invocation du Saint-Sépulcre, présentèrent ces statuts à Charles V qui les approuva et décida que le barbier et premier valet de chambre du roi serait garde et chef de toute la barberie et chirurgie du royaume. Par le fait même de cette ordonnance de Charles V, les chirurgiens et les barbiers étaient placés sur un pied d’égalité, ce qui ne contribua pas dans une médiocre mesure à accroître les prétentions des barbiers.
Ce fut seulement en 1668 que Louis XIV comprit l’injustice de cette assimilation. Par arrêt de son conseil, à la date du 6 août 1668, le premier chirurgien du roi, Félix, le même qui, en 1686, opéra Louis XIV de la fistule, traita de la charge de premier barbier et de tous les droits qui y appartenaient avec Jean de Réty, sieur de Villeneuve, qui en était titulaire. Ce fut dès lors un chirurgien qui fut le chef des barbiers et non plus un barbier qui fut le chef des chirurgiens.
Dans l’Histoire des corporations d’arts et métiers de la ville du Mans, on voit qu’en 1753 les barbiers de cette localité comme ceux du royaume considéraient comme chef suprême de leur corporation messire Germain Puhault de la Martionère, ainsi qualifié : « Chevallier de l’ordre de Saint-Michel, conseiller, premier chirurgien du roy, chef de la chirurgie, inspecteur, etc., directeur général de le barberie du royaume, garde des chartes, statuts et privilèges desdits arts, président de l’Académie royale de chirurgie, etc., etc., en son hôtel, à Paris, rue de la Sourdière, quartier de Saint-Roch ».
Ce chef de la chirurgie, directeur général de la barberie du royaume, était représenté au Mans par Pierre Pertuis, sieur Dupuis, maître reçu le 21 août 1748, et lieutenant de M. le premier chirurgien du roy en ladite ville du Mans, rue des Trois-Sonnettes, près de la Cigogne; — suit, avec leur adresse et la date de leur réception, la liste de tous les maîtres domiciliés dans la ville du Mans.
Ce renseignement inédit est précieux, croit-on, parce qu’il montre comment s’exerce par des lieutenants, jusqu’en 1789, la juridiction du directeur général de la barberie du royaume.
Quoi qu’il en soit, c’est à peu près du règne de Charles V que date la grande querelle des chirurgiens et des barbiers. Ce prince avait autorisé ces derniers, par une ordonnance de 1372, à panser clous, bosses, apostumes (abcès, tumeur purulente) ou autres plaies non mortelles; pratiquer saignées, guérir fracture, chancres, fistules et autres maux de même nature. On pense si cet édit favorisa les empiétements des barbiers. Les chirurgiens. protestèrent avec énergie, et bientôt commence entre les deux corporations une série de procès qui devait durer plus de deux siècles.
Le 4 mai 1423, un arrêt du Parlement déclara que les barbiers ne devaient plus faire de chirurgie. Les barbiers invoquèrent le texte de leurs statuts approuvés par le roi, et gagnèrent leur procès le 4 novembre 1424. En 1425, les chirurgiens vont en appel, mais les barbiers obtiennent encore gain de cause.
En 1435, les hostilités recommencent. Les chirurgiens jurés demandent à l’assemblée de l’Université d’interdire l’exercice de leur art aux barbiers qui n’auraient pas satisfait à un examen préalable. On aurait pu croire que la Faculté se montrerait favorable à la requête des chirurgiens. Il n’en fut rien. Les médecins, qui exécraient les chirurgiens et étaient en lutte perpétuelle avec eux, parce qu’ils craignaient sans cesse de voir la chirurgie échapper à leur tutelle, répondirent au contraire aux avances que leur faisaient les barbiers et se liguèrent avec ceux-ci contre les chirurgiens. La Faculté s’appliqua à augmenter l’importance de la corporation des barbiers et se chargea même de leur faire des cours en français. Au mois de janvier1505, la corporation des barbiers parisiens obtint des privilèges royaux et forma la corporation de barbiers-chirurgiens de robe courte, en opposition aux chirurgiens de Saint-Côme, qui, malgré les protestations de la Faculté, portaient la robe longue et le bonnet carré.
Les barbiers-chirurgiens plaisaient à la Faculté, parce qu’ayant besoin d’elle ils se montraient les très humbles serviteurs des médecins. Ils juraient « estre vrais escholiers et disciples de la Faculté… Honneur et révérence porteront à icelle et continueront les leçons des maîtres, lisans comme vrais eseholiers. » Ils s’engageaient à ne pas administrer médecine laxative ou altérative, à prêter serment devant la Faculté, à lui payer une redevance qui varia suivant les époques.
La Faculté attachait donc beaucoup de prix à avoir dans les barbiers-chirurgiens de fidèles serviteurs et alliés contre les chirurgiens de Saint-Côme, dont le savoir lui semblait une menace pour la prépondérance des médecins: Il y eut à ce sujet dans les lettres de Gui Patin de biens curieux renseignements. Jamais la querelle ne fut plus vive que dans la seconde moitié du dix-septième siècle; on peut juger par les lignes suivantes de l’âpreté que les médecins apportaient dans la lutte : Nous sommes, dit quelque part Gui Patin , en procès avec nos chirurgiens-barbiers, qui ont voulu faire union avec les chirurgiens de Saint-Côme, nos anciens ennemis : Cosmianni illiétaient des misérables coquins, presque tous arracheurs de dents et fort ignorants, qui ont attiré les chirurgiens-barbiers à leur cordelle. Nous ne prétendons pas empêcher qu’il y ait à Saint-Côme des chirurgiens ni que les autres s’unissent avec eux, mais seulement nous voulons avoir une compagnie de chirurgiens-barbiers comme nous en avons eu jusqu’ici, laquelle relève de notre Faculté, qui prête tous les ans serment de fidélité dans nos écoles entre les mains de notre doyen, in magnis comitiis facultatis, et nous paye tous les ans une certaine somme de redevance, sans les droits que nous avons sur leurs actes; mais nous ne voulons ni robes, ni bonnets, ni licences, ni tels autres abus; ils sont déjà assez glorieux et assez sots sans se fournir de tel apparat. »
Dans les lettres de Gui Patin; il y aurait à citer mille traits non moins mordants contre les chirurgiens, qu’il appelle à chaque instant des laquais bottés, « qui briguent pour être nommés chirurgiens de longue robe ou médecins de courte robe aussi bien que de courte science.»
La Faculté, par cela même qu’elle avait besoin d’avoir les barbiers comme auxiliaires, avait dû, comme on vient de l’indiquer, leur fournir certains éléments d’instruction. En 1577, les barbiers promirent de suivre pendant quatre ans les leçons de la Faculté et de n’en pas suivre d’autres. Cette clause visait spécialement le collège des chirurgiens jurés. Après leurs cours d’études, les barbiers devaient subir quatre examens, un chaque semaine, sur l’ostéologie, sur l’anatomie, sur la phlébotomie (art de la saignée) et sur la pharmaceutique, puis un dernier examen. et le chef-d’œuvre suivi de la réception, le tout sous la présidence du doyen et de deux docteurs régents qui donnaient leurs suffrages, mais se dispensaient d’interroger. Les barbiers payaient comme droit de présence un écu-sol au doyen et à chaque docteur régent, et soixante sous et six deniers tournois à la Faculté. Après leur réception, ils se faisaient inscrire sur les registres de cette dernière.
A dater de ce moment, les barbiers, auxquels la Faculté venait d’accorder droit de cité et qu’elle s’était officiellement adjoints pour auxiliaires, prirent le titre de maîtres chirurgiens-barbiers de Paris. Il n’est que juste d’ailleurs de constater qu’ils firent de très grands progrès dans leur art. Le célèbre Ambroise Paré, que l’on considère comme le père de la chirurgie française, appartint tout d’abord à la corporation des barbiers; il y avait longtemps qu’il était chirurgien du roi quand il se fit recevoir maître chirurgien juré . (Voir Annexe II)
Ce moment marque , à vrai dire l’apogée de la corporation des barbiers. En vain les chirurgiens de Saint-Côme, les chirurgiens jurés, les vrais chirurgiens, protestaient-ils de toutes leurs forces, multipliant les réclamations et les procès, les barbiers noyaient leurs privilèges confirmés par un arrêt de Henri III en 1581, par un édit de Henri IV en 1592; enfin un arrêt de la Cour du 26 juin 1603 leur permit de se dire « maistres barbiers-chirurgiens, de curer et panser toutes sortes de playes et blessures, ayant fait chef-d’œuvre accoutumé et esté interrogez par les maistres barbiers chirurgiens en présence de quatre docteurs en médecine et de deux du collège des chirurgiens. »
Quelque haute que fût pour eux une semblable fortune, les barbiers ne se tinrent pas pour satisfaits. Plus oultre, toujours plus oultre, telle aurait pu être leur devise. Oubliant les bienfaits intéressés de la Faculté de médecine, et étant devenus, grâce à elle, les émules des chirurgiens, les barbiers ne trouvèrent rien de mieux que d’offrir leur alliance à ces derniers, à la condition que les chirurgiens jurés ne contesteraient plus les droits des barbiers. Les chirurgiens, qui désiraient s’affranchir du joug de la Faculté de médecine et constituer une cinquième faculté , acceptèrent cette clause, et l’on vit, au mois d’août 1613, barbiers et chirurgiens réunis adresser à cet effet une requête au roi Louis XIII, qui l’accueillit favorablement. Mais le Parlement, par un arrêt du 23 janvier 1614, prescrivit la rupture de l’union entre les chirurgiens et les barbiers.
La Faculté fut longtemps sans pardonner aux barbiers leur acte d’insubordination. Elle leur marqua sa rancune en prenant sous sa protection les baigneurs-étuvistes, qui cherchaient à supplanter les barbiers, comme ceux-ci s’étaient efforcés de l’emporter sur les chirurgiens. Ces étuvistes étaient des individus très malfamés, quoiqu’ils fussent, comme les chirurgiens et les barbiers, placés sous la protection des saints Côme et Damien.
Les barbiers, craignant de se voir supplanter par les étuvistes, vinrent à contrition, firent leur soumission le Faculté, qui fit interdire par le roi, en 1641, l’exercice de la chirurgie aux étuvistes. La réconciliation des barbiers et de la Faculté fut scellée en 1644 par un nouveau contrat passé entre le doyen Michel Delavigne et Jean Ménard , maître barbier-chirurgien. Ce contrat confirmait celui de 1577.
Bientôt cependant les barbiers revinrent à l’idée qui leur était chère. Ils s’unirent de nouveau aux chirurgiens contre la Faculté, obtinrent du roi de lettres patentes autorisant cette union, et, le10 octobre 1656, lendemain de la Saint-Lue, les barbiers-chirurgiens, au comble de la joie et de l’orgueil, se présentèrent en robe longue devant la Faculté, qui refusa de les recevoir. Ce fut un vrai scandale. Les chirurgiens et les barbiers continuèrent leur campagne. Ils avaient la prétention de fonder une cinquième faculté, de conférer des grades et de donner le bonnet appelé laurea magisterii etc. C’est alors que s’engagea, entre la Faculté d’une part et les chirurgiens et les barbiers de l’autre , le mémorable procès dont Gui Pain ne cesse de mander à son ami Falconet toutes les nouvelles :
« Aujourd’hui, au matin , écrit-il, ce 9 janvier 1659, nos avocats ont continué de plaider contre nos chirurgiens-barbiers. Le nôtre, nommé Chenuot, a tout à fait achevé par une fort belle récapitulation de tous nos droits et griefs contre cette misérable engeance. L’avocat de l’Université, M. Mareschaux, intervenant pour nous, a aussi parlé et achevé. D’aujourd’hui en huit, Pucelle parlera pour les chirurgiens-barbiers; il s’est vanté qu’il dira qu’à Rome il n’y avait pas de médecins. (L’argumentation était aussi singulière d’un côté que de l’autre.) Il est vrai que l’on chassa de Rome un certain Grec Archagatus, à ce que dit Pline, propter saevitiam urendi et secandi, à cause de sa rage de brûler et de couper; mais dans ce cas, il ressemblait bien plus à un chirurgien qu’à un médecin. Tout ce que nous demandons n’est qu’un règlement de police pour contenir ces glorieux officiers de la médecine et qu’ils se souviennent qu’ils sont ministri artis, obligés de reconnaître la supériorité de la part de la Faculté qui les a élevés, enseignés et conservés.»
«M. Lenglet, dit-Il ailleurs, a harangué pour l’Université de Paris contre les chirurgiens, les a traités comme ils le méritent, et a conclu qu’ils n’eussent ni robe, ni bonnet, ni aucune autre qualité que de manœuvres chirurgiens, sous la direction et intendance des médecins pour lesquels il parlait et intervenait… SI on leur permettait des robes pour leur prétendue doctrine en chirurgie, il faudrait en accorder autant aux apothicaires pour leur doctrine en pharmacie ; et ceux-ci n’auraient-ils pas bonne grâce quand il faudrait donner des lavements ou faire de l’onguent rosat et diapalme? (emplâtre siccatif)? M. Talon(l’avocat général) a fait merveille pour obtenir de la Cour que ces gens fussent rangés à leur devoir. Il leur a défendu d’user d’aucun titre de bachelier, licencié, docteur ou professeur en chirurgie.»
Ainsi, donc, les chirurgiens, et par conséquent les barbiers leurs alliés, perdirent leur procès contre la Faculté. Mais les barbiers en cette circonstance étaient beaucoup moins humiliés que les chirurgiens, car l’arrêt de la Cour les plaçait sur le même pied que ceux- ci; il décidait en outre que les barbiers iraient à Saint-Côme et resteraient réunis aux chirurgiens. Gui Patin exprime dans une de ses lettres toute la joie que cette disposition de l’arrêt inspira à la Faculté « Voilà donc, s’écrie-t-il, nos chirurgiens de Saint-Côme abattus, et leur maison livrée d nos chirurgiens-barbiers qui nous sont tous soumis ! » Bien que battue en apparence, la barberie triomphait en réalité de la chirurgie, traitée par .la Faculté comme un art malfaisant et nuisible aux intérêts de la science! Lorsqu’on relit aujourd’hui ces débats, combien semblent justes les mordantes satires de Molière!
Les barbiers continuèrent encore assez longtemps à être les auxiliaires de la Faculté dans sa lutte contre les chirurgiens de Saint-Côme, c’est-à-dire contre les véritables représentants de la science. L’heure de la justice devait cependant sonner pour les chirurgiens. En 1668 , le chirurgien Félix traita de la charge de premier barbier du roi, et dès lors on ne vit plus un barbier à la tête. de toute la chirurgie du royaume. Félix parait avoir très activement servi auprès de Louis XIV, qu’il opéra de la fistule, les intérêts de ses confrères les chirurgiens, et par là méme contribué dans une notable mesure à remettre. les barbiers à leur place.
L’arrêt du conseil qui approuva les statuts proposés par Félix, en 1698, fut peu à peu complété par diverses ordonnances qui ramenèrent les barbiers au rang de simples perruquiers, notamment en 1743 par un édit royal autorisant les chirurgiens à porter la robe, tout en les laissant dans une certaine dépendance à l’égard des médecins. Par ce même édit, le roi séparait définitivement les chirurgiens des barbiers. Ce fut, à vrai dire, la fin de cette antique corporation telle qu’elle avait existé pendant des siècles. Les opérations de chirurgie, sauf la saignée, furent dès lors réservées aux chirurgiens; les barbiers-chirurgiens prirent le nom de barbiers-perruquiers et n’eurent plus que le seul droit de raser la barbe et les cheveux. Ils formèrent une seule corporation avec les baigneurs et les étuvistes.
Ils continuèrent cependant jusqu’en 1789 à pratiquer la saignée, une de leurs attributions les plus anciennes, On pourrait à ce sujet rappeler plus d’une anecdote. Un barbier, par exemple, avait assez maladroitement rasé Mgr de Lamotte, évêque d’Amiens, et se relirait après avoir reçu son salaire. Mgr de Lamotte sentant le sang couler sur son visage, fit rappeler le barbier, et, lui mettant dans la main une nouvelle pièce de monnaie : « Tenez, lui dit-il , je ne vous avais payé que pour la barbe, voilà pour la saignée. » Le barbier, cela va .sans dire, trouva une bonne raison pour justifier sa maladresse. Il prétendit que le prélat avait un bouton. — « Et vous n’avez pas voulu, reprit l’évêque, qu’il restât sans boutonnière ».
Les barbiers, comme on le voit, malgré toute leur assurance, n’avaient pas toujours le dernier mot. L’historiette suivante en est une autre preuve : Un barbier annonçait gravement que la fin du monde arriverait bientôt, que les bêtes mourraient le 2 et tous les chrétiens le 4. — « Qui donc nous rasera le 3? » reprit le client.
Monteil a tracé dans son savant ouvrage un tableau qui semble très exact de la profession du barbier sons l’ancien régime. Les barbiers, remarque-t’il, se croient les plus savants, les clercs, les Grecs des artisans ; ils se croient pour le rang au moins autant que les orfèvres; ils disent que si entre les familles de ces deux états on voit peu d’alliances, c’est que les barbiers ne le veulent pas. Puis Monteil, d’après les documents de l’époque, fait assister à la cérémonie du chef-d’œuvre: Le candidat est en présence des jurés rangés en silence sur leurs bancs On amène un pauvre diable ramassé dans les rues à cause de sa barbe, de sa chevelure hérissée: c’est une espèce de sanglier. Il faut que le récipiendaire le rase lestement et sans le faire sourciller, ensuite qu’il le tonde élégamment et à la mode. Bientôt après, on amène un homme sur le corps duquel aucune veine ne paraît ; le récipiendaire est tenu de le saigner sans hésitation et sans aide.
Avant cette épreuve , le candidat devait avoir soutenu un examen sur la petite chirurgie, sur les premiers éléments d’anatomie, sur les veines du corps humain, etc.; il avait du aussi forger solennellement des lancettes dont un des juges brisait la pointe pour vérifier le grain et la trempe de l’acier; il avait dû composer des onguents pour les blessures et les brûlures.
Cet examen dont parle Montel dut varier beaucoup suivant les époques, surtout à Paris. On a vu,en effet, que, pour obtenir la maîtrise, les barbiers furent obligés, à partir de 1577, de suivre pendant quatre ans de véritables cours scientifiques, et de répondre en présence de docteurs de la Faculté à des questions assez complexes sur l’ostéologie, l’anatomie, la phlébotomie, la pharmaceutique.
Les barbiers, non sans motifs, furent de tout temps soumis à une réglementation sévère: Les petits métiers qu’ils pratiquaient souvent, en même temps que leur professions, firent décider dès 1371 que tout barbier convaincu de mauvaises mœurs devait être impitoyablement chassé de la corporation, et que ses outils seraient confisqués moitié au profit du roi, moitié au profit de son valet de chambre, le maître de la barberie.
M. Louandre a cité, concernant les barbiers, un très curieux extrait des archives de la commune d’Abbeville :
« Primes, dit cette ordonnance du quatorzième siècle, qui a beaucoup d’analogie avec les statuts approuvés par Charles V, est commandé que aulcun barbier, de quelque condition que il soit, ne doit, ne porra faire office de barbier en le dicte ville et banlieue, seil n’est essaiés et esprouvés par les wardes (gardes) du mestier, qu’il soyt ydones et souffisans de le faire, et sur l’amende de LX sols. »
2. « Item que aulcun barbier ne faire office du dit mestier ou cas qu’il sera réputé et nottorement dyffamé auquel cas il soit privé du dit mestier à toujours sans ravoir »
3 » Item que ilz ne soient si hardis de faire office de barbier, sur le dicte paine, à mesel ne à mesele (à lépreux ou à lépreuse), en quelque manière que ce soit. »
4 « Item ne doivent bachiner aulcuns barbiers en allant par les rues, sur le dicte amende. »
5 « Item que le sang lequelz ils aront en escuielles (écuelles) de chauxt qu’ils aront sainié le matinée soit mis hors de leurs maisons et enfouis en tere dedans l’heure de midi, sur l’amende. »
Aux termes des statuts accordés aux barbiers par Ilenri III, en mai 1575, — statuts qui confirmaient en grande partie les statuts approuvés par Charles VI, — il est défendu aux barbiers de travailler à autre chose qu’au pansement des malades les dimanches et aux fêtes de Pâques, de la Pentecôte, de Noël, de la Toussaint, de la Circoncision, de l’Épiphanie, du Saint-Sacrement, de Saint-Jean-Baptiste, à toutes les fêtes des apôtres, de Saint-Côme et Saint-Damien, leurs patrons.
Henri IV, par lettres patentes du mois d’octobre 1592, confirma. ce règlement; et y ajouta la défense de mettre hors de leurs boutiques leurs bassins, à aucune des fêtes commandées par l’Église.
Les bassins dont il est question ici étaient de petits plats de cuivre semblables à ceux qui servent encore aujourd’hui d’enseigne aux coiffeurs.
Quand la mode des perruques s’introduisit en France, les barbiers commencèrent à former deux communautés : celle des barbiers-chirurgiens et celle des barbiers-perruquiers, qui, après la victoire des chirurgiens jurés sur les barbiers-chirurgiens, finirent par absorber ces derniers qui perdirent le titre de chirurgiens.
Tant que les deux communautés existèrent simultanément, les barbiers-chirurgiens devaient avoir leur boutique vitrée de petits carreaux et des bassins de cuivre jaune pour enseigne; les bassins des barbiers-perruquiers devaient être blancs, sans doute pour rappeler la couleur du savon dont ils se servaient pour faire la barbe, et leur boutique devait être vitrée de grands caveaux, avec des châssis peints en bleu, sous peine contre les uns et contre les autres, en cas de contravention, de 500 livres d’amende, et de 300 livres contre les contrevenants, pour Paris; de 10 livres d’amende et 100 livres de dommage pour la province. Quant aux chirurgiens jurés, ils n’avaient pas de bassins pour enseigne, mais seulement l’image des saints Côme et Damien.
Les barbiers étaient tenus au secret professionnel ; mais un secret de barbier semble avoir eu de tout temps beaucoup d’analogie avec un secret de polichinelle.
D’après Monteil, les barbiers devaient aussi donner tous les ans pour l’almanach astral des saignées « que dix mille barbiers sont obligés d’acheter et que peut-être mille au plus entendent. » Le jour de la fête de Saint-Côme, il y avait une grande procession des barbiers qui passait pour une des curiosités de Paris.
Aux termes des statuts de 1634, les barbiers ne pouvaient avoir avoir plus d’un apprenti à la fois, qui devait demeurer chez son maître, à peine de nullité d’apprentissage, afin qu’en y logeant et couchant il eût plus de temps pour s’instruire et qu’on pût mieux veiller à ses mœurs et à sa conduite.
Les veuves des barbiers avaient le droit de tenir elles-mêmes la boutique de leur mari ; il ne leur était même pas permis de l’affermer; mais cette défense ayant entraîné de nombreuses contestations entre les veuves et la communauté, un contrat fut passé avec les veuves. Ce contrat, homologué au Parlement le 28 juillet 1669, stipulait que, pour leur tenir lieu du privilège de tenir boutique, la communauté payerait à chacune d’elles 50 livres de pension par an.
Les barbiers avaient des armoiries; elles variaient suivant les localités. Au Mans, elles étaient, par exemple, de gueules à un bassin à barbe d’or et un chef d’argent, chargé de trois tourteaux de gueules. Dans une petite localité voisine, elles étaient non moins parlantes : de sable à des ciseaux fermés d’or péris en bande.
En 1780, Linguet, auteur d’un journal politique qui eut de la vogue à la veille de la Révolution, ayant été envoyé à la Bastille, vit entrer dans sa chambre un grand homme sec qui ne ressemblait nullement au sémillant Figaro : — Qui êtes-vous? Monsieur; demanda Linguet, quelque peu effrayé à l’aspect de ce peu séduisant personnage. —Je suis le barbier de la Bastille. — La Bastille! Parbleu! reprit Linguet, vous auriez bien dû la raser. Quelques années plus tard, le souhait de Linguet fut réalisé : la Bastille fut rasée; mais le pauvre Linguet vit sa tète en des mains plus terribles que celles du barbier de la Bastille; il périt sur l’échafaud en 1794.
Bottier, cordonnier
Les bottiers et les cordonniers appartenaient à la même corporation. Ils avaient le droit de faire et vendre des souliers, bottes, bottines, etc. L’histoire de la chaussure est presque aussi vieille que celle du monde, et pendant le cours des siècles les formes des souliers et des bottes ont, comme chacun le sait, varié à l’infini : les chaussures « à la poulaine, à pointes si longues qu’on les rattachait aux genoux; les patins, les souliers à crevés, à bouffettes ornées.de perles, de grains d’or et de touffes de rubans telles qu’on les porta sous Louis XIV et sous Louis XV ; les souliers à talons rouges réservés à la noblesse, les souliers à boucles, etc.?
Les bottes, dont l’usage se généralisa lorsque l’armure fut abandonnée, prirent, elles aussi, les formes et les noms les plus divers : bottes à chaudron, à la houssarde, à l’anglaise, etc… Par suite de son usage de plus en plus répandu, la botte devint un des termes de comparaison les plus fréquents; il suffit de mentionner les locutions : Haut comme ma botte ; A propos de bottes ; Y laisser ses bottes ;Mettre du foin dans ses bottes; S’en soucier comme de ses vieilles bottes; etc., etc.
A Venise, an seizième siècle, il y eut un ordre de la Botte, de même qu’il y a en Angleterre l’ordre du Bain. Chacun connaît l’usage que Bassompierre fit un jour de sa botte, en y buvant ce qu’on peut bien nommer cette fois le coup de l’étrier. L’absolutisme royal parut même un jour s’incarner dans une paire de bottes : ce fut en bottes de chasse et le fouet à la main que Louis XIV vint signifier ses volontés au Parlement de Paris. Le soulier eut toujours, quelque chose de plus pacifique et de plus mondain.
C’étaient de véritables chefs-d’œuvre que les souliers qui étaient portés à la cour de France sous l’ancienne, monarchie. Aussi vit-on Louis XIV honorer le mérite de la corporation des cordonniers dans la personne du sieur Lestage, établi A Bordeaux à l’enseigne du Loup botté, et qui fut à la fois un poète habile et un cordonnier renommé. Louis XIV le nomma cordonnier royal et lui donna des armes parlantes : d’azur à la botte d’or, couronnée de même, avec une fleur de lys de chaque côté.
Ces chaussures si élégantes avaient pourtant certains défauts, elles étaient souvent peu commodes. Ce n’était pas sans raison, par exemple, qu’au siècle dernier les chaussures de femmes inspiraient les réflexions suivantes:
« Les divers mouvements des os du pied, qui donnent tant de facilité pour la marche et que l’on voit très libres dans l’état naturel, se perdent d’ordinaire par la mauvaise manière de chausser les pieds. La chaussure haute des femmes change tout à fait la conformation naturelle des os, rend leurs pieds cambrés, voûtés et incapables de s’aplatir : elle leur ôte la facilité de la marche ; elles ont de la peine à marcher longtemps, même par un chemin uni, surtout à marcher vite, étant obligées alors de se balancer à peu près « comme les canards», ou de tenir les genoux plus où moins pliés ou soulevés, pour ne pas heurter des talons de leur chaussure contre terre. Les souliers trop étroits ou trop courts, chaussures si fort à la mode chez les femmes, les blessant souvent, il arrive que, pour modérer la douleur, elles se jettent les unes en devant, les autres en arrière, les unes sur un côté, les autres sur l’autre, ce qui non-seulement préjudicie à leur taille et « à la grâce de leur démarche, mais leur cause des cors qui ne guérissent jamais. »
Les cordonniers formèrent de tout temps, par suite de l’utilité générale de leur profession, une corporation nombreuse et puissante. Elle comptait à Paris, vers la fin du dix-huitième siècle, plus de 1800 maîtres. Elle avait à sa tête un syndic, un doyen, et deux maîtres des maîtres;.elle était encore gouvernée par deux jurés de cuir tanné, appelés aussi jurés du marteau, deux jurés de la chambre, quatre jurés de la visitation royale, et douze petits jurés. Il y avait encore trois lotisseurs, trois gardes de la halle, et un clerc.…
Le syndic, qui était le chef suprême de la communauté, était élu annuellement et n’était qu’une seule fois rééligible. Les maîtres des maîtres et les jurés restaient deux ans en charge, mais ils étaient réélus, par moitié chaque année. Ces élections avaient lieu le lendemain de la Saint-Louis, dans la halle aux cuirs, et en présence du procureur du roi ou de son substitut. Les gardes de la halle, qui étaient qualifiés prud’hommes, étaient nommés à vie et étaient tenus de fournir un cautionnement.
Les maîtres cordonniers jouissaient du droit d’étaler leur marchandise, le mercredi et le samedi, aux premiers des sept piliers des halles de la tonnellerie, à commencer par le premier qui était adjacent à la rue Saint-Honoré. Les fripières leur avaient intenté un procès à ce sujet, le Parlement intervint, et, par un arrêt du 7 septembre 1671, maintint les cordonniers dans la possession.de leur droit traditionnel, mais en ordonnant, avec beaucoup d’équité, qu’aucun maître tenant boutique à Paris ne pourrait vendre à la halle aucun ouvrage de son métier, et que seuls les pauvres maîtres non tenant boutique auraient le droit d’étalage, aux conditions néanmoins qu’ils seraient nommés par la communauté, que leurs noms y seraient enregistrés; qu’à chaque pilier il y aurait deux pauvres maîtres; qu’ils ne pourraient changer de place qu’une autre ne fût vacante par mort ou reprise de boutique; qu’ils seraient sujets à la visite des jurés de leur communauté ainsi qu’aux amendes et peines communes aux autres maîtres, en cas de contravention aux statuts et règlements.
Comme tous les statuts et règlements des diverses corporations, ceux des cordonniers étaient assez compliqués. Ils remontaient au temps de Charles VIII (1491), mais ils furent souvent depuis lors l’objet de notables modifications.
Les cordonniers étaient placés « sous les confréries des glorieux saint Crespin et saint Crespinien. »
Pour être reçu à la maîtrise, il fallait avoir été apprenti chez les maîtres de la ville et avoir fait publiquement le chef-d’œuvre, à l’exception des fils de maître qui n’étaient pas tenus à des obligations aussi strictes. Au sein de la corporation des cordonniers comme les autres corporations, il se forma peu à peu, par suite de cette disposition, une sorte d’aristocratie. Il en était ainsi non-seulement à Paris, mais en province. Voici un extrait dos statuts de là ville du Mans; cet extrait indiquera suffisamment le privilège des fils de maîtres cordonniers : « Et au regard de la création de ceulx qui voudront estre maislres dudit mestier ; et ce fait feront leur rapport à justice de la suffisance ou insuffisance du dict compagnon qui aura besongné devant eulx ; et s’il est trouvé suffisant, il sera créé maistre, en paiant premièrement dix livres tournois et quatre livres de cire pour le droit de confrairie, et leur dîner, etc.
» Quant à la création de la maistrise des enfans des maistres dudict mestiers, les fils d’iceux maistres nez et procédez en loyal mariage pourront estre passez maistres sans qu’ils soient tenus tailler leur chef-d’œuvre devant les maistres jurez, et pourront iceulx enfans présenter leur chef-d’ œuvre en affirmant par serment qu’ils l’auront taillé d’eux mesmes et sans fraude; et ce faisant, sy ledit chef-d’œuvre est trouvé suffisant par les maistres jurez, il sera receu et seront les dicts enfans de maistres créés maistres en paiant premièrement à la confrayrie quatre livres de cire, et aux maistres jurez chacun cinq sols tournois (au lieu de dix livres tournois) et leur disner seulement. »
Le compagnon étranger qui épousait la veuve ou la fille d’un maître gagnait la franchise par cinq années de service et pouvait être admis à l’épreuve du chef-d’œuvre.
Chaque maître ne pouvait avoir plus d’une boutique dans la ville et les faubourgs, ni plus d’un apprenti à la fois. Cet apprenti devait rester chez son patron au moins quatre ans.
Tous les maîtres, même les privilégiés, qui vendaient leurs ouvrages aux marchands des halles, étaient tenus de marquer des deux premières lettres de leur nom sur les souliers sur le quartier en dedans, les bottes en dedans de la genouillère et les mules sur la première semelle du talon.
Les compagnons qui avaient contracté un engagement avec un maître pouvaient le quitter trois semaines avant les fêtes de Noël, Pâques, Pentecôte et la Toussaint, sans doute parce que ces époques étaient celles où les cordonniers; alors comme aujourd’hui, avaient le plus d’ouvrage; pendant le cours de l’année, les compagnons devaient prévenir leurs maîtres huit jours â l’avance qu’ils désiraient les quitter.
Un garçon qui quittait son maître pour s’établir ne pouvait prendra une boutique dans le quartier qu’il avait quitté.
Telles étaient les.principales clauses des statuts applicables à tous les cordonniers de la capitale, sauf à une compagnie religieuse de frères cordonniers qui était venue s’établir à Paris vers le milieu du dix-septième siècle, et qui, placée sous la protection spéciale du clergé, n’était pas astreinte aux visites des jurés.
On connaît l’anecdote relative au peintre grec Apelle, qui, ayant profité des critiques d’un cordonnier au sujet de la manière dont les personnages de ses tableaux étaient chaussés, fit à ce cordonnier qui s’enhardissait jusqu’à lui adresser des observations en sujet de sa peinture elle-même, une réponse qui, traduite en latin, est devenue proverbiale : Ne sutor ultra calceam (cordonnier, pas au-delà de sa chaussure). Les cordonniers ne suivirent pas toujours ce conseil.; et l’on n’a pas à le regretter. Fox, fondateur de la secte des quakers, commença par être cordonnier. Linné, l’illustre botaniste, fut apprenti cordonnier; afin de pouvoir s’acheter des livres, il raccommodait les souliers de ses camarades de l’ Université d’Upsal. Le célèbre érudit Balduin avait été cordonnier à Amiens. Jean-Baptiste Rousseau était le fils d’un cordonnier et fut lui-même apprenti-cordonnier; il eut la faiblesse de rougir de sa naissance et prit le nom. de Verniettes, où ses adversaires trouveront l’anagramme « Tu tete renies ». La communauté des cordonniers fournit même un souverain pontife à la catholicité; ce fut Jean Pantaléon, qui, en 1261, fut élu pape sous le nom d’Urbain IV. On rapporte qu’en mémoire de son origine il décida que la chaire de l’église de Saint-Urbain, à Troyes où il était né, fût aux grandes fêtes, parée d’un tapis représentant la boutique de son père avec tous ses Instruments.
Dans les diverses villes, les communautés de cordonniers avalent en général des armoiries, c’étaient souvent des armes parlantes. A Douai, par exemple, « ils portaient d’azur à un compas de cordonnier d’or posé enpal dans un soulier aussi d’or» ; Au Mans, « d’argent à une botte de sable. A Grasse, « de gueules à un couteau à pied d’argent emmanché d’or posé à dextre, et un tranchet aussi d’argent emmanché d’or à senestre, l’un et l’autre en pal. » Ailleurs, comme à Laval, les armoiries représentaient les patrons de la communauté, Saint Crépin et saint Crépinien. Dans d’autres endroits, à Bapaume; par exemple, où elles étaient « de sinople à un chef écartelé d’or et de sable », ces armoiries n’avaient rien de particulier.
Les communautés avaient aussi leurs sceaux ils représentaient, en général, une botte, un soulier, un soulier la poulaine, etc… Le mot cordonnier s’écrivait autre fois cordouanier, de cordouan, qui signifiait, dans le vieux français, cuir de Cordoue, ville célèbre par ses tanneries.
Les cordonniers eurent souvent des démêlés avec les savetiers, qui prétendaient former avec eux une seule et même corporation ; mais presque toujours les savetiers se virent déboutés de cette prétention et la communauté des maîtres carreleurs-savetiers demeura distincte de celle des maîtres cordonniers.
Boucher
Il est peu de métiers plus anciens que celui de boucher, et il en est aussi très peu qui aient donné lieu à de plus nombreux règlements, dans l’intérêt surtout de la santé publique. En France, à l’origine et même assez loin dans le Moyen Âge, il ne fut exercé que par un petit nombre de personnes, ou même seulement par quelques familles où les fils succédaient aux pères. Ainsi, au douzième siècle, à Toulouse, la boucherie était inféodée à une famille qui avait seule le droit d’abattre les animaux et d’en détailler les chairs.
De même, à Paris, cette profession ne fut exercée longtemps que par un très petit nombre de familles. On a des motifs de supposer que cette organisation remontait à l’époque romaine.
Il paraît probable qu’à l’origine une seule boucherie suffisait à tous les habitants; elle était située dans la Cité, à l’endroit qui fut appelé le parvis Notre-Dame. Le nom d’une paroisse voisine, Saint-Pierre aux Bœufs, en a perpétué le souvenir.
Cette boucherie, que Philippe-Auguste avait donnée au chapitrede Notre-Dame, subsista jusqu’au commencement du quinzième siècle.
Avant le règne de Louis le Gros, il existait une autre boucherie située sur la rive droite de la Seine, en face du grand Châtelet, à la porte de Paris; elle appartenait au roi. De nouveaux étaux s’étant établis aux environs, il s’éleva un différend, et les bouchers royaux furent quelque temps suspendus de leur office; puis on les rétablit dans leur privilège, et on leur donna même tous les nouveaux étaux moyennant une redevance annuelle payée aux propriétaires primitifs.
Au quatorzième siècle, cette boucherie de la porte de Paris prit le nom de Grande Boucherie, par opposition à celles qui s’étaient élevées peu à peu sur la rive gauche de la Seine. On la désignait encore ainsi au dix-huitième siècle. Du reste, des étaux existaient aussi sur la rive droite, en concurrence avec la Grande Boucherie. On y construisit même une halle sous les murs du Châtelet; mais le prévôt de Paris fut obligé de la faire abattre pour rétablir la circulation. Cela se passait sous Charles VI.
Peu d’années après, les boucliers de Paris, de plus en plus nombreux, prirent part à la lutte sanglante entre les Armagnacs et les Bourguignons. Ce fut surtout dans le quartier Sainte-Geneviève qu’ils se soulevèrent, ayant pour principaux chefs Legoix, qui s’obstinait à vendre de la viande le vendredi, et Caboche l’écorcheur. On sait quelle fut l’issue de cette tentative de réforme, dite cabocbisme, commencée avec de bonnes intentions peut-être, mais qui ne pouvait réussir par des moyens aussi violents.
Le 13 mai 1416, le roi ordonna que les constructions de la Grande Boucherie seraient démolies; ce fut très probablement aussi le sort de celle du parvis Notre – Dame, dont il n’est plus fait mention dans la suite. Peu de mois après, la communauté même des bouchers de la Grande Boucherie était supprimée, ses privilèges révoqués, ses biens confisqués, et il fut ordonné que désormais tous les bouchers ne formeraient qu’un seul et même corps régi comme les autres corps de métiers. En même temps, pour que l’alimentation de la ville n’eût pas à souffrir de ces mesures, on créa quatre nouvelles boucheries.
Deux ans plus tard, les Bourguignons étant revenus au pouvoir, la communauté des bouchers de la Grande Boucherie fut rétablie, sa halle reconstruite; la démolition des quatre nouvelles boucheries fut en même temps arrêtée, mais exécutée seulement en partie.
Un préjugé a toujours fait considérer les bouchers comme capables de grandes violences; il est vrai qu’ils ont été souvent tout au moins peu mesurés dans leurs paroles et leurs manières. Un arrêt du Parlement « deffend par exprès à tous maistres bouchers, détailleurs, leurs serviteurs et autres, vendant et débitant chair tant à la Grande Boucherie que autres, d’injurier, outrager, ou dire aucun blasme aux personnes qui d’eux achepteront, soit hommes, femmes, filles, serviteurs ou chambrières, ou autres personnes quelconques »; le tout sous peine de punition exemplaire.
Philippe-Auguste avait donné à une communauté de bouchers, celle de la Grande Boucherie, des statuts qui furent plus tard confirmés. Les étaux établis dans les autres quartiers de Paris étaient bien, en droit, soumis à la juridiction de la Grande Boucherie; mais, en fait, ils ne formaient pas avec elle un corps de métier; le contrôle des viandes qui y étaient mises en vente était plus difficile. Le roi Jean II voulut remédier à cet inconvénient en les réunissant tous en une seule corporation, et en créant des jurés-visiteurs connue pour les autres métiers; mais son ordonnance demeura sans effet.
A la fin du quinzième siècle, les quatre ou cinq familles propriétaires de la Grande Boucherie s’étant fort enrichies, plusieurs d’entre elles affermèrent leurs étaux à des étrangers, étaliers ou compagnons bouchers, pris la plupart du temps parmi des gens mal exercés, et qui mécontentèrent tout le monde. Le Parlement s’émut, et contraignit les vrais bouchers à desservir eux-mêmes leurs étaux ou à les faire desservir par des gens à gages et connaissant le métier. Ces derniers demandèrent par la suite à être « maîtres » ; on leur accorda ce titre, malgré l’opposition des propriétaires, qui finirent cependant par leur louer les étaux. Dès lors, il n’y eut plus de privilège pour la Grande Boucherie.
Le prix du loyer des étaux varia beaucoup suivant les époques, et, afin d’éviter des variations trop brusques, on fut obligé de le fixer. En 1540, il fut arrêté à 16 livres parisis par an; il fut successivement élevé; en 1690, il était de 960 livres. A partir de ce moment, l’importance de tel ou tel étal ayant trop sensiblement varié pour qu’on put les soumettre à un taux uniforme, les propriétaires firent leurs baux à leur volonté; seulement, il fut défendu de changer de locataires, de demander des augmentations, de renouveler un bail ou de le transmettre, sans la permission du magistrat de police. Il était également défendu d’occuper un second étal sous un nom d’emprunt dans la même boucherie, et plus de trois étaux dans toute la ville. Guillaume de Saint-Yon, le plus riche boucher de la Grande Boucherie au quatorzième siècle, possédait trois étaux.
Ce ne fut guère qu’à la fin du quinzième siècle que s’établit définitivement la corporation des charcutiers; auparavant, ils ne faisaient que cuire des viandes qu’ils achetaient des bouchers, lesquels vendaient toute sorte de bétail, y compris les porcs.
Au Moyen Âge, Paris avait deux marchés aux bestiaux, et le bétail était vendu par des vendeurs attitrés dont l’intervention était nécessaire, mais qui pour la plupart étaient gens de mauvaise foi, quelquefois prompts à se sauver, le marché conclu, avec le prix des bestiaux.
Souvent les bouchers allaient chercher le bétail loin de Paris ou le faisaient acheter par des courtiers; dans tous les cas, il leur était défendu de porter préjudice à leurs confrères en allant au-devant des troupeaux pour les acheter avant leur entrée dans la ville.
On ne pouvait vendre la chair des animaux morts de maladie ou des bêtes trop jeunes. La viande des animaux nourris en certains lieux, les maladreries par exemple, était également prohibée; elle était saisie et brûlée, et quelquefois même la viande saine trouvée sur les étaux avait le même sort. Il en était ainsi de la marchandise qui avait été exposée trop longtemps à l’étal ; il est vrai que les boucliers usèrent parfois d’un stratagème : pour donner plus d’apparence à leur viande « défraîchie », ils plaçaient des chandelles, même en plein jour, sur leurs étaux, afin, grâce à une lumière blafarde, de faire acheter par les clients des morceaux suspects. Le prévôt des marchands fut contraint de leur enjoindre de réduire ces illuminations intéressées au strict nécessaire.
Une fois que l’animal était assommé (le genre de mort différait suivant que la viande était destinée à des chrétiens ou à des juifs, lesquels avaient toujours leurs boucheries à part), on l’écorchait et on le coupait en six morceaux, les deux épaules, les deux cuisses, le devant et le derrière du corps. A l’étal, ces morceaux étaient subdivisés; il est cependant à remarquer que le filet n’était pas ce que l’on appelle ainsi aujourd’hui, mais un morceau près du rognon, auquel avait droit le garçon qui avait tenu les pieds de l’animal pendant qu’on l’écorchait.
Le morceau le plus estimé dans le bœuf était le noyau: « Un des meilleurs morceaulx ou pièces de dessus le beuf, soit à rostir ou cuire en l’eaue, c’est le noyau de beuf; et nota que le noyau de beuf est la pièce après le col et les espaules. » Ainsi s’exprime un auteur du quatorzième siècle, qui a laissé un Traité de cuisine dont bien des recettes feraient pâlir nos cordons bleus.
A l’origine, en France, la viande paraît s’être vendue au poids; mais de bonne heure on la vendit au morceau, à la main, disait-on. On essaya plusieurs fois d’établir une taxe, mais sans grand résultat; et, en somme, les bouchers gagnèrent toujours à peu près ce qu’ils voulurent. Un de leurs profits en nature était encore la fonte du suif, qui passait ensuite entre les mains des chandeliers.
Un boucher recevait l’adjudication de la viande nécessaire à l’entretien de la maison du roi; et comme fournisseur du roi, il avait le droit de prise, c’est-à-dire le droit de choisir les têtes de bétail avant leur arrivée au marché public; ce privilège donnait lieu à d’innombrables abus.
Les bouchers étaient au nombre de ceux auxquels il était permis de vendre et de travailler les jours fériés; d’abord, ils durent observer tous les dimanches de l’année, et de plus une douzaine de fêtes; dans la suite on leur permit d’ouvrir leurs étaux tous les jours, au moins pendant une partie de l’année.
Sans parler des règlements qui les obligèrent depuis le seizième siècle à se présenter tous les ans devant le magistrat de police, à la fin du Carême, pour y continuer le bail de leurs étaux et prendre l’engagement de les desservir, un grand nombre de dispositions avaient été prises pour sauvegarder contre eux la salubrité publique et les empêcher de rendre inhabitables les quartiers où ils avaient élu domicile. C’est ainsi qu’au quatorzième siècle on défendit aux bouchers de la montagne Sainte-Geneviève de jeter dans la rue le sang et les débris provenant des animaux qu’ils avaient abattus.
Au Moyen Âge, le «four » du métier des bouchers de Paris, c’est-à-dire la maison de la corporation, était situé prés du Châtelet, à côté de la Grande Boucherie : c’était là que le maître et les jurés tenaient leurs séances, et, dans certains cas, rendaient la justice et punissaient ceux qui avaient contrevenu aux statuts du métier. La corporation avait un sceau qui était apposé au bas des actes qui l’intéressaient, tels, par exemple, que les contrats d’apprentissage.
Au quinzième siècle, la confrérie que les maîtres bouchers avaient à Saint-Jacques portait le nom de « Confrairie de la Nativité de Notre-Seigneur aux maistres bouchers de la ville, en la chapelle Saint-Loys»; et, au dix-huitième siècle, il existait encore, à un des angles de la Boucherie, un bas-relief de cette époque représentant la Nativité. Par extraordinaire, la fête de la confrérie ne se célébrait pas le jour de Noël, mais le dimanche suivant; et, ainsi que cela se pratiquait dans certains autres métiers, on y admettait tous ceux qui manifestaient le désir de s’y associer.
La fête de la corporation n’avait pas lieu le même jour dans toutes les villes; la Saint-Barthélemy, la Saint-Hubert, la Saint-Nicolas, la fête du Saint-Sacrement, la fête de l’Annonciation, étaient les jours le plus fréquemment adoptés pour ces sortes de solennités. On avait choisi ces deux dernières fêtes en souvenir des paroles de l’Évangile : « Le Verbe s’est fait chair », et « Ma chair est vraiment une nourriture. »
Si les saints patrons étaient différents, les armoiries et les bannières ne l’étaient pas moins; cependant il est à remarquer que le bœuf passant, comme on dit dans la langue du blason, c’est-à-dire marchant, y dominait : allusion naturelle à l’animal qui faisait le principal objet du commerce des confrères. Ailleurs, on trouve le bélier; les bouchers de Rennes firent figurer dans leurs armoiries une figure du Christ; ceux de Dinan, un saint Jean ; ceux de Lille, un saint Barthélemy ; ceux de Cambrai, un saint Hubert, ceux de Douai, une Vierge.
Les privilèges des bouchers de Paris, en ce qui concernait la justice, furent confirmés par Henri II en 1550, et ils ne perdirent définitivement cette prérogative qu’en 1673. lorsqu’on réunit toutes les justices à celle du Châtelet. Les statuts accordés aux bouchers-étaliers de la Grande Boucherie, d’abord simples locataires, en 1587, furent étendus à tous les bouchers de Paris. En 1653, par suite d’un concordat, ils reçurent quelques modifications, et ne furent définitivement abolis que le 13 mai 1791, date à laquelle il y avait environ 230 bouchers à Paris. Voici quels étaient les principaux points visés par ces statuts.
Nul ne pouvait être reçu maître s’il n’était fils de maître ou avait fait trois ans d’apprentissage et trois ans de service dans une boucherie. Les fils de maîtres, pourvu qu’ils eussent servi pendant trois ou quatre ans, étaient dispensés du chef-d’œuvre, lequel consistait à mettre un bœuf, un veau, un mouton et un porc, en état d’être vendus sur l’étal, à les habiller, pour employer le terme du métier. Les fils de maîtres pouvaient devenir maîtres à dix-huit ans, les autres à vingt-quatre seulement. Quatre jurés, élus tous les deux ans par la communauté des maîtres, devaient veiller à l’observation de ces statuts. Ils avaient encore la charge de visiter les animaux qui devaient être abattus, « et surtout ne permettre qu’ aucunes bestes mortes ou malades soient vendues ou débitées au peuple, pareillement les chairs trop gardées, indignes d’entrer au corps humain, à peined’amende que payera le maître boucher qui sera trouvé y avoir contrevenu. »
Tels furent les règlements qui restèrent en vigueur jusqu’à la Révolution, époque à laquelle il existait encore comme représentants de cette antique corporation les Thibert et les Saint-Yon. Ajoutons que si le corps de métier disparut, les bouchers n’en conservèrent pas moins certaines habitudes qui durent encore aujourd’hui, et dont les ordonnances ne font pas mention : par exemple, la « réjouie» ou « réjouissance », à laquelle l’esprit gaulois donna sans doute ce nom par antiphrase, doit être aussi ancienne que la corporation.
Quant à la liberté de la boucherie, bien qu’elle ait existé momentanément dans certaines villes, à Chartres, par exemple, elle ne fut en somme, sous l’ancien régime, qu’une exception.
Boulanger
Au Moyen Âge, le métier de boulanger était un de ceux qui employaient le plus d’ouvriers. A la fin du treizième siècle, leur corporation était une des plus puissantes de Paris. Industrie de première nécessité, elle fut réglementée de bonne heure, et soumise plus tard à la juridiction du grand pannetier de France.
Dés le règne de Charlemagne, on voit que les boulangers, dont le rôle se réduisait alors presque exclusivement à moudre le grain appartenant aux particuliers qui faisaient ensuite eux-mêmes leur pain, furent l’objet de mesures de précaution de la part du pouvoir central: les officiels royaux durent ne pas laisser décroître le nombre des individus exerçant cette profession, et veiller à ce qu’ils fussent toujours aptes à la remplir. Sans remonter aussi haut, sous saint Louis, l’ordonnance d’Étienne Boileau montre le soin que l’on mit à réglementer la corporation « des talemeliers », dont la maîtrise fut donnée au grand pannetier, avec le droit de juger tous les différends qui pouvaient s’élever dans l’exercice de leur métier.
On sait quelles bizarres cérémonies accompagnaient l’entrée du boulanger dans la corporation, qui à Paris avait pour ainsi dire le monopole de la fourniture du pain, car les boulangers des environs ne pouvaient venir en ville vendre le leur qu’une fois la semaine, le samedi, jour du marché.
Pour arriver à Paris, les grains suivaient deux routes: la voie de terre et la voie d’eau. Au quinzième siècle, Commines, tenu pendant vingt mois en prison aux Tournelles, manifeste un grand étonnement du nombre de bateaux chargés de grains que de sa fenêtre il voyait remonter la Seine, venant de Normandie : « Dessus en vient sans comparaison plus que je n’eusse jamais creu ce que j’en ay vu. »
Les grains approvisionnaient trois marchés : celui des Halles, celui de la Grève, et celui de la Juiverie, que l’on appelait aussi « marché de Beauce » nom qui montre assez l’origine du blé qu’on y vendait.
Il semble que de bonne heure on ait songé à prévenir l’accaparement d’une denrée si nécessaire. Tout habitant de Paris avait le droit de se faire céder par le boulanger qui venait de conclure un marché une certaine quantité de blé pour son usage personnel, pourvu que la demande eût lieu avant la fermeture du sac. Cet usage était, du reste, pratiqué pour le vin et même pour des objets de moindre importance, tels que les fromages et les œufs. Chaque fois que l’on entreprit, lors d’une disette, d’établir un maximum, au bout de peu de jours les boulangers durent fermer boutique.
A l’origine les boulangers se chargeaient de la mouture du grain, et que c’était même là l’objet principal de leur commerce. Dans la suite, quelques-uns continuèrent bien à être propriétaires de moulins, mais la plupart eurent recours à une autre corporation, celle des meuniers, pour réduire le grain en farine. À Paris, on paraît avoir fait bien moins usage des moulins à vent que des moulins à eau; parmi ces derniers, il y en a eu de célèbres, par exemple les moulins du Grand – Pont ou moulins Notre – Dame, ainsi nommés parce que les chanoines de Notre-Dame, qui les affermaient, y exerçaient une certaine juridiction. Le Grand-Pont, construit sur la Seine au neuvième siècle par Charles-le-Chauve, s’écroula à la fin du treizième siècle pendant une inondation. Il fut reconstruit à frais communs par les meuniers, qui avaient tout avantage à y amarrer leurs moulins. Ce pont, qui allait du grand Châtelet à la tour de l’Horloge, prit alors le nom de pont aux Moulins ou pont aux Meuniers; une grande arche avait été laissée libre pour le passage des bateaux qui descendaient ou remontaient le fleuve.
Les meuniers qui habitaient ces moulins étaient exposés à toute sorte de dangers, soit lors des grandes crues, soit pendant l’hiver : aussi étaient-ils tenus de se porter secours et de s’entraider pour conjurer le péril.
Indépendamment des autres moulins de la Seine, on en avait aussi établi sur la rivière de Bièvre, qui, au Moyen Âge, n’était pas un cours d’eau aussi modeste qu’aujourd’hui.
On n’achetait pas seulement le pain des boulangers; on leur donnait du grain qu’ils faisaient moudre et convertissaient en pain, ou bien encore on leur apportait de la pâte toute pétrie qu’ils n’avaient plus qu’à mettre au four; on appelait fourniers ceux qui s’acquittaient de ce soin; ils recevaient pour salaire un tourteau ou petit pain par fournée :
Li boulengiers le pain fera,
Et.li lomiers l’enfornera;
Tortel aura et son fornage,
nous apprend le Dit des boulengiers.
Philippe le Bel autorisa tous les Parisiens à cuire leur pain dans leurs maisons, dans des fours à eux appartenant, ce qui prouve qu’avant cette époque les fours étaient soumis à la banalité. Plusieurs villes obtinrent également ce privilège ; mais dans la plus grande partie de la France, au Moyen Âge, les fours furent banaux.
Les boulangers employaient le son de la farine qu’ils blutaient à engraisser des pourceaux, et quand ils vendaient ces animaux, ils ne payaient aucun droit; était-ce une prime donnée à l’élevage, ou un profit que l’on avait voulu leur réserver? C’est ce que l’on ne saurait décider.
Les boulangers n’employaient pas la levure, mais seulement le levain; du reste, de boulanger â boulanger, la façon de faire le pain différait; ceux de Paris y mettaient beaucoup plus d’eau et le cuisaient moins que ceux de la banlieue : « Les boulengiers de Paris abreuvent leur pain beaucoup plus que les autres boulengiers des faulx-bourgs, c’est assavoir de bien un seau d’eaue plus sur le septier… »
Ceux de la banlieue avaient même, à ce qu’il paraît, le privilège de vendre leur pain de rebut, privilège bien envié sans doute par leurs confrères qui, moins heureux, voyaient impitoyablement saisis dans leurs boutiques les pains qui n’avaient pas le poids fixé par les ordonnances : « Li rois Phelippes establit que les talemeliers demorans dedans la banlieue de Paris peussent vendre leur pain reboulis, c’est à savoir leur refus, si come leur pain raté que rat ou souris ont entamé, pain trop dur, ars ou eschaudé, pain trop levé, pain aliz, pain mestourné, c’est-à-dire trop petit, qu’ils n’osent mestre à estal, au dimenche, en la hale, là où on vend le fer devant le cimetère S. Innocent. » Ainsi, le pain grignoté par les souris était assimile à la vieille ferraille et ne semble pas avoir eu beaucoup plus de valeur.
En France, les boulangers n’étaient pas astreints comme en Angleterre à marquer leur pain d’un cachet ; si quelques-uns le faisaient, ce n’était sans doute que par vanité.
La nomenclature des différentes espèces de pain que vendaient les boulangers serait fort longue, et véritablement nos ancêtres étaient fort avancés en cette matière. Ils faisaient du pain avec toute sorte de grains, depuis l’orge jusqu’à l’avoine :
Trois fois menjue ( mangea ) en la semaine
Ce est pain d’orge et pain d’aveine,
dit une chanson de geste. On pouvait choisir, à son gré, le pain bis ou gros pain, le pain aliz qu’on a vu assimilé plus haut au pain raté, le pain d’écuyer ou de chevalier, le pain de cour, le pain mollet, le pain mofflet, le pain maillaux, le pain tourtel, le pain mouton, le pain de chapitre, le pain de Chailly, le pain oublieré, le pain de seigle, etc. Si on mentionne le pain ferré ou gaufre, ainsi appelé parce qu’on le faisait dans un moule en fer, et le pain d’épice ou pain au miel, dont au Moyen Âge on était très friand, ce n’est que pour mémoire ; car on serait obligé de parler de la pâtisserie, dont les recettes que donne le Ménagier de Paris sont si curieuses à étudier. N’oublions pas, toutefois, le pain cuit sous la cendre, qui ne devait pas être d’un aspect très appétissant, et les échaudés, pains légers et pétris pendant longtemps, dont il se faisait une grande consommation.
Les premiers boulangers qu’on vit en Italie furent ceux que les Romains ramenèrent de Grèce, à la suite de leur expédition contre Philippe, l’imprudent allié d’Annibal. Plus tard, ils adjoignirent à ceux-ci des affranchis, et ils les réunirent tous en un corps, un collège, auquel ils conférèrent en commun, avec des charges assez dures, et des privilèges considérables.
Comme toutes les corporations en France, celle des boulangers s’est formée, et avant toutes les antres, par une sorte de confrérie ou société religieuse; et, sous le nom de talemeliers qu’ils portaient alors, on trouve la trace de leurs statuts du temps de saint Louis ; mais les plus anciens règlements que l’on possède dans toute leur teneur sont ceux qui ont été conservés par Estienne Boileau, au début des Registres des métiers, recueillis vers l’an 1200. Le premier article porte : « Nuz (nul) ne peut estre talemelier dedans la banlieue de Paris, se il n’achate (s’il n’achète) le mestier du roy. »
Un de leurs privilèges était de pouvoir acheter et revendre des porcs sans payer de droits, parce que les porcs leur étaient nécessaires pour manger le son que les meuniers ne séparaient pas encore de la farine. Pour passer maître et avoir le droit d’exercer sa profession, le boulanger devait faire un apprentissage de quatre années, acheter du roi, ou du grand panetier son intermédiaire, la maîtrise, et se prêter, pour sa réception, à certaines formalités bizarres dont la signification mystérieuse nous échappe complètement aujourd’hui. Ainsi le nouveau maître, doit se présenter chez le chef de la communauté, où se trouvent réunis d’avance le receveur des droits, tous les maîtres boulangers de la ville, et leurs geindres ou premiers garçons ; « et doit le nouveau boulanger livrer son pot et ses noix au maître (au chef de la communauté), et dire : Maître, j’ai accompli mes quatre années. Et le maître doit demander au coutumier (receveur) si cela est vrai; et si cela est vrai, le maître doit bailler au nouveau boulanger son pot et ses noix, et lui commander de les jeter au mur. Pendant qu’il les jette, le maître et son assistance se tiennent dehors; ils rentrent ensuite dans la maison, où le chef doit leur livrer feu et vin ; et chacun des talemeliers, et le nouveau, et les maîtres valets, doivent chacun un denier au maître pour le vin et pour le feu qu’il livre. »
Dès ce temps-là, le droit de visite était établi, et le pain d’un poids insuffisant était saisi et confisqué au profit des pauvres; tout délit était jugé par le maître de la communauté ; les appels étaient portés devant le grand panetier, qui jugeait en dernier ressort. La pénalité était fort simple : toute faute était punie d’une amende de six deniers.
Où était la proportion? Philippe le Bel réforma cette partie de la législation, et déclara que les amendes seraient arbitraires et proportionnées au délit ; il donna pour juge aux boulangers le prévôt de Paris, et réduisit grandement leurs privilèges. Ainsi il laissa libre l’exercice de la boulangerie, il défendit d’acheter du grain au marché pour le revendre, et permit aux particuliers d’acheter comme les marchands en gros.
En 1366, par une ordonnance du 12 mars, Charles V décide que les boulangers, tant de Paris que du dehors, apporteront leur pain à la halle les jours de marché, et ne pourront faire de pain que du même poids, de la même farine, de la même substance et du même prix; ils feront deux sortes de pain, l’un de tel poids qu’il vaille 4 deniers, et l’autre de 2 deniers.
Le même roi, en juillet 1372, et encore au mois de décembre de la même année, revint sur le fait de la boulangerie ; il décida que le prix du pain serait fixé à Paris selon les différents prix du blé. Quand le blé vaudra 8 sous, le pain blanc ou pain de chailli de 2 deniers pèsera en pâte 30 onces, et tout cuit 25 onces et demie; le pain bourgeois de même prix pèsera en pâte 45 onces, et cuit 37 onces et demie ; enfin, le pain de brode, de qualité inférieure, du prix d’un denier, pèsera en pâte 42 onces, et tout cuit 36 onces.
Au commencement du quatorzième siècle, Charles VI déclare :
– Que les boulangers ne pourront acheter ou faire acheter ni grains ni farines aux marchés de Paris, si le marché n’a duré au moins une heure;
– Que nul boulanger ne pourra être en même temps meunier ou mesureur de blé;
– Que les boulangers ne pourront acheter de blé que par le ministère d’un mesureur juré.
Les rigueurs d’une guerre interminable, la rareté et le haut prix des céréales, la vente très certaine du pain dont le payement était très incertain, et d’autres causes encore, découragèrent les boulangers sous le même règne de Charles VI, et bon nombre d’entre eux détruisirent leurs fours. Ordre leur est donné, par lettres de février 1415, de les reconstruire sans délai sous peine de bannissement.
Quelques mois plus tard, de nombreux règlements portèrent que — le pain blanc se vendra à raison de 3 deniers parisis; — le pain bis, 2 deniers parisis; et le pain mêlé d’orge, 2 deniers tournois les 13 onces. — Les boulangers sont tenus de déclarer ces prix à l’acheteur, et ne peuvent tirer du setier de farine plus de six douzaines de pain blanc de 13 onces.
Charles VIII, par une ordonnance du 19 septembre 1439, apporte quelques dispositions nouvelles : — Les poids pour peser à Paris les blés et les farines seront gardés dans un lieu choisi par les échevins. — Le pain blanc, quand il sera permis d’en faire, sera vendu, par six onces, le prix du pain bis de huit onces. — Les mesureurs de grain feront rapport chaque samedi du prix du blé, froment, seigle et orge, vendu dans les trois marchés des Halles, de Grève, et du Martrai. — Le prix du pain sera publié et affiché auxdits marchés. — Les boulangers n’achèteront le blé avant midi.
Cette dernière disposition montre combien la coutume se propageait, chez les bourgeois, de fabriquer le pain chez eux, et assurait la facile acquisition du blé : elle empêchait les boulangers de l’acheter en masse pour maintenir leur monopole. On n’a pas à insister sur les autres articles de cette remarquable ordonnance. L’importance des rapports hebdomadaires sur le prix du blé, et de l’affichage du prix du pain, sera facilement remarquée.
Sous Louis XI, une ordonnance de juin 1467 sur le fait des métiers, ayant « fait mettre en armes les manants et habitants de tous estatz » de la ville de Paris, donna à chaque corps d’état sa bannière; les insignes en devaient être différents; il fallait qu’elles eussent toutes une croix blanche au milieu.
Pendant le seizième siècle, le rapport du prix du blé au prix du pain et de la quantité de farine à la quantité de blé, le règlement des heures de marché, toutes ces mesures se perpétuèrent sans notables modifications.
Le métier réglé, on s’occupa des personnes. Une ordonnance fort singulière du 13 mai 1569 apprend que les compagnons boulangers devaient être continuellement en chemise, en caleçon, sans haut-de-chausses, et en bonnet, dans un costume tel, en un mot, qu’ils fussent toujours en état de travailler et jamais de sortir, hors les dimanches et les jours de chômage réglés par les statuts : « Et leur sont faites défenses d’eux assembler, monopoler, porter épées, dagues et autres bâtons offensibles; de ne porter aussi manteaux, chapeaux et hauts-de-chausses, sinon ès jours de dimanche et autres fêtes, auxquels jours seulement leur est permis porter chapeaux, chausses et manteaux de drap gris ou blanc et non autre couleur, le tout sur peine de prison et de punition corporelle, confiscation desdits manteaux, chausses et chapeaux. »
Le dix-septième siècle doit faire époque dans l’histoire de la boulangerie parisienne : les perfectionnements apportés dans la fabrication, la coutume introduite de vendre à Paris la farine sans le son aux boulangers, le célèbre procès du pain mollet et la défense d’employer la levure de bière, enfin le nombre des marchés augmenté, tels sont les principaux points de repère de cette histoire sous les règnes de Louis XIII et de Louis XIV.
Au commencement de ce siècle, la vogue qui s’était précédemment attachée à des pains que faisait si bien le boulanger du chapitre de Notre-Dame, et qu’on appelait pains de chapitre, passa au pain préféré de la reine Marie de Médicis; le pain à la reine était salé et préparé à la levure de bière. On eut ensuite les pains à la Montauron, pétris au lait comme les pains à la Ségovie, le pain de Gentilly se faisait au beurre. Notons encore le pain mollet, le pain cornu, le pain blême, et le pain à la citrouille, dont le monopole appartenait aux boulangers de petit pain.
Pour Richelieu, le passé n’engageait pas l’avenir; libre de tout respect aveugle pour les errements des règnes antérieurs, il savait à la fois dégager de mesures surannées et compléter par des réformes hardies les règlements en vigueur jusqu’à lui, dans toutes les branches du gouvernement. Ce puissant génie prit en grande attention les statuts de la boulangerie, et, dans son règlement général pour la police, de Paris, donné le 30 mars 1635, il introduisit les dispositions suivantes : — Les marchands de blé ne pourront faire leurs achats qu’à dix lieues au delà de Paris. — Les boulangers de petit pain et les pâtissiers n’achèteront pas le blé avant onze heures en été et midi en hiver, ni les boulangers de gros pain avant deux heures, pour que les bourgeois puissent d’abord se fournir.—Les boulangers marqueront les pains de leur marque particulière; — Ils tiendront dans leur boutique des poids et des balances, à peine d’être déchus, de la maîtrise, et de plus grande s’il y échût.
« Est enjoint à tous les boulangers de gros pain, tant de cette ville que forains, amenant leurs pains aux marchés, de les vendre par eux, leurs femmes, enfants ou serviteurs, sans les faire vendre par regrattiers et personnes interposées.
« Ne pourront iceux boulangers garder ny serrer ès maisons prochaines, ny mesme emporter, ce qui leur restera de pain, qu’ils seront tenus de vendre dans les trois à quatre heures de relevée ; autrement seront mis au rabais ; et n’y pourront hausser le prix du matin à la relevée du môme jour, niais plutôt le diminuer. »
Pendant la Fronde, le prix élevé des farines, causé par la difficulté de les amener à Paris, et par suite le haut prix du pain, firent prendre une mesure que l’on a déjà indiquée en passant : en 1650, on commença à amener des farines blutées ; un même convoi put donc apporter une plus forte quantité d’aliments, et l’on n’eut plus à payer pour le transport du son des frais qui s’appliquèrent à la farine seule. Dés lors les boulangers ne furent plus autorisés à élever des porcs, et ils durent vendre aux gens de la campagne ceux qu’ils avaient.
Ce fut en 1666, sous Louis XIV, que se plaida un curieux procès dont M. Ed. Fournier a présenté la comique histoire (Voir dans la Revue française de 1895 page 193 :Molière et le procès du pain mollet. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9641200c/f199.item.r=pain molletmolière mollet, le procès du pain mollet : sur le rapport d’une commission où figure un Poquelin, parent de Molière, ce procès fut suivi d’un jugement qui déclara l’emploi de la levure de bière préjudiciable à la santé, et l’interdit.
Les précautions prises pour la salubrité des aliments allèrent prémunir le blé, jusque sous terre, contre des influences réputées dangereuses : en effet, une ordonnance de 1697 défendit aux laboureurs de fumer leurs terres avec des matières fécales, avant que ces matières n’eussent « reposé un temps considérable dans une des fosses publiques, et que la mauvaise qualité fût consumée. »
Vers 1710, « les boulangers, dit Delamare, peuvent vendre leurs pains pendant la matinée et jusqu’à midi le prix qu’ils veulent; quand midi est passé, il ne leur est pas permis d’augmenter le prix de la matinée, et à quatre heures, s’il leur reste encore du pain, ils sont obligés de le mettre au rabais pour avoir avec plus de facilité le débit du total. »
De son temps encore, et déjà depuis Sauvail le nombre des marchés pour la vente du pain avait été porté à quinze; 500 ou 600 boulangers y venaient de la ville et des faubourgs, et de 934 à 1034 de Gonesse, de Corbeil et de Saint-Germain-en-Laye; ils étaient répartis, dans les différents marchés, de la manière suivante : — Grandes balles, 342; — halles de la Tonnellerie, 104; — place Maubert, 159; -—cimetière Saint-Jean, 158;— Marché-Neuf de la Cité, 89 — rue Saint-Antoine, devant l’église des Jésuites, 148; — quai des Augustins, 92; — petit marché du faubourg Saint-Germain, 147; — devant l’église des Quinze-Vingts rue Saint-Honoré, 95; — place du Palais-Royal, 40; —devant l’hôtel des bâtiments royaux, rue Saint-Honoré, 30 — marché des Marais-du-Temple, 46 ;
— devant le Temple, 22 ; — à la place, où était la porte Saint-Michel, 36 — à la halle du faubourg Saint-Antoine, 16.
Là était vendu le pain par des maîtres privilégiés, et aussi, au grand désespoir de ceux-ci, par certains boulangers qui exerçaient leur métier sans être assujettis à la maîtrise : c’étaient ceux qui habitaient les enclos du Temple, de Saint-Jean-de-Latran, de Saint-Denis, la Châtre, et des Quinze-Vingts ; ils avaient en ville les mêmes droits que les forains, à moins qu’ils ne fussent maîtres et jouissant de tous les privilèges conférés par la maîtrise.
Le temps était venu d’ailleurs où la communauté allait perdre son privilège le plus précieux : Louis XIV supprima la juridiction de la paneterie.
Prenant en considération une loi de 1678, qui avait assimilé les artisans et marchands des faubourgs à ceux de la ville, loi qui n’avait pas atteint encore les boulangers, le même édit voulut faire participer à cette grâce douteuse les gens de cette profession, qui avaient, dit hardiment l’édit, mis tout en usage pour en profiter : — Les nouveaux maîtres pourront dès lors exercer aux mêmes conditions que les anciens, en payant les mêmes droits.
Le payement des droits! c’était là, à n’en pas douter, l’objet principal de l’ordonnance. On venait de passer deux années, 1710 et surtout 1709, dans une disette affreuse; l’année présente n’était guère meilleure. L’État était aux abois, le trésor épuisé, le peuple poussé à bout. Ce qu’on voulut, semble-t-il, c’est étendre plus loin l’impôt en y soumettant les boulangers des faubourgs comme ceux de la ville, et en exigeant des uns et des autres des sommes qui semblaient la rémunération de cette prétendue grâce.
Ou ajouta ensuite à la loi qui défend à chaque boulanger ayant place de se retirer avant la vente complète de son pain, l’obligation d’apporter, sous peine d’amende, à chaque marché, une certaine quantité de pain, et de ne céder jamais ce qui lui restait, s’il était étranger, aux boulangers de la ville. Il y avait là, il faut en convenir, une rigueur singulière; puisque après une certaine heure les boulangers devaient se défaire à tout prix de leur .pain, et qu’on pouvait être sûr qu’ils en apportaient la quantité nécessaire aux habitants, on ne devait recourir à eux qu’au dernier moment. Ils ne pouvaient se dédommager en trompant sur le poids, car ils étaient tenus « de marquer leur pain du nombre de livres qu’il pesait, et le poids devait répondre à la marque, à peine de confiscation et d’amende. »
A cette époque, l’apprentissage, qui était de cinq années, devait être suivi de quatre années de compagnonnage. Après ces neuf ans, l’ouvrier, à moins d’être fils de maître devait faire un chef-d’œuvre, et pouvait, en payant un brevet de 40 livres et 900 livres de maîtrise, exercer enfin comme maître.
Bouquetière
La corporation des bouquetières n’était pas ancienne, mais il faudrait remonter bien haut pour trouver l’origine de leur industrie. De tout temps on a vendu des bouquets : les chapeaux de fleurs étaient un des ornements préférés des jeunes filles du douzième et du treizième siècle, et au quatorzième les plus nobles personnes aimaient aussi à s’en parer. Ces chapeaux étaient même une des redevances féodales que l’on devait payer aux seigneurs A certains jours de l’année, à la Saint-Jean-Baptiste, par exemple. Il faut que l’usage de cette parure se soit très répandu, puisqu’il donna naissance à la corporation des chapeliers de fleurs, lesquels toutefois étaient surtout jardiniers fleuristes.
Au quinzième siècle, les chapeliers de fleurs avaient des statuts. On voit qu’il fallut leur enjoindre d’observer strictement le repos dominical : « Nul chappellier de fleurs ne peut, ni ne doit cueillir ou faire cueillir au jour de dimanche en ses courtils nulles herbes, milles fleurs à chappeaulx faire. »
Comment et à quelle époque les jardiniers fleuristes furent-ils en partie dépossédés de leurs privilèges par les bouquetières? Il est probable que ce fut vers la fin du Moyen Âge. Les femmes que les jardiniers avaient sans doute employées jusque-là à la vente de leurs produits, se trouvèrent assez nombreuses pour former à leur tour un corps de métier avec ses droits, ses règlements et ses statuts particuliers.
L’usage du « chapel de fleurs » était tombé peu à peu en désuétude. Il fut encore porté par les mariées jusqu’au milieu du dix-septième siècle, et on le voyait aussi figurer dans quelques fêtes, celle de la Fête-Dieu, entr’autres.
Les statuts des bouquetières furent, comme ceux de presque toutes les corporations, réformés sous Louis.XIV, en 1673.
«Aucune femme ou fille, disent ces statuts, ne peut être maîtresse bouquetiére-chapelière en fleurs en cete ville et fauxhourgs de Paris, sans avoir été reçue maîtresse dudit métier et pour y parvenir ait fait chef-d’œuvre de sa propre main en la manière accoustumée. »
En entrant en apprentissage, on payait trois livres «à la boëte de la confrairie», et, outre 1’apprentissage, il fallait encore deux années de service chez une maîtresse pour devenir maîtresse à son tour.
Ce délai écoulé, on faisait son chef-d’œuvre, on payait dix Livres à la confrérie, on prêtait le serment d’observer les statuts; alors seulement on pouvait ouvrir boutique.
Les bouquetières-chapelières en fleurs avaient seules le droit de faire, exposer et vendre toutes sortes de bouquets, chapeaux, couronnes et guirlandes de fleurs. Il était défendu à toutes autres personnes d’en vendre dans les rues ou à la porte des églises, à peine de cinq cents francs d’amende à partager entre le roi et la confrérie.
Néanmoins il fallait bien que les bouquetières fissent quelque part leur provision de fleurs : le privilège de les en fournir appartenait aux maîtres jardiniers, qui par suite, pendant la semaine, à la halle, le matin, vendaient toutes sortes de fleurs, même au détail. Le mercredi et le samedi, ils avaient le droit d’en mettre en vente toute la journée sur le quai de la Mégisserie. C’était une concurrence que les maîtresses bouquetières étaient obligées de souffrir, sans quoi elles eussent été contraintes d’aller elles-mêmes chercher leurs fleurs à la campagne.
Les fleurs exposées en vente devaient être fraîches et non « salées » ; de plus, il était défendu d’employer l’acacia dans les bouquets, et de faire des couronnes le jour de la Fête-Dieu et les autres jours de fête « sans mettre du vert dessous. » Le motif de cette proscription n’est pas très facile à donner ( il était associé à la résurrection et à l’immortalité). Il était défendu de vendre des barbeaux, autrement dit bleuets. Cette dernière défense fut renouvelée très souvent (on n’a pas relevé moins de quatorze arrêtés du lieutenant de police contre cette modeste fleur des champs – il semblerait qu’on l’utilisait pour apaiser les femmes pendant l’accouchement ). Néanmoins, à la fin du dix-septième siècle, les bouquetières en faisaient un grand commerce, « ce qui a donné lieu à plusieurs particuliers, tant femmes que hommes et enfants des fauxbourgs et environs de cette ville, de cueillir ces fleurs et d’aller pour cela dans les bleds circonvoisins où ils causent un dommage considérable. »
On voit que la prohibition avait quelque raison d’être.
Pendant tout le dix-huitième siècle, les bouquetières soutinrent une véritable lutte contre les femmes qui, sans faire partie de la corporation, vendaient des bouquets dans les rues, à la porte des églises ou sur les ponts.
« Un grand nombre de ces particulières, dit une ordonnance, se donnent la licence de continuer le même attroupement et de débiter sans aucun titre ou qualité des fleurs et bouquets aux portes des églises et aux coins des rues, et ce à la faveur du secours que leur donnent plusieurs bourgeois et marchands, qui les reçoivent, serrent leurs marchandises et leur prêtent asile contre les officiers et archers commis à leurs poursuites; d’ailleurs lesdites colporteuses, non contentes d’injurier lesdits archers, en viennent contre eux aux voies de fait, ce qui attire des soldats et des vagabonds; etc. »
Cette ordonnance défend, â peine de punition exemplaire, de s’attrouper de nouveau ; mais on ne s’en effraya guère, et les bouquetières furent moins heureuses dans leur lutte contre cette concurrence des femmes qu’elles ne l’avaient été contre les hommes, complètement expulsés de la corporation par les statuts.
La corporation était dirigée par quatre jurées, dont deux, une femme et une fille, étaient élues tous les ans en présence des procureurs du Châtelet. Le siège de la confrérie était à Saint-Leufroy.
Les bouquetières ont eu leurs illustrations. On peut citer entre autres : —Madeleine Chabry, qui, d’abord sculpteur sur bois, s’établit bouquetière au Palais-Royal, et que les femmes de Paris mirent à leur tête pour leur servir d’orateur le 5 octobre 1789; et la petite Marie, bouquetière au Palais-Royal, qui, tirée autrefois de la misère par la duchesse d’Orléans, portait tous les matins, après la Révolution, un bouquet à sa bienfaitrice ruinée.
Brasseur
C’est de l’Égypte, s’il faut en croire les auteurs de l’antiquité, que l’usage de la bière se serait répandu dans toute l’Europe.
Les Grecs, suivant leur coutume de faire remonter à la divinité toutes les inventions profitables aux hommes, attribuèrent à Cérès l’invention de la boisson pélusienne. C’était faire de cette déesse la rivale de Bacchus, comme on l’a écrit sur un jeton du dix-huitième siècle.
Eschyle, Sophocle,Théophraste, Polybe, Strabon, font mention de la bière, et comme aujourd’hui, dès cette époque, il y en avait de deux sortes, la douce et la forte. Pline en parle également sons le nom de cerevisia, cervoise. De ce mot on a donné bien des étymologies ; celle qui ferait venir ce vocable de Cérès n’est pas une des moins curieuses. Quant aux étymologies de bière et de brasseur, elles sont, s’il est possible, encore plus bizarres : le mot hébreu beri, le verbe latin bibere, le mot français bras, ont tour à tour eu l’honneur d’être mis en avant; ce dernier, parce que les brasseurs se servent de leurs bras pour brasser. Il était inutile d’aller chercher si loin : le mot brace, que cite Pline et qui désigne le grain dont on faisait la cervoise, suffit amplement. Ce mot a subsisté au Moyen Âge sous la forme brais, toujours pour designer l’orge et le grain macérés dans l’eau dont on faisait la bière, ce que les Anglais ont appelé malt.
La bière était fabriquée partout à peu près de la même façon, mais les ingrédients employés différaient avec les pays. Le grain, quel qu’il fût, était mis dans l’eau ; après qu’il était bien macéré et entré en pleine fermentation, on le torréfiait. Réduit ensuite en farine, on le faisait bouillir : c’est ainsi qu’on obtenait la bière et la cervoise; cependant, dans la composition de cette dernière, plus capiteuse, il entrait un plus grand nombre d’éléments. De nombreux textes attestent la préférence que.nos ancêtres lui accordaient ainsi que son prix plus élevé.
Les médecins, dès l’antiquité, discutèrent beaucoup sur les défauts ou les qualités de la bière : selon les uns, elle ne pouvait que nuire à la santé et charger l’estomac; selon les autres, aucune boisson n’était meilleure pour maintenir le corps dans un merveilleux équilibre.
L’École de Salerne a ainsi défini la bonne cervoise : « Que la cervoise n’ait pas un goût aigre; quelle soit bien claire, brassée de bon grain et suffisamment vieille ».
Il n’est pas douteux que dans le nord de la France, au Moyen Âge, l’usage de la bière ait été fort répandu. On avait peu de vin, et surtout peu de bon ; on était réduit au clairet, trop coûteux pour les buveurs de profession. Le midi, mieux partagé, envoyait plutôt l’excédent de sa consommation en Angleterre ; les fleuves lui fournissaient un moyen de transport assez rapide et à bon marché. Force était donc aux gens du nord de se contenter du clairet, et plus souvent de l’hydromel et de la. bière.
C’est à cette cause qu’il faut sans doute attribuer l’immense développement et l’ancienneté des corporations de brasseurs.
À Paris, des statuts furent donnés aux cervoisiers, vers 1268, par le premier garde de la prévôté de Paris, Étienne Boileau. Mais le corps de métier, il va sans dire, était bien plus ancien. Ces statuts, rédigés d’après les renseignements fournis parles cervoisiers d’alors, ne font donc que rappeler un état de choses bien antérieur A la seconde moitié du treizième siècle :
«Nul cervoisier, disent ces statuts, ne penlt, ne doit faire cervoise fors de yane et de grain, c’est assavoir d’orge, de mesteuil et de dragié ; et se il y mettent autre chose pour en faire c’est assavoir baye (sans doute des baies de laurier ou d’autres arbres), piment ou poiz résine, et quiconques y mettroit aucunes de ees choses, il l’amenderoit au roi de vingt sous parisis, tontes les fois qu’il en seroit repris; et si seroient tous les brasins qui seroient faits de liez choses donnez pour Dieu. »
C’était, à vrai dire, une excellente mesure, et les prud’hommes qui disaient que telles choses « étoient mauvaises au chief et an corps, aux malades et .aux sains », seraient bien étonnés s’ils voyaient ce que l’on fait entrer aujourd’hui dans la composition de la bière, et encore plus s’ils goûtaient la boisson affreuse que l’on décore si souvent de ce nom.
Du reste, pour faciliter l’exécution de ces statuts, on ne permettait qu’à peu de personnes de vendre de la bière; les maisons des brasseurs ou leurs brasseries étaient les seuls endroits où l’on pût s’en procurer, à moins toutefois que l’on ne voulût en fabriquer chez soi et pour son usage personnel.
A cette époque, la communauté était dirigée par deux prud’hommes. A la fin du quinzième siècle, en 1489, ces statuts furent confirmés et reçurent un plus grand développement. La communauté prit le nom de « communauté des cervoisiers et faiseurs de bière », ce qui marque bien la différence qui existait entre ces deux boissons.
La durée de l’apprentissage fut fixée à trois ans; ce temps révolu, en payant soixante sous à la communauté et en faisant son chef-d’œuvre en présence des jurés, on devenait maître.
Une des clauses les plus importantes de ces statuts de 1489 fut sans contredit celle qui obligeait les brasseurs à marquer leurs barils. Chaque brasseur devait avoir sa marque, dont le modèle en plomb était déposé à la chambre des procureurs du roi, avec les marques des autres métiers.
Les jurés étaient investis d’un droit de visite sur les bières apportées du dehors pour être vendues à Paris, les « bières foraines », suivant l’expression du temps; les boissons qui étaient trouvées de qualité inférieure étaient saisies et sans autre forme de procès jetées à la rivière.
De nouveaux statuts furent rédigés ou confirmés en 1514, en 1630, en 1687 ; ces statuts firent défense expresse de brasser le dimanche, les jours de fêtes solennelles et de fêtes Notre-Dame.
Vers le milieu du dix-septieme siècle, la rumeur publique prétendit que la levure de bière que les brasseurs vendaient aux boulangers était mauvaise et empoisonnait le pain. L’autorité s’émut et soumit le cas à la Faculté de médecine. Finalement, la communauté des brasseurs sortit victorieuse du procès fait à sa marchandise, et continua à avoir le monopole de la vente de la levure aux boulangers et aux pâtissiers. Les levures foraines apportées à Paris pour le même motif durent être soumises à l’examen des jurés de la corporation, qui restait absolument maîtresse de ce commerce.
En temps de disette extrême, on pouvait défendre de brasser : c’est ce qui eut lieu en 1693, année où le blé coûta jusqu’à trente-deux livres le setier. D’ailleurs, même en temps ordinaire, on ne pouvait faire par jour dans chaque brasserie qu’un brassin ( cuve où l’on brasse la bière ) de quinze setiers de farine au plus. Il va sans dire que cette défense n’était guère respectée, bien que les peines à encourir pussent être graves; car, la bière étant soumise à des droits, le brasseur devait, à chaque brassin, avertir le commis de la perception de l’heure et du jour où il mettait le feu sous la chaudière, à peine d’amende et de confiscation. Ce n’était donc qu’en fraudant les droits du roi qu’on pouvait fabriquer plus que la quantité prescrite, et le fisc n’entendait pas raillerie en cette matière.
Voici quelle était à peu près l’organisation de la corporation des brasseurs à la lin du dix-huitième siècle. Elle était dirigée par trois jurés ou gardes, dont deux se changeaient de deux en deux ans. L’apprentissage durait cinq années, et en outre, avant de passer maître, il fallait être trois ans compagnon et faire ensuite un chef-d’œuvre.
Chaque maître ne pouvait avoir qu’un seul apprenti; s’il en avait deux, l’un devait commencer sa première année quand l’autre entrait dans sa cinquième. Les fils de maître avaient le privilège d’ouvrir boutique en faisant simplement le chef-d’œuvre en présence des jurés, privilège qui leur donnait ainsi huit ans d’avance sur les confrères.
Les brasseurs peuvent s’enorgueillir d’avoir compté parmi eux plus d’une illustration; mais aucun d’eux à coup sûr n’a surpassé en renommée le brasseur de Gand, Jacques d’Artevelde. Fils d’un chevalier flamand, il avait beaucoup voyagé, puis s’était fixé à Gand. Fort ambitieux, et comprenant qu’en Flandre tout le pouvoir était aux mains des métiers, il s’était fait brasseur; il devint successivement doyen de son corps d’état, puis des cinquante et un métiers de Gand. On sait le rôle qu’il joua au début de la guerre de Cent ans et l’immense influence qu’il sut acquérir sur les villes flamandes; mais il ne faut pas oublier que son règne, car il fut aussi puissant qu’un roi, fut de courte durée et que son ambition lui coûta la vie. »
Brodeur
Il n’est peut-être pas de métier dont l’histoire, en Occident surtout, ait été plus intimement liée à celle de la peinture. Si la broderie est tombée en décadence de nos jours, et même dès la lin du seizième siècle, il ne faut pas oublier que, pendant longtemps, les peintres furent les auxiliaires des brodeurs : ceux-ci peignaient avec leurs aiguilles les compositions que les peintres avaient d’abord ébauchées au moyen de leurs pinceaux et dont ils avaient fait les cartons.
Il faut remonter jusqu’aux époques les plus reculées pour trouver les origines de cet art. L’Iliade fourmille de mentions d’étoffes richement brodées. Hélène passait pour une brodeuse émérite, et les déesses elles-mêmes ne dédaignaient pas de tenir l’aiguille : Minerve avait tissé et brodé un voile de ses propres mains. L’Enéide pourrait aussi nous fournir plus d’un exemple précieux, grâce aux longues descriptions de vêtements auxquelles s’est parfois complu le génie de Virgile. Remarquons que, des l’antiquité, la broderie semble avoir été un art presque exclusivement réservé aux femmes.
S’il faut en croire les anciens, l’invention de la broderie serait due aux Orientaux, et plus particulièrement aux Phrygiens, dont les étoffes magnifiquement décorées jouirent d’une telle réputation que l’on appela les tissus brodes des ouvrages « phrygiens. » On y représentait les scènes les plus complexes : dans le Satyricon de Pétrone, on voit Trimalcion orner sa salle à manger d’un tapis sur lequel était figurée toute une chasse.
An Moyen Âge, l’Anglicum opus semble presque toujours désigner des broderies; mais les broderies d’Orient continuaient à être en vogue : L’île de Chypre fournissait en ce temps-là aux Occidentaux un grand nombre de leurs tissus brodés.
Au septième siècle, en Angleterre, saint Cuthbert reçut, dit la tradition, une étole et un manipule qu’une sainte avait brodés.
Au dixième siècle, on fit cadeau à l’église d’Ely d’un rideau brodé où étaient retracés les gestes d’un duc de Northumberland.
Dans tous les grands monastères, même les monastères d’hommes, Saint-Gall par exemple, il y eut des ateliers de brodeurs et de brodeuses. Cette industrie prit même une si grande extension, que parfois on crut devoir interdire aux religieuses de faire d’autres broderies que celles qui devaient servir au culte. Toutes les femmes, du reste, brodaient, et les brodeurs et brodeuses de profession formaient déjà, au treizième siècle, une corporation nombreuse.
C’était un métier difficile. « Dans tout le Moyen Âge, dit de Laborde, et jusqu’à la lin du seizième siècle, broder était un art, une branche sérieuse, estimable, de la peinture. L’aiguille, véritable pinceau, se promenait sur la toile et laissait derrière elle le fil teint en guise de couleur, produisant une peinture d’un ton soyeux et d’une louche ingénieuse. »
S’il faut en croire les chansons de gestes, on taisait même des portraits brodés :
………….La mescine
Ouvrait ès cambre la roine
In confanon avoec le roi,
L’el paignoit et lui et soi,
dit le roman de Flore et Blanceflor. Dans plus d’un inventaire de trésor du Moyen Âge se trouvent mentionnés des portraits en broderie.
La broderie semble être toujours demeurée le passe-temps des grandes dames : Catherine de Médicis brodait, et Ronsard, dans son ode à la reine de Navarre, lui dit, en parlant de Minerve :
Elle addonoit son courage
A faire maint bel ouvrage
Dessur la toile, et encor
A joindre la soye et l’or.
Vous, d’un pareil exercice,
Mariez par artifice
Dessur la toile en maint trait
L’or et la soye en pourtrait
Il est à peine utile de rappeler que la fameuse tapisserie de Bayeux, qui représente les hauts faits de Guillaume le Conquérant, passe pour être l’ouvrage de la reine Mathilde ; et, bien que le fait ne soit pas absolument prouvé, il n’y aurait pas lieu d’en être surpris.
Il serait trop long d’énumérer les spécimens de broderies qui sont parvenus jusqu’à nous. Citons en première ligne les ornements épiscopaux de Thomas Becket, conservés aujourd’hui à la cathédrale de Sens, et que la gravure a souvent reproduits; mentionnons encore les ornements de la chapelle de Charles le Téméraire, aujourd’hui à Berne.
Au dix-septième siècle, Alexandre Paynet, brodeur du roi Louis XIII, exécuta de magnifiques ornements que ce prince avait l’intention d’offrir au saint sépulcre de Jérusalem.
Mais ce serait une grande entreprise, que de vouloir indiquer tous les fragments d’étoffes brodées qui se trouvent encore aujourd’hui soit dans les trésors des églises, soit dans les bibliothèques, où souvent ils ont servi de couverture à des manuscrits.
La corporation des brodeurs et brodeuses reçut d’Étienne Boileau ses premiers statuts vers la fin du treizième siècle, en même temps que celle des « faiseuses d’aumosniéres sarrazinoises », dont le métier ne différait qu’en ce qu’il s’appliquait à de plus petits objets. Dans ces statuts, on énumère les brodeurs et brodeuses qui se trouvaient alors à Paris, et il est à remarquer que plusieurs de ces dernières avaient pour maris des enlumineurs : on observe le même fait en 1316, date à laquelle la corporation eut de nouveaux statuts. Cette association d’enlumineurs et de brodeuses ne fut pas sans doute fortuite, et on peut croire que ces deux métiers ne pouvaient guère subsister l’un sans l’autre, le peintre créant les motifs que la brodeuse exécutait ensuite avec l’aiguille.
En Italie, de grands peintres ne dédaignèrent pas de faire des cartons pour des broderies : Antonio Pollajolo dessina pour Saint-Jean de Florence des ornements magnifiques, qui furent exécutés par des brodeuses ; bien d’autres s’associèrent à de semblables travaux.
Les règlements qui régissaient le métier des brodeurs à l’époque d’Étienne Boileau n’étaient pas fort nombreux; ils concernaient les conditions d’apprentissage et la direction de l’incorporation par quatre prud’hommes; quelques dispositions, enfin, déterminaient quand et comment on devait travailler :
« Nuis ne nule ne pourra ouvrer au dit mestier de nuiz fors tant corne la lueur du jour durra tant seulement; car l’œuvre fete de nuiz ne peut estre si bone ne si souffisante come l’œuvre fete de jour. »
L’apprentissage durait huit ans, et chaque maître ou maîtresse ne pouvait avoir qu’un apprenti ou une « apprentice » à la fois. Ce long apprentissage assurait la transmission d’ouvrier, en ouvrier de tous les procédés de l’art.
Les statuts des « faiseuses d’aumosnières sarrazinoises » étaient à peu près semblables.
Le métier se maintint très florissant jusqu’au dix-septième siècle ; puis vinrent plusieurs ordonnances qui défendirent l’abus des broderies et des ornements d’or dans le costume, et force fut aux brodeurs-chasubliers (c’est le nom que leur donnent les statuts de 1648) de se consacrer presque exclusivement à la confection des chasubles et des autres ornements religieux. A part ces travaux, on ne broda plus guère que des étoffes légères; on employa plus rarement la soie et l’or.
Le nombre des maîtres fut limité à douze cents par les statuts de 1648; mais cette disposition ne fut jamais rigoureusement observée, bien que le nombre dût être forcément assez restreint, puisqu’on n’admettait à l’apprentissage que des fils de maître ou de compagnon et que chaque maître ne pouvait avoir qu’un apprenti.
L’apprentissage durait six ans, et l’on n’était reçu maître qu’à condition d’ouvrir boutique et qu’après avoir été compagnon pendant trois ans. Le chef-d’œuvre, apprécié par les jurés visiteurs, était obligatoire; seuls, les fils de maître étaient exempts de quelques-unes de ces formalités. On ne pouvait parvenir à la maîtrise avant l’âge de vingt ans.
Aucun maître ne pouvait s’associer avec un compagnon. Distingués en jeunes, modernes ou anciens, suivant qu’ils comptaient dix, vingt ou trente ans de réception, les maîtres devaient assister, au moins au nombre de trente, aux assemblées générales pour que les délibérations fussent valables.
Dans leurs broderies, les ouvriers du dix-septième et du dix-huitième siècle cherchaient surtout à imiter les dentelles les plus renommées, telles que le point de Hongrie et la dentelle de Saxe. Exécutée tantôt à la main, tantôt au métier, la première, d’une exécution plus longue et plus difficile, fut toujours préférée.
Voici les termes qui, au dix-huitième siècle, désignaient les genres de broderie les plus usités : — broderie « à deux endroits» ou broderie «passée», travail qui produisait un dessin exactement semblable sur les deux faces de l’étoffe ;
— broderie «appliquée », exécutée sur de la grosse toile, que l’on découpait ensuite pour la coudre sur une autre étoffe ;
— broderie « en couchure » ou broderie d’or et d’argent:
— les mêmes matières servaient aussi à la broderie « en guipure»;mais, pour exécuter celle-ci, on commençait par dessiner sur l’étoffe mémo, puis on découpait du vélin en suivant les formes du dessin, et l’on cousait ensuite par-dessus l’or avec de la soie.
Il y avait encore la broderie «plate», garnie de paillettes, et la broderie en chenilles de soie, usitée surtout pour les ornements sacerdotaux.
Tels étaient les principaux genres de broderies que l’on exécutait lors de la suppression de la corporation. Si, au point de vue des procédés et de l’habileté de la main-d’œuvre, les brodeurs avaient fait des progrès, un examen même peu attentif de leurs productions montre dans quel état d’infériorité ils se trouvaient vis-à-vis de leurs prédécesseurs : la broderie n’était plus un art, mais un métier.
Cabaretier
De tout temps, et sous des noms divers, il y a eu des cabaretiers; mais ce n’est qu’à une date peu ancienne qu’en France les cabaretiers ont formé un corps de métier, une corporation.
Jusque vers la lin du seizième siècle, on n’avait pas considéré cette profession comme un métier proprement dit, c’est-à-dire entraînant un apprentissage accompli dans certaines conditions, une maîtrise obtenue après certaines épreuves. Pouvait se faire cabaretier qui voulait, en payant certains droits et en se conformant aux ordonnances de police. C’est ce qui est exprimé clairement dans le Livre des métiers d’Etienne Boileau. Ce texte prouve même que les taveruiers (on ne distinguait pas alors entre ceux-ci et les cabaretiers) pouvaient vendre leur vin au taux qui leur convenait, pourvu qu’ils se servissent des mesures légales; c’est une liberté qu’ils perdirent dés le quatorzième siècle. Plusieurs ordonnances réglèrent alors le prix du vin. En 1351 notamment, Jean II fixa le prix du vin rouge français à 10 deniers la pinte, et le blanc à 6 deniers parisis. De même, en 1590, pendant la Ligue, le vin fut vendu, par ordre, le vieux à 6 sous, et le nouveau à 4 sous la pinte. Toutefois, c’étaient là des mesures qu’on ne prenait guère qu’aux temps de calamité publique.
Les statuts des cabaretiers, et par conséquent leur réunion en corps de métier, ne remontent pas au delà de 1587. Henri III donna des règlements communs aux marchands de vin, aux taverniers, aux cabaretiers, et aux hôteliers.
Les taverniers ne pouvaient vendre que du vin « au pot», c’est-à-dire à emporter, comme les marchands de vin. Les cabaretiers, non seulement vendaient le vin au détail, mais donnaient à manger, et, par suite, payaient des droits élevés. Plus tard, ces différences disparurent en partie. Ainsi, une déclaration royale de 1680 permit aux taverniers de vendre des viandes qui avaient été cuites à l’avance par les maîtres rôtisseurs ou les charcutiers : ce privilège s’étendit aux marchands de vin. Enfin, en 1698, on permit aux taverniers de faire rôtir des viandes, sans toutefois leur permettre d’avoir des cuisiniers à gages. Les charcutiers obtinrent du moins qu’il leur fût interdit d’élever et de tuer aucun porc, ce qui fit que les taverniers durent rester malgré eux les pratiques des charcutiers, et les meilleures sans doute. Il est à peine utile d’ajouter que cette disposition prohibitive s’appliquait également aux cabaretiers, dont toutes ces ordonnances ne faisaient certainement pas les affaires.
Les statuts de 1587 se composaient de trente articles. En 1647, ils furent confirmés et développés en quarante articles. L’élection des quatre gardes du métier, renouvelés tous les ans deux par deux, offre une singularité que l’on retrouve dans quelques autres corporations, celle des drapiers, par exemple. Le nombre des maîtres étant fort considérable, soixante d’entre eux seulement prenaient part aux élections; l’année suivante, c’était le tour de soixante nouveaux, et ainsi de suite, sans qu’on put être électeur pendant deux années consécutives.
L’apprentissage durait quatre ans; mais deux ans de service étaient nécessaires pour obtenir le titre de maître.
Pour être cabaretier, il fallait être catholique romain. Cette disposition se trouve déjà en 1587 ; en 1647, elle fut maintenue. Les cabaretiers ne devaient recevoir personne chez eux le dimanche pendant les offices, et de même pendant les trois derniers jours de la semaine sainte. Les officiers de police visitaient les boutiques pour s’assurer de l’exécution de ces règlements. En cas de contravention, les cabaretiers étaient passibles de fortes amendes, et même parfois, s’il y avait récidive, de peines corporelles.
Pendant le carême et les jours maigres, aucune viande ne devait être fournie par les cabaretiers à leurs pratiques.
Un fait curieux à noter est que toutes les ordonnances, tous les arrêtés de police réglant la matière, considéraient les cabarets comme des lieux publics exclusivement ouverts pour la commodité des étrangers et d’où les habitants du lieu même devaient être exclus; cette défense s’étendait surtout aux gens mariés ayant ménage et aux domestiques; mais cette prohibition excessive était à peu près sans effet. Il en fut presque de même de l’interdiction des jeux de hasard.
Les cabarets devaient être fermés de bonne heure; les heures variaient seulement selon les villes et les saisons. À Paris, c’était entre six et sept heures de la Saint-Remi (c’est-à-dire du 1er octobre) à Pâques, et entre huit et neuf heures de Pâques à la Saint-Remi. Tels étaient au moins les termes des ordonnances; mais un avis placardé par le lieutenant de police, tous les ans, au commencement de l’hiver, fixait souvent des limites moins étroites, et même on peut croire que bien des cabarets restaient ouverts une partie de la nuit.
Il fallait une enseigne. La plupart du temps c’était simplement un buisson ou, pour mieux dire, « un bouchon »; d’où le nom de « bouchon», qui est resté en usage pour signifier un cabaret de chétive apparence.
En 1695,.on ordonna aux cabaretiers « de garnir leurs caves de toutes sortes de vin et d’en débiter au public à divers prix, bon vin et droit, loyal et marchand, sans estre mélangé, n’excédant le prix qui sera par nous mis d’année en année; tous les cabaretiers seront tenus mettre une pancarte où ledit prix sera écrit, à peine de 400 livres parisis d’amende. »
Mais que peuvent les lois contre les falsifications? Les cabaretiers continuèrent à composer une boisson étrange, où il n entrait pas une goutte du jus de la treille; on le remplaçait par du bois de teinture et de la litharge (sel de plomb), et cela malgré toutes les épigrammes, malgré toutes les chansons, bonnes ou mauvaises, comme ce couplet d’un buveur mécontent, d’aussi pauvre qualité que le vin qui l’inspira :
Tremblez, tremblez, empoisonneurs!
De tous vos malheurs
On ne dira pour vous nul Libéra ;
On maudira le père qui vous engendra,
Au lieu d’un bon Salve,
Vous entendrez crier Tolle.
Un poète moins maussade disait :
Quoique en tout lieu ou frelate
Les vins de toutes façons,
Comme un autre Mithridate,
Mon corps s’est fait aux poisons.
Des cabaretiers, d’une honnêteté relative, ne voulant pas empoisonner leurs pratiques, de crainte de les perdre sans doute, se contentaient de baptiser fortement leur vin.
« Un enfant naïf trahit un jour le secret d’un des cabaretiers les plus en vogue. Quelqu’un étant allé lui demander une bouteille de vin à 8 sous, ne trouva au comptoir qu’une fillette de neuf à dix ans. Nous n’en avons plus à ce prix, dit-elle; mais attendez un moment, papa va rentrer. Il vous en fera tout de suite; il y a un puits dans la cave. »
Il serait long, d’énumérer tous les cabarets célèbres à plusieurs titres. Depuis celui de Boucingo, empoisonneur auquel Boileau a consacré un hémistiche, jusqu’à la Pomme-de-Pin, que Mathurin Régnier a immortalisé dans ses satires :
Son nez haut relevé sembloit faire la nique
A l’Ovide Nason, au Scipion Nasique,
Où maints rubis balez, tout rougissants de vin,
Montroient un hac itur à la Pomme-de-Pin,
Et, preschant la vendange, asseuraient en leur trongne
Qu’un jeune médecin vit moins qu’un vieux yvrongne.
Rabelais cite aussi parmi « les tabernes méritoires » de paris, la Pomme de Pin, le Castel, la Magdaleine et la Mulle.
Près de la Bastille était la Croix-de-Lorrubie, dont l’enseigne datait sans doute de l’époque de la Ligue :
Dites-moi ce que signifie
Que les ligueurs ont double croix?
C’est qu’en la Ligue on crucifie
Jésus-Christ encore une fois.
Le cabaret fréquenté le plus par les étudiants après la Pomme-de-Pin, que Racine, Molière, la Fontaine, ne dédaignaient pas, était la Corne, près de la place Maubert. Mentionnons aussi la Fosse-aux-Lions, dans la rue du Pas-de-la-Mule ; le Cormier-Fleuri, près de Saint-Eustache ; et le Berceau, sur le port Saint-Michel, où se réunissaient surtout les gens de chicane.
Les cabarets où se réunissaient les poètes, les littérateurs, les gens d’esprit, furent remplacés, au dix-huitième siècle par les cafés, où l’on causait mieux et où l’on buvait moins…
Cartier
Les cartiers furent presque toujours à l’origine confondus avec les peintres, les enlumineurs, les mouleurs de statuettes de plâtre ou de terre peinte ; mais des statuts de cartiers de Tournai, de 1480, semblent indiquer qu’ils étaient tenus dans un certain état d’infériorité; les maîtres ne payaient que la moitié du droit auquel étaient astreints les peintres.
Du reste, jusqu’au milieu du quinzième siècle (à Augsbourg jusqu’en 1445), les cartes furent peintes, bien qu’on ait parfois prétendu que c’était le premier produit de la gravure sur bois. Les femmes paraissent avoir exercé ce métier en aussi grand nombre, sinon en plus grand nombre que les hommes. Ces cartes peintes étant assez coûteuses, on devait se servir pendant longtemps du même jeu, ce qui expliquerait le peu d’activité de la production et le petit nombre des ouvriers.
En 1594, les cartiers de Paris n’étaient qu’au nombre de huit quand ils rédigèrent leurs premiers statuts. Au dix-huitième siècle, on les nommait papetiers-cartiers, mais dans leurs statuts ils prennent le titre de « maîtres du métier de cartiers, faiseurs de cartes, tarots, feuillets et cartons », ou « cartiers, tarotiers, feuilletiers et cartonniers. »
Les statuts des cartiers comprenaient vingt-deux articles; remaniés sous Louis XIII et sous Louis XIV, quelques articles furent ajoutés. Pour être maître cartier, il fallait avoir boutique ouverte sur la rue ; l’apprentissage durait quatre ans ; on était tenu ensuite d’être compagnon pendant trois ans; après ce temps on exécutait un chef-d’œuvre consistant en une demi-grosse de cartes fines; puis, en acquittant les droits, on était reçu maître.
Comme dans la plupart des métiers, il était défendu d’avoir plus d’un apprenti, et les maîtres ne devaient pas se prêter leurs compagnons. Tous les maîtres cartiers devaient avoir une marque différente ; du reste, le valet de trèfle portait toujours le nom du fabricant. Enfin, pour faire observer les règlements, la communauté élisait tous les ans deux jurés. On voit que l’organisation n’était pas des plus compliquées : c’est ce que l’on constate toujours quand on a affaire à une corporation peu ancienne.
Au quinzième siècle, les cartiers portaient le nom de « carteurs on franc-carteurs. » Dans le nord de la France et dans les Pays-Ras, où ce jeu fut toujours l’objet d’un commerce considérable, ils avaient sous leurs ordres des ouvriers appelés brunteurs ou licheurs de couleur, des broyeurs et des ouvriers cartiers; ces derniers seuls devaient se faire recevoir apprentis.
En France, dès que les cartes devinrent une source de revenus pour l’État, la production fut bornée à un très petit nombre de villes. En 1631, on n’en fabriquait que dans six villes : Rouen, Toulouse, Lyon, Thiers, Limoges et Troyes.
Il y a eu des cartes de différentes matières, en ivoire, en nacre, sous Louis XIV, époque où les cartes jouirent de la plus grande faveur ; ce qui venait sans doute du goût très prononcé que le monarque avait montré pour ce passe-temps.
Au seizième siècle, en Italie surtout, on en fit de satin brodé. Mais les caries les plus communes ont été les cartes en papier ou plutôt en carton formé de plusieurs feuilles de papier superposées. Le papier qui forme le dos de la carte s’appelle « cartier », et les dessins, souvent assez indistincts, qu’on y imprime, se nomment « tarotage. »
Soit que l’on usât de planches de bois ou de cuivre pour imprimer les cartes, on ne se servait pas de presse; mais, après avoir étendu l’encre sur la planche, on y plaçait la feuille de carton, que l’on y faisait adhérer au moyen d’un tampon de drap, appelé «frotton », promené rapidement sur toute la surface du « moule » ou planche gravée. Une fois la feuille imprimée en noir, on procédait (on le fait encore aujourd’hui de la même manière) à l’« habillage » de la feuille de cartes. Au moyen d’un « patron » découpé à jour, on coloriait les figures, en se servant d’autant de patrons différents par leurs découpures qu’il y avait de teintes différentes à étendre sur les cartes. Il y en a cinq, par conséquent il faut cinq patrons. Les cartes « habillées», on procédait au lissage, opération qui se faisait au moyen d’une grosse pierre polie. Mais c’est là une opération qui a été imaginée bien postérieurement, en France très probablement; on s’en abstient encore dans certaines parties de l’Europe.
Il va sans dire que l’habillage au patron ne put être pratiqué qu’après l’application de l’imprimerie à la fabrication des cartes ; et même il est à peu prés certain que pendant quelques années encore on les coloria au pinceau, opération fort longue, et qui ne dut pas peu contribuer à en faire un objet de luxe que peu de personnes pouvaient posséder.
Au dix-septième et au dix-huitième siècle, on allait « mouler» les cartes au bureau des finances où les planches étaient déposées. Le droit à payer était d’un denier par carte. C’est cet impôt, toujours assez élevé, qui a été la cause du trafic des cartes recoupées.
Au dix-huitième siècle, on proposait, pour ruiner le commerce des cartes défraîchies, d’abaisser le chiffre de l’imposition : « Le fermier et le cartier y trouveraient leur compte tous deux, disent les auteurs de l’Encyclopédie; car les cartes se recoupent jusqu’à deux fois, et reparaissent par conséquent deux fois sur les tables. Si, en diminuant le prix des cartes neuves, on parvenait à diminuer de moitié la distribution des vieilles cartes, celui qui fabrique et vend par jour deux cents jeux de cartes, qui par la recoupe tiennent lieu de six cents, en pourrait fabriquer et vendre trois cents. Le cartier regagnerait sur le grand nombre des jeux vendus ce qu’on lui aurait diminué sur chacun, et la ferme augmenterait sans vexer personne. » Ce moyen ingénieux ne fut pas mis en pratique. Du reste, l’usage des vieilles cartes, que l’on pouvait marquer]à sa fantaisie, était trop commode pour les tricheurs pour qu’ils y renonçassent facilement; la chose était, semble-t-il, passée dans les mœurs : au dix-septième siècle, la tricherie au jeu était bien souvent tenue pour une habileté, et, même à Versailles, on ne trouvait guère de cartes qui ne fussent marquées.
Changeur
A l’origine, établis avec l’autorisation du roi ou du seigneur suzerain sur la terre duquel ils résidaient, les changeurs devaient :
— 1° recevoir les monnaies anciennes ou dont le cours n’était plus permis ;
— 2° donner à ceux qui les leur apportaient une valeur prescrite en espèces courantes;
— 3° enfin envoyer aux hôtels des monnaies les pièces défectueuses reçues.
Tel fut le premier objet de leur commerce. Mais on conçoit qu’ils ne durent se borner à ce change de monnaies, peu lucratif en somme, qu’à une époque où le commerce n’était pas très florissant.
Dès que les relations commerciales de pays à pays, de nation à nation, devinrent plus fréquentes et plus étendues, le rôle des changeurs se modifia sensiblement.
Au lieu d’apporter des espèces avec eux, les marchands se munirent de simples lettres de change, plus commodes à transporter et qui couraient moins de risques. Les changeurs devinrent alors de véritables banquiers. Il va sans dire que bien longtemps avant que l’usage des lettres de change fût très répandu, le prêt à intérêt, bien que l’Église le défendît toujours, était ouvertement pratiqué; d’où deux sources de revenu très fructueuses : les opérations de banque et le prêt à intérêt.
Il convient de considérer d’abord ce que furent les changeurs qui payaient une redevance au roi pour avoir le droit d’ouvrir boutique. On ne peut, à cet égard, remonter à une date très reculée, faute de documents; mais il est évident que dans la France du MoyenÂge, grâce au nombre considérable de monnaies différentes mises en circulation, on dut avoir recours d’assez bonne heure aux changeurs.
Au treizième siècle, le roi concède aux changeurs de Paris le droit d’ouvrir boutique à titre viager et moyennant dix livres de rente. Ce taux varia peu par la suite. Du reste, les monnayeurs royaux n’en conservaient pas moins le droit de changer les espèces défectueuses qu’on leur présentait, et sur ce point faisaient une concurrence très sérieuse aux véritables changeurs.
Dans presque toutes les villes, les boutiques des changeurs occupaient un emplacement déterminé. A Rouen, ils demeuraient dans la rue de la Cornoiserie; à Paris, en 1304, d’après une ordonnance de Philippe le Bel, ils occupèrent les boutiques du Grand-Pont, du côté de la Grève, entre Saint-Leufroi et la grande arche du pont. Ce pont n’était plus alors que de bois; construit d’abord en pierre, la majeure partie en avait été emportée en 1296 par une inondation : on lui donna le nom de pont au Change qu’il porte encore aujourd’hui.
L’autre partie du pont était occupée par des forgerons et des orfèvres. Ces derniers eurent des querelles avec les. changeurs, dont ils usurpaient les privilèges.
Charles le Bel, en 1325, confirma l’ordonnance de Philippe le Bel et défendit d’exercer le change à Paris ailleurs que sur le Grand-Pont, sous peine de confiscation des choses échangées; et pour assurer l’exécution de ce règlement, il décida que les changeurs qui, par leurs délations, donneraient lieu aux confiscations, en auraient la cinquième partie.
Charles VII, renouvelant les prescriptions de ses prédécesseurs, établit à perpétuité les changeurs sur le pont au Change.
«Mais, dit Sauvai, on ne vit plus sur le pont que des chapeliers et des faiseurs de poupées. Le Parlement s’en. prit à la suppression de la Pragmatique, et, dans les remontrances faites au roi en 1461, prétendit que la Pragmatique sanction avoit ruiné les changeurs, qui gagnoient beaucoup auparavant à donner de l’or pour de la monnoie, à raison que les banquiers de Rome tiroient alors tant d’or et d’argent du royaume et qu’il n’y avoit plus besoin de changeurs. »
Sauvai évidemment fait erreur : les changeurs donnaient plus souvent de la monnaie pour de l’or que de l’or pour de la monnaie; en tout cas, la remontrance du Parlement semblait assez peu fondée, car le commerce des changeurs ne se bornait pas à ce seul change d’espèces.
Sous François 1er et Henri II, les changeurs avaient repris possession de leurs boutiques.
A partir de cette époque, le commerce des changeurs ne semble pas avoir été très prospère. En 1609, il n’y en avait plus qu’un ; la confrérie, qui avait son siège à la chapelle Saint-Leufroi, fut dissoute, et le Parlement, à la requête des administrateurs temporels de l’Hôtel-Dieu, décida que les ornements de l’autel (une croix, un calice, des burettes, une paix, un encensoir, le tout en argent doré) seraient donnés à l’église de l’hôpital de la Santé, que l’on construisait à ce moment en dehors de la porte du Temple.
Depuis lors, les changeurs paraissent avoir cessé d’exister en tant que confrérie et corporation.
C’est surtout par les foires de la Champagne et du midi de la France, ces immenses marchés auxquels on venait de tous les points de l’Europe, grâce aussi à l’impulsion donnée au commerce par le mouvement des croisades, que le trafic des changeurs avait pris de l’extension au Moyen Âge.
Les changeurs des foires de Champagne, choisis par les gardes des foires, avaient un caractère officiel. C’étaient, du reste, assez souvent de grands personnages, qui par là jouissaient de privilèges importants : l’exemption du service militaire personnel, par exemple. Ils demeuraient dans les villes où se tenaient les foires : Troyes, Provins, Lagny et Bar-sur-Aube.
A Laingny, à Bar, à Provins,
Si i a marchéans de vins.
De blé, de sel et de harenc,
El de soie, et d’or et d’argent,
Et de pierres qui bonnes sont.
Le Dit des marcheanz
Le mobilier des boutiques des changeurs se composait d’une table couverte d’un tapis, d’un banc, de balances, de livres de comptes. Ce matériel suffisait à toutes leurs opérations.
«Toutes les compagnies et changeurs desdites foires, dit une ordonnance de 1349, seront en leurs changes et lieux apparens et auront tapis à leurs fenestres ou estaux, en la manière qui souloit estre faite anciennement. »
Le commerce des changeurs aux foires fut une source de revenus pour les comtes de Champagne d’abord, plus tard pour les rois de France, qui autorisaient la création des offices. Quelques changeurs devaient même payer des rentes à certains établissements religieux. Dès la fin du douzième siècle, on voit un comte de Champagne donner à l’hôtel-Dieu de Provins un revenu de cinq sous à percevoir sur chaque table de changeur. Du reste, on parait s’être assez peu inquiété de la moralité des gens auxquels on confiait ces offices, car on les voit assez fréquemment accusés de fabriquer de la fausse monnaie, ou bien en fuite, poursuivis par des créanciers trop confiants.
Le souverain percevait un droit sur chaque livre de change en or. Ce droit, fixé à un denier par Philippe le Bel, varia beaucoup et fut souvent bien plus considérable.
On a dit que les changeurs des foires devaient résider dans les villes où elles avaient lieu ; il y avait cependant des exceptions.
En 1154, le comte de Champagne Henri le Large défendit à tous les changeurs venant à Lagny à l’époque des foires d’y demeurer plus de dix jours. Plus d’un siècle après, dans la même ville, les changeurs reçurent des statuts qui fixaient le nombre de leurs étaux à six ; mais ce nombre pouvait être augmenté suivant les besoins, et il est probable qu’il le fut. On décida que les changeurs pourraient avoir des commis et se faire remplacer comme bon leur semblerait, et auraient en outre la faculté de louer leur étal pour tout ou pour partie. La table d’un changeur constituait donc une propriété que l’on pouvait aliéner librement, pourvu que l’on payât une rente au seigneur qui l’avait concédée.
Disons maintenant quelques mots des individus qui, au Moyen Âge, s’adonnèrent le plus au commerce d’argent, les Lombards, les Caorsins (marchands d’Italie fameux au XIIIe siècle par leurs usures) et les Juifs. Ils firent ce commerce pendant si longtemps, malgré toutes les persécutions, que leur nom devint synonyme de banquier et plus souvent encore d’usurier.
Les Lombards abondaient dans toute la France, et aux foires de Champagne plus qu’ailleurs; il y venait, du reste, beaucoup de marchands italiens, et il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un grand no mbre d’entre eux se soit fixé en France : conservant des relations avec la mère patrie, ils pouvaient à loisir étendre leur commerce, exporter et importer à la fois. A Lagny, on percevait sur eux un droit nommé lombarderie. A tort ou à raison, mais assez souvent à raison, ils passaient pour des usuriers. On sait, du reste, qu’au Moyen Âge le taux de l’intérêt, en raison même des grands risques que courait le prêteur, passait toute vraisemblance : au treizième siècle, on trouve des prêts à 60 %; toutefois, une telle usure faisait exception.
il n’y avait pas de marques de mépris dont on n’ accablât les Lombards. Chassés par saint Louis, ils revinrent sous ses successeurs, qui tantôt les accueillirent avec bienveillance, tantôt les poursuivirent impitoyablement : confiscation des biens, emprisonnement, puis expulsion des personnes, voilà ce qui attendait les Lombards.
Cependant, chaque fois qu’on leur laissait rouvrir leurs boutiques, l’argent y affluait de nouveau : ils étaient trop nécessaires pour qu’on les chassât, si ce n’est quand on voulait se procurer des ressources extraordinaires que devait fournir immédiatement la confiscation de leurs richesses, ou avoir un prétexte commode pour ne pas tenir les engagements qu’on avait pris vis-à-vis d’eux. Toutefois, les débiteurs ne gagnaient rien à ces mesures violentes : le roi se substituait au lieu et place des créanciers lombards, et à coup sûr il était plus facile de traiter avec les banquiers qu’avec les officiers royaux, qui étaient, dans le recouvrement des créances, de la plus grande rapacité.
Passons maintenant aux Caorsins, qui furent presque toujours confondus avec les Lombards. Un certain doute plane encore sur l’origine de ce nom. Faut-il y voir des individus originaires de Cahors en France, ou de Caorsa en Italie? L’opinion la plus plausible veut que les Caorsins soient des banquiers italiens primitivement établis à Cahors. Dans tous les textes, ils sont considérés comme des étrangers, des Italiens, des Lombards, en un mot; et, d’autre part, tous les anciens commentateurs de Dante Allghieri, qui n’a pas oublié de marquer leur place en enfer, traduisent le nom de Caorsa par Cahors en France, Cadurcum.
Ils furent enveloppés du même mépris et de la même haine que les Lombards. Dans un poème du quatorzième siècle, le Pèlerinage de la vie humaine, l’Avarice dit au Pèlerin :
Se savoir veulx ma nacion
Dont je suis et quel est mon nom,
Tu dois savoir que née fu
Ou val de l’infernal palu.
Là li Sathanas m’engendra,
Et d’ilec puis il m’apporta
 Caours, où on me nourry,
Dont Caoursine dite suis.
Malgré la réprobation générale, on vit des Caorsins occuper de très hautes charges: l’un d’eux dirigea la fabrication de la monnaie d’or sous Philippe le Long. De plus, ils entretenaient un commerce très actif non seulement avec l’ Italie, leur patrie, mais encore avec l’Espagne.
Parmi les Caorsins, il est.à croire qu’il y eut quelques Français : certains textes; permettent de supposer que les usuriers italiens établis à Cahors avaient fait école parmi les habitants de cette ville, ce qui ne contribua sans doute pas peu à étendre la dénomination de Caorsins à tous les usuriers.
Quant aux Juifs, on connaît l’aversion profonde dont ils furent l’objet pendant tout le Moyen Âge et même fort loin dans les temps modernes.
Persécutés sous Dagobert protégés un moment par les Carolingiens, Philippe-Auguste et ses successeurs ne les considérèrent que comme une intarissable source de revenus, tour à tour les dépouillant et les chassant, de France, et leur permettant de rentrer dans le royaume moyennant finance.
Philippe le Bel fut un des princes qui tentèrent de tirer des Juifs les plus gros revenus possibles. Il finit par les expulser : mesure bien accueillie par le peuple, qui n’y gagna pourtant rien, s’il faut en croire la Chronique de Geoffroy de Paris :
Je dis, Seignors, comment qu’il aille,
Que l’intention en fut bonne;
Mais pire en est mainte personne
Qui devenu est usurier.
Car Juifs furent debonnères
Trop plus en fesant tels affaires
Que no furent ore chrestien.
Mês si li Juifs demouré
Fussent au réaume de France,
Crestien moult grant aidance
Eussent eu, que il n’ont pas ;
Car pour peu trouvôit-on argent,
Or né trouve l’en nulle gent ;
Qui veuille l’un à l’autre prester.
Ainsi, non seulement les chrétiens ne se montraient pas moins durs que les Juifs, mais encore il était très difficile d’en trouver qui voulussent prêter de l’argent : aussi, à peine les avait-on chassés qu’on les regrettait. Les Juifs, non moins désireux de revenir, achetaient leur rappel moyennant une forte somme, et reprenaient leur commerce comme devant. Une seule chose étonne, c’est que les mêmes faits se soient reproduits un si grand nombre de fois sans que jamais les Juifs aient hésité à revenir en France : ils y étaient sans doute encore moins maltraités que dans les pays voisins. Quoi qu’il en soit, le commerce de la banque ne semble pas avoir en France, au Moyen Âge, porté bonheur à ceux qui s’en sont mêlés.
Chapelier
Le métier «le chapelier se divisait au Moyen Age en plusieurs branches. Il y avait :
– les chapeliers de fleurs
– les chapeliers de coton
– les chapeliers de paon
– les faiseuses de chapeaux d’orfroi
– et enfin les chapeliers de feutre, qui finirent par se substituer à tous les autres chapeliers.
Dans le haut Moyen Age, le terme chapeau s’entendait aussi bien d’une couronne de métal ou de fleurs que du véritable couvre-chef, et l’usage du chapeau-couronne semble remonter fort loin : quelques auteurs en ont attribué l’invention aux Gaulois. Sans rien affirmer à cet égard, disons seulement que la mode en persista très longtemps au Moyen Age : comme on portait les cheveux très longs, il fallait les retenir et les empêcher de tomber sur les yeux. A chaque page de la littérature, du Moyen Age on rencontre le « chapel de fleurs » ; les dames des romans et des chansons de gestes passent leur temps à en tresser.
Je n’ay cure de nul esmay.
Je veuil cueillir la rose en may
Et porter chappeaux de flourettes.
Les chapeaux de fleurs furent plus lard remplacés dans la classe riche par des cercles d’orfèvrerie ornés de perles précieuses. Toutefois le « chapel de fleurs » resta à titre de redevance féodale, et fut considéré comme une marque d’honneur et de respect. A la fin du quinzième siècle, les dames de Naples offrirent à Charles VIII, à son entrée dans leur ville, une couronne de violettes.
Les chapeaux de paon et d’orfrois ne furent portés que par les femmes. Sans doute les plumes de paon étaient alors plus coûteuses qu’elles ne le sont aujourd’hui, bien que le noble oiseau figurât souvent sur la table des grands seigneurs. Quoi qu’il en soit, c’était un ornement réservé aux grandes dames, qui s’en servaient pour décorer les coiffures compliquées dont elles s’affublèrent au quatorzième siècle et surtout au quinzième siècle.
Quant aux chapeliers de coton, il ne vendaient pas à vrai dire de chapeaux, mais bien des bonnets et des gants de laine.
Les premiers statuts des chapeliers de feutre et ceux d’une corporation qui n’était pour ainsi dire qu’une dépendance de leur métier, celle des fourreurs de chapeaux, datent à Paris d’Etienne Boileau, c’est-à-dire de la fin du règne de saint Louis; ils furent plusieurs fois modifiés ou confirmés, notamment en 1324, 1325, 1367 et 1381.
D’après les plus anciens statuts, le maître chapelier ne pouvait avoir qu’un seul apprenti. L’apprentissage durait sept ans pour ceux qui n’étaient ni fils ni parents de maître; il était gratuit, si le maître y consentait; mais dans tous les cas il fallait verser dix sous à la caisse de la confrérie. Deux prud’hommes nommés par le prévôt de Paris étaient chargés de veiller à l’exécution des règlements, qui, du reste, n’étaient ni très nombreux, ni très compliqués. Défense de faire entrer dans la confection du feutre autre chose que du poil d’agneau ; défense de vendre de vieux chapeaux reteints, d’ouvrir boutique le dimanche, et de travailler avant le jour : telles étaient les principales dispositions des statuts.
Ceux des fourreurs de chapeaux étaient à peu près semblables. Cependant chaque maître pouvait avoir deux apprentis qui, au bout de cinq années, devenaient compagnons; ce qui s’explique facilement, si l’on songe que leur métier était beaucoup moins compliqué que celui des véritables chapeliers : ils n’avaient qu’à garnir les chapeaux qu’on leur apportait tout préparés. Ce qu’on leur recommande plus particulièrement dans les statuts, c’est que la fourrure des chapeaux soit aussi bonne en dedans qu’en dehors : « Ou tout viez ou tout nuef », ajoute la rédaction de 1325. Toutes les marchandises fabriquées contrairement aux règlements devaient être brûlées.
Dans certaines villes, à Rouen, par exemple, les chapeliers réunissaient plusieurs industries : ils s’appelaient chapeliers-aumussiers-bonnetiers. Ils avaient fondé la confrérie de Saint-Sever dans l’église Notre-Dame de Rouen, comme ceux de Paris fondèrent celle de Saint-Jacques et de Saint-Philippe dans l’église des Jacobins de la rue Saint-Jacques; mais, par une singulière disposition, tous les chapeliers n’étaient pas forcés d’entrer dans la confrérie. Autre singularité : les apprentis ne passaient leur contrat d’apprentissage qu’après quinze jours d’essai, pendant lesquels ils jugeaient si le métier leur agréait; le maître profitait aussi de ce délai pour apprécier si son nouvel apprenti pouvait lui convenir et s’il devait le conserver.
On a vu qu’il était défendu aux chapeliers de faire du feutre avec autre chose que du poil d’agneau. Plus tard, les choses changèrent beaucoup. Dès le quatorzième siècle on se servait de castor et quelquefois de laine. Avec le temps on usa de poil de lapin, et même, au dix-huitième siècle, de poil de chameau; le poil de lièvre demeura seul proscrit comme impropre à la fabrication d’un feutre convenable; mais on l’employa quand même, grâce au procédé de la « dorure », qui consistait à y ajouter une petite quantité de poil de castor qui donnait aux chapeaux une bonne apparence, des plus trompeuses, du reste.
Ces modifications dans la fabrication se produisirent à mesure que l’usage des chapeaux se répandit. Encore rares au onzième siècle (ce ne sont guère que des espèces de calottes), ils deviennent très fréquents au douzième et au treizième siècle : à cette époque même, des chapeaux, presque toujours pointus et de couleur jaune, deviennent parfois le signe distinctif imposé aux juifs. Mais ce n’est qu’au quatorzième siècle, où le chaperon est à peu près complètement abandonné, que l’usage du chapeau devient général. Énumérer tous les couvre-chef qui ont été de mise depuis cette époque serait fort long : chapeaux ronds et bas de forme, pointus, à larges bords, à trois cornes, se sont succédé sans que la mode se soit fixée définitivement.
Certaines particularités sont à rappeler au sujet de la réception du compagnon. Les maîtres et les compagnons formaient une sorte de société dont ils s’engageaient par serment à ne jamais dévoiler les secrets; en y entrant ils recevaient le titre de « compagnon du devoir. » Le tout était accompagné de cérémonies bizarres, sorte de parodie de la messe, d’une messe noire ou d’une messe du diable, comme on disait alors. Cette singulière coutume dura jusqu’en 1655 ; à cette époque la Sorbonne s’émut, et toutes les diableries des chapeliers, dévoilées sans doute par un faux compagnon, durent cesser à peine de punition exemplaire.
Charcutier
La corporation des charcutiers ne date que de 1476. Antérieurement, les bouchers vendaient la chair de porc aussi bien que celle de veau, de bœuf ou de mouton; et même, si en 1470 on permit aux charcutiers de .former un corps de métier, ils n’en demeurèrent pas moins astreints à se fournir de chair de porc crue chez les bouchers ; ils ne pouvaient vendre que de la viande cuite ou apprêtée, comme des saucisses, du boudin ou des pâtés.
Cependant, en 1513, les « saucisseurs-charcutiers », non contents d’être officiellement reconnus en tant que corporation, profitèrent de la maladresse des bouchers pour se séparer complètement d’eux et se faire attribuer le monopole de la vente de la chair de porc soit cuite, soit crue, et de quelques autres comestibles, tels que les langues de bœuf et de mouton.
De tout temps, le commerce des porcs avait été l’objet d’une surveillance très attentive, à cause des maladies dont ces animaux sont souvent infectés. Les charcutiers firent valoir le peu de soin que les bouchers apportaient dans la visite des animaux ; ils firent sonner bien haut les services que leur métier rendait chaque jour au menu peuple; bref, ils devinrent possesseurs des privilèges qu’ils convoitaient aux dépens des bouchers.
On créa trois sortes d’inspecteurs de la viande : les « langueyeurs », chargés de visiter la langue des porcs, où la ladrerie se remarque à des pustules blanches; les « tueurs », qui s’assuraient que les parties internes des animaux ne présentaient aucun symptôme de maladie; enfin les « courtiers » ou « visiteurs de chairs », qui avaient pour mission d’examiner les morceaux vendus au détail.
On voit qu’on s’entourait de nombreuses précautions pour écarter la viande malsaine. Malgré tout, les charcutiers eurent, sur ce point, toujours assez mauvaise réputation. On les accusait de faire entrer tontes sortes de viandes dans la confection de leurs saucisses et de leurs pâtés; on allait même jusqu’à les accuser d’y mettre de la chair humaine, et cela non seulement en France, mais encore dans d’autres pays.
Dans un roman espagnol de la fin du seizième siècle, on voit dans un festin se passer une étrange scène: on apporte de petits pâtés ( à quatre sous, ajoute l’auteur); « l’un des convives prit un goupillon, on leva les croûtes, et tous dirent un répons et un Requiem œternam pour l’âme du défunt auquel cette chair pouvait avoir appartenu. »
Quant aux statuts qui régirent la corporation des charcutiers, ils furent calqués presque de tous points sur ceux des bouchers ; s’y renvoyer.
Remarquons en terminant que les charcutiers ont toujours eu une grande utilité : c’est ce qui n’a pas échappé à ceux qui rédigèrent les ordonnances en leur faveur.
Les privilèges de 1513 disent qu’ils ont été « députés et ordonnés pour vendre et détailler chair cuite par menues pièces, tant fresche que sallée; pour subvenir au pauvre menu peuple de la ville et des forains qui affluent chaque jour, la plus part duquel pauvre populaire n’ont, ne tiennent ni feu, ni lieu, mais se pourvoient chascun jour aux dits chaircuitiers, selon leur petit pouvoir, faculté et puissance. »
La remarque est encore vraie aujourd’hui.
Charpentier
Antérieurement au neuvième siècle, en France, les charpentiers sont appelés fabri lignarii: ce sont eux qui emploient le bois de charpente pour construire les étagements elles combles des édifices. A cette époque, le mot carpentarius ne désigne encore que le charron, celui qui fait les chariots, les carpenta ; mais, à partir de ce moment, ce mot désigne en général tous ceux qui travaillent le bois, et en particulier deux sortes d’artisans : les charpentiers et les menuisiers; les uns sont appelés charpentiers de la grande cognée, les autres charpentiers de la petite cognée.
Parmi les plus anciens statuts qui font connaître l’organisation de la corporation des charpentiers, on doit consulter ceux qui se trouvent insérés dans le «Livre des Métiers » d’Étienne Boileau. Ces règlements du treizième siècle ne sont pas à proprement parler des statuts; ce ne sont que des « records », c’est-à-dire des dépositions de témoins relatives aux usages auxquels se conformaient à ce moment les gens du métier. Ils sont dus à la déposition d’un maître de la corporation, nommé Foulques du Temple, qui était apparemment maître charpentier du roi ; ils ont trait non seulement aux charpentiers, mais aussi aux « huichiers, huissiers, tonneliers, charrons, couvreurs de mesons, et à toutes manières d’autres ouvriers qui euvrent du trenchant en merrien », tous ceux, en un mot, qui faisaient de gros ouvrages de bois.
Ces statuts n’offrent pas de dispositions bien caractéristiques. Ils défendent le travail du dimanche; une réserve est faite cependant dans le cas où les huissiers ou fabricants de portes auraient vendu des portes ou des fenêtres pour clore des maisons : les propriétaires peuvent exiger qu’on les place de suite, sans avoir égard aux jours fériés. Il y a là une raison de sécurité. Le roi, la reine ou leur famille, ainsi que l’évêque de Paris, pouvaient seuls faire travailler la nuit.
Les autres dispositions des statuts concernent l’apprentissage, qui doit durer quatre ans ; chaque maître ne peut avoir qu’un seul apprenti à la fois. À part cela, on n’y trouve guère que des indications sur la qualité des bois qui doivent être employés, la maniére dont ils doivent être assemblés, etc.
Retenons cependant qu’à ce moment le maître charpentier du roi exerçait la juridiction sur tous les autres.
Ses émoluments étaient, du reste, assez maigres : dix-huit deniers par jour et une robe d’une valeur de cent sous à la Toussaint. A la suite de contestations avec les seigneurs hauts justiciers, Philippe le Bel abolit la juridiction du charpentier du roi.
Cette alliance entre tous les ouvriers qui travaillaient le bois ne paraît pas avoir toujours duré; les huchiers ou faiseurs d’armoires, de coffres, de buffets, et les tonneliers, se séparèrent de bonne heure des charpentiers. En revanche, ceux-ci se rattachèrent par certains côtés à la corporation des maçons : ainsi, à Paris, les jurés de la maçonnerie et ceux de la charpenterie ne remplissaient guère leurs fonctions l’un sans l’autre ; ils étaient chargés de visiter les maisons et de voir si elles présentaient les garanties nécessaires de solidité. Ces charpentiers et ces maçons faisaient tout à fait l’office d’architectes ; ils jugeaient de tout ce qui avait rapport aux bâtiments, et même des questions de voirie. On peut voir des procès-verbaux de ces visites d’immeubles par les jurés maçons et charpentiers de Paris dans l’ouvrage de M. G. Fagniez intitulé « Études sur l’industrie et la classe industrielle à Paris au treizième et au quatorzième siècle »
On peut dire qu’à la fin du quinzième siècle, les ouvriers charpentiers et menuisiers ne composaient qu’une seule corporation.
Dans les nouveaux statuts qui leur furent donnés en 1467, on voit la corporation dirigée par six jurés à vie. Les membres se divisaient en jurés, bacheliers ou maîtres, varlets ou apprentis. Les jurés pouvaient avoir deux apprentis, les bacheliers un seul.
Pour passer bachelier, il fallait, bien entendu, connaître suffisamment le métier, et de plus jouir d’une bonne renommée : c’était une garantie qui peut paraître indispensable, puisqu’on leur confiait des apprentis, mais qui cependant n’est pas mentionnée dans beaucoup de statuts de corporations.
Les ouvriers étrangers pouvaient entrer dans la communauté; mais on exigeait d’eux qu’ils travaillassent deux mois sous la direction de deux jurés ou de deux bacheliers. Craignait-on des innovations dans les procédés de fabrication, ou bien voulait-on les mettre au courant des usages de leur communauté d’adoption? L’un et l’autre peut-être.
Les statuts des charpentiers de la ville d’Angers, dont la rédaction que l’on possède ne date, il est vrai, que de 1487, mais qui représentent un état de choses plus ancien codifié à cette époque, et font pénétrer avec assez de détail dans les usages de la corporation.
L’élection des maîtres jurés ou gardes du métier avait lieu le jour de Sainte-Anne; du reste, saint Joseph et sainte Anne se sont toujours partagé le patronage des charpentiers. Chaque maître devait payer chaque année à la confrérie de Sainte-Anne huit sous quatre deniers tournois, et de plus, chaque semaine, deux deniers; les compagnons ne payaient qu’un denier par semaine.
Ce qui importait le,plus était le chef-d’œuvre, épreuve suprême du compagnon rompu à la pratique de toutes les difficultés du métier, et qui seule pouvait, en lui donnant le titre de maître, lui conférer le droit d’avoir un atelier ou une boutique. C’était une épreuve coûteuse ; le chef-d’œuvre devait valoir cent sous au moins. Comme il ne s’agissait pas de confectionner rapidement un objet sous les yeux des jurés, mais d’une œuvre de construction longue et difficile, le compagnon qui témoignait le désir de se soumettre à cette épreuve était enfermé, pendant qu’il accomplissait son travail, chez un maître qui jurait de ne pas l’y aider.
Visité de temps en temps par les jurés, son chef-d’œuvre une fois terminé, le compagnon le leur présentait : c’était d’ordinaire une charpente complète exécutée en miniature.
Si le travail était jugé suffisant, Je compagnon prêtait devant le prévôt d’Angers le serment de se conformer aux statuts, et acquittait un droit de quarante sous tournois dont vingt revenaient au roi, dix aux jurés et dix à la confrérie. Une seule formalité restait à accomplir pour qu’il fût définitivement reçu maître, et c’était celle que les jurés et les maîtres goûtaient sans doute le plus : il leur payait un dîner.
On voit que la maîtrise n’était pas à la portée de toutes les bourses. Pour les fils de maître, les formalités étaient moins coûteuses, et, au Moyen Âge, la plupart des métiers s’exerçant de père en fils, il devait être relativement rare qu’un compagnon fût forcé de faire autant de dépenses pour sa réception. D’ailleurs, dans certaines villes, à Paris, par exemple, le chef-d’œuvre était vendu, et le récipiendaire touchait la moitié du prix; l’autre moitié était distribuée aux compagnons.
Les statuts d’Angers donnent aussi certains détails sur la solidarité qui unissait tous les ouvriers charpentiers : c’est ainsi qu’un ouvrier qui n’était pas du pays et qui, n’y trouvant pas de travail, voulait aller chercher fortune ailleurs, recevait une légère indemnité de roule: « Et pour l’onnesté du dit mesticr, s’il advenoit que aucun passant pays, ouvrier du dit mestier, ne treuve qui le mecte en besoigne en ladite ville et il afferme par serment n’avoir de quoy passer son chemin, en ce cas les dits jurez seront tenuz lui administrer sa reffection pour un repas seulement, et en outre lui donner deux solz six deniers tournois pour passer oultre son chemin, aux despens de la boeste (la caisse) du dit mestier. »
Ces règlements ne disent pas, comme ceux de Paris, que les maîtres doivent être de bonne renommée ; ils vont plus loin et s’inquiètent de leur mariage : ils ne doivent épouser que des femmes réputées honnêtes, faute de quoi ils ne pourront jamais témoigner dans les contestations qui peuvent survenir entre les confrères.
A Tours, on trouve des statuts analogues; on note toutefois une particularité : le nouveau maître doit payer vingt-sept sous au maire de la ville pour la réparation des murailles et l’entretien des rues.
Dans certains cas, lorsqu’il a contrevenu plusieurs fois aux règlements de la communauté, le maître peut être suspendu pendant un an, peine très dure, puisque, bien souvent, elle pouvait entraîner la ruine de celui qu’elle frappait.
La corporation des charpentiers dura jusqu’à la Révolution; on ne croit même pas trop s’ avancer en disant qu’elle survécut à la Révolution. Presque seule de tous les corps de métiers qui existaient autrefois en France, elle a gardé, du moins en grande partie, son ancienne organisation. Tous les ouvriers ne sont plus, bien entendu, forcés de faire partie de l’association, puisque tout le monde peut exercer ce métier sans qu’elle ait le pouvoir de s’y opposer; mais le plus grand nombre y sont cependant affiliés, ce qui a pour résultat de maintenir dans le corps de métier certaines traditions et certains procédés qui ne peuvent qu’être profitables à la qualité des travaux. Cette association est aussi en quelque sorte une société de secours mutuels, car tout membre doit faire en y entrant le serment de prêter aide et assistance à ses confrères. Par certaines cérémonies d’initiation, par l’usage de certains signes de reconnaissance qui doivent servir aux compagnons dans leurs voyages, elle tient aussi de la société secrète ; enfin, par la nécessité d’exécuter un chef-d’œuvre pour en faire partie, elle rappelle les corporations de l’ancienne France.
Il reste à dire quelques mots d’une catégorie de charpentiers très distincte, des charpentiers de navires, de « nez », comme on disait au Moyen Âge.
Les charpentiers qui travaillaient dans les arsenaux du roi formaient une communauté à part. Chez eux, la maîtrise comprenait deux degrés : il y avait les maîtres jurés du roi, qui devaient avoir au moins cinq années de maîtrise, et les maîtres simples.
Le doyen des premiers était de droit le doyen de la communauté, et c’était toujours parmi eux que l’on choisissait le syndic et les quatre jurés du métier, renouvelés deux par deux tous les ans.
Au-dessous des jurés et des maîtres, il y avait des contre-maîtres et de simples charpentiers. Les fonctions des jurés et des maîtres furent réglées par l’ordonnance de Louis XIV pour les armées navales et arsenaux, en 1689. Ils étaient chargés de la visite des bois travaillés et non travaillés, et en général de l’inspection de tous les travaux dans les arsenaux. Ils devaient faire les modèles des vaisseaux qui étaient ensuite exécutés sous leur surveillance. Il y avait un maître spécialement préposé aux radoubs, et qui assistait à la visite des vaisseaux qu’on se proposait de redoubler et donnait son avis.
Les maîtres charpentiers du roi devaient, pour être admis, avoir travaillé quelque temps dans les ports et exécuter un chef-d’œuvre, qui consistait d’ordinaire dans la construction d’un gouvernail ou d’un cabestan.
On voit que cette organisation ne différait pas très sensiblement de celle des charpentiers ordinaires.
Les charpentiers de navires reçurent, comme l’un d’eux, le tsar Pierre le Grand quand il vint en Europe, il voulut apprendre lui-même leur métier pour pouvoir surveiller la construction de ses vaisseaux.
Rappelons aussi que lorsque l’auteur de l’Émile (Jean Jacques Rousseau) parle de la nécessité de faire apprendre un métier aux jeunes gens, c’est le métier de charpentier qu’il choisit entre tous, comme un des plus utiles et des plus propres à développer les qualités physiques et morales de son héros.
Charron
On a déjà dit, en parlant des charpentiers, que sous ce terme on désigna longtemps tous les ouvriers qui travaillaient les grosses pièces de bois. Les charrons ne formèrent, une corporation distincte qu’à partir de la fin du quinzième siècle ; leurs premiers statuts ne datent que de 1498. Ils leur attribuent le droit de faire tout l’ouvrage en bois qui entre dans la confection des grosses voitures, chariots et charrettes.
L’organisation, de la corporation des charrons est trop semblable à celle des charpentiers pour que l’on fasse ici l’étude détaillée. Elle était dirigée par quatre jurés, ; dont deux entraient en charge et deux sortaient tous les ans. Ces jurés avaient le droit de visiter les ateliers et les lieux où l’on déchargeait le bois de charronnage.
L’apprentissage durait quatre années, et le compagnonnage le même laps de temps. Ces huit années écoulées, l’exécution d’un chef-d’œuvre donnait, droit au titre de maître. On pouvait alors ouvrir boutique et exécuter tous les ouvrages que l’on trouvait bons, sous, la seule obligation de marquer d’un timbre particulier toutes les pièces de bois que l’on employait.
Chirurgien
Dans l’ancienne France, la chirurgie fut presque toujours séparée de la médecine ; ce ne fut que fort tard que l’on comprit que ces deux arts ne formaient qu’une seule et même science et que le médecin et le chirurgien ne pouvaient guère exercer l’un sans l’autre; car si le médecin peut, à la rigueur, se dispenser de connaître à fond la pratique des opérations les plus compliquées, il n’en doit pas moins connaître l’anatomie; et s’il n’est pas nécessaire au chirurgien de pouvoir reconnaître les symptômes et suivre la marche de toutes les maladies, du moins doit-il avoir une connaissance assez approfondie de la médecine pour savoir quand une opération est, nécessaire et en prévoir toutes les conséquences.
Cela n’était pas aussi clair pour les gens du Moyen Âge, surtout pour les médecins, qui redoutèrent toujours la concurrence des chirurgiens et réussirent à les maintenir dans une situation inférieure jusqu’au dix-huitième siècle. Si, à l’époque de la Renaissance, les chirurgiens parvinrent à secouer un moment le joug de la. Faculté, ce ne fut que pour un temps ; et les Ambroise Paré et les Rondelet., qui d’ailleurs étaient aussi médecins, une fois disparus, la chirurgie retomba sous le despotisme de leurs rivaux.
Les plus anciens statuts de la corporation des chirurgiens sont de la fin du treizième siècle, du moins ceux, des chirurgiens de Paris; et on ne pense pas qu’il y en ait de beaucoup plus anciens pour les autres parties de la France.
Il ne semble même pas qu’avant cette époque ils aient formé une association régulière, car on voit le prévôt de Paris désigner six d’entre eux qui, sous le nom de « jurés », devaient choisir ceux qui seraient jugés capables d’exercer leur art, et écarter soigneusement tous ceux dont l’ignorance était un danger pour le public.
Ces premiers statuts n’apprennent que très peu : de chose; ils contiennent cependant une disposition remarquable, maintes fois remise en vigueur par la suite, et même au dix-neuvième siècle; on veut parler de l’obligation pour les chirurgiens de faire une déclaration au prévôt chaque fois qu’ils soignaient un blessé, moyen assez simple .de surveiller « les murtriers ou larrons qui sunt bleciez ou blècent autrui. »
Dès le commencement du quatorzième siècle, la corporation des chirurgiens était complètement organisée. Elle était doublée d’une école. Le candidat était examiné par les maîtres chirurgiens, convoqués à cet .effet par le premier chirurgien du roi, qui était le chef de l’association; une ordonnance du mois de novembre 1311 le prouve assez clairement ; mais une de ses dispositions indique non moins clairement que, malgré toutes les peines édictées contre eux, de nombreux charlatans pratiquaient la médecine. Ils étaient passibles d’amendes, voire même de peines corporelles, et leurs enseignes devaient être brûlées.
Ce qui ne contribua pas peu « à maintenir les chirurgiens dans une position inférieure fut le titre de « barbiers » qu’ils portèrent jusqu’au dix-huitième siècle, à la grande joie des médecins. Les mêmes individus qui pansaient les plaies et remettaient les membres se réservaient aussi le privilège de prendre soin de la barbe de leurs concitoyens. Jaloux de conserver cette attribution, ils soutinrent et perdirent plus d’un procès contre la corporation, des barbiers barbants, qui se forma au commencement du dix-septième siècle.
Dans presque toute la France, saint Côme et saint Damien se partageaient le patronage de la confrérie. A Paris, elle se réunissait dans l’église de ce nom ; à Rouen, dans l’église des Carmes. Dans cette dernière ville, on trouve un troisième patron, saint Lambert.
Les examens des chirurgiens consistaient surtout en épreuves pratiques. À Beaune, par exemple, l’ouvrier est tenu de rester quatre jours dans la boutique de chaque maître « et d’y faire ung fer de lancete bien tranchant, bien poignant, pour bien doulcement et seurement seigner tous lieux que l’on doibt seigner sur corps d’homme et de femme. » A Bordeaux, où la corporation était dirigée par quatre jurés élus annuellement, les épreuves portaient sur la botanique, la saignée, la composition des emplâtres et onguents, l’usage des ventouses, etc.
I,es statuts faisaient défense à tout chirurgien de nuire à ses confrères. Ils ne pouvaient être deux pour soigner le même malade, à moins que ce ne fut d’un consentement mutuel; règlement fort bien entendu au point de vue de l’intérêt des praticiens, mais qui pouvait mettre le malade à la merci d’un chirurgien incapable et ignorant, sans qu’il lui fût permis de réclamer les soins d’un autre plus habile.
La chirurgie fut florissante surtout à l’époque de la Renaissance, époque à laquelle beaucoup de chirurgiens pratiquèrent aussi la médecine. Mais les opérations étant en somme fort rares, sauf durant les guerres, les barbiers en demeurèrent bientôt presque exclusivement chargés. Un tel abandon ne fit guère avancer la science : aussi, à la fin du dix-septième siècle, l’exercice de la chirurgie n’était-il plus considéré que comme un métier. Au Moyen Âge, les chirurgiens avaient absorbé la corporation des barbiers; au dix-septième siècle, la corporation des barbiers absorba les chirurgiens.
L’enseignement de la chirurgie était donc tombé très bas, quand, eu 1724, on décida l’établissement de cinq démonstrateurs royaux pour enseigner la théorie et la pratique dans l’Académie de Saint-Côme.
En 1731, la qualité de maître ès arts fut exigée des candidats au titre de chirurgien. Ce que voyant, les médecins leur intentèrent un procès; l’Université fit de même, prétendant avoir seule le droit d’enseigner.
Les chirurgiens se tirèrent cependant de ce mauvais pas en prouvant que, par leur qualité de maîtres és arts, ils faisaient partie de l’Université, et par conséquent avaient le droit d’enseigner.
Quant à leur différend avec les médecins, ils le virent aussi terminé en leur faveur, et un arrêt du conseil d’État de 1750 compléta l’organisation de l’École de chirurgie. On établit une école pratique de dissection ; les cours devaient durer trois ans; au bout de ce temps, ou soutenait une thèse de licence qui donnait entrée dans le collège de chirurgie. Enfin, les chirurgiens furent retirés de la dépendance de l’Université.
On voit que vers le milieu du dix-huitième siècle, les études s’étaient bien relevées. Du reste, dés 1731, l’Académie royale de chirurgie avait été fondée. Confirmée par lettres patentes en 1748, elle fut placée, comme les autres académies, sous la direction du secrétaire de la maison du roi. A partir de cette époque, elle tint des séances régulières le jeudi de chaque semaine, et tous les ans décerna des prix aux meilleurs travaux.
Ou voit que l’élude de la chirurgie d’une façon suivie est une chose toute moderne. Personne n’ignore qu’au Moyen Âge on n’avait pas les éléments nécessaires; pendant longtemps, les dissections ne purent se faire que clandestinement, et ce n’est guère qu’à partir du quatorzième siècle que l’on fit sérieusement de l’anatomie.
En 1350, on voit qu’on ordonna aux juges de Montpellier de donner tous les ans le cadavre d’un condamné à la Faculté de médecine : ce n’était guère. Aussi, au seizième siècle, les étudiants ne se faisaient pas faute de dérober des cadavres pour se livrer à l’élude de l’anatomie. Un médecin bâlois qui étudiait à Montpellier, Félix Platter, a laissé dans ses Mémoires une curieuse description d’une de ces expéditions à la recherche de « sujets d’expériences », qui n’étaient souvent pas sans dangers pour les étudiants qui y prenaient part :
« Ma première expédition de ce genre date du 11 décembre 1554. La nuit était déjà sombre quand Gallotus (un des amis de Platter, chez lequel il étudiait l’anatomie), nous mena hors de la ville, au monastère des Augustins. Nous y trouvâmes un moine qui s’était déguisé et nous prêta son aide. Nous entrons furtivement dans le cloître et nous restons à boire jusqu’à minuit. Puis, bien armés et observant le plus profond silence, nous nous rendons au cimetière Saint-Denis. Nous déterrons le mort en nous aidant des mains seulement, car la terre n’avait pas eu le temps de s’affermir; une fois le cadavre à découvert, nous lui passons une corde, et, tirant de toutes nos forces, nous l’amenons en haut. Après l’avoir enveloppé de nos manteaux, nous le portons sur deux bâtons jusqu’à l’entrée de la ville. Il pouvait être trois heures du matin ; nous déposons notre fardeau dans un coin et frappons au guichet. Un vieux portier se présente et ouvre ; nous le prions de nous donner à boire, prétextant que nous mourons de soif. Pendant qu’il va chercher du vin, trois d’entre nous introduisent le cadavre et s’en vont le porter dans la maison de Gallotus. Le portier ne se douta de rien. Quant aux prêtres de Saint-Denis, ils se virent obligés de garder le cimetière, et, de leur cloître, ils décochaient des traits d’arbalète sur tous les étudiants qui s’y présentaient. »
Il faut avouer que, dans ces conditions, il fallait être doué d’une véritable vocation pour étudier l’anatomie.
Cloutier
Dans l’ancienne France, il y avait deux sortes de cloutiers, les cloutiers d’épingles et les cloutiers tout court.
Les premiers faisaient partie de la corporation des épingliers-aiguilletiers; les seconds fabriquaient et vendaient des clous en qualité de membres de la communauté des cloutiers-lormiers-étameurs-ferronniers. Tel est du moins le nom que portait au dix-huitième siècle cette réunion de métiers qui, bien que distincts à l’origine, avaient fini par n’en plus former qu’un seul, tant à cause de l’analogie de leurs produits que de l’importance restreinte de leur commerce.
Au treizième siècle, les cloutiers s’intitulent « feiseurs de claus pour atachier boucles, mordants et membres sur courroies.» Leurs attributions étaient donc fort limitées; car il va sans dire que ces beaux échantillons de clous, de grandes dimensions, en fer ciselé, repoussé et souvent étamé, qu’a laissés le Moyen Âge et dont on peut voir un grand nombre encore en place aux portes de nos anciennes églises, n’étaient pas l’œuvre des cloutiers; les forgerons, les « fèvres », comme on disait alors, les serruriers, les fondeurs, fabriquaient seuls des pièces de cette dimension.
Les cloutiers de Paris, d’après les Statuts d’Étienne Boileau, pouvaient avoir autant d’ouvriers que bon leur semblait, mais il ne leur était permis de prendre qu’un seul apprenti à la fois.
Ces règlements apprennent qu’il y avait aussi des cloutières, car il y est dit que « se aucun vallet du mestier se marie, il ne puet mettre sa fame au mestier devant qu’il ait son mestier tenu un an et un jour. » Dans les autres corps de métiers, on trouve bien des femmes tenant boutique, mais en général ce n’est que dans le cas où, le mari venant à décéder, il est permis à la veuve, en s’astreignant à certaines formalités, de continuer le métier.
L’apprentissage durait six ou huit ans. Passé ce temps, l’apprenti était reçu ouvrier, puis maître.
Une clause assez intéressante est celle qui permet à l’ouvrier de travailler au dehors pour le public quand le maître n’a pas d’ouvrage à lui donner.
Les ouvriers possédaient donc comme un droit ce qui dans les autres métiers n’était considéré que comme une licence. Il s’établissait la sorte une espèce de concurrence entre le maître et l’ouvrier, circonstance qui devait souvent permettre à ce dernier d’ouvrir boutique pour son propre compte bien plus tôt que cela ne se pratiquait dans les autres métiers. Toutefois, les cloutiers ne furent jamais fort nombreux : on en comptait dix-neuf à Paris en 1292, et vingt en 1300.
Les statuts des cloutiers-épingliers étaient, au treizième siècle, à peu prés semblables à ceux des cloutiers: même nombre d’apprentis, même durée de l’apprentissage, dont le contrat devait être passé en présence de deux maîtres au moins.
Deux prud’hommes de la communauté avaient la surveillance des ateliers et devaient veiller à l’instruction des apprentis ainsi qu’a la bonne exécution des travaux.
Épingliers et cloutiers devaient le guet au roi ; mais, en revanche, ils étaient exempts de l’obligation de porter leurs produits au marché à certains jours de la semaine, ainsi que cela se pratiquait dans plusieurs métiers.
Les étrangers, après avoir fait preuve de leur savoir devant un certain nombre de maîtres choisis à cet effet, étaient admis à exercer librement.
Dans les statuts des cloutiers de Rouen, qui datent de 1501, on trouve quelques modifications importantes. Les règlements du treizième siècle, pour Paris, ne donnent que peu de renseignements sur l’organisation de la corporation; ici, au contraire, on est en face d’une communauté régulièrement administrée par trois gardes élus par les maîtres, rééligibles de trois ans en trois ans. L’apprentissage ne dure que trois ans, au bout desquels l’apprenti fait un chef-d’œuvre au domicile de l’un des gardes. Chacun doit payer dix sous tournois en entrant dans la corporation : cinq aux gardes, cinq à la confrérie de Sainte-Anne, fondée en l’église des Augustins de Rouen.
Ces mômes statuts donnent une foule de renseignements curieux sur la forme, la dimension et le poids des clous, dont le millier doit peser un certain poids fixé d’avance.
Disons maintenant quelques mots de la manière dont la corporation était organisée quand elle fut supprimée à la Révolution. Quatre jurés régissaient la communauté. Deux d’entre eux étaient réélus chaque année et choisis l’un parmi les anciens, l’autre parmi les nouveaux maîtres.
Le nombre des apprentis avait été porté à deux et le nombre des années d’apprentissage réduit à cinq. Le compagnonnage durait deux ans pour les .ouvriers de Paris, trois ans pour ceux de province. Le chef-d’œuvre exécuté au bout de ces sept ou huit années d’études donnait le droit d’exercer librement le métier.
Coutelier
Le métier de coutelier, comme quelques autres métiers du fer, appartenait au premier maréchal de l’écurie du roi. C’est de ce droit que ce personnage tirait le nom de « maître des févres » sous lequel on le trouve souvent désigné. Il vendait des lettres de maîtrise dont le prix ne pouvait dépasser cinq sous. Il était par conséquent le véritable maître de la corporation et exerçait sur tous les individus qui en faisaient partie une juridiction spéciale. Toutes les contraventions au sujet de la fabrication, tous les différends survenus entre les apprentis ou les ouvriers et les maîtres, étaient portés devant lui. Il les jugeait en dernier ressort, quitte à faire exécuter ses sentences par le prévôt de Paris, et ses sergents ou tout autre officier de police s’il était nécessaire d’employer la force.
On ne possède qu’un très petit nombre de renseignements sur les couteliers. Le « Livre des métiers d’Étienne Boileau » établit une distinction entre les « févres couteliers » ou fabricants de lames de couteaux, et les couteliers « faiseurs de manches à coutiaux d’os et de fust et d’yvoire et faiseurs de pignes d’yvoires ».Ces derniers étaient à peu prés les ouvrièrs que l’on désigne aujourd’hui sous le nom de tabletiers.
Couteliers de lames et couteliers de manches avaient, du reste, des statuts très analogues. Chaque maître pouvait avoir deux apprentis; la durée de l’apprentissage était de six années.
La corporation était dirigée par deux prud’hommes jurés que nommait le prévôt de Paris. Ces prud’hommes, placés sous la direction de ce magistrat et sous celle du premier maréchal de l’écurie du roi, devaient veiller à l’observation de tous les règlements du métier : chômage des jours fériés , fermeture des ateliers à certaines heures, défense de travailler la nuit, « car la clartez de nuit ne soufist au mestier devant dit ».
Les prud’hommes étaient exempts du guet ; mais tous les autres maîtres devaient ce service, sans distinction. Une exception était toutefois faite pour « li févre coutelier qui ont passé soixante ans et cil as quez leur fame gisent d’enfant. »
Dans ces deux cas, une simple déclaration exemptait du service. De plus, à partir du règne de Philippe – Auguste, les maîtres purent se faire remplacer par leurs ouvriers.
Les statuts de 1505, qui régirent la corporation jusqu’à sa suppression, modifièrent sur certains points les règlements du treizième siècle. Les couteliers éliront tous les deux ans quatre maîtres jurés; le nombre des apprentis fut réduit à un seul; enfin, un chef-d’œuvre fut exigé pour passer maître.
La seule modification importante fût l’obligation pour chaque maître de marquer d’un signe particulier toutes les pièces fabriquées chez lui. Ce ne fut, du reste, que la régularisation d’un usage bien antérieur au seizième siècle, usage qui s’est perpétué jusqu’à nos jours.
Couvreur
Les couvreurs se distinguent de tous les gens de métier en ce qu’ils ne fabriquent rien et mettent simplement en place les produits d’industries très distinctes. Aussi n’est-il peut-être pas mauvais, avant de parler des couvreurs considérés en tant que corps de métier, de dire quelques mots des matériaux qu’ils emploient et de la façon de les mettre en œuvre.
Une fois que les derniers chevrons sont cloués sur la charpente, le couvreur cloue à son tour des lattes, petites pièces de bois assez longues et étroites, en ayant soin de laisser entre chacune d’elles un certain intervalle. Ces intervalles sont ensuite remplis par du mortier. Cet assemblage de lattes et de maçonnerie se nomme le « garni de la toiture. »
Cette méthode, que l’on emploie encore aujourd’hui, a le défaut de charger la charpente. Aussi fit-on quelquefois usage de nattes de joncs, qui, goudronnées, empêchaient toute infiltration des eaux. Mais c’était là un système très dangereux en cas d’incendie.
Par-dessus les lattes, on place des tuiles, dont les dimensions, la forme, la matière, ont beaucoup varié au Moyen Âge. Les plus fréquemment employées ont été, bien entendu, les tuiles en terre cuite. On faisait même des couvertures en tuiles de terre de plusieurs couleurs ; du moins, de nombreuses miniatures permettent de le supposer. Quelques sanctuaires particulièrement vénérés reçurent même, à l’imitation de ce que faisaient les anciens pour leurs temples, des couvertures d’or, d’argent ou de bronze. Mais ce mode de tuilage ne fut jamais que temporaire, car les toitures eu métaux précieux prirent toutes, plus ou moins longtemps après leur mise en place, le chemin du creuset.
Dagobert fit couvrir une partie de la basilique de Saint-Denis de plaques d’argent, que son successeur, peu scrupuleux, envoya à la fonte.
On pourrait citer vingt exemples du même fait. Les seuls tuilages métalliques qui furent respectés furent ceux d’étain et de plomb ; leur peu de valeur était une garantie pour leur conservation.
Les tuiles furent tantôt carrées, tantôt arrondies à une de leurs extrémités, comme des écailles de poisson. C’est même sous ce nom que, jusqu’au seizième siècle, on désigna les toitures en ardoises, dont l’usage ne paraît pas remonter très haut. La même forme d’écaille était aussi, usitée pour les tuiles en bois ou aisseaux, dont l’on retrouve de nombreux exemples dans les pays Scandinaves et même en France : les porches de quelques églises de campagne du midi sont couverts de la sorte.
Disons maintenant quelques mots de la corporation des couvreurs, sur laquelle on a que fort peu de renseignements.
A Paris, l’apprentissage durait six années ; mais, au bout de la troisième année, si l’apprenti travaillait bien, il devenait ouvrier; et après trois nouvelles années, il était admis à faire un chef-d’œuvre et à passer maître. A cette occasion , la corporation lui fournissait gratuitement les outils de son état.
A Rouen, on trouve une organisation analogue. Quatre gardes institués par le bailli dirigeaient la corporation, « lesquels gardes se remueront chascun an le lundi après Pasques et demourra deux vieux pour adviser les autres. » L’apprentissage durait trois années seulement. Aucun chef-d’œuvre n’était nécessaire pour obtenir la maîtrise ; il suffisait que l’on fût reconnu capable par les gardes du métier, et on leur payait un droit de cinq sous, et un autre droit de dix sous au roi, c’est-à-dire à son représentant, au bailli. Comme dans tous les autres corps de métier, cette taxe était moindre pour les fils de maîtres.
Ces règlements, on le voit, n »étaient pas trop compliqués en ce qui touchait la composition de la corporation. Ils le sont plus en ce qui touche la nature des matériaux à employer dont l’inspection était confiée aux gardes. Mais ce sont là des matières dont l’étude entraînerait fort loin, et les détails que l’on a donnés plus haut suffisent pour fournir un aperçu du métier des couvreurs.
Cuisinier
A la cour de nos anciens rois, la charge du queux ou cuisinier n’était pas une des moindres ; comme beaucoup d’autres, celle du sénéchal, par exemple, elle dévia de son but primitif, et devint un office politique confié à de grands feudataires dont le moindre souci était bien le soin des sauces et la préparation des banquets. Aussi ce cuisinier nominal s’entoura-t-il d’une nuée de valets et d’aides, dont l’utilité pratique n’était pas toujours suffisamment démontrée, mais qui avaient sur le maître queux l’incontestable avantage de mettre, selon l’expression vulgaire, « la main à la pâte. » Sous le nom d’officiales, d’officianx, les cuisines royales regorgeaient d’une foule de queux, hasteurs, paiges, souffleurs, sauciers, enfants, sommiers, poulliers, tous gens ayant une besogne définie et réglée par « le chef des broches », seigneur souverain dans les cuisines.
Cependant, antérieurement au treizième siècle, les rois de France n’avaient pas déployé un bien grand luxe de cuisine. Très occupés aux guerres lointaines et réduits aux maigres ressources de leur royaume restreint, ils se montraient souvent inférieurs à leurs vassaux dans les fêtes et les banquets. Louis IX ne favorisa pas à sa cour les charges culinaires; il ne faisait guère que suivre en cela l’exemple de son aïeul Philippe-Auguste, dont Brussel a fait connaître les modestes dépenses personnelles.
De la cour l’exemple vint aux classes des nobles et de la bourgeoisie; chez les nobles, le cuisinier était moins un cuisinier, au sens propre du mot, qu’une sorte de maître d’hôtel, de majordome, ayant la surveillance des valets d’écurie ou de maison, et tenant la main à ce que tout marchât bien. Dans la bourgeoisie, un valet cumulait toutes les fonctions, chambrier, cuisinier, palefrenier:
Sauras-tu l’eau du puits retraire,
Et mes anguilles escorchier?
Sauras-tu mes chevauk torchier?
Sauras-tu mes oiseaux lardier?
demande un bourgeois au héros du roman du Roi d’Angleterre, qui se présente chez lui pour lui servir de valet. Et de fait, ni l’une ni l’autre de ces besognes ne nécessitaient des connaissances bien spéciales. Les menus de nos pères n’avaient pas atteint cette pointe de raffinement que le luxe des quatorzième et quinzième siècles vit naître et grandir démesurément. Quelques quartiers de viande grossièrement suspendus à de gigantesques landiers, de plantureuses rôties, des coupes pleines de clairet, pour les puissants; pour les bourgeois, les artisans, les gens d’œuvre, un repas plus frugal composé de laitage et d’œufs, rarement de viande, souvent pris en plein air près de femmes vendant « chauldes oublées renforcies, galetes chaudes, eschauldez », au hasard des coins de rue, sans table, sans fourchette, souvent sans pain.
Le quatorzième siècle changea bientôt tout cela : la raison immédiate ne se déduirait peut-être pas facilement de l’état des finances au commencement de ce siècle, pourtant le fait est constant. On dîna environ sur les neuf heures du matin, et l’on soupa le soir à cinq heures, dans la plupart des familles nobles ou bourgeoises. Chez les premiers, on cornait l’eau pour annoncer le repas, ce qui doit s’entendre de la coutume de passer au lavabo avant de se mettre à table; chez les bourgeois, pour être moins cérémonieux, le repas d’apparat ne laissait pas que de donner champ libre aux élégances des riches marchands parvenus et des gens de pécune.
Dès cette époque, on peut affirmer sans crainte d’erreur que le cuisinier n’est plus le manouvrier employé à la rotation des broches, au maniement du balai et au pansement des haquenées. Autour de la table couverte d’une nappe blanche « plissée comme rivière ondoyante qu’ung petit vent frais soulève, ne s’assoient plus de grossiers festoyeurs, de vulgaires gloutons, contents de tout et ne s’inquiétant guère que de la quantité des « mangeailles. »
Bien que dînant avec leurs doigts, ces seigneurs savent le prix des raffinements ; ne fait pas qui veut le dellegrout et le karumpie, ces plats aujourd’hui inconnus de nous, et qui furent la base des festins somptueux de ces époques. Et la « lamproye en pasté » avec sa sauce à part, que détaille Taillevent; le saupiquet ou assaisonnement « pour connings et autres rosts » ; le chaudume ou brochet à la sauce au verjus étrangement épaissie de pois en purée ; les entremets de tous genres, comme tartes de pommes, « pastés de poires crues », tartes bourbonnaises faites de « fromaige broyé de cresme et de moyeaux d’oeufz. »
Les praticiens se forment toutes ces exigences de palais raffinés, et il n’est pas sans curiosité de voir, dans la Manière de langage ( vade-mecum du voyageur anglais en France publié par P. Meyer, 1873), un gourmet du temps faire lui-même son menu du jour en quittant son lit :
« Aions, dit-il à son cuisinier, de bons poissons assés, comme des anguilles, lampreous, saumon… et aussi carpes, bremes, perches, soles…, etc. » Et comme les valets peu habiles ne le servent pas à ses désirs, il les tance: « Qu’avez-vous fait depuis que je venois ciens? Vous ne faites que songer et muser ! Mettez la table tost, et aportez-nous une fois à boire de vin claret ou de vin blanc, car j’en ai grand soif et aussi très grant faim avecques. »
Le queux est devenu alors un artiste au sens culinaire du mot : il invente, il crée, il diversifie. Taillevent, cuisinier de Charles V, laisse un manuscrit qui est le monument de ses découvertes gourmandes. D’autres, moins littéraires, et partant moins connus, lui succèdent et portent plus haut encore la bannière de la corporation. La haute bourgeoisie elle-même augmente son luxe, et si des lois somptuaires viennent parfois refréner la passion gourmande, on tourne la difficulté en finançant auprès de monseigneur le roi.
Le Menagier de Paris apprend en théorie ce que devait dépenser pour ses convives un bourgeois riche, désireux de faire bien les choses et de régaler ses invités. C’est d’abord la location d’un cuisinier renommé, d’un queux « expert en son mestier », qui, moyennant la grosse somme de deux francs, préparera les mets et payera ses valets de cuisine. Mais comme cet artiste ne descend pas aux menues besognes des petits achats et des courses préparatoires, l’amphitryon engagera deux ou plusieurs « écuyers de cuisine », chargés de courir les boucheries et de choisir les meilleurs morceaux. Puis il faut se procurer aussi les valets servants, deux porteurs d’eau, deux portechapes chargés de « chapeller le pain pour les tranchoirs », des huissiers pour annoncer le nom des arrivants; enfin, se munir de toute la vaisselle nécessaire au service.
Bien que l’on ne changeât guère les assiettes, il était néanmoins indispensable d’avoir « dix douzaines d’escuelles, dix douzaines de petis plas, deux douzaines et demie de grans plas, huit quartes, deux douzaines de pintes et deux pos a aumosnes. »
Comme on le voit, il y avait loin de ces agapes bourgeoises somptueusement détaillées aux maigres chères du siècle précédent. Dans les basses classes de la société, il semble que l’on ait eu aussi un sort meilleur. Dans la Manière de langage, l’auteur peint des paysans s’attablant devant « des chous lardés bien gras et bure ensamble, et aussi du lart et des oefz avec les coques, l’aubun (le blanc) et les moailles (jaune). » Mais ce doit être par exception, parce qu’il ajoute : «ils sont si gloutons qu’ils transgloutent sans maschier a cause d’estaindre plus tost leur grant faim. »
Si le quatorzième siècle vit naître l’art de la cuisine et « les cuisiniers, le siècle suivant les montre, sinon inférieurs dans leur art, tout au moins bien déchus de leurs anciennes vertus domestiques. Les ruses du métier, les ressources frauduleuses de l’anse du panier, ont trouvé leur cœur ouvert.
La Nef des fous, qui, sous une apparence de diatribe exagérée, cache une mordante et juste satire des mœurs du quinzième siècle, parle des cuisiniers eu ces termes aigres :
« Cette tourbe de laquais dont tu vois ici la débauche est la ruine du maître. D’instinct le cuisinier est méchant, et n’a guère de souci de qui le paye. Il n’a d’autorité et ne se gonfle d’orgueil que par notre funeste passion pour la boisson et la nourriture… Tout ce qui s’achète à prix d’or pour la cuisine, le cuisinier le goûte avant le maître et y plonge sa cuiller salie. Aussi ne te laisse jamais dire qu’un cuisinier est mort de faim, sans affirmer qu’il est crevé d’indigestion ! »
Les guerres d’Italie amenèrent en France les cuisiniers italiens avec leurs pratiques et leurs théories nouvelles sur les sauces et les condiments. La cour en admit quelques-uns, et les particuliers se les disputèrent. Pointant, à cette époque, la situation de maître queux n’était pas la fortune, et, bien qu’il reçût d’appointements annuels une somme souvent supérieure à celle des peintres de la valeur de Clouet ou de Dumoustier, il n’en était pas moins réduit à une portion relativement congrue. Obligés de tolérer auprès d’eux la tourbe encombrante des « potagiers, sauciers, hasteurs, pasticiers, porteurs, galopins, clercs de cuisine » et autres, les maîtres queux perdaient en deniers ce qu’ils pouvaient gagner en temps.
Au reste, peu d’entre eux percèrent, et ceux-là furent loués à prix d’or : témoin ce Claude Royer, « ancien officier de feu M. de Vaudemont », que l’on voit figurer, en 1589, dans les comptes de la reine Louise de Lorraine; et le choix devait être excellent, car « feu M. de Vaudemont » avait été une fine bouche en son temps, le bon seigneur!
En dépit du chancelier de l’Hospital, qui se montrait fort opposé aux réformes culinaires venues d’Italie, parce qu’il y trouvait motif à réflexions philosophiques et physiologiques, le seizième siècle admit la cuisine italienne. A vrai dire, les cuisiniers italiens disparurent vite devant nos praticiens, plus habitués que ces étrangers aux ressources de notre sol et de nos saisons, et les comptes de l’hôtel du roi ne donnent guère de noms «estranges»; mais leur manière persista.
Montaigne parle longuement d’une conversation qu’il avait eue avec l’ancien cuisinier du cardinal Caraffa; il s’étonne de la science de ce maître queux, et ne parait pas se douter que la méthode de l’Italien était devenue familière aux artistes français. Cette « police des sauces » qui l’émerveille, cette manière d’aiguiser l’appétit par la gradation des assaisonnements, n’avaient plus de secrets pour le plus humble des queux royaux ou princiers.
Brantôme explique à sa manière la raison de ces nouveautés culinaires; il parle « de ces bons grands pastez que l’on a inventés depuis quelque temps, avec force pistaches, pignons et autres drogues d’apothicaires scaldatives, mais surtout de crestes de coq. » Et que dirait-t’on aujourd’hui de cet autre plat italien, « ces petis chardons chaux dont les asnes vivent », et que le grand sceptique offre sans rire comme étant un mets fort recherché de ses contemporains ?
Ce fut ainsi que débuta la Varenne chez Catherine de Bar, sœur de Henri IV, où il piquait les volailles et préparait les cuisines italiennes.
La recherche calculée de la friandise fit naître un certain nombre de proverbes qui sont parvenus jusqu’à nous à peu prés tels quels, sans transformations notables : « Crouste de pasté vaut bien pain », disait-on. — « A petit manger, bien boire. » — « L’appétit vient en mangeant. » — « Les première morceaux nuisent aux derniers. »
La gravure ridiculisa les cuisiniers, les gloutons, les festoyeurs. Calzius dans ses Conseils, nous montre un cuisinier faisant un feu d’enfer sous ses broches et ses marmites : la flamme s’élève et brûle tout.
Tout gaste
Qui trop haste,
dit le texte en manière d’aphorisme, Alciat, dans ses Emblèmes, caricaturise le gourmand : « Il a, dit-il, un long col, pour plus longuement sentir la saveur des bons morceaulx, et… grand ventre et grasse pance. »
Martin de Vos peint un intérieur d’artisans faisant ripaille; à la porte, le Jeûne vient frapper et demander l’aumône ; on le renvoie à coups de béton :
Ces saucisses, jambons, ces bœufs et moutons gras .
Embrochés et rôtis, ces joues potelées,
Ces troupes de Sylènes et ces chiens lesche-plas,
Monstrent que la faim et Jeusne ailleurs fait ses allées.
A tort ou à raison, les moines ont été en butte à des milliers de pièces satiriques les peignant comme de vrais cuisiniers, lardant, troussant les volailles, piquant les quartiers de venaison, roulant et pétrissant les pâtes, flairant les vins, se léchant les doigts.
A la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième, dans le Nord, on se réunissait aux veillées, l’on devisait et l’on mangeait longuement; à la «poule au pot» on joignait beaucoup d’autres douceurs, les gaufres, par exemple, que quelque vieille femme faisait cuire à la flamme du foyer, tandis que les hommes chantaient et buvaient :
Chantés, joués; la vieille de bon cœur
Nous faict les gauffres assez bien grasses.
Il fallut la sévérité des premières années de Louis XIII pour mettre un frein à ces festoiements. Les doléances aux États de 1614 étaient remplies de critiques contre les nobles, les bourgeois et même les basses classes. Certain maître de maison se « douloit» de voir le plus clair de son bien passer à ses cuisiniers, à ses valets, qui menaient plus grand chère que lui, et il éprouve le besoin de mettre le roi dans ses confidences. La pièce est conservée aux Archives nationales dans le carton des cahiers de ce temps. Au reste, le quatrain suivant courait les rues :
Maistres d’hostels, porteurs, cuisiniers, cuisinières,
Pourvoyeurs, despensiers, sommeliers, chambrières,
Cochers, pallefreniers, ces manières de gens,
Sont à ferrer la mule assez intelligens.
Les lois somptuaires s’acclimataient mal, et un dessin en donne la preuve dans la personne d’un cuisinier replet portant un chapon et chantant les louanges de la bonne chère en vers d’une médiocrité incontestable. Pourtant la bourgeoisie avait quelque temps subi le supplice des viandes grillées ou portées chez le boulanger, comme font de nos jours les gens sans cuisinière; mais aux grandes maisons, le luxe ne perdit rien de ses anciennes splendeurs.
Dans le Roi boit, d’Abrabam Bosse se trouve rémunération de la valetaille royale avec ses attributions multiples ; que l’on ne s’y trompe pus, cependant, ce maître d’hôtel empressé, ce cuisinier tenant la queue de la poêle dans un costume de seigneur, ce marmiton même qui tourne la broche des landiers en se plaignant douloureusement :
Je soufre les maux de Tantale
Qui voit les biens sans les loucher;
Ma peine est elle pas égale?
J’en voy que je n’ose approcher.
Tous ces gens, dis-je, ne se rencontraient pas qu’a la cour, et plus d’un grand seigneur ou d’un financier s’était offert le luxe d’un nombreux personnel culinaire. Quant à la gourmandise, au milieu du dix-septième siècle comme avant et après, elle ne se cantonnait pas dans les familles riches : c’est ainsi que, si l’on peut ajouter foi à un canard populaire de ces temps, deux citoyens du Mans, venus à Paris pour leurs affaires, se seraient, pris de querelle pour une grosse asperge, et battus à la rapière sur ce mince sujet, « après quoy, d’ailleurs, remontèrent à cheval et s’en allèrent boire comme deux bons amis. »
Sous Louis XVI l’importance des cuisiniers grandit; mais il semble que l’on a trop souvent confondu le cuisinier et le maître d’hôtel, ordonnateur souverain des grands festins, comme fut Vatel, d’abord chez Fouquet, puis chez le prince de Condé. A dire vrai, Vatel était-il un praticien ou plus simplement un administrateur, un pourvoyeur émérite? S’il se tua, ce n’était pas parce que les rôts étaient mal cuits, mais bien parce qu’ils avaient manqué aux tables: les cuisiniers étaient saufs, l’ordonnateur seul était en fuite.
Il s’était établi un usage vers ces temps qui prouve combien l’art culinaire était en faveur : c’était d’accoupler le nom du maître au nom du cuisinier qui l’honorait de ses services. Il ne semble pas que la fière gentilhommerie du temps se fût émue de ce sans-gêne; cela battait son amour-propre, et disons que les parvenus de la finance se montraient parmi les plus tolérants sur ce sans façon.
On ne peut oublier que Boileau a composé en vers des considérations satiriques sur la cuisine de certains amphitryons de son temps : il y met en relief la superbe des gens habitués aux chères délicates et aux raffinements des gourmets.
Sous la Régence, le goût se raffina dans les petits soupers où « l’on mangeoit des matelottes aussi appétissantes qu’au bord de l’eau et des dindes glorieusement truffées », selon l’expression de Brillat-Savarin.
Mais que penser de cette anecdote au temps de Law? On vit un jour un mississipien, comme on appelait alors les enrichis du système, disputer un perdreau à un pair. Ils le montèrent jusqu’à deux cents livres, et la pauvre bête était étique !
En 1740, un dîner ordinaire dans la haute bourgeoisie se composait ordinairement de bouilli, veau au jus, hors-d’œuvre, dindon, légume, salade, crème, fromage, fruits et confitures. On ne changeait d’assiette que trois fois, une fois après chaque service. En guise de café, ou prenait du ratafia d’œillet. Cette cuisine relativement peu compliquée n’était pas, il est vrai, la seule à la mode, et les cuisiniers trouvaient à exercer leur art dans une foule de préparations extravagantes dont Voltaire dit le plus grand mal : « Je ne puis souffrir, écrit-il au comte d’Autré, un riz de veau qui nage dans une sauce salée, laquelle s’élève quinze lignes au-dessus de ce petit riz de veau. Je ne puis manger un hachis composé de dinde, de lièvre et de lapin, qu’on veut me faire prendre pour une seule viande. Je n’aime ni le pigeon à la crapaudine, ni le pain qui n’a pas de croûte. »
La vraie cuisine d’artiste s’élaborait loin du bruit des villes, dans ces abbayes perdues au milieu de grasses campagnes où tout concourait à perfectionner et à rendre inimitable la science culinaire.
Dans les classes intermédiaires du Tiers État, chez les procureurs garçons, les vieux avocats, le goût s’affina encore davantage. Grimod de la Reynière, dont on disait qu’on mangeait bien chez lui, mais qu’on ne le digérait pas, fut un des plus remarquables parmi les gourmets de son siècle, et on pourrait presque dire les gourmets démocrates, puisqu’il donna un jour à dîner aux avocats qui avaient pu faire preuve de roture. Il soignait ses cuisiniers avec la sollicitude que mettent certains sportmen à entraîner les chevaux de course.
Pour avoir un bon cuisinier, disait-il, il faut qu’il ait le goût bon ; « or, vous ne devez point le laisser s’émousser au contact de certains breuvages; le goût finit par s’excorier et par devenir aussi insensible que la conscience d’un vieux juge. » Il indique alors tout un traitement à suivre : on purge le cuisinier, on le dorlote, on le soigne, « pour faire une chère toujours égale » et ne pas s’exposer aux variations et aux caprices d’un goût dépravé et dévoyé.
Parfois cette sollicitude toute paternelle portait d’étranges fruits. Il arriva au président d’un présidial de Brie, fin gourmet et amphitryon aimable, de faire de son cuisinier une telle merveille, que de dix lieues à la ronde les amateurs de bons plats affluaient. Souvent cette situation d’aubergiste ayant table ouverte ennuyait le bon juge; il faisait répondre par son Vatel qu’il n’était pas là, ou bien qu’il était malade.
Un jour, un pique-assiette insista.
— Je suis médecin, dit-il, et je veux tâter le pouls à ce cher malade.
Le domestique, ahuri, rapporta la réponse à son maître.
— Dis-lui que je suis mort alors, et jette-moi un drap sur la tête. Tiens !
— Monsieur, revient dire le cuisinier, il veut vous asperger d’eau bénite.
— Quel enragé ! dit le président; fais entrer.
Le pis fut que le brave médecin, trouvant une carafe d’eau à sa portée, en aspergea longuement le défunt, et s’en retourna en maudissant les imbéciles qui meurent si mal à propos.
Quand survint la Révolution, la science culinaire était portée très haut. On avait ressuscité le mot de gastronomie, et les réunions politiques se multipliant augmentèrent l’importance des cuisiniers.
Dentellier, dentellière
La singulière faveur dont la dentelle a joui aux seizième et dix-septième siècles, est un des plus curieux épisodes de l’histoire de la mode en France. Comme l’imprimerie, on pourrait presque dire qu’ elle naquit parfaite, et que, sauf de légères modifications, elle resta la même durant plus de trois cents ans.
Si l’on en croyait certains auteurs, la dentelle serait d’origine bien ancienne : dès le onzième siècle il y aurait eu des brodeuses habiles parmi les artisanes, et même parmi les châtelaines. On a fait à ce sujet toutes les hypothèses imaginables, plus ou moins appuyées de preuves spécieuses. Les innombrables citations de chansons de geste apportées à l’appui de cette opinion ne paraissent pas prouver l’existence de la dentelle proprement dite, c’est-à-dire d’une broderie blanche, mais bien plutôt l’emploi fréquent et la confection journalière des orfrois, c’est-à-dire des broderies d’or et d’argent sur étoffe, employées dès les époques les plus reculées.
Le fait le plus considérable à noter en faveur de l’ancienneté de la passementerie blanche ne remonte guère qu’au quatorzième siècle.
A cette époque, les cornes du hennin – ou coiffe haute des dames – sont couvertes d’une sorte de guipure blanche, peut-être faite de soie, non sans habileté, mais de soie blanche , et non plus de (il d’or comme auparavant. Cette guipure se retrouve aussi aux guimpes brodées dont les dames se couvraient les épaules et le cou, et que l’on nommait des gorgières. Il faut croire que la passementerie d’or ou d’argent avait été délaissée à cause de la difficulté du blanchissage ; et tout le secret de la transformation des passements de couleur en dentelle blanche pourrait bien avoir sa raison d’être dans cette simple question de propreté. ;
Quant au mot de dentelle appliqué à la délicate broderie de fil que tout le monde connaît, il ne remonte pas bien haut. On le trouve dans un compte de Marguerite, sœur de François 1er, en 1545 : « Pour soixante aulne fine dantele Florance pour mettre a des colletz. » Encore ce mot semble-t-il un mot italien francisé. Jusque-là on avait nommé cette broderie un passement, ou même le doux filet, et c’est à la confection de ce gracieux travail que Mmede la Trémoille, Gabrielle de Bourbon, s’adonnait quand Jean Bouchet dit d’elle, au Panégyrique de Louis, son mari: «Jamais n’estoit oiseuse mais s’emplovyoit une partie de la journée en broderies et autres menus ouvrages appartenant à telles dames, et y occupoit ses damoiselles. »
Ce n’est pas que les règnes de Louis XII et de François Ier aient été pour le passement blanc une époque brillante. Les principaux centres de fabrication étaient dans le Velay, où les femmes se louaient comme domestiques pendant l’hiver, et faisaient d’admirables travaux d’aiguille; mais l’emploi du passement n’était pas d’un usage général. Les portraits peints ou les crayons représentant des personnages de la cour de France, entre la mort de Charles VIII et l’avènement de Henri II, prouvent surabondamment le peu de cas que l’on faisait alors de ce genre de broderie. La robe échancrée des dames, le pourpoint ouvert des hommes, ne permettaient guère que la petite chemisette plisser ou unie. Le temps approchait cependant où la dentelle allait se produire presque tout à coup, pour devenir bientôt : l’élément distinctif de la parure française.
Le roi Henri II, qui, pour cacher une cicatrice, mit une collerette haute et brodée, amena subitement la mode des passements en dentelle, c’est-à-dire des passements ajourés et découpés en dents. La reine Catherine, sa femme, ne manqua pas, en bonne Italienne, de favoriser en France un luxe si lucratif pour Venise, et d’elle, la mode et le goût passèrent à cette cour brillante des Valois, à ses propres enfants, à sa bru Marie Stuart, à sa fille Marguerite, la plus belle des princesses et la plus élégante, à en croire Brantôme. Malheureusement, la loi immuable des modes est l’exagération. Moins de vingt ans après le gracieux début de la passementerie blanche en France, il était advenu que la fraise, d’abord simple et. remarquablement sévère, avais pris un tel accroissement que, Pierre de Lestoile pouvait comparer les seigneurs à des têtes de saint Jean-Baptiste sur un plat. La dentelle y perdait, comme on peut croire ; la plus grande préoccupation des dames n’était plus que d’obtenir les dimensions de fraise les plus ridicules, sans autre souci.
Les lois somptuaires qui vinrent à ce moment proscrire ces dimensions folles et l’emploi immodéré des passementeries, eurent comme résultat immédiat bien moins la retenue des mondains que la ruine des dentelliers. On faisait dans les hautes classes assez bon marché des déclarations royales, et l’on quittait volontiers les passements, pourvu que la fraise restât dans toute sa rigidité « gauderonnée » et sa largeur grotesque. Henri III, tout le premier, manquait de prêcher d’exemple, et l’on n’a pas oublié la déplorable histoire de ces quelques étudiants dont la verve gouailleuse avait raillé sans pitié la collerette démesurée du roi. « A la fraise on reconnoit le veau! » avaient-ils dit, trop haut pour que le soupçonneux et vindicatif monarque ne les fit jeter en prison, et ne leur fit payer cher leur imprudent langage.
Que devenaient les fabricants durant ces alternatives de luxe et de prohibitions, et ces mesures qui les ruinaient?
Il est àpeu près impossible de le déterminer d’une façon certaine. La plupart des ouvrières devaient, comme ces femmes du Velay de reprendre un autre genre de vie. Aux environs de Paris, elles habitaient Saint-Denis, Villiers-le-Bel, Montmorency et antres localités, et fournissaient à l’entreprise des passementiers boutonniers. Ceux-ci ne pouvaient pas vendre. Seuls les merciers avaient ce privilège, et, dès la fin du seizième siècle, la vente se faisait sur le Petit-Pont ou dans la rue aux Febvres. Seulement, à chaque prohibition royale les fuseaux s’arrêtaient, les passementiers ne fournissaient plus, et les mercière arrêtaient la vente.
Toutes ces broderies se faisaient aux fuseaux ou à l’aiguille ; cette dernière méthode était plus en usage à Venise, d’où la perfection était venue en France. Le passement à l’aiguille était le point ou point coupé, à cause des jours qu’on y faisait, et il semble que la priorité de cette méthode sur la broderie aux fuseaux ne parait pas contestable ; elle procédait directement de l’ancienne broderie d’or sur étoffe, et n’en différait que par les jours que les ciseaux venaient y faire. On a prétendu que les fuseaux étaient les plus anciens, et on s’appuyait sur les modèles publiés prés de trente ans avant ceux servant au point d’aiguille. Celte remarque est spécieuse. Dans les portraits, le point d’aiguille est remarqué dés 1560 environ, soit à l’époque même que l’on assigne à la publication des modèles de dentelle aux fuseaux.
Quoi qu’il en soit de cette préexistence, il est certain que les femmes ne furent point les seules à faire du point à l’aiguille ou du passement aux fuseaux. Certains moines érudits, tels que Antoine Belin, reclus de Saint-Martial de Lyon, et Jean Mayol, carme déchaussé, s’occupèrent sérieusement des broderies, et publièrent même des patrons d’après le livre de Leprince de 1549.
Mais ce fut plus particulièrement la partie théorique que les hommes s’étaient réservée. Par sa facilité d’exécution, la propreté du travail, la délicatesse même de son rendu, la partie pratique semblait plus spécialement réservée aux femmes. Aussi ne voit-on pas, dans les anciennes gravures, d’hommes travaillant aux fuseaux sur le coussin traditionnel, ou cousant un point. Mais les ouvrages spéciaux sur la matière, les traités, les patrons, sont écrits et publiés par des hommes. C’est d’abord Quinty, donnant, en 1527, des modèles de lacis ou point compté, sous le titre de « Livre nouveau et subtil touchant l’art et science de brouderie... etc. (Cologne, 1527); puis Dominique Cella, un Toulousain revenu d’Italie, offrant son livre aux hommes et aux femmes :
Ce livre est plaisant et utile
A gens qui besongnent de l’eguille.
Pour comprendre légèrement
Damoyselle, bourgoyse ou fille,
Femmes qui ont l’esperit agille
No sçauroient faillir nullement.
Plus tard, en 1587, un émissaire de Catherine de Médicis en Italie, le Vénitien Vinciolo, revenait avec un certain nombre de modèles trouvés en Italie et inventés par lui « selon son petit sçavoir », qu’il offrait aux dames sous le titre un peu long de : « Singuliers et nouveaux pourtraicts pour les ouvraiges de lingerie, nouvellement augmentés de plusieurs différais portraits, servans de patrons à faire toutes sortes de points, couppé, lacis et autres reseau de point conté, dédié à la Royne, le tout inventé au proffit et contentement des nobles dames et demoiselles et aultres gentils esprits. » Paris, 1587.
Le malheur voulut que la Ligue, venant s’ajouter aux prohibitions maladroites des rois, ruinât plus d’aux trois quarts l’industrie dentellière. Au surplus, une autre cause s’ajoutait à ces deux maux : c’était le droit à payer de province à autre pour le transport des broderies. Dés 1581 les marchands subissaient cette vexation nouvelle.
Le règne de Henri IV n’amena aucun changement à cet état de choses. Les prohibitions de Henri III furent rappelées par lui, mais n’eurent qu’un résultat, celui de mettre à néant la fabrication française. On ne se priva pas de dentelles pour cela, on alla seulement la chercher au loin. L’abus fut immense. Des sommes énormes passaient à l’étranger, et il n’était pas rare de trouver, dans un pays où l’industrie dentellière était à peu prés morte, telle bourgeoise portant pour plus de cent pistoles de broderies étrangères. On en mettait partout, au col, à l’avant-bras, à la jupe, et à ce vêtement que l’on nommait alors le manteau, et qui était tout à la fois un col et un collet.
Ce fut là le résultat de ces mesures étranges : la ruine des ouvriers, et la recrudescence du luxe chez les riches. Les seigneurs, dit du Haillan dans son Discours sur l’extrême cherté, mangent leur bien « en broderies… picqueurs, arrière-points… qu’on invente de jour à autre ! » Et qu’eût-on pu dire? Le roi, la reine, et d’autres, dépensaient des sommes considérables à satisfaire la mode. La gravure nous a laissé d’inimitables reproductions des dentelles de Marie de Médicis et de Catherine de Bar. Quant aux dépenses, la série KK, aux Archives nationales, en fournit le catalogue détaillé et instructif. On y voit que les brodeurs avaient alors une autre importance que les peintres « et autres gens de mestier », comme on disait alors.
Aussi n’est-ce plus aux hommes et aux femmes, c’est-à-dire aux artisans, mais bien aux dames désœuvrées, que Foillet de Montbéliard dédie son livre, dés 1598, sous le titre de Nouveaux pourtraicts de point couppé et dantelles en petite, moyenne et grande forme. Il n’y avait plus guère que les grandes dames qui pussent travailler à la dentelle en France, et Foillet savait que son ouvrage se vendrait plus à Paris qu’en Lorraine ou à Montbéliard. Il est le premier d’ailleurs qui ait consacré par l’impression ce mot de « dantelle », qui va devenir d’un usage constant.
En 1614 les États généraux reçurent les mille plaintes des intéressés touchant la ruine de l’industrie dentellière ; d’un autre côté, les doléances des malheureux ruinés par les exigences de la mode arrivaient amères et pressées. Le point d’Italie était hors de prix en France, et on a vu que les prohibitions n’atteignaient guère en fait que la production française, sans pouvoir refréner le luxe des hautes ou même des moyennes classes.
L’argent français continuait à se porter à Venise et ailleurs dans des proportions considérables. Pour y mettre un terme, on décréta, en 1626, que toute dentelle étrangère serait désormais traitée comme marchandise de contrebande, et confisquée au profit de l’État. On se relâchait un peu des prohibitions excessives du précédent règne, et l’on se montrait moins dur pour la fabrication intérieure. En 1629, au moment de la réunion des notables, il fut prouvé que la France pouvait suffire à une consommation modeste de dentelles. Saint-Denis, Villiers-le-Bel, Aurillac, fournissaient du point coupé, inférieur, il est vrai, aux produits d’Italie, mais il fallait que les élégants en passassent par là. On ferma donc les yeux sur le port des dentelles françaises, pour ne déployer la sévérité que contre les broderies venues . de pays « estranges » ; on ne mit à cette tolérance qu’une condition, c’est que « les points couppés, dentelles, passements, et autres ouvrages aux fuseaux » ne dépasseraient pas « la valeur de trois livres l’aune seulement. »
Que peut la rigueur des lois en matière de mode? Peu de chose assurément. Au temps des défenses expresses, M. de Pardaillan s’arrangeait, dit Tallemant des Réaux, pour s’affubler de dentelles en visite. Il lui suffisait de monter en carrosse dans le plus simple costume, et, une fois là, il ouvrait ses boites, y prenait ses dentelles et s’en parait au nez des gens du prévôt. La visite terminée, les dentelles rentraient dans leur boite, et il n’en était plus rien.
En 1633, l’édit du roi prohiba de nouveau la dentelle chère, et les caricatures du temps renseignent sur le désarroi des mondains frappés par ces mesures. Abraham Bosse met en scène un « courtisan suivant l’édit » ; il foule aux pieds ses riches points coupés pour revêtir un large col uni. La dame, suivant l’édit, se console médiocrement en disant :
Il me faut tourner neantmoins
Mon esprit à de nouveaux soins…
Et désormais ne porter plus
Ny point couppé ni broderie,
Ny tels ouvrages superflus.
Comme de coutume, les prohibitions tombaient de toute leur sévérité sur les petites gens. Les marchands ne pouvaient vendre de passement que de la hauteur d’un pouce de roy, et de la valeur de neuf livres l’aune au plus, à peine de cinq années de bannissement, six cents livres d’amende, et de la confiscation de la marchandise. Dans la Galerie du Palais de Bosse, on voit une lingère que l’édit a indirectement frappée : des confrères jaloux oui sans doute laissé entendre que sa dentelle n’a pas la largeur licite, et que l’on s’expose en achetant chez elle :
lcy quelque lingere a faute de succès
A vendre abondamment de colère se picque
Contre des chicaneurs qui parlant de procès
Empeschent les chalands d’aborder sa boutique
Une planche satirique de 1634, représentant l‘Enterrement de la Mode, montre une longue file de dames portant «au bout de bâtons, en guise de bannière, les colifichets quelles ont dû quitter; dans un coin, les brodeurs et les dentelliers font leur deuil :
Je me ris de ces foux revestus d’un grand deuil,
Tailleurs, barbiers, brodeurs et gens de telle sorte,
El ces folles aussi qui vont mettre au cercueil
Les divers omemens de leur maîtresse morte .
Il est d’ailleurs assez piquant de constater combien les caricaturistes du temps sont peu obligeants pour ces marchands de choses luxueuses. Daret campe une manière de gentilhomme tenant du point coupé, et le présente comme un marchand de dentelles parisien ; au bas ces vers :
Le galand amoureux de nostre passement
Pour s’orner se ruine,
Il porte à son col tout son bien
Et ne craint pas de n’avoir rien
Pour avoir bonne mine.
Par contre, le marchand flamand qui, d’après l’édit, ne pourra plus écouler ses produits en France, se désespère; il s’écrie en déchirant ses dentelles :
Mettons bas la boutique et de nos passemens
Faisons des cordes pour nous pendre.
L’exagération satirique mise à part, ces gravures peignent sous leur vrai jour les suites de toutes ces mesures prohibitives. Aussi bien leur contre-coup dans les provinces ne se fit guère attendre. A Toulouse, en 1640, un arrêt du Parlement prohibait la dentelle et les broderies sur les habits, un peu à cause du scandale que produisait la splendeur des toilettes chez les femmes de toute condition, mais surtout parce que les filles de campagne s’adonnant à la fabrication des passements, il devenait impossible de se procurer des servantes !
Au Puy, vers le même temps, ce fut un jésuite, François Régis, qui sauva l’industrie. Il s’entremit, obtint la révocation de l’arrêt, et rendit aux dentellières une partie de leur travail d’autrefois. Elles le prirent pour patron quand la cour de Rome l’eut canonisé sous le nom de saint François Régis.
La régence d’Anne d’Autriche, d’abord sévère pour le luxe, se relâcha bientôt. Aux grands cols en pèlerine de la reine mère succédèrent les collets de broderies, et la dentelle revint peu à peu à la mode. Durant ses plus grands embarras politiques, le cardinal Mazarin ne dédaignait pas de s’occuper lui-même de l’achat de point coupé, sans doute pour fournir aux artisans français les modèles dont ils manquaient absolument. Le jour du couronnement du jeune roi, il fut offert, par un Anglais spécialement envoyé à Venise, un col de dentelles dont l’étrangeté et la rareté contrastaient singulièrement avec les prohibitions du précédent règne. Tout entier brodé de cheveux blancs, le col du jeune roi ne coûtait pas moins de 250 pistoles d’or, somme considérable pour l’époque.
La passion pour la dentelle eut une recrudescence qui dura peu. En 1660, l’année même où Louis XIV allait célébrer son mariage, un édit. frappait de nouveau les produits étrangers; les dentelles françaises n’obtenaient grâce que moyennant des restrictions excessives: elles ne devaient avoir qu’un pouce de large au plus. C’était mal choisir le moment de rappeler de vieilles lois si peu en rapport avec les goûts dispendieux du jeune monarque. Aussi, le cardinal une fois mort, Louis XIV revint-il insensiblement aux anciens errements. Et comme l’argent continuait à courir à l’étranger, Colbert pensa qu’il serait d’une sage politique de créer en France une concurrence à Venise et aux Flandres.
En 1669, le ministre écrivait à l’ambassadeur à Venise, M. de Saint-André, de le renseigner exactement sur l’industrie dentellière à Venise et à Rialto. Il s’agissait d’offrir certains avantages aux brodeuses du pays qui voudraient venir en France, et de travailler « à dégouster » du métier les marchands vénitiens en leur faisant concurrence. C’était en vue d’établir sur des bases solides la manufacture de point de France créée dès 1665, pour laquelle le roi lui-même était personnellement entré en campagne dans une lettre où il assurait s’être prémuni contre les finesses « des marchans, qui avoient accoutumé de faire travailler à Venise et de débiter dans sa cour des ouvrages de ceste ville. »
Les débuts de cette grande industrie avaient été des plus modestes. M. Odolant Desnos, dans ses Mémoires historiques sur la ville d’Alençon, en a laissé le curieux récit. Colbert avait choisi en 1665 une dame Gilbert d’Alençon, longtemps exercée à la fabrication italienne; il l’avait installée dans une petite demeure seigneuriale à tourelles, le château de Lonray dans l’Orne, après lui avoir avancé 50 000 livres et lui avoir fourni des ouvrières vénitiennes. L’entreprise réussit au delà des espérances. Le roi vint visiter la fabrique, admira et fit admirer, força la main, comme l’on dit, et la société formée pour l’exploitation voyait à la fin de son privilège ses actions remboursées et se partageait les bénéfices réalisés.
Pour en arriver à ce résultat, Colbert n’avait pas laissé que de rencontrer de sérieuses difficultés. Sans compter les ruses et le méchant vouloir des commerçants étrangers, la fabrique de Lonray avait eu à subir une sorte de siège des anciennes dentellières du pays que le privilège de dix ans ruinait. Mais le ministre avait tout prévu, et, secondé par deux membres de sa famille, l’évêque d’Auxerre et la sœur Marie Colbert à Reims, il fonda définitivement l’industrie du point de France, dont la faveur allait grandir si rapidement qu’en 1700 les droits sur la dentelle s’affermaient 200 000 livres par année, à raison de 50 livres par livre de dentelle.
Le point de France n’était plus le point vénitien désespérant d’apprendre aux dentellières françaises l’industrie vénitienne, Mme Gilbert imagina de diviser l’ouvrage et de faire confectionner aux ouvrières séparément une partie de la besogne. Un habile mélange de crin donnait aux contours plus de fermeté. Désormais le point de France régnait en maître, et le roi considérait comme un cadeau vraiment royal le don d’une parure de cette broderie. En 1679, à Marly, dans une fête, les dames présentes furent invitées à changer de toilette et reçurent du roi une magnifique robe en point de France.
La révocation de l’édit de Nantes faillit tuer l’industrie nouvelle. En 1686, prés de quatre mille réformés travaillaient aux dentelles d’Alençon; tous s’enfuirent et passérent « en Hollande et en Angleterre avec leurs effets, qui consistaient uniquement en argent et marchandises qu’ils ont vendues. » (Rapport de M. de Pommereu, 1698, p. 67.)
A la fin du règne de Louis XIV, la mode de « faire du point » était générale chez les grandes dames on entendait par là le point de France à l’aiguille qui ne se faisait qu’à Alençon. Bonnard a laissé plusieurs représentations de ces brodeuses par désœuvrement. Les cravates à la Steinkerque, que les dames brodaient elles-mêmes, contribuèrent à maintenir ce goût dans les hautes classes, et cela jusque vers le milieu du dix-huitième siècle.
Sous Louis XV on porta des dentelles de point d’Alençon; le mot est usité vers 1720; il remplaçait le point de France jusqu’alors en usage. Les « petites gens » eux- mêmes en font une énorme consommation, et Mercier, dans son Tableau de Paris, s’écrie: « Le Parisien qui n’a pas dix mille livres de rentes n’a ordinairement ni draps, ni lit, ni chemises, mais il a une montre à répétition, des glaces, des bas de soie, des dentelles. »
Chez les gens riches ce luxe ne connaît plus de bornes. Le trousseau d’une demoiselle de Matignon valait plus de 300 000 livres. Mme du Barry avait des parures nombreuses dont la moindre représentait de 6 à 7 000 livres de capital, et ses taies d’oreiller montaient à près de 300 livres. Seulement, dès cette époque l’industrie anglaise triomphe, le point d’Angleterre apparaît, et aussi ce fin tissu des Indes, dont Mme du Barry possédait quatre robes entières ne pesant pas quinze onces!
La dentelle se mourait. Marie-Antoinette lui porta le dernier coup par son dédain de ces broderies recherchées. Alors disparurent les industries de la dentelle dans les villes suivantes: Aurillac, célèbre dès le dix-septième siècle, Charleville, Dieppe, Eu, Honfleur au point en manière de Valenciennes, le Havre, Mézières, Murat, Pont-l’Évêque, Sedan, et Valenciennes. La Bourgogne elle non plus ne se releva jamais.
Dentiste
Le nom est moderne, la profession est vieille comme le monde, mais ce n’est guère que vers le milieu du siècle dernier que le nom de dentiste entre dans l’usage : jusque-là on ne désignait guère le praticien, le chirurgien dentaire, que par le mot d’arracheur, souvent de charlatan, quelquefois aussi par le qualificatif d’empirique, mot moins malsonnant alors qu’il ne le serait aujourd’hui.
Très anciennement on enlevait comme on pouvait la dent cause de souffrances intolérables, soit qu’on y employât les mille onguents débités à vil prix par les herbiers ou les mires, médecins ambulants courant les villes et les champs, soit qu’on prit soi-même une pince « pour soy aidier. » Les plus crédules avaient recours aux moyens surnaturels, aux prières, aux sorts, aux secrets. Certaine omelette faite d’œufs frais et de petits papiers cabalistiques, guérissait à la fois de la rage et du mal de dents ; le mot rage de dents ne serait – il peint une assimilation fort ancienne entre les deux maladies guéries par les omelettes?
C’était au Moyen Âge une chose du plus haut prix que la dent d’un homme, et l’on punissait celui qui brisait une dent aussi rigoureusement que celui qui cassait un bras. On spécifiait soigneusement dans la procédure qu’il y avait eu dent brisée ; les experts étaient entendus, ils pesaient le cas, racontaient longuement l’histoire de la brisure, partielle ou totale, verticale ou horizontale, et le juge prononçait d’après eux. Ou pense que ces experts devaient être soit des « mires » renommés dans les maladies dentaires, soit des chirurgiens habiles et jurés. Les vieux registres du Parlement ont conservé plusieurs procès de ce genre : on ne citera que pour mémoire celui de ce Guillaume qui de gaieté de cœur fit «arracher les dents à des prisonniers enfermés par lui au château de Saint-Venant, en 1318. Qui avait arraché les dents? l’histoire ne le dit pas.
Ce fut là d’ailleurs un procédé d’intimidation ou de vengeance fort usité entre le onzième et le quatorzième siècle. On connaît l’histoire de ce juif de Bristol à qui Jean Sans-Terre fit arracher dent après dent pour obtenir de lui des subsides. À la fin le malheureux supplicié, vaincu par la souffrance, indiqua la cachette où donnait son trésor ; il perdit du même coup sa fortune et sa dernière dent.
Ce procédé barbare s’employait comme sanction de certains délits contre la loi religieuse; le fait d’avoir mangé de la chair en carême entraînait la perte des dents. Le juge « appelait le mire, et, séance tenante, les dents agents du délit étaient jetées à la poussière des chemins. Eu Auvergne, on en agissait de même avec les voleurs de raisins; ils n’obtenaient leur grâce que moyennant argent comptant.
Si on cite ces exemples, c’est qu’ils sont les seuls qui aient quelque rapport avec la profession dont on essaie ici la courte histoire. On apprend même, par quelques-uns de ces faits, que le fer servant à l’opération se nommait la dentaire, dentaria en latin, dont l’argot de métier fit plus tard, le pélican. A en juger par divers récits, la méthode était primitive ; il n’était pas sans exemple qu’un praticien eût enlevé du même coup la dent et la mâchoire.
Confondus avec les chirurgiens, dont ils faisaient d’ailleurs partie pour la plupart, les arracheurs de dents furent, au treizième et au quatorzième siècle, retenus par diverses mesures prohibitives émanées de l’autorité centrale et visant plus directement la thérapeutique.généralement employée alors. En 1311, une ordonnance portait que pour mettre un terme aux déprédations de certains tire-laine, pseudo-guérisseurs, affublés d’oripeaux de « mires » ou d’arracheurs de dents, et tirant à la fois les dents et la bourse des gens simples, il serait désormais enjoint aux chirurgiens de se pourvoir de maîtrise et de titres suffisants pour exercer la médecine. Cinquante-trois ans plus tard, en 1364, Charles V, ajoutant à ces sages mesures, enjoignait de brûler tontes les bannières des praticiens non pourvus de maîtrise et les affiches mensongères par lesquelles ils en imposaient aux naïfs.
A Paris, où les empiriques se trouvaient sous l’autorité directe et immédiate du prévôt, assez habitué aux gens de cette sorte, il était sans grand danger que leur nombre s’accrût. Une ordonnance royale les frappait au moment opportun, et ils disparaissaient pour un demi-siècle. Dans les provinces le mal était pire. En dépit de la permission des autorités qu’ils étaient tenus de solliciter pour exercer leur industrie, il arrivait que l’ignorance des gens rendait à la fois leur métier plus lucratif et leurs pratiques plus dangereuses. En 1404, le scandale fut tel à Carcassonne que le roi dut rendre une ordonnance sévère ; dans cette ville comme à Paris, nul ne devait exercer sans grade. Par les gens infimes auxquels était laissé le soin d’arracher les dents, il est facile de juger que le métier ne comptait guère alors dans la hiérarchie des connaissances humaines. Jusqu’au seizième siècle, toutes les vieilles théories, les méthodes les plus insensées, eurent cours. Si l’on ne se confiait plus couramment aux omelettes curatives, il faut reconnaître que plusieurs praticiens n’osaient pas encore attaquer de front cette recette biscornue. Hémard lui même, dont on va parler, Hémard, un demi-savant, un chirurgien presque émérite, ne parle qu’avec circonspection de la question brûlante « à sçavoir si on peut guérir la forte douleur des dents par billets et par charmes. »
Tel était à la fin du seizième siècle l’état de la chirurgie dentaire : on emploie à dessein ce terme, parce que l’on trouve dans Hémard autre chose qu’un arracheur de dents, et mieux qu’un opérateur habile. Chirurgien du cardinal d’Armagnac parvenu à l’extrême vieillesse sans maladies, Hémard n’eût eu qu’une douce sinécure sans les maux de dents qui revenaient par intervalle rendre le vieux cardinal aux trois quarts fou de douleur. Aussi, comme après ces accès qui le brisaient le prélat voulait connaître « les raisons d’une si forte douleur, et des autres propriétés qui se trouvent es dens plus que aux autres os », Hémard composa son traité de « la Vraye anathomie des dents » (1582), et pour donner plus de poids à ses élucubrations il les dédia à son maître.
On ne rompt pas aisément avec la routine, et Hémard dut subir les fourches caudines des anciens errements. Il eût été périlleux de ne parler que raisonnablement, car ce langage eût froissé les charlatans des bourgades, et, qui pis est, les charlatans déguisés des grandes villes. Aussi se sert-il des formes habituelles en traitant du présage à tirer des dents : « Quant les dents oilhères de dessus sont doubles du costé gauche, c’est signe de mauvaise fortune », et ne discute t-il que fort respectueusement « l’œuvre de ceux qui par l’invocation des dæmons semblent arrester le coursdes choses naturelles et forcer àleur volonté. »
Venus d’Italie avec leur cortège de musiciens, de clients dorés aux coutures, certains charlatans en imposaient merveilleusement. Il faut penser que l’histoire de la dent d’or du jeune paysan silésien dut servir à quelqu’un de ces fantoches ridicules, car bien que venue en droite ligne d’Allemagne et traduite par un Français, il semble que ce soit là un conte de fée directement éclos dans le cerveau fécond d’un Hieronymo Orvietano quelconque.
On comprend ce que de semblables histoires, débitées avec sang-froid du haut d’une voilure, pouvaient sur les badauds béants aux corneilles. Dès l’époque de la dent d’or, c’est-à-dire vers 1594 environ, l’art dentaire est absolument passé aux opérateurs forains, aux seigneurs empanachés qui, armés d’un sabre, d’un éperon, d’une faux on d’une clef, extirpent sans douleur les molaires et les incisives les plus récalcitrantes. Thomas Sonnet de Courval, dans sa Satyre contre les charlatans, nous dévoile quelques-unes des pratiques de ces empiriques débitant de tout, pour tout, et partout, non sans succès d’ailleurs, en dépit de la pointe ironique et dédaigneuse du satirique. « Sous le voile de charité, affirme Courval, et pour s’achalander et se mettre en crédit, il tiroit et arrachoit les dents de ceux qui en vouloient faire tirer, sans prendre aucun argent de sa peine, usant à cette fin d’un grand et merveilleux artifice de les tirer et arracher sans exciter aucune douleur, ny mesme sans user d’aucun instrument ou pélican, que de ses deux doigts, à savoir le poulce et l’index. Mais, pour descouvrir la tromperie et la trouver en son giste, avant que d’arracher la dent que le patient vouloit faire oster, il la touchoit de ses deux doigts au bout de l’un desquels il mettait subtillement, en babillant, un peu de poudre narcotique ou stupéfactoire pour endormir et engourdir la partie afin de la rendre stupide et sans aucun sentiment, et à l’autre doigt il mettait une pouldre merveilleusement caustique, laquelle estoit d’opération si soudaine qu’en un moment elle faisoit esquarreet ouverture en la gencive, deschaussant et déracinant tellement la dent, qu’aussi tost qu’il la touchoit de ses deux doigts seulement il l’arachoit, et quelquefois tomboit sans y toucher. »
Courval poursuit et montre le patient, ravagé longtemps après par la fameuse poudre, perdant une à une toutes ses dents. Voilà comment-, dit-il en manière de péroraison, « il est beaucoup plus périlleux aux hommes de tomber entre les mains des empiriques et charlatans qu’entre les ongles des corbeaux, d’autant que les corbeaux ne mangent que les morts, et les charlatans les vivants.
Voilà comme, par eux, les hommes sont tous saincts,
Remis au lendemain du jour de la Toussaincts ! »
Ce qu’Hémard avait dit vingt années auparavant devenait de plus en plus vrai : « Quelques uns, assurait-il, se sont contentez de s’exercer seulement aux opérations de la main sans entrer plus avant en la considération de la méthode thérapeutique, et moins de la congnoissancc anathomique, que sans laquelle rien en nostre art ne peut estre parfaict ny acomply. » Et de fait, au commencement du dix-huitième siècle les forains ont tout absorbé. À part Arnaud Gilles, qui publie, en 1633, la Fleur des remèdes contre Je mal de dents, et Dupont, qui propose l’un des premiers la prothèse en substituant aux dents malades une dent de mort ou de vivant, on peut dire que le vrai dentiste, le seul populaire, le seul connu, c’est l’homme des places, des ponts, tel que le montre Roelants, avec son large chapeau à médaille, son collier de dents creuses passé en sautoir, et son sévère pourpoint de drap noir. Railleur et souriant, il a glissé dans la bouche du patient le pélican, et, s’appuyant de la main gauche sur le bras de la victime, il arrache bien réellement la dent et peut-être bien un peu la mâchoire. Sur la table devant lui s’étalent d’autres instruments de supplice, la gouge, les pinces, les fioles à onguents, les certificats des échevins, les autorisations dûment scellées et dépliées avec abandon. Lui-même il le dit en vers :
C’est le plus court d’aller à l’arracheur de dents.
Qui promet les tirer sans douleur de la bouche;
C’est son art de mentir ; quand sa pince est dedans,
Criez ou non, il prent s’il peut la dent qu’il touche.
Pour monstrer qu’en son art il est fort emploié,
Il porte un long collier de dens d’un cimetière ;
Maint privilège auprès de luy est desploié,
Avec ses sceaux, onguents, fers de toute manière.
Tous ces charlatans n’étaient pas que des arracheurs de dents ; pathologie, thérapeutique, chirurgie, hygiène, tout leur était bon, et sur la petite table en plein vent s’étalaient les choses les plus bizarres et les plus disparates. Mais toujours le collier ou plutôt le chapelet de dents creuses tranchait sur le noir du pourpoint. Daret présente un de ces guérisseurs dans une planche éditée au milieu du dix-huitième siècle, et celui-ci faisait mieux encore : il courait la clientèle, rendant la santé à domicile et soignant en ville. Ici encore l’empirique est coiffé d’un large feutre, et porte le collier distinctif des arracheurs, symbole de l’une des branches de son industrie.
Parvenus à un certain degré de célébrité, les arracheurs traînaient à leur suite une curieuse troupe de bateleurs et de saltimbanques dont s’émerveillait la galerie. Aucuns d’entre eux ne dédaignaient pas de s’adjoindre les célébrités du théâtre, comme ce Hieronymo dont parle Courval dans sa satire : « il avoit quatre excellens joueurs de violon qui avoient séance aux quatre coings de son théatre, lesquels faisoient merveilles, assistez d’un insigne bouffon ou plaisant de l’hostel de Bourgongne nommé Galinette la Galina, qui de sa part faisoit mille singeries, tours de soupplesse et bouffonneries. » Hieronymo avait mieux fait encore. Il avait dressé dans la cour du Palais une manière de théâtre sur lequel il se hissait, « la grosse chaisne d’or au col », et là « il desployoit les maîtresses voilles de son cajol, et descochoit les mieux empennées fléches qu’il eust eu en la trousse de ses artifices. » Puis, pendant les intermèdes, Galinette la Galina se disloquait sur les tréteaux à la grande joie de tout un chacun.
Il est piquant de se rappeler qu’un de ces charlatans à grand spectacle, Cormier, faillit jouer, à Pézenas, au château de Lagrange, de préférence à Molière. Les méridionaux, eux aussi, pensèrent choisir Barrabas. C’est Cosnac qui apprend ce fait au tome premier de ses Mémoires. Au surplus, Cormier n’était pas le premier venu; mais, comme Brioché, qui versa, dans les pupazzi (marionnettes italiennes), il passa de bonne heure à ce qui était alors l’art dramatique. On n’eut certes jamais parlé de lui sans L’ Histoire du poète Sibus (1661), une satire qui le met en scène en sa qualité d’arracheur, et qui peint sous leur aspect vrai les opérateurs dentaires du dix-septième siècle.
Donc, un pauvre diable de poète nommé Sibus, qui devait avoir les dents bien longues si, comme l’affirme Hémard, ceux qui jeûnent ont de grandes dents, se trouva un jour à flâner devant les tréteaux de Cormier. La faim ramena à servir de compère au charlatan, et Cormier, en homme « « honneste », lui proposa dix sols par dent qu’il se laisserait arracher, pourvu qu’il jurât bien et dûment en public que l’opérateur ne lui avait pas fait le moindre mal. Sibus, qui avait encore assez de dents pour manger ce que la providence lui envoyait parcimonieusement, consentit à s’en laisser extraire deux pour 20 sols.
Après une habile mise en scène dans laquelle Sibus mêlé à la foule feignit de se vouloir faire accommoder par l’empirique, il grimpa sur les tréteaux et Cormier commença., l’assaut fut si rude que Sibus jura comme un beau diable ; cependant il se remit, et tout en vomissant le sang à flot, il assura sur l’honneur que le soigneur Cormier ne lui avait pas fait pour deux liards de misère. Le public, qui avait entendu jurer le patient, se contenta de dire: « Ouais! » de rire, et de ne pas imiter Sibus. Mais quand le misérable bohème vint réclamer le prix de son martyre, Cormier lui refusa net l’argent promis, et comme un bon procureur lui laissa entendre que les juges seraient pour le charlatan : Sibus n’avait-il pas juré devant cent personnes que Cormier ne lui avait pas fait de mal !
Ce fut le pont Neuf qui eut la spécialité de ces exhibitions pendant tout le dix-septième siècle et une grande partie du dix-huitième, et les satires, les mémoires ont conservé quelques noms. C’est d’abord Arnaut le dentiste, qui exposait à son tréteau tout le sacré collège, dont il soignait, disait-il, les dents. Au milieu du tableau figurait le saint – père, avec un emplâtre à la tempe, pour témoigner de la faveur qu’avaient ces emplâtres partout.
Plus tard apparut Carmeline, un Mangin beau discoureur, émerveillant les foules, et vendant gros. Sur son enseigne un fragment de vers latin donnait grande idée de sa science. Uno avulso non déficit alter, disait-il avec Virgile, et il traduisait : Dent remplace dent, par allusion à ses dents artificielles qu’il proclamait les meilleures. On le voit, la tendance prothétique était déjà marquée vers le milieu du dix-septième siècle. Mais Carmeline était bien autre chose que dentiste ; la politique l’avait mordu, et l’auteur de l’Agréable récit des barricades le peint affublé d’oripeaux, l’épée au coté, élevant contre Mazarin sa barricade de râteliers, de mâchoires, de pélicans, d’animaux empaillés, et sur le tout, comme les dragons des Hespérides, deux immenses alligators bourrés de crin et d’étoupes, qui ne contribuèrent pas peu à maintenir la foule à une distance respectueuse.
Brioché, vers 1650, arracha bien quelques dents; mais, comme on l’a dit, son art tomba dans la marionnette, le Guignol, pour lequel il était inimitable, et même tellement inimitable, qu’à Soleure, en Suisse, où il était allé montrer ses fantoches, il stupéfia à ce point les braves gens du pays qu’ils le voulurent massacrer comme un suppôt du diable.
Vers la fin du dix-septième siècle apparut le plus célèbre de tous ces dentistes, le grand Thomas. Celui qu’on appelait indifféremment le gros Thomas par allusion à sa corpulence et à sa bonhomie, et aussi le grand Thomas par allusion à ses succès.
Thomas voulut être, lui aussi, un homme politique. Bien plus que d’arracher les dents et de mériter le nom de « digne fils d’Esculape » que lui décerne une chanson du temps, Thomas fut jaloux de passer pour un véritable serviteur du roi-soleil. Il eut ses déboires comme tous les loyaux serviteurs. A la naissance du Dauphin, il avait promis un banquet sur le pont Neuf à tout le monde, et le lieutenant de police lui avait déjà donné l’autorisation, quand tout à coup elle lui fut retirée sans raison, laissant le charlatan en proie aux injures d’estomacs trompés et déçus dans leurs appétits. Thomas pensa ne pas s’en relever. Il le fit par un coup de maître, en allant en grand équipage féliciter le roi et la reine, coiffé d’un bonnet triomphal dont la gravure a conservé le burlesque dessin. Sur ce bonnet orné de fleurs de lis, d’aigrettes et d’ornements de tous genres, on avait gravé, alentour de la bordure, une légende dans le goût de celle du chapeau de Guillot dont parle Lafontaine : « Au Grand Thomas, grand opérateur du Roy, reçu à Saint Côme, pèse 6 marcs 7 onces ».
La légende mise sur la gravure représentant ce bonnet d’or massif portait en termes pompeux et charlatanesques les louanges « du grand Thomas, opérateur sans pareil » et « la douceur dont (sic) il a arraché gratis pendant quinze jours les dents les plus tenaces. » Cette curieuse estampe se vendait chez un vitrier de la rue Galande.
Thomas était un philanthrope, presque un physiocrate, mais se défiant tellement de ses semblables qu’il n’eût rien mangé sans un sérieux examen préalable. Lorsqu’il mourut, l’inventaire révéla que cet empirique, cet homme adoré des foules, qui passait pour un richard, ne laissait que peu de chose. Outre la voiture à parapluie et le fameux bonnet d’or, Thomas ne possédait guère que 54 à 55 000 livres et sa maison de l’Ile-Notre-Dame, au quai d’Orléans, où il mourut entre deux gardes-malades. C’était peu comparé à ce qu’un tel homme eût gagné en d’autres temps. Il mourut en 1757, fort âgé, et l’inventaire en question est la seule pièce qui parle de la mort de ce charlatan.
Avec le commencement du dix-huitième siècle apparaissent les dentistes au sens vrai du mot, et Pierre Fauchard, le premier et le plus remarquable, écrit, en 1728, son Chirurgien dentiste, dans la préface duquel il signale tontes les imperfections d’un art si nécessaire. Il constate qu’à cette époque il n’y a en France « aucun cours particulier de chirurgie où la théorie des maladies des dents soit amplement enseignée, et où l’on puisse s’instruire à fond de la pratique de cet art. »
Fauchard flétrit l’indifférence des grands chirurgiens pour cette partie secondaire de la science. Qu’arrivait-il par là? C’est que « des gens sans théorie et sans expérience s’en sont emparez et la pratiquent an hasard, sans principes et sans méthode », et si l’on a forcé certains d’entre eux à se faire recevoir à Saint-Cosme, c’est après un examen tellement superficiel qu’il serait oiseux de le prendre au sérieux.
Fauchard, qui avait longuement étudié, était un élève d’Alexandre Poteleret, chirurgien des flottes et dentiste émérite. IL avait hérite de la haine de son maître pour les charlatans, et démontre l’ignorance de ces gens et le danger qu’il y a de se confier à eux. Il cite entre autres exemples celui d’un seigneur bourbonnais à qui un opérateur de village avait enfoncé une dent dans la mâchoire comme un clou, en assurant que le patient avait avalé la dent.
Fauchard eut une certaine peine à faire pénétrer dans le public la méthode de plomber les dents. En général, on se défiait des instruments d’acier avec lesquels l’opérateur nettoyait la dent gâtée, et l’on eût.voulu que ces instruments fussent d’or, comme ceux dont ou se servait pour le roi. Mais, dit Fauchard, M. Dionis qui avait répandu ce bruit, savait bien qu’il n’y avait d’or que le manche, et que jamais l’or n’eut pu attaquer efficacement les parties dures de la dent.
La prothèse, ou méthode consistant remplacer les dents perdues par des pièces artificielles, était encore très rudimentaire au temps de Fauchard. On se servait surtout de dents humaines, mais aussi de celles du bœuf, de l’hippopotame, du cheval et du mulet, « dans le cas où l’on ne peut avoir des dents humaines assez larges et même assez blanches pour remplir la place d’une autre dent. » Dans certains cas on blanchissait tout simplement des os que l’on taillait ensuite.
Aussi bien la prothèse ne manquait-elle pas quelquefois d’une certaine férocité. Je n’en veux pour témoignage que l’histoire de la dent de M. de Romatet, captaine au Royal-Bourbonnois, qui se fit mettre une dent saine arrachée à un de ses soldats. Le plus curieux de l’aventure fut que la nouvelle venue s’acclimata si bien chez son nouveau propriétaire qu’elle y détermina une foule de maux, lesquels nécessitèrent une extraction fort pénible.
Le cabinet de Fauchard était des plus courus, et les gens de distinction y coudoyaient les artistes. Il a conservé lui-même le nom de quelques-uns de ses patients ; Mme de Sève; le comte de Corneillon; l’abbé de Rothelin; Feydeau ; le peintre Hallé, professeur’ à l’Académie, qui avait vu la dent de sagesse lui pousser à soixante-neuf ans; l’acteur Duchemin ; le peintre Octavien, qui se brisa une dent en mangeant « une fricassée de pieds de mouton »; le marquis de Parabère, et tant d’autres. Le malheur voulut que Fauchard fit école de littérateurs sinon de dentistes, et la rage d’écrire s’empara d’autres qui ne le valurent pas : Vase traite de l’hémorragie dentaire; Robert Bunon, de l’hygiène dentaire; puis vinrent Lécluse, qui entre-temps fonda le théâtre des Variétés en 1777; Bourdet, un vrai dentiste, et Botot qui clôt la série des opérateurs dentaires avant 89.
Domestique
Aux treizième, quatorzième et quinzième siècles, le service des domestiques ne se divisait pas et les gages étaient médiocres; le plus souvent, le seul et unique domestique d’un bourgeois faisait tout, depuis la cuisine, les chambres, jusqu’à l’écurie :
Molt volontiers chiés le borgois
Ne ja par lui n’iert refusée
Cose qui lui soit commandée.
Ce factotum était de ces salariés à l’année dont parle leMenagier de Paris, qui sont « pris pour estre serviteurs domestiques, pour servir à l’année et demourer à l’ostel. Et… aucuns n’est qui voulentiers ne quiére besongne et maistre. »
Il n’est pas sans intérêt de constater que, même au quatorzième siècle, un certificat était exigé pour tout serviteur cherchant à se louer dans une maison bourgeoise.
Autant le Menagier est coulant sur le choix du salarié, temporaire, c’est-à-dire sur l’homme de manœuvre, ou l’homme de métier spécial loué pour un temps très court, autant il conseille la circonspection dans le cas où l’on prend un domestique à l’année.
Il faut s’inquiéter d’où viennent ces gens, quelles raisons bonnes ou mauvaises leur ont fait quitter leurs maîtres. Il y avait une mode probable de livrets sur lesquels on notait les états de service et les remarques de la conduite des gens en place. Mais ces investigations n’étaient pas tout encore : le maître devait faire subir au postulant une sorte d’examen moral, peut-être un peu spécieux, si l’on en juge par ce passage du Menagier :
« Se vous prenez chambrière ou varlet de haultes responses et fiéres, sachiez que au départir s’elle peut elle vous fera injure. Et se elle n’est mie telle, mais flateresse et use de blandices, ne vous y fiez point, car elle bée en aucune autre partie à vous trichier. Mais si elle rougist et est taisant et vergongneuse quant vous la corrigerez, amez la comme vostre fille. »
Comme encore de nos jours, la plupart des gens de revenus modestes n’avaient qu’une bonne faisant la cuisine et balayant les chambres. C’est même par ce balayage que la chambrière doit commencer, afin de nettoyer les pièces « par où les gens entrent et s’arrestent en l’ostel pour parler. » Cela fait, elle se doit aux animaux domestiques, « car ils ne peuvent parler. Pour ce vous devez parler et penser pour eulx, se vous en avez. »
Au surplus, le Menagier prévoit tout. Une mesure de précaution qu’il recommande entre toutes, c’est de veiller à ce que les valets éteignent bien leur chandelle en se mettant au lit, et ne fassent pas comme font souvent des serviteurs peu soigneux, qui écrasent la flamme en jetant leur chemise dessus.
La Manière de langage montre quelles étaient, an quatorzième siècle, les relations entre le valet et le maître :
« — Janyn, dit le maître, mettez la table tost, car il est hault temps d’aler dyner.
» —Voulantiers, mon seigneur », répond le domestique.
Et il court, étend la nappe, place les salières, les verres : il va chercher le pain « aussi bel et blanc comme l’en peut trouver en tout le monde, et aussi du vin vermeille claret et blanc bien gracious et aimable «à boire. »
Parfois le valet muse et baye aux corneilles :
« — Janyn, dors-tu?
»— Nonil, mon seigneur!
» — Que fais-tu doncques?
»— Mon signeur, s’il vous plaist, je songe.»
Si le valet a reçu l’ordre d’éveiller son maître au matin et qu’il l’ait oublié, il en reçoit de sérieux reproches :
« — Que ne m’as tu réveillié bien matin comme je te commandoi hier soir?
« — Mon signeur, par mon serment, si faisoi-je.
« — Hé! tu mens faussement, parmi la gorge. Quelle heure est-il maintenant?
« — Mon signeur, il n’est que bien matin encore
« — Ore leve toy !»
Et le valet saute du lit qu’il a dressé prés de celui de son maître; il apporte la «hoppelande» et la cuvette avec l’aiguière pour la toilette.
Dés la fin du quatorzième siècle, le luxe, ayant peu à peu passé chez les bourgeois des villes, amena la multiplicité des serviteurs. Ce n’est plus le pauvre valet employé à tous les usages, mais bien le laquais destiné à certain service déterminé et dédaignant toute autre besogne. Le cocher n’est plus le palefrenier, et l’argentier rougirait de servir à table.
La Renaissance italienne contribua à augmenter cette décadence. Les financiers, les traitants, poussèrent si loin le faste du service que leurs laquais ne se comptaient plus. Il s’ensuivit un relâchement tel qu’un édit de 1577 interdit aux laquais de quitter leur maître sans son congé. Ce n’était pas dans ces désertions que gisait le mal, mais bien plutôt dans la multiplicité des valets inutiles.
Mais on alla plus loin dans la fausse voie des prohibitions : on voulut empêcher les domestiques de se marier sans le consentement de leur maître, à peine de perdre l’arriéré de leurs gages chez lui. C’était comme une inconsciente réminiscence du formariage, cette loi barbare qui livrait au seigneur féodal les biens de son serf marié hors du domaine.
Le laquais malin tourna la difficulté : il commença d’abord par se faire remettre ses gages en retard, et, cela fait, se maria sans crainte.
Eu 1601, les valets de ferme élevèrent leurs prétentions et firent grève. Ils réclamaient un salaire double et la journée moindre. Le prévôt de Paris dut les taxer à huit sous par jour en été, pour les hommes, et pour l’hiver, à six sous.
Le dix-septième siècle eut d’ailleurs le privilège de voir naître le valet fripon tel qu’il est illustré par les auteurs de comédie et de roman. Ce n’est pas à dire qu’on n’eut pas connu auparavant « cette détestable engeance », mais les somptuosités et les prodigalités de ces temps achevèrent de la faire fleurir.
« Ferrer la mule » et « Faire danser l’anse du panier » devinrent des expressions destinées à peindre les infidélités des servantes.
La Maltôte des cuisiniers, citée par M. Nisard dans la Revue de l’instruction publique (l), s’écrie en parlant aux servantes :
Rôtisseur, épicier, chandelier, tout vous doit.
De porter le panier ne soyez pas honteuse,
Et faites-vous payer le droit delà porteuse.
C’est ce droit que l’on appela l’anse du panier ; aujourd’hui le sou pour livre. Les marchands en beaucoup d’endroits sont complices. On a beau avoir à se plaindre de ce qu’on achète, la domestique résiste aux changements de fournisseurs. Quant à l’expression « Ferrer la mule », elle est plus compliquée, et ne s’appliqua d’abord qu’aux serviteurs recevant un pot-de-vin pour faire faire à leur maître une chose déterminée. Dans la suite, elle dut être détournée de son sens primitif et devenir synonyme de « l’anse du panier », car un petit dessin satirique, gravé chez Guérard, met en scène un marchand de vinaigre et une servante, celle-ci disant au marchand :
« Ton vinaigre est assez payé,
Cinq liards le demystié (sic). »
A quoi le vinaigrier riposte :
« Il vaut six liards, malgré ton préambule;
Tu voudrois bien d’un liard ferrer la mule. »
On a voulu voir dans l’expression « ferrer la mule » une allusion à un épisode de la vie de Vospasien. Mais voilà qui est bien savant.
Un jour que cet empereur voyageait, son esclave s’arrangea pour que la mule qui le portait se déferrât, afin de permettre à un quémandeur de remettre un placet à l’empereur. C’est aller chercher très loin le qualificatif d’une chose vieille comme le monde.
Quoi qu’il eu soit, Lagnier, dans ses Proverbes, montre une servante agenouillée et ferrant une mule. C’était donner une forme palpable à un proverbe courant.
Aussi bien tous les satiriques tombèrent-ils sur les laquais de ce temps. C’étaient, disaient quelques gens, des suppôts d’enfer lâchés par Je diable sur terre :
Ces laquais, race détestable,
Qui n’aime que le yin, l’ordure et le brelan.
Ne sont différents de leur père,
Qu’en ce qu’ils sont encor cent fois pires que lui.
Et le caricaturiste représente des valets affublés comme des grands seigneurs, jouant autour d’une table, tandis que le diable « leur père » en laisse de haut tomber un qui mettra la discorde au milieu d’eux, et. les fera se battre comme portefaix.
En 1663, la quantité des laquais était telle, et leur insolence alla si loin, qu’une ordonnance promulguée contre eux obligea plus de vingt mille domestiques de tout sexe à sortir de Paris. C’était un nombre énorme en égard à la population d’alors. Mais, chassés par les portes, ils rentrèrent par les fenêtres ; moins de cinq ans après tout était à refaire, et les laquais faisaient à eux seuls un dixième de la population parisienne. Comme auparavant, ils se réunissaient à l’entrée, de la foire Saint – Germain, battaient et souvent tuaient les gens paisibles. Mais croirait-on que les charges si lourdes de la capitation leur étaient épargnées, et que seuls dans le peuple ils étaient exempts d’autres redevances financières qui minaient l’ouvrier? Ce qu’il y eut de remarquable fut qu’un certain sentiment de dignité venant à s’élever en eux, ils se plaignirent de cet état de choses, qui paraissait les mettre à part du reste des Français et créer à leur endroit une catégorie désobligeante. Ils s emurentsi bien qu’ils provoquèrent des réunions, adressèrent des requêtes en haut lieu, basant leurs observations sur leur qualité d’hommes et de Français qu’ils revendiquaient bien haut. Dangeau raconte toutes ces histoires et il ajoute que les domestiques obtinrent gain de cause. Une déclaration du roi vint, en 1695, les soumettre à l’impôt comme les autres citoyens.
Le privilège de milice, qu’ils avaient aussi, ne les inquiéta pas autant. Il leur sembla moins utile de réclamer le droit d’aller se faire tuer sur les champs de bataille. Il fallut que d’autres y songeassent pour eux. En1743, il y eut des émeutes de la classe populaire, outrée de voir de gros et gras valets échapper à la loi de la conscription militaire.
Le dix-huitième siècle vit l’apogée des abus en ce qui concernait la domesticité. Le préambule de l’ordonnance de 1720, la première ordonnance véritablement sérieuse dans l’espèce, esquisse suffisamment l’état de décadence dans lequel était tombée la classe des domestiques et des laquais :
« Sur ce qui nous a été remontré par le procureur du roi, que la facilité avec laquelle les valets, serviteurs et domestiques quittent le service de leurs maîtres, celle qu’ils ont de trouver à Paris de nouvelles conditions, et d’entrer bien souvent sans être connus au service de toutes sortes de personnes, est une des principales causes non seulement de leur libertinage et débauche, et du grand nombre de vagabonds et gens de mauvaise vie qui se trouvent dans cette ville, mais encore de vols domestiques et de plusieurs autres accidents et malheurs qui arrivent journellement, dont il n’y a que trop d’exemples, etc. »
Après ce préambule peu flatteur, l’ordonnance concluait sévèrement à pourvoir les laquais d’un livret sur lequel les maîtres feraient leurs observations. Les peines édictées contre les délinquants étaient d’une excessive rigueur : le vol domestique était puni de mort. Une ordonnance de 1724 fixa la législation sur ce point. C’était d’ailleurs la seule punition des laquais infidèles, et Brantôme a conservé le curieux récit de l’exécution d’un petit marmiton, lequel avait dérobé un couvert d’argent dans l’office d’un prince, et qui à sa dernière heure précipita du haut de l’échelle un vénérable prêtre, lequel l’exhortait à bien mourir.
J.-J. Rousseau dit, au sujet des laquais de son temps :
«Derrière la maison est une allée couverte dans laquelle on a établi la lice des jeux. C’est là que les gens de livrée et ceux de la basse-cour se rassemblent en été le dimanche après le prêche, pour y jouer en plusieurs parties liées, non de l’argent, on ne le souffre pas, ni du vin, on leur en donne, mais une mise fournie par la libéralité des maîtres. Cette mise est toujours quelque petit meuble ou quelque nippe à leur usage. » C’est là, ajoute Rousseau, le moyen d’avoir « des gagnants au jeu sans que jamais personne perde » ; mais ce que Rousseau ne dit pas, c’est que les joueurs tenaient le plus souvent l’enjeu moins de la libéralité du maître que de leurs propres larcins.
En dépit de l’ordonnance de 1720 , le relâchement alla en s’accentuant jusqu’à la Révolution. Une ordonnance de 1778 prescrivit quelques précautions qui n’eurent guère d’influence :
1° Le domestique en entrant en place doit être muni d’un certificat de son ancien maître.
2° Nul valet ne peut porter un faux nom ou cacher son ancienne adresse, à peine de 200 livres d’amende contre ses répondants ou cautions.
3° Le valet doit respect à son maître : celui-ci doit être humain envers son valet.
4° Il est interdit à un laquais de louer une chambre à l’insu de son maître.
5° Sont réputés vagabonds les domestiques restés un mois sans place, etc.
Un autre article portait que le domestique avait huit jours pour quitter son maître. C’est encore aujourd’hui une règle générale acceptée.
Avant la Révolution, tandis que dans les hôtels somptueux la foule des laquais se répand jusque dans les cours et sur le pas des portes, bayant, fumant, insultant les passants, le domestique bourgeois continue à faire « danser l’anse au panier » et trop souvent à mal servir. Fontanelle disait, vers le milieu du siècle, que son domestique le négligeait comme quarante eussent pu le faire. Le vol domestique, quoique menacé de répression terrible, était très fréquent alors, et la sottise de quelques gens fiers d’être pillés par leurs laquais ne fit qu’accroire le mal. Voisenon, sur le point de mourir, avait commandé un énorme cercueil de plomb ; il le fit apporter dans sa chambre par son domestique qui suait sang et eau à traîner cette énorme charge. « Le diable serait bien que tu me prisses cet habit-là, lui dit Voisenon. »
La loi du 24 juin 1793 peut être considérée comme une déclaration des droits des serviteurs à gages :
«Tout homme peut engager ses services, son temps, mais il ne peut se vendre ni être vendu. La loi ne reconnaît point de domesticité. Il ne peut exister qu’un engagement de soins et de reconnaissance entre l’homme qui travaille et celui qui l’emploie. »
Drapier
La plus ancienne constatation de la corporation des drapiers se retrouve dans un vieil acte de 1183: on y voit que les drapiers prennent « A cens » diverses maisons du roi, provenant des juifs, et qu’ils payent 100 livres. Ce fut là sans doute l’origine du nom de Vieille-Draperie depuis donné à la rue où étaient situées ces maisons (en 1813). Avant eux ou trouve, en 1160, les tanneurs et les sueurs ou cordonniers déjà constitués en corps distinct.
L’industrie du drap fut prospère dans les villes de Normandie dès la fin du douzième siècle. Rouen était rivale de Paris pour cette fabrication, et on voit dès 1191 les foulons aidant les meuniers à réparer les moulins lors des inondations. Sans parler des villes principales, qui n’ont pas conservé assez de renseignements sur les origines de cette industrie; on signalera Eu comme centre très actif de fabrication dés le commencement du treizième siècle. Le cartulaire manuscrit de cette, ville renferme à ce sujet les plus curieux détails .
La draperie, d’abord confondue avec plusieurs tissus différents que ce mot qualifie mal aujourd’hui, prit au treizième siècle une extension énorme. Malgré la simplicité du roi Louis IX, les seigneurs de la cour s’habillaient richement, d’après son conseil même : « Vous devez vous bien vestir, leur disait-il, et décemment, parce que vos femmes vous en aimeront mieux, et vos gens vous en priseront plus. Le dire du sage est qu’on doit se parer en vêtements et en armures de telle manière que les prudhommes de ce siècle ne disent pas qu’on en fait trop, ni les jeunes gens qu’on en fait pas assez. »
Le roi Louis prêchait des convertis, comme on peut s’en convaincre en lisant les descriptions magnifiques des ajustements de ces temps.
A peine était-il mort que la corporation des drapiers prend un accroissement nouveau.
En 1202, on trouve dix-neuf drapiers inscrits aux tailles. Moins de huit ans après, ils sont cinquante-six, et ces cinquante-six fabricants emploient seize valets. Malgré tout, ils sont loin encore de rivaliser avec les Flandres; ils fabriquent la biffe, étoffe très renommée, qui s’exporte en grande quantité aux foires de Champagne, où elle lutte avec les meilleurs tissus du Nord ; mais la Normandie emploie et débite mieux encore les laines anglaises qui servent à ses produits.
Les drapiers parisiens se contentent de fabriquer bon, de vendre cher et d’arrondir leur pécule. Certain d’entre eux paye jusqu’à 130 livres d’impôt. C’était de beaucoup la plus forte cote aux tailles.
On pourrait dire que le treizième et le quatorzième siècle furent l’âge d’or des drapiers. Dès la fin du quinzième siècle, la fabrication baissa. On tenait alors beaucoup de serges, d’étamines et autres produits inférieurs dont la vogue allait toujours croissant.
Sons les règnes du roi François Ier et de son fils Henri II, les draps n’étaient plus guère employés que dans la domesticité ou parmi les gens des campagnes.
À la mort de Henri II, il y eut comme une renaissance d’austérité déjà prévue sous le précédent règne, et l’on revint brusquement au drap, ce qui fit tomber la soie dans le peuple. Montaigne constate cette chute : « Les soyes estoyent venues à telle vilité (bas prix), que si vous en voyiez quelques uns vestus, vous en faisiez incontinent quelque homme de ville. Elles estoyent demeurées en partage aux médecins et chirurgiens.»
Au siècle suivant, le drap bénéficia de toutes les mesures contre le luxe des habits; mais la fabrication n’en était guère meilleure, à cause des intermittences et de l’instabilité. Colbert fit tous ses efforts pour rétablir les principales manufactures, et dès 1668 les draps d’Abbeville sont préférés à ceux que l’on tirait soit d’Angleterre, soit de Hollande.
A dater de ce temps, les Français imitèrent tout, et depuis les ratines d’Espagne et les camelots de Bruxelles, on put se fournir de tous les tissus possibles aux fabriques françaises.
Sous ce système, les draps, comme tout le reste, remontèrent à de très hauts prix : on paya jusqu’à 15, 20 et même 25 livres l’aune de drap en fabrique. C’était ruineux pour les consommateurs, mais plus ruineux encore pour le producteur. En général, vers ce temps, les gens riches se fournissaient à Sedan, les gens aisés à Louviers, et les ouvriers à Elbeuf. Châteauroux fabriquait pour les livrées, et Carcassonne pour le Levant. Romorantin, Issoudun, Lodève, fournissaient les troupes d’un drap très résistant. Les autres fabriques avaient beaucoup perdu de leur ancien renom.
En tant que corps de marchands, la communauté des drapiers était sinon la plus ancienne, tout au moins la plus importante et la plus jalouse de ses prérogatives. Elle s’autorisait un peu des difficultés politiques pour s’adjuger la plus grosse part de privilèges ou de faveurs. Riche par les dons, les cotisations, les amendes de ses membres, l’association pouvait beaucoup, et il faut reconnaître que, dans la plupart des cas, elle ne ménageait ni ses services ni son argent aux membres pauvres.
Au treizième siècle, les ordonnances les montrent achetant du terrain pour y bâtir un hôpital et une chapelle, afin de venir plus efficacement en aide aux associés malades ou infirmes. Mais la richesse leur donnait aussi des prétentions. Comme faisant partie des milices bourgeoises avec les orfèvres et les changeurs, les drapiers avaient ou croyaient avoir des dispositions particulières réglementant leur situation, et ils prétendaient ne devoir faire le guet que sous le commandement direct du prévôt.
En 1261, ils furent sur ce fait condamnés à faire le guet comme les autres bourgeois ; mais ce qui étonne, c’est leur prétention à l’exemption complète. « Habillant, disaient-ils, le clergé et la noblesse, pourquoi ne participerions-nous pas aux immunités de ceux-là, et neserions-nous point comme eux exempts de charges et de corvées? »
D’ailleurs , les drapiers se montrèrent à plusieurs reprises gens politiques et corps important. Dès le treizième siècle, ils garnissent de leurs fins draps les devantures de leurs «fenestres» pour faire honneur aux rois ou reines entrant à Paris. Lors de l’entrée du roi Jean à Paris, on voit, selon La Chronique de Saint-Denis, « la ville et grant pont encourtinés de divers draps » (‘) Plus tard, ils fêtent la venue de la reine Anne de Bretagne au nombre de soixante-dix avec quatre gardes précédés de leur doyen.
En 1573, ils portent le dais du roi Henri III récemment nommé roi de Pologne, et se fournissent eux-mèmes, suivant l’ordonnance, de robes somptueuses.
Dans les six corps de métier, le premier rang leur fut longtemps disputé : d’abord divisés en deux corps distincts, drapiers et drapiers-chaussetiers, ils se réunirent eu 1648 par une transaction amiable , et n’eurent plus qu’une église et une même confrérie. Leur bureau était situé dans la rue des Déchargeurs, dans une maison achetée en 1527 et qu’ils firent reconstruire en 1650 sur les dessins de Bruant. Ils mirent sur le fronton les armes qu’ils avaient obtenues en l629 : « Un navire d’argent à la bannière de France flottante, un œil en chef, le champ d’azur. »
Cet hôtel devint de notre temps un magasin de bonneterie et mercerie. Il fut démoli lors de la construction des Halles, et depuis reconstruit dans la cour de l’hôtel Carnavalet, où l’on en voit la façade avec quelques changements. D’après le dessin de.Bruant et la gravure de Marot, de cette façade au dix-septième siècle, la lettre porte : « Frontispice de la maison et bureau des marchands drapiers de la ville de Paris. » La beauté de son architecture et de ses ornements de sculpture attire les moins curieux à le voir.
Dans l’exécution du monument, ou ne suivit pas exactement les dessins de Libéral Bruant, l’architecte, qui bâtit aussi les Invalides, ce qui rendit la planche de Marot un peu suspecte au siècle dernier (18e s.). Mais l’ensemble du monument est bien resté le même. Aujourd’hui, en dépit du soin que l’on a mis à reproduirela façade telle qu’elle était au dernier siècle, il y a encore de notables différences.
La majeure partie des drapiers occupait primitivement le faubourg Saint-Marceau et dépendait de l’abbaye Sainte-Geneviève, dont le maire convoquait les corporations pour l’élection des gardes. Ces gardes-jurés étaient nommés par leurs pairs et non par le prévôt, comme le fait très bien remarquer M. Fagnier dans Etudes sur l’industrie et la classe industrielle à Paris au treizième et au quatorzième siècle. L’élection se faisait le plus souvent au Châtelet en présence du procureur du roi. Les fonctions des gardes étaient de surveiller la fabrication et de veiller à ce que les membres de l’association ne produisissent aucun drap de méchante qualité.
Cette mesure, excellente en soi, devint en ces temps de justice arbitraire matière à contestations et à vexations de tous genres. Les gardes, en dépit de leur serment, ne laissaient pas que d’inquiéter ceux des associés qui leur avaient déplu. Il s’ensuivit des scènes de désordre et souvent des conflits de juridictions curieuses, comme à Vitry-le-François, par exemple, où le bailliage soutenait un tailleur persécuté par les guides drapiers, alors que la prévôté aidait ceux-ci dans leurs prétentions. « Rien n’est plus ordinaire que le droit de travailler », prétendait le bailliage. — « Certainement, répondait la prévôté, mais il faut travailler suivant certaines lois auxquelles votre protégé ne se soumet point. »
Les draps occupaient cinq classes d’ouvriers : les drapiers proprement dits, les tondeurs, le foulon, le teinturier et le tailleur. C’est parmi ces cinq classes que se recrutaient les jurés chargés de veiller à la bonne fabrication d’après l’arrêt du Parlement de 1396. On ne parlera ici que des fabricants. Les tondeurs et les foulons sont compris parmi les drapiers.
Dès le principe, les premiers manufacturiers avaient un atelier banal où chacun travaillait à son tour. Les registres criminels du Châtelet au treizième siècle montrent un foulon de Saint-Marcel tendant un drap « es poulies communes estant a lui et autres drappiers. » Depuis, chaque drapier eut son atelier où il travaillait, aux heures de jour seulement, avec ses aides on seul. Les anciens règlements avaient d’ailleurs à peu près tout prévu en fait de fabrication, et les rapports entre patrons et valets, entre marchands et acheteurs, ne laissaient guère prise à l’arbitraire.
On a vu que les rapports de police intérieure des gardes-jurés étaient moins bien réglés. Pour la fabrication. c’est-à-dire pour les rapports entre le fabricant et le consommateur, le drapier est tenu dès le treizième siècle de « faire draps estan forts ou camelins » de sept quartiers de largeur et deux mille deux cents fils de laine pleine ou forte. Après le foulage, ou travail des foulons, le drap ne pouvait descendre à moins de cinq quartiers de largeur.
La sanction pour manquement à ces règles était assez rigoureuse. Si le fabricant laissait vingt fils en moins des ordonnances, on lui faisait payer un sou par fil omis. S’il survenait cependant des accidents de fabrication, on autorisait parfois le drapier à vendre, mais il devait lui-même prévenir l’acheteur et éviter toute fraude. En toutes circonstances il était tenu de posséder chez lui des outils pour répondre des amendes qu’il pouvait encourir, et ces amendes étaient de plusieurs sortes. Il payait, selon le Livre de Sainte-Geneviève : Pour draps mal teints, — pour draps non mouillés et non tondus, — pour draps moins bons au milieu que sur les lisières, — pour avoir lavé du drap la nuit, — pour avoir travaillé la nuit, — pour avoir travaillé les veilles de fêtes
Il n’est pas très facile de décrire un métier à drap au Moyen Âge. Alexandre Neckam, cité par M. Fagnier, ne laisse voir que peu d’objets clairement décrits. Le drapier employait alors des étriers pour faire les marches, — l’ensouple sur quoi s’enroulait la chaîne, — la navette composée d’un espolin tournant sur tuyau de fer et chargée du fil de trame.
Avec ces attirails peu perfectionnés, la besogne était pénible, et dans les grandes largeurs il était nécessaire que deux tisserands jetassent la navette, ce que Neckam ne savait pas. Le drap une fois tissé par ce procédé sommaire était alors épincé au moyen de pinces; puis on le foulait. Les foulons chargés de cette besogne le dégraissaient avec « le chardon à foulon dont on atourne les dras », en tirant les poils pour donner au tissu l’apparence de laine. On le foulait ensuite de deux manières, soit à l’eau au moyen de pilons hydrauliques, soit simplement avec les pieds. Cette dernière manière était fort pénible pour les manouvriers ; plusieurs auteurs peignent les foulons suant sang et eau à leur dure besogne.
Une fois le drap foulé et dégraissé, on le faisait dégorger à l’eau courante pour le débarrasser de la terre à foulage, puis on l’enduisait de terre glaise pour le refouler. On le lavait ensuite et on le suspendait à la poulie, sur laquelle on lui donnait un maximum de largeur et de longueur par une tension soutenue.
Après l’épinçage, le dégraissage, le foulage, venait la tonte du drap. Les tondeurs avaient une corporation à part. Pour les draps lins, le tondage ne se faisait qu’après la teinture; pour les draps grossiers, c’était avant. On teignait alors au guesde, au kermès, à la garance, au bois de Brésil, à l’indigo. La molée ou noir de chaudière était prohibée comme peu solide. Les teinturiers étaient une corporation distincte, mais il y eut des rivalités.
Sous Étienne Boileau, les drapiers voulurent teindre chez eux. Ils prétendaient que ce droit leur venait de la reine Blanche de Castille, et que, sauf la guesde que les tisserands seuls avaient droit d’employer, ils pouvaient opérer chez eux sans le secours des confrères teinturiers. Ceux-ci prétendirent, en usant de représailles, pouvoir tisser, et des procès sans nombre naquirent de ces rivalités.
En 1277, on força les teinturiers-tisserands à opter pour l’une ou l’autre industrie.
En 1285, nouvelle difficulté : les drapiers refusent de tisser pour les teinturiers ; il fallut qu’un arrêt de Parlement réglât, le différend et obligeât les antagonistes à travailler les uns pour les autres. Les drapiers se vengèrent en faisant teindre hors de Paris. Or, ces rivalités ne sont pas particulières à Paris ; on les retrouve dans tous les centres de fabrication où les deux corporations étaient distinctes, Rouen, Bruges, Malines, Garni, Montivilliers ou Bruxelles.
Le recrutement des ouvriers se faisait à certains jours et en certains lieux déterminés, où les patrons les trouvaient et les louaient, comme se louent encore les domestiques aux jours d’assemblée dans le Berry. Malheureusement ces réunions devenaient souvent tumultueuses. Ces gens se rencontraient entre eux, s’excitaient et affichaient des prétentions telles que les maîtres ne pouvaient louer et restreignaient leur fabrication.
À Rouen, il y eut de véritables émeutes, des grèves dans le genre des nôtres, ce qui obligea la ville à leur refuser la place de réunion. Plus tard ils réclamèrent, mais sans succès, de rentrer dans cet ancien privilège. C’est là, du moins, ce qui ressort d’une pièce transcrite au volume 59 du Trésor des chartes sous le numéro 94.,
À Paris, en temps ordinaire, les tisseurs se tenaient dans la ruelle allant de Saint-Médard à la Boucherie, et là se louaient pour le travail, moyennant deux et trois sous ; deux sous si le patron les nourrissait, trois sous s’ils se nourrissaient eux-mêmes. Ils prenaient leur travail au soleil levant été comme hiver, et le quittaient au coucher du soleil. De Pâques à la Saint-Rémi ils déjeunaient de prime de jour et dînaient à midi; à l’heure de none de Notre-Dame, ils soupaient sans quitter l’ouvroir, De Saint-Rémi à Pâques, ils ne mangent que deux fois. Les veilles de fêtes, ils sortent du travail à none sonnante à Saint-Marcel, ou bien au premier coup des vêpres à Saint-Médard.
En dépit de ces règlements, les ouvriers drapiers en prirent souvent à leur aise. Ils manquaient parfois une ou deux heures dans le jour, et réclamaient pourtant un salaire intégral. Cette prétention fut combattue par le prévôt en 1395 dans un règlement sévère. Les ouvriers étaient.d’ailleurs passibles d’amende s’ils conservaient comme camarades d’atelier des assassins, des voleurs on autres criminels. Mais ils étaient protégés par leurs maîtres qui leur devaient nourriture et mise convenable. Un article réglait spécialement la situation de l’apprenti, qui pouvait racheter son service de son maître avant les quatre années écoulées, alors que celui-ci ne pouvait le renvoyer avant l’expiration de son engagement.
A Tours, an quinzième siècle, on trouve la composition d’un atelier, lors de la venue dans cette ville du nommé Pineau, attiré par une promesse de cent écus d’or pour y établir son industrie. Il y vint, amenant avec lui son atelier qui renfermait trois tireuses de laine, quatre peigneux et trois escardeux.
Souvent le patron payait ses ouvriers en nature, c’est-à-dire leur donnait une certaine partie du drap fabriqué ; obligés de vendre cette marchandise au-dessous des cours pour arriver à faire de l’argent, ils ne pouvaient payer leurs aides.
A partir de 1293, cette mode disparut, pour reparaître vers 1443, époque à laquelle le prévôt renouvelle ses prohibitions.
Pour ce qui regarde la vente des draps, on a aussi quelques particularités qu’il est bon de signaler : d’abord, ce ne fut guère que vers le milieu du treizième siècle que survint la division entre la vente et la fabrication. Primitivement le drapier était un fabricant vendant lui-même et exposant ses produits à sa « fenestre ». Plus tard, les plus riches vendirent seuls, laissant aux « menus », c’est-à-dire aux petits, le soin de la fabrication et du tissage. Le prix du drap en fabrique fui alors fixé à quinze sous la pièce en été et dix-huit sous en hiver, à cause des variations dans la durée des heures de travail.
Les misérables échoppes dans lesquelles la vente se faisait nécessitaient un étalage an dehors. Les drapiers étalaient leur marchandise sous des serpillières qui enlevaient le jour, et que le prévôt dut prohiber. Ils se défendirent et prouvèrent que rien n’était plus favorable à l’estimation et à la bonne prisée des draps que ce jour indécis des auvents, qui furent rétablis en 1391, mais seulement pour les marchands restant en face d’un endroit découvert.
Dans les commencements les boutiques n’étaient pas luxueuses; les ouvriers y travaillaient dans l’endroit même où se vendait le drap. « Nul ne pourra ovrer, disait l’ordonnance, en chambre reposte … s’il ne le fait en l’establie desouz à la veue du peuple ». Plus tard on éloigna l’ouvrier du magasin et la vente se fit à peu près comme de notre temps, en boutiques ouvertes avec devantures étalées.
La Manière de langage montre les valets de drapiers assez malmenés par leurs maîtres, mais dans un intérêt bourru, pour leur conserver force et santé. Le valet ment ; il nie avoir couru les carrefours; le maître s’écrie furieux : « Tien te coy, ou je te donray un ytel soufflet que tu penseras de moy de cy as quatre jours! »
Le valet est envoyé aux étaux. Il appelle les clients, leur fait des offres, leur étale la marchandise sous les yeux, fait miroiter les étoffes. « Ores regardez, biau sire, comment vous est avis? »
Il y a alors toutes les hésitations de l’acheteur. Combien cria coûtera-t-il?
— Deux mille francs!
— Oh! cela est bien trop cher.
— Il n’en donnerait que douze cents francs à grand peine. On transigera : quinze cents francs partagent le différend ; mais l’acheteur tient bon.
— Allons, reprend le valet drapier, prenez à douze cents, mais « j’ay espérance que vous achaterez de moy plus de danrées ou temps à venir. »
La vente des draps se faisait aux halles à certaines dates extraordinaires, C’était pour la marchandise que l’on n’avait pu débiter au Lendit, à Compiègne ou dans les foires de Champagne. Cette vente devait se faire dans les huit jours à compter de celui où les draps étaient rentrés à Paris : ce règlement était de 1307.
Plus tard il y eut un lieu désigné pour la vente des draps, et en 1786 on construisit une halle affectée spécialement à cette vente. De nos jours elle devint le marché au lard, et depuis fut démolie. La façade donnait sur la rue de la Lingerie.
Écrivain
Ce mot est aujourd’hui bien loin de son acception primitive ; alors que l’on ne comprend plus guère sous ce titre que les littérateurs, les gens des treizième et quatorzième siècles nommaient écrivains une classe modeste de praticiens, touchant d’assez prés aux choses de l’esprit, il faut le reconnaître, mais un peu à la manière des typographes, composant dos volumes entiers parfois sans les comprendre.
Avant le quatorzième siècle, la majeure partie dos scribes ou écrivains étaient clercs ou religieux. Les beaux manuscrits admirablement écrits et délicieusement ornés antérieurs règne de Philippe de Valois, avaient tous une origine hiératique et pieuse. Une légende assurait même que chaque lettre écrite par le calligraphe effaçait un de ses péchés sur le gros registre de Dieu, De là peut-être celle merveilleuse persévérance des moines à transcrire d’énormes registres qui sauvèrent souvent de l’oubli éternel les chefs-d’œuvre de Rome ou d’Athènes.
.Au quatorzième siècle, il se forma une classe de scribes ou d’écrivains laïques qui se réunirent en corporation et travaillèrent à leur jour aux transcriptions. Ils bénéficièrent de tout le progrès accompli depuis près de trois siècles de travaux de calligraphie et d’enluminure, et il faut reconnaître que les nouveaux venus firent avancer leur art pénible et peu rémunérateur. C’est du milieu de ce quatorzième siècle, environ que datent les ornements délicats et les peintures charmantes qui donneront bientôt naissance à l’art du peintre proprement dit, que ce peintre peignit d’ailleurs de grandes compositions comme les primitifs d’Italie, ou que plus simplement il se contentât d’illustrer les manuscrits à la manière de Jean Fouquet.
A cette catégorie d’artistes au berceau appartenait Nicolas Flamel, le plus illustre des scribes de ces temps. Flamel portait le titre d’écrivain juré de l’Université de Paris; mais il joignit bientôt à ce titre officiel un titre légendaire d’alchimiste et d’homme riche, bien fait pour rehausser ce que sa condition de scribe eût pu avoir de précaire et de modeste. Il se forma autour du nom de cet homme, marié à une riche dame nommée Pernelle, une série de contes si étranges et si invraisemblables qu’ils ne manquèrent pas de prendre tout aussitôt la consistance ordinaire des billevesées; Ou disait que Flamel avait découvert la pierre philosophale dans un vieux manuscrit, hébreu et qu’il avait fait rendre à cette pierre tout ce qu’il était possible sans troubler Dieu. Aussi bien, maître Nicolas donnait beaucoup aux églises; on en concluait qu’il devait avoir beaucoup à faire oublier là-haut. Cependant, quand Hamel mourut, ou ne trouva rien dans son trésor qui ne pût s’expliquer très bien par une vie d’économie et de travail, jointe aux écus d’or que Pernelle avait apportés en mariage. Il ne laissa que 5 000 livres de rente environ, somme considérable, il est vrai, à cette époque; mais explicable cependant sans avoir recours ax bénits des jaloux.
L’invention de l’imprimerie ruina les maîtres écrivains. On sait que l’idée première de cette invention extraordinaire avait surtout pour objet de contrefaire les manuscrits et de donner à plus bas prix les exemplaires, grâce à une reproduction multipliée et facile. La tentative dépassa si bien son but, que les écrivains ne s’en relevèrent jamais. Les survivants trouvèrent encore à rubriquer les incunables, à orner les frontispices, et à faire les actes publics, comme on les retrouve dans la Nef des fous . L’auteur de cette satire montre le scribe ligué avec le chevalier contre le vilain pour lui extorquer ses deniers : « Si ce paysan a des écus, dit le distique latin, il est dépouillé par ses persécuteurs ; ils l’effrayent de menaces pour tirer de lui tout ce qu’ils pourront ! » Et l’artiste chargé d’illustrer l’ouvrage peint l’écrivain à son « escriptoirc », affublé du bonnet de la folie et parlementant avec un malheureux paysan.
Mais, malgré tous leurs efforts, les écrivains perdaient d’année en année quelque lambeau de leur prestige. L’écriture, de générale et impersonnelle qu’elle avait été au temps des manuscrits, tendait à se personnaliser, à devenir aussi variée que les caractères des hommes. Dés lors, n’écrivant plus que pour eux les scribes se négligèrent et l’écriture devint ce misérable griffonnis du seizième siècle, l’effroi des paléographes et des érudits.
Tout à coup un besoin nouveau fit renaître la corporation des écrivains ; mais ils avaient bien changé leur direction primitive. Un faussaire qui avait contrefait le seing manuel du roi Charles IX obligea ce roi à créer prés des sièges de justice des experts en écritures qui pussent ester, ils prirent le nom d’experts jurés écrivains et reçurent leurs statuts de François Miron. Près de cent ans après, en 1648, ces statuts étaient confirmés, et ils possédaient alors un syndic et vingt-quatre maîtres. Les conditions requises pour l’obtention du titre étaient d’avoir vingt ans, et de passer un examen portant surtout sur les vérifications d’écritures et de signatures. Les fils de maître passaient leur examen à dix-huit ans et étaient reçus gratis.
De cette école, un peu terre à terre et bornée, sortit Jarry, né en 1620, et qui fit revivre pendant un demi-siècle les beaux jours de l’ancienne calligraphie française. En ce sens, Jarry avait moins de goût et moins de poésie que ses prédécesseurs, mais son habileté était extrême. Ses œuvres sont, encore aujourd’hui cotées assez haut pour qu’on n’oublie pas son nom. On citera parmi ses œuvres les plus connues la célèbre Guirlande de Julie, cet album composé par les beaux esprits de l’hôtel de Rambouillet en l’honneur de Julie d’Angennes, et pour lequel il s’adjoignit Nicolas Robert comme peintre de fleurs. On citera aussi la Prigione di Filindo, aujourd’hui conservée à la Bibliothèque nationale, et la longue série de livres de prières, pour finir l’Adonis de la Fontaine avec une miniature.
Quand Jarry mourut, en 1674 environ, les experts jurés en écriture rentrèrent dans l’obscurité; Vers le commencement du dix-huitième siècle, la corporation prit nom d’Académie d’écriture, ou d‘Académie royale d’écriture, par lettres patentes de décembre 1727. L’Académie renfermait douze membres, parmi lesquels un directeur, un secrétaire, nommés annuellement le jour de la Saint-Matthieu ; plus, quatre professeurs chargés de propager l’instruction calligraphique. Quoi qu’il en soit, la première séance, remise d’année en année, n’eut lieu que trente-cinq années plus tard.
Écuellier
Ce métier, depuis longtemps oublié, avait au Moyen Âge une importance assez grande, et jouissait d’un privilège extraordinaire, l’exemption du guet.
« L’escuellier vendait « auges, fourches, peles, beeschcs pesteuz et toute autre fustaille » C’était à proprement parler un tourneur occupé surtout de la fabrication des écuelles de bois si employées avant le treizième siècle. Les auges, qu’il confectionnait aussi, étaient ce que l’on appellerait aujourd’hui une cuve, et ce que les paysans de l’Est appellent une ronde.
Pour la vente nul métier n’était plus libre l’écuellier fabriquait où il voulait, comme il voulait, prenait le nombre d’apprentis qu’il voulait et vendait où bon lui semblait. Il ne payait un droit que pour étalage public en foires ou marchés, et encore ce droit était-il bien minime: un denier environ par étal.
La dispense du guet est sans exemple à cette époque, et on n’a pu découvrir les raisons qui avaient fait gratifier les écuelliers de cette immunité. Ils remplaçaient cette corvée par une redevance en nature assez curieuse. Ils donnaient au roi sept auges par an pour son cellier, et ces auges devaient avoir deux pieds de long. C’était là comme un souvenir d’un droit féodal bien ancien, le droit de gîte et de past qui permettait au suzerain de se servir des ustensiles de ses vassaux.
Les écuelliers disparurent peu à peu, au fur et à mesure, des accroissements et des empiétements de la poterie d’étain et de terre. Quant au reste, le tonnelier fut l’héritier direct de l’écuellier du treizième siècle pour toute la partie des auges et futailles.
Éperonnier
Les éperonniers avaient au Moyen Âge une importance considérable, comme en général tous les fabricants de harnais de guerre : on peut dire que pour les seigneurs du vieux temps, tout homme ne tenant pas de près ou de loin aux choses militaires pesait guère dans leur esprit.
L’éperon avait d’ailleurs une valeur singulière dans la lourde armure des anciens temps : on l’attachait avant tout lorsqu’on armait un chevalier, et on le détachait pour félonie ou traîtrise. Dans le Roman de Garin, un vieux guerrier fait un souhait contre le vaincu dans les joutes ; il s’écrie:
Li espérons li soit coupés parmi
Près du talon !
Sur le champ de bataille, la coutume était de débarrasser de ses éperons, le prisonnier que l’on venait de faire, soit par précaution, soit peut-être pour conserver un souvenir de sa victoire. ?
Brantôme conte la plaisante histoire d’un brave soldat espagnol qui se vantait d’avoir enlevé sur le champ de Pavie les éperons au roi François. Vantard à la manière des mercenaires du seizième siècle, il avait pris l’habitude de répéter son action à tous venants, amis ou ennemis, disant avec la meilleure foi du monde : « Avez vous ouy jamais nommer et renommer celluy qui osta les espérons dorez du roy François à sa prise de Pavie? C’ost moy! yo soy aquel! »
Les éperons français ne furent pas d’ailleurs toujours à la gloire. On se souvient malheureusement de la célèbre journée du 16 août. 1513 à Guinegate, où les éperons jouèrent un si grand rôle que le nom en resta à la bataille. C’est encore Brantôme qui montre les brillants chevaliers français « contraints non de se retirer, mais de fuir à bon escient. »
A cette époque, les éperons étaient assez longs pour permettre de piquer le cheval sous l’armure qu’on lui mettait, et que l’on appelait les flançois. La mode, comme en toutes choses, dégénéra, et on les porta tels que leur tige devenait un réel empêchement pour le cavalier démonté.
L’Ordonnance et matière des chevaliers errants (quinzième siècle) en fixait la longueur à quatre ou cinq doigts au plus, soit une quinzaine de centimètres, mais cette dimension normale fut souvent dépassée.
La communauté des éperonniers fut séparée de celle des selliers en 1678; mais les statuts qu’ils avaient obtenus conjointement en 1577 et 1595, furent conservés dans les deux corps de métier. Le jeune apprenti passait cinq ans à apprendre et quatre ans en compagnonnage. Une fois reçu, il payait 750 livres son brevet de maîtrise. Vers la fin du dix-huitième siècle, il y en avait une vingtaine à Paris; leur patron était saint Éloi.
Épicier
Tantôt le nom d’épicier s’appliquait aux simples chandeliers ou fabricants de bougie, tantôt il s’étendait à cette classe intermédiaire entre les empiriques et les médecins, que l’on appelait les apothicaires. Rarement signifiait-il, au Moyen Âge, le marchand de menus comestibles comme on le comprend de nos jours.
On retrouve les épiciers fabricant la bougie dans une ordonnance de 1312, où il leur est formellement enjoint de vendre de la bougie sans suif, à peine de confiscation de la marchandise. Ils doivent aussi se servir de balances justes et ne pas tricher sur les poids. Nul ne pouvait peser les marchandises en gros s’il faisait lui-même commerce d’épicerie ; de même il était interdit aux courtiers de vendre pour leur compte les produits qu’ils étaient chargés de placer.
Cette ordonnance un peu sévère s’étendit aux épiciers courant les foires de Champagne, par mandement spécial du roi.
Quelques années plus tard, on retrouve les épiciers mêlés aux apothicaires dont ils suivront le sort pendant deux cents ans.
En 1336, le prévôt de Paris rappelait aux apothicaires-épiciers qu’ils étaient forcés de soumettre aux maîtres de la médecine tous opiats ou autres drogues débitées dans leurs officines. On alla plus loin sous le roi Jean, et on prit ces marchands par leur côté honnête, ce qui était un peu simple pour le temps : on prétendit obtenir qu’ils ne falsifiassent pas leurs marchandises, dit réclamant d’eux un serment solennel; l’histoire ne dit pas ce qu’il advint de cette mesure singulièrement primitive.
En 1450, voici à nouveau les maîtres épiciers devant la cour du prévôt. Cette fois ils sont censés réclamer un règlement de fabrication et de veille, et là encore on retrouve les anciens épiciers-chandeliers du quatorzième siècle représentés par leurs maîtres Jean Chevart, Guillaume dit de Paris, Colin Laurens, Jean Bachelier et Jean Asselin.
Le règlement qu’ils obtiennent porté sur la fabrication des bougies ou cierges et la vente des « saulces au espicerie » qu’ils débitaient dans leurs « ouvroirs. » La bougie doit être faite moyennant dix bougies à l’once à peine de confiscation ; le fabricant devait de plus y imprimer sa marque personnelle préalablement déposée au bureau des jurés et chez le prévôt, pour qu’il fût très facile de retrouver les délinquants en cas de fraude.
Les épiciers tenant et vendant « sauces, comme canneline, saulce vet, saulce rappée, saulce chaude, saulce à composte, moustarde et aultres saulces » devront les composer de bonne qualité a peine de 10 sols d’amende, suivant les ordonnances « du mestier des saulces.»
Les épiciers forains devaient faire visiter leurs marchandises par les jurés avant que de les mettre en étal. Les jurés étaient tenus de déférer à cette invitation d’examen dans la journée du lendemain au plus tard: Quant aux épiciers établis dans les villes, ils ne pouvaient rien acheter aux forains avant la visite des jurés.
Ces précautions avaient du bon, puisque l’ordonnance de 1450 régla longtemps le commerce d’épicerie chez nos pères, à des époques où, toute proportion gardée, la sophistication des denrées alimentaires ne laissait pas que de se faire assez communément.
îi n’est pas sans intérêt de rappeler que vers le milieu du quatorzième siècle, grâce au négoce avec les pays du Levant, les épiciers se fournissaient plus facilement de drogues et produits levantins dont la mode s’empara: il fût alors de bon ton de s’offrir réciproquement des « espices ou drogues » en cadeau, et il arriva souvent que pour hâter les juges somnolents, le client riche recourut à ces « blandices ». » Les magistrats acceptèrent d’abord timidement, puis ouvertement, et si bien qu’en moins d’un demi-siècle les épices se payaient couramment en toutes causes.
En 1483, les choses en étaient arrivées à un tel point que tout le monde des plaideurs réclamait à grands cris une taxe qui limitât un peu les extorsions des juges. Alors le nom seul était demeuré, mais les épices s’étaient changées en bons deniers comptants. De là le nom qui jusqu’en 1789 servit à désigner ce que l’on appelle volontiers le casuel des magistrats ; ce casuel avait été aboli au seizième siècle; mais, ayant reparu, on le régla en 1669, en faisant taxer les épices d’une cause par le président qui la jugeait.
Pour revenir aux épiciers, cause innocente de ces abus de justice, on franchira quarante années et on les retrouvera, en 1514, aux prises avec les apothicaires, Ces derniers ayant fait quelque progrès dans « leur art », comme ils appelaient leur métier, réclamaient hautement leur séparation d’avec les épiciers, qui n’avaient ni leurs goûts ni leur science: « car, qui est espicier n’est pas apothicaire, et qui est apothicaire est espicier », assuraient-ils avec une certaine apparence de logique. Le roi écouta favorablement cet argument péremptoire, et les « espiciers simples », c’est-à-dire les marchands de bougie, de saulces et d’huile», eurent une existence à part.
Ce n(est pas que cette condition fût très brillante. Dans la plupart des cas, l’épicier du seizième siècle courait les rues, offrant de ses denrées aux passants et heurtant aux portes des ménagères. Le nombre des épiciers tenant ouvroir était relativement restreint. Et puis, cette situation précaire, qui les forçait à empiéter toujours sur les métiers voisins, les plongeait dans la déconsidération. En 1620, ils obtinrent de vendre du fer forgé, des clous, et même du charbon, mais non sans provoquer des récriminations et des colères.
Le dix – huitième siècle les rattacha aux droguistes ou apothicaires. Ils vendent alors de la thériaque, des préparations de kermès, le mithridate, mais ils ne confectionnent pas; un arrêt de 1764 leur prohibe essentiellement la manipulation et le mélange des drogues. Entre-temps ils trouvent le moyen d’empiéter sur les charcutiers par la vente des jambons de Bayonne, de Bordeaux ou de Mayence. Ils obtiennent contre les vinaigriers le droit de tenir jusqu’il trente pintes de vinaigre, mais sans parvenir à donner à leur infime métier l’ombre du prestige des autres corporations. Pourtant n’était pas épicier qui voulait sous l’ancien régime ; et les conditions exigées chez l’apprenti étaient des plus sérieuses. Il fallait d’abord être Français, reconnu honnête, avoir compagnonné trois ans, après quoi les maîtres présentaient le candidat au procureur du roi.
Après le serment prêté devant le magistrat, les trois gardes de l’épicerie signaient le diplôme de réception qui devenait brevet de maîtrise. Toutes ces formalités donnaient au nouvel adepte droit de vendre où bon lui semblait drogues et épiceries, mercerie, clouterie, charcuterie et vinaigrerie, c’est-à-dire de vivre un peu aux dépens de tout le monde, de gratter sur tout, sans art et sans talent. Ainsi naquit ce type étrange si ridiculisé depuis, souffre-douleur des rapins et des étudiants.
Épinglier
On a connu les épingles de tous temps : la civilisation apporta, il est vrai, à leur fabrication un raffinement inconnu dans les temps anciens, mais le principe resta le même. Au Moyen Âge, les dames en usèrent et abusèrent : les légers ornements de coiffures alors on usage nécessitaient l’emploi de milliers d’épingles. Jean de Meung, dans son Testament, se plaint de cette profusion de pointes aiguës qui hérissent les gracieux habillements des dames. Il s’écrie : « Més il y a d’espingles une demie escuello ! » Et le plus souvent ces dards ne se contentent pas de menacer les voisins; ils piquent « plus c’ortie ne chardon ! »
Indépendamment de cette exagération malencontreuse, l’usage des épingles avait quelque chose de plus désagréable encore pour les maris. A cette époque, l’épingle coûtait un gros prix, et « l’escuelle » représentait une somme de deniers assez ronde : aussi la fabrication allait-elle grand train dès le treizième siècle.
En ce temps même, les épingliers avaient leurs statuts propres, leur communauté, leurs privilèges et leurs sanctions pénales. Dans le Livre des métiers, on voit que les épingliers devaient laisser leur travail à complies en toutes saisons. Leurs apprentis devaient avoir au moins huit ans, et chaque maître ne pouvait en employer plus d’un. L’apprenti bénéficiait de tous les avantages des autres corporations; son maître lui devait protection et aide, et ne pouvait le mettre à un travail sérieux qu’après une année d’exercice et de pratique manuelle. En tant que communauté, les maîtres élisaient deux jurés chargés de l’inspection des fabriques et de l’examen des produits : s’ils découvraient quelque fraude, ils en référaient au prévôt, auquel ils soumettaient le produit défectueux.
Le métier d’épinglier comportait des maîtres et des maîtresses, qui payaient 5 sols d’amende pour toute infraction à la prohibition du travail les jours fériés. Ils étaient de même soumis à diverses sanctions pénales lorsqu’ils employaient « du fer clier », ou lorsqu’ils prenaient à leur service des ouvriers étrangers à la ville. Cette dernière prohibition était une mesure d’ordre général appliquée à tous les corps de métiers au Moyen Âge, et c’était l’une des plus propres à maintenir le bon ordre dans les villes d’alors, privées de police et souvent livrées à tous les coups de main.
Les statuts définitifs des épingliers furent homologués en 1336 et confirmés eu 1601, sous Henri IV. À cette époque, ils différaient des aiguilliers, formés en corporation dés 1557. Depuis, en 1695, les deux communautés furent réunies; mais la fabrication demeura distincte. La patronne commune était la Vierge Notre-Dame.
L’épingle se composa, dès les temps les plus anciens, d’une tige de laiton appointée et terminée à l’opposé de la pointe par une tête tournée et fixée. Il n’est pas rare de nos jours de retrouver des épingles ayant plus de six cents ans, fixant entre eux les parchemins d’un dossier d’archives. Ces épingles, plus grossières que ne le sont les nôtres, ont pourtant tout ce qu’ont celles de notre temps : la tige polie, la pointe, et la tête de cannetille.
Vers la fin du quatorzième siècle, les dames portaient une épingle de coiffe de dimension plus grande et à tête plate, comme sont encore certaines épingles de fabrication anglaise. C’est d’une de ces pointes acérées que parlent les Quinze Joyes du mariaige lorsqu’elles montrent une d’elles tombée d’un voile : le mari doit la ramasser aussitôt, car la dame se « porroit affoler ou blecier. »
Au dix-huitième siècle, à l’époque où la fabrication des épingles prit une plus grande extension, l’épinglier ne se trouvait plus enfermé dans les statuts étroits du treizième siècle. Les fabriques de la ville de l’Aigle avaient pris une importance considérable, et ne confectionnaient plus exclusivement des épingles, mais aussi des grilles pour portes de bibliothèques et des petits clous. Les ateliers, qui employaient alors plus de six mille personnes, hommes et femmes, en produisaient, bon an mal an, de douze à quinze cent mille livres. L’écoulement des marchandises, qui, dans le principe, se faisait sur les marchés de la ville de Caen, avait pris aussi une extension très grande, et les épingliers fournissaient leurs produits à toute l’Europe et jusqu’en Amérique.
La fabrication des épingles n’était pas sans danger, comme on l’explique en décrivant les diverses opérations de ce travail.
Le laiton, acheté en écheveaux, était calibré, ou mis au point par une opération de tréfilage destinée à lui donner la grosseur voulue : c’est ce qu’on appelait aussi raire le laiton. Le calibre une fois obtenu, un ouvrier spécial décapait le métal et le nettoyait. Un troisième ouvrier faisait passer le laiton ainsi préparé dans une série de trous pour le redresser. L’empointeur venait ensuite, qui préparait les pointes sur une meule, et qui les donnait au repasseur pour les terminer.
Un ouvrier d’un autre ordre préparait la cannetille, c’est-à-dire un fil de laiton plus fin, qu’il roulait en spirale au moyen d’une roue, et qu’il découpait ensuite en parties égales pour faire les têtes. Ces têtes étaient ajustées par un bouteur, qui les fixait solidement. Après cette série d’opérations, on blanchissait l’épingle à l’étain, et elle était livrée.
Le danger était surtout pour l’empointeur et le repasseur, qui faisaient une poussière de laiton fort nuisible à leur santé. Les hommes blonds voyaient aussi leurs cheveux se teindre en vert. La réunion de ces opérations constituait une manipulation délicate, pénible et peu propre. Comme on l’a dit, l’épinglier ne se bornait pas à la fabrication de l’épingle, et, outre les clous et les grillages, il faisait aussi des broches ou aiguilles à tricoter dont le débit était très grand avant les métiers si employés de nos jours dans la fabrication des bas. Mais, en dépit de tout ce travail, les ouvriers de l’Aigle gagnaient peu ; les fabricants spéculaient sur leur situation d’ouvriers habitant la campagne pour ne leur donner que le strict nécessaire, et si tel d’entre eux arrivait à épointer, par exemple, soixante-douze mille épingles en un jour, il ne gagnait guère que vingt sous pour cette besogne ingrate et meurtrière.
Fondeur
Les fondeurs, qui se divisent aujourd’hui eu une multitude de catégories, fondeurs de bronze, fondeurs de cuivre, fondeurs en caractères, etc., n’avaient guère au Moyen Âge qu’une attribution : ils fondaient « boucles, mordans, fremeaus d’aneaus d’archal et de quoivre », c’est-à-dire qu’ils n’étaient que de petits ouvriers travaillant en atelier et vendant à leurs « fenestres. » Leur nom était indifféremment molleurs ou fondeurs, et souvent ils repoussaient au marteau.
Entrait qui voulait dans la partie, mais celui qui se présentait devait savoir le métier, et être en étal physique de l’exercer. « Il saiche le mestier et il ait dé coi. »
Contrairement à la plupart des métiers des treizième et quatorzième siècles, les fondeurs « en sable, terre, pierre, bossetiers », comme on les appelait aussi, avaient droit à un nombre illimité d’apprentis. Ils restaient seulement soumis aux régles générales concernant la protection de patron à ouvrier ; ils devaient protéger leurs compagnons veiller à leur bonne vie et sauvegarder leurs intérêts. Ils devaient en outre ne pas les surmener de besogne, car avec leur privilège, fort rare en ces temps, de pouvoir travailler la nuit, les fondeurs eussent pu abuser de leurs gens et leur faire rendre une somme de travail trop considérable. Il demeurait donc acquis en principe que le fondeur pouvait poursuivre de nuit la besogne une fois commencée, mais sans y maintenir les mêmes ouvriers.
Celte permission de travailler pendant la nuit n’était pas le seul privilège de cette corporation importante. Ils étaient libres de vente, c’est-à-dire qu’ils vendaient où bon leur semblait et quand bon leur semblait, cela dés 1281. L’obligation d’exposer leur marchandise aux halles, les vendredis et samedis de chaque semaine, leur était épargnée. Ils n’étaient soumis qu’à la corvée du guet, et ils payaient les tailles sans préjudice d’autres petites redevances insignifiantes.
En dépit de cette liberté d’allures, les fondeurs étaient fort surveillés par la police de ces temps. Ils ne pouvaient « fondre chose là où il i ait leitres » sous peine de prison et de confiscation de leurs biens. Cette prohibition, qui peut paraître bizarre à première vue, avait pour effet d’empêcher la fonte des monnaies et des sceaux. Il était cependant loisible aux fondeurs de jeter au creuset une pièce isolée, mais non plusieurs ensemble; « chascun par li », dit le texte d’Étienne Boileau.
Au Moyen Âge, les fondeurs n’usaient que de procédés tout à fait, primitifs, les creusets; ils ne connaissaient pas les chalumeaux et se servaient seulement du soufflet. En dépit de cette grande infériorité d’outillage, les molleurs ne laissaient pas que d’obtenir les meilleurs résultats grâce à leur patience prodigieuse; les menus objets de «quoivre», les anneaux d’archal venus jusqu’à nous, en sont la preuve.
Chronologiquement, en France ce furent les molleurs qui furent les premiers. Les fondeurs de cloches suivirent, d’abord timides et bientôt passés maîtres. Au quinzième siècle, les fondeurs de cloches avaient poussé très loin leur industrie, et le commencement du seizième siècle vit enfanter de véritables prodiges. La cloche nommée Georges d’Amboise, fondue sous le règne de Louis XII pour la cathédrale de Rouen, passait 18000 kilogrammes. Pour la fondre les artisans avaient usé de moyens bien perfectionnés depuis, mais alors très peu avancés : — le moule de cire pour donner les lettres ; la terre bien liante pour le moule, et la brique pour le noyau et le fourneau. Le plus souvent on bâtissait le moule non loin de l’église, en terre, dans un lieu bien sec, et le métal une fois fondu sur place, on le lançait dans le moule, comme on aura l’occasion d’en parler tout à l’heure à propos des statues. La cloche se trouvait ainsi toute transportée et l’on n’avait plus qu’à la hisser au clocher.
En France, la fonte des canons tient le second rang, et sans faire remonter cette industrie jusqu’au quatorzième siècle, comme l’ont voulu faire certains auteurs, on peut dire que dès le milieu du seizième siècle la fonte de l’artillerie occupait en France une assez grande quantité d’ouvriers. Au dix-septième siècle, les fonderies françaises avaient acquis un renom universel : Besançon, Pignerol, Douai, étaient les centres principaux de fabrication pour l’artillerie de terre; l’artillerie de mer se fondait à Brest, à Toulon ou à Port-Louis.
An fond les compagnons fondeurs étaient tous les mêmes, qu’ils fondissent d’ailleurs canons, cloches ou statues. La partie délicate de ces travaux ne regardait en rien l’ouvrier proprement dit, dont le rôle purement manuel se bornait à faire chauffer le métal, à surveiller la fusion et à lâcher à temps la coulée. La partie délicate de rétablissement des moules était réservée pour les cloches à des architectes, pour les canons à des ingénieurs, pour les statues à des architectes-ingénieurs assistés de praticiens consommés, qui au dix-septième siècle avaient tout prévu et tout deviné.
Si la fonte des statues est la plus ancienne dans l’antiquité, en France elle ne vint qu’en troisième lieu après les cloches et les canons, au moment de la Renaissance italienne. Avant cette époque, la fonte des statues se bornait à de médiocres statuettes fondues à plusieurs reprises et soudées. Ce procédé primitif de la soudure fut, du reste, employé pour les grandes statues jusqu’à la fin du dix-septième siècle. La statue de Henri IV, érigée sur le pont Neuf, était bâtie de pièces et de morceaux rejoints : on avait suivi en cela les moyens et les procédés italiens.
C’est Louvois qui le premier donna une réelle importance aux fonderies françaises. Avant lui, malgré les quelques ateliers français ouverts à la fabrication, on se fournissait le plus souvent à l’étranger. Dés 1684, Louvois établit les fonderies de l’Arsenal et en chargea les frères Keller de Zurich. Sous la direction de ces deux étrangers, le métier de fondeur se perfectionna et atteignit un degré qu’il n’a guère dépassé depuis.
Les Keller furent les premiers qui eussent fondu une statue de toutes pièces, et cette œuvre importante fut élevée à la gloire de Louis XIV, sur la place Louis-le-Grand. Boffrand a laissé dans son ouvrage le récit circonstancié de cette opération ( Fonte de la statue de Louis XIV, par Boffrand, architecte du roi. Paris, Cavelier, 1713). et des procédés nouveaux mis en œuvre pour sa fabrication. Il s’agissait de faire parvenir en même temps le métal en fusion dans toutes les parties du moule; Keller y pourvut parmi système artériel dont les extrémités, recevaient toutes à la fois la coulée de manière à obvier au refroidissement.
Le modèle donné par François Girardon fut enterré dans une fosse solidement maçonnée pour recevoir la poussée du métal. Au-dessus de la fosse et un peu à droite fut bâti le fourneau où l’on devait faire fondre le bronze; c’était une place carrée construite de briques et composée d’un âtre et d’une calotte qui devait servir à renvoyer la flamme sur le bronze. Au moment où, le métal étant fondu, les fondeurs reçoivent l’ordre de lever la bascule qui laissera couler le métal. Ils obéissent au maître fondeur qui leur, donne le signal avec une canne. Bientôt le liquide se précipite dans les canaux artériels dont on parlait tout à l’heure ; malgré les précautions prises, il y a quelques secondes d’angoisses : le moule ne fuit-il pas par quelque endroit?. supportera-t-il la poussée ? C’est un instant solennel qui peut détruire le travail de plusieurs mois. Heureusement tout a marché pour le mieux ; l’écheno regorge de liquide, signe que toutes les parties du moule ont été également remplies; les ouvriers poussent un hourra!
La statue est alors coulée. Là s’arrête le travail du fondeur, celui du sculpteur commence ; on verra ce travail à l’article « Imagier ».
On ne parlera que pour mémoire des fondeurs en caractères, vraisemblablement les derniers de tous. Leur métier provient aussi des molleurs primitifs.
La communauté des fondeurs avait eu ses statuts de 1281 corrigés, augmentés et approuvés par le roi Charles IX en 1573. Cent ans plus tard, en 1691, les articles sur la réception des maîtres et des apprentis reçurent, quelques modifications. Les fondeurs avaient alors quatre jurés qui poinçonnaient les objets fabriqués. Les maîtres ne pouvaient avoir qu’une boutique et un apprenti ; on comprend que cette disposition ne vise que les petits fondeurs de cuivre et de menus objets. Sur la fin du dix-huitième siècle, la communauté renfermait334 maîtres, parmi lesquels les fabricants d’instruments d’optique.
Forgeron-Maréchal
Les forgerons sont les fèvres du Moyen Âge, lesquels se sont divisés depuis en couteliers, taillandiers, forgerons, serruriers, maréchaux, etc.
On n’étudie ici que le batteur de fer proprement dit ou maréchal.
Lors des vieux statuts énumérés par Étienne Boileau dans son livre des Métiers, les fèvres jouissaient d’une liberté de commerce relative. Ils achetaient directement leur métier du roi : « Nus ne puet. estre fevre a Paris c’est assavoir mareschax, greifiers, hiaumiers, veilliers., grossiers, que il n’achaste le mestier du roi. » Mais il y avait cette particularité curieuse : c’était le maître maréchal du palais du roi, lequel devait plus tard arriver au plus haut degré de l’échelle sociale, qui vendait le métier moyennant cinq sous.
Il ne le vendait pas indistinctement aux premiers venus.
Le candidat fèvre devait justifier de son «apprentissage et de ses capacités dans le métier; il devait, en outre, se soumettre à l’autorité directe du maître maréchal, qui avait la justice sur tous maîtres ou valets du métier.
Les fèvres dépendant de Sainte – Geneviève ou do Saint-Martin des Champs étaient seuls exempts, et bénéficiaient de l’antagonisme de ces riches abbayes avec les officiers royaux.
En 1485, Charles VIII homologua les statuts des forgerons-maréchaux de Paris, et ce fut le prévôt Villiers de l’Isle-Adam qui fut chargé de l’exécution. Dans cette confirmation, il est parlé des anciennes dispositions réglant le métier des fèvres. On y voit que les forgerons ferrent les chevaux.
La Manière de langage que l’on a si souvent citée, met en scène un maître dont les chevaux se sont déferrés sur les grandes routes : — « Va mener mes chivalx au forge pour ferrer, s’il en est mestier, dit-il à son valet, et qu’ils en aient de bons fers et fors et bien forgez. »
A partir des statuts de 1485, il fallait être valet pour passer maître, et de plus il fallait payer vingt sous parisis. Chaque maître ne pouvait avoir que deux apprentis, et devait les surveiller très étroitement. S’il arrivait que l’un d’eux s’échappât, il était interdit aux maîtres de l’employer jamais.
Les forgerons maréchaux ne pouvaient travailler que du fer de première qualité, et, pour les tenir en haleine sur ce point important, on exigeait d’eux qu’ils missent une marque particulière sur tous leurs travaux. Cette marque permettait de découvrir les délinquants sans plus de recherches ; la pièce jugée défectueuse portait la signature même de l’ouvrier.
Les Proverbes de Lagniet montrent des forgerons du dix-septième siècle battant des faux sur une enclume, dans un costume un peu hors de situation. Au bas de la planche, ces vers :
En ce siècle tortu le droit est hors de chance,
La fausseté nous rit; courage, forgerons!
Puisque ce beau travail nous met dans l’abondance.
Plus nous ferons de faux et plus nous gaignerons.
Par où l’on voit que les mauvais jeux de mots ne sont pas nés d’hier.
Le métier de maréchal ou de fèvre, outre qu’il donna naissance à l’une des plus hautes dignités de notre pays, celle de maréchal, fit naître une foule de mots et de proverbes dont les plus connus sont : « A forger on devient forgeron » ; — « Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud » ; — « Entre le marteau et l’enclume il ne faut pas mettre le doigt » ; tous dictons très anciens et qu’il n’est pas rare de rencontrer dés le quinzième siècle.
Malgré tout, les forgerons maréchaux proprement dits restèrent toujours dans une sphère modeste. Leurs statuts, quoique datant du treizième siècle et ayant reçu leur sanction au quinzième siècle, ne furent homologués définitivement que sous Louis XIV. Leur patron était saint Éloi, qui était aussi le patron des voituriers par terre et des loueurs de voitures. Les forgerons portaient à ce saint une dévotion particulière; les jurés en charge tenaient à honneur de faire reproduire à leurs frais une planche gravée représentant le patron de la communauté. Souvent, hélas ! le talent de l’artiste répondait mal à là bonne volonté des maîtres : c’est ainsi qu’Adrien Treneau et Adrien Olive, jurés en 1683, signèrent la plus médiocre gravure qui se puisse voir. Saint Éloi, crossé et mitré, odieusement barbouillé de jaune et de bleu, se tient devant la ville de Noyon, et protège ses adeptes, les compagnons maréchaux.
Les rois ne craignirent pas de s’employer eux-mêmes à forger, et sans parler de Louis XVI, adonné aux œuvres de serrurerie, Charles IX ne dédaignait pas de descendre à la fabrication des fers mêmes pour les chevaux, « aussi fortement, dit Brantôme, que les plus robustes mareschaux et forgerons qui fussent aux forges. »
Il poussa même assez loin sa science sur ce point. Un jour qu’il venait de fabriquer une fausse pièce de monnaie, il la montra au cardinal de Lorraine : « Voilà, disoit-il, monsieur le cardinal, ce que j’ay faict; celle-là est bonne, celle-là ne vaut rien; mais monstrez-la à qui vous voudrez, esprouvez-la à couppelle ou au feu, elle se trouvera bonne. » Le cardinal n’y trouva rien à redire, se contentant d’exprimer que le roi pouvait heureusement se livrer à de tels ébats sans avoir rien à redouter de personne.
Fourbisseur
Le fourbisseur, ou, comme l’on disait autrefois, le fourbeur, est à proprement parler celui qui fait reluire les épées. C’était là un de ces métiers presque nobles, et en honneur parmi les races guerrières du Moyen Âge. Dans les Statuts d’Étienne Boileau, titre 97*, on voit que le métier de fourbeur n’était pas entravé par des restrictions trop fortes ; il avait cela de commun avec les fondeurs, les fèvres, et en général celles des professions qui de près ou de loin touchent au métier des armes.
Ils pouvaient tenir tant de valets que bon leur semblait à long ou à bref terme, avec ou sans gages ; et pour s’établir ils n’avaient qu’à justifier d’un apprentissage suffisant et de moyens d’existence en rapport avec l’entreprise. Mais il leur était absolument interdit de travailler à la lumière des lampes, parce que « la clarté de la nuit ne soufist pas à leur mestier. »
Comme les autres branches d’industrie, les fourbeurs ne pouvaient fourbir en jours fériés : il n’était fait exception à cette règle que s’il leur était nécessaire d’appointer une épée ; les gens de guerre n’attendaient pas, et les restrictions ne les concernaient pas.
L’art du fourbisseur n’était pas de ceux que l’on confie au premier venu, comme les précédents. Indépendamment de l’examen matériel portant sur la fabrication des épées et des fourreaux, — pour lesquels au treizième siècle la basane est interdite, —le fourbisseur est soumis à une sorte d’enquête morale sur sa vie et conversation. Résistera-t-il à la tentation que pourront lui causer tant de riches armes déposées chez lui? Pourra-t-on lui confier sans crainte l’or et l’argent des épées? Si son genre de vie passée a rassurè les maîtres chargés de l’enquête, le candidat fourbeur est admis.
La communauté nommait deux jurés que le prévôt mettait en charge ou révoquait.à volonté. Au treizième siècle, elle nommait en outre quatre prud’hommes, que le roi exemptait de guet. Cette exemption de guet était d’ailleurs octroyée aux maîtres Âgés de plus de soixante ans, aux pères d’une nombreuse famille, et à ceux dont la femme allait les rendre pères ; ils devaient seulement prévenir le chef du guet.
Dès le principe, le fourbisseur avait trois travaux distincts à exécuter, la lame, la poignée et le fourreau. La lame était l’alemelle, la poignée l’endeure; le fourreau ne pouvait se faire de basane.
La poignée se prêtait à toutes les élégances, et la lame était solidement trempée.
……………..Esmolues
Sont les espées et trenchans,
Et ils fierent un cox si grand
Que trestouz as premerains cox
Font des hyaumes voler les clox.
Pour imaginatives que soient ces descriptions d’épées de chansons de geste, elles ne laissent pas néanmoins que de refléter un peu les mœurs du temps, et lorsque la Branche des royaux lignages de G. Guiart dit des épées que les Français,
…….. d’accoustumance,
Les ont courtes, assez legière,
il y a plus qu’un vers dans ce renseignement, et on voit, en effet, que vers 1300, époque à laquelle fut écrit le poème, les Français étaient armés court.
Les distinctions entre les fabricants d’épées et de fourreaux ne. tardèrent pas à se produire. Au commencement du quatorzième siècle, on voit ces deux branches d’industrie aux prises dans un grand procès. On s’accusait mutuellement d’empiétements et de concurrence. L’arrêt de la cour renvoya les parties dos à dos.
Les statuts des fourfisseurs « garnisseurs d’épées et autres bastons d’armes » furent confirmés en 1550, puis en 1567; en 1597, Henri IV les homologua à nouveau.
Par une déclaration ultérieure datée de 1638, Louis XIII les exempta de la création de lettres de maîtrise, et cette décision fut confirmée en 1665.
Au dix-huitième siècle, les fourbisseurs n’étaient plus que des fabricants d’épées, ayant droit de vente pour épées, dagues, lances. Ils tiraient les meilleures lames de Franche-Comté ou du Forez, parfois d’Allemagne, et y ajoutaient la poignée qu’ils ornaient à l’envi. Alors l’ouvrier était soumis à un compagnonnage de cinq ans chez les maîtres, pour être admis au chef-d’œuvre. Les fils de maîtres étaient seuls exempts du chef-d’œuvre, et les veuves jouissaient des prérogatives de leur mari mort.
Les fourbisseurs étaient alors soit fabricants de fourreaux, et tiraient le bois nécessaire à leur travail de Villers-Cotterets; soit fabricants de montures travaillant l’or ou l’argent; soit monteurs d’épées, c’est-à-dire ajustant la lame à la poignée. Ces derniers étaient plus généralement les vendeurs.
L’article 18 du règlement général de 1679 enjoignait à ces artisans d’avoir leurs forges sur la rue ; il leur était défendu de fondre ou de forger ailleurs.
La Cour des monnaies leur prescrivait l’usage de l’argent au titre, et ils devaient avoir une marque particulière pour signer leurs travaux. Les veuves n’avaient pas de poinçon personnel; elles devaient faire marquer leurs épées par un confrère, lequel répondait de la bonne fabrication.
Sur la fin du dix-huitième siècle, la communauté des fourbisseurs comptait prés de 300 membres. Le brevet coûtait alors 43 livres, et la maîtrise 500. Le patron était saint Jean-Baptiste.
Fripiers
Ce métier avait au Moyen Age, et il y a moins de cent ans encore, une importance considérable. Les fripiers étaient à ces époques les seuls marchands de confections. Ils avaient, du reste, les mêmes attributions que de nos jours.
Leur nom vient de vieux habits qu’ils achetaient à tous venants, et que l’on appelait la frippe. « Habitz, trouez, descoppez, frippez », dit le texte de Boileau. Cependant il s’en faut que le mot freperie ait toujours signifié les haillons. Dans Guiart, environ l’an 1304, on trouve :
Fust tout l’ost du roi ajournez
Sus biaus garnemens et sus serpes
Çà et là de blanches esherpes.
L’armée du roi elle-même ne dédaignait pas la freperie, et ce mot devait avoir un sens plus étendu que celui qu’on lui pionne généralement.
Les statuts des fripiers, que l’on trouve fort détaillés dans le Livre des métiers, titre 76e, renferment certaines particularités qu’il est bon de noter au passage.
On y voit d’abord que toute la corporation dépendait du grand-chambrier, comme les fèvres du maréchal du palais. Cet officier royal vendait aux fripiers leurs charges au hasard , un peu plus à ceux-ci, à ceux-là un peu moins, suivant ses caprices ; néanmoins il lui était interdit de confier une charge à un homme qui ne fût loyal ou « honneste. »
Et la loyauté était si nécessaire qu’on s’enquérait longuement des vies et mœurs du postulant. On comprend quelles facilités un larron ou un coupeur de bourse eût rencontrées dans un état qui le mettait en rapport avec les pauvres et les détrousseurs de passants. Aussi était-il interdit au fripier d’acheter de vieux habits dans les maisons mal famées, non plus que des hardes souillées de sang. C’était la première chose qu’on réclamait de lui; il devait « jurer sur saints », c’est-à-dire sur des reliques, qu’il n’enfreindrait jamais cette disposition légale.
La sanction de cette prohibition était la perte totale et sans recours de son privilège de vente.
On avait fait aux fripiers un certain nombre d’autres défenses : d’abord ils ne pouvaient pas exposer en vente des objets de méchante qualité ; les maîtres du métier les saisissaient s’ils en trouvaient. Au fond, la mesure était draconienne, mais ils ne pouvaient discuter avec un maître qui leur présentait ses observations dans l’exercice de ses fonctions , et s’ils l’insultaient, ils payaient une forte amende. En revanche, ils avaient autant de valets que possible.
Dès cette époque, il y avait une distinction parfaitement établie entre les fripiers établis « en fenestre » et les marchands de vieux habits criant dans les rues : « La cotte et la chape ! » Ces derniers, qui étaient ce que sont encore de nos jours les fripiers ambulants, jouissaient d’une médiocre considération, d’autant que n’ayant pas payé l’étal, mais seulement le métier, ils étaient présumés plus facilement disposés à mal faire. D’ailleurs, la charge d’étal avait été instituée pour que tout le monde n’entrât pas dans ce métier lucratif et facile, et pour que les honnêtes marchands ne fussent pas confondus avec les derniers tire-laine de la ville.
La classe des crieurs « de cotte et chape » s’était établie au treizième siècle aux abords du marché Saint-Séverin, où ils vendaient, même de nuit, les oripeaux volés ou recueillis dans la journée. Les abus qui naquirent de cette liberté de vente émurent les maîtres fripiers. Ils adressèrent leurs plaintes au prévôt, basant leurs griefs sur ce point que la plupart de ces fripiers de circonstance n’étaient que les pires coupe-jarrets du monde. Ils obtinrent gain de cause, et les crieurs de cotte et de chape furent chassés.
Les redevances payées par les fripiers sont les mêmes que celles des autres corps de métiers. Ils font le guet, payent la taille, et dans certains pays, comme à Nevers, par exemple, ils donnent deux deniers la veille de Noël à l’évêque (1287).
A Dijon, ils payent un droit de passage qui indique comment les fripiers des provinces venaient aux marchés des grandes villes avec leurs brouettes chargées d’objets. « Item, brouette qui maine frepperie doit onze deniers » (quatorzième siècle); et une fois l’étal installé, le fripier devait encore deux deniers par étal.
Sous Philippe le Hardi, le prévôt donna aux fripiers une petite place vers le cimetière des Innocents, où ils se tinrent pendant plusieurs siècles.
François Ier homologua leurs statuts du treizième siècle en les amplifiant et les corrigeant (1544), et Louis XIV les, régla définitivement en 1665. Aux termes de l’édit, les fripiers avaient trois ans d’apprentissage ; ils payaient soixante-dix livres de maîtrise et mille livres de chef-d’œuvre. Leurs patrons étaient la Trinité et Sainte-Croix.
Vers le dix-huitième siècle, les fripiers étaient plus de sept cents à Paris seulement, qui tous gagnaient gros. Les fabriques de confections ou d’habits tout faits ruinèrent le métier. Aujourd’hui, les fripiers ne sont plus guère que des brocanteurs faisant argent de tout, et dont parfois quelques-uns rappellent trop les crieurs « de cotte et chape» du Moyen Âge.
Fromagier et fruitier
On ne se douterait guère que les crieurs de fromage à la crème dont les rues de Paris sont aujourd’hui sillonnées de toutes parts à la belle saison, aient été une des plus anciennes et des plus importantes corporations des vieux temps. A dire le vrai, ils rentraient dans la catégorie des regrattiers soit des revendeurs, gagne-petit portant de porte en porte leur marchandise et l’offrant aux ménagères ; mais ils avaient reçu comme les autres des règlements dès la fin du règne de saint Louis.
Aussi bien le fromage n’était-il pas d’invention récente au treizième siècle même; son nom dérivé du mot latin forma, forme, indiquait suffisamment la manière dont on le fabriquait. Dès le neuvième siècle, l’abbé Hilduin en parle dans sa charte aux moines de Saint-Denis, et plus tard Hincmar, dans ses recommandations aux archidiacres, leur enjoint de ne pas charger trop les prêtres du diocèse dans leurs tournées pastorales, et de ne leur réclamer que le poisson et le fromage obligés. Au treizième siècle, les redevances en fromages se payaient couramment : souvent elles se transformaient en argent comme la plupart des corvées ou des prestations en nature, et elles devenaient un droit, un fermage, qui se louait dans certaines villes comme les droits de boucherie, de vin, ou autres. On ignore si ses variétés étaient aussi nombreuses qu’elles le sont de nos jours, mais. il est vraisemblable que les provinces avaient déjà à cette époque leur spécialité comme encore aujourd’hui, suivant qu’elles employaient le lait de vache, de brebis ou de chèvre.
Au temps de Philippe III le Hardi, les mesures de police sur la vente et l’achat du fromage étaient des plus démocratiques. Il était interdit aux marchands d’aller guetter dans les faubourgs de Paris les gens de campagne apportant leur fromage au marché, pour le leur acheter avant qu’on ne l’eût exposé sur la place publique. Cette précaution avait surtout pour but de prévenir la fraude sur la qualité du fromage, mais elle avait aussi un motif bien extraordinaire au treizième siècle, celui de laisser le fromage à la portée de tous, afin « que li povres hommes puissent prendre part avec le riche » ; car si les marchands revendeurs eussent pu accaparer, ils eussent élevé leurs prix et porté leur marchandise à un taux trop haut pour le pauvre monde.
D’autres prohibitions concernaient les acheteurs qui venaient parfois au marché réclamer aux fromagiers la part du roi, c’est-à-dire ce droit qu’avait le roi de prendre à plus bas prix les denrées sur les places : certaines ménagères peu délicates se disaient attachées aux cuisines royales et obtenaient à deniers moindres les œufs et les fromages. C’était chose « griève » et que les statuts flétrissaient.
Les fromagers suivirent au Moyen Âge la fortune des fruitiers avec lesquels ils se confondent assez étroitement pour que l’on ne l’étudie pas. Les statuts de la corporation des fruitiers furent publiés en 1412 et renouvelés sur la fin du quinzième siècle, au temps du roi Charles VIII. Henri IV en 1608 et Louis XIII en 1612 les homologuèrent à leur tour.
Les fruitiers-fromagers avaient des maîtres et des maîtresses, des apprentis et des apprenties ; mais nul fruitier ne pouvait être facteur des marchands forains.
L’industrie des fromages en tant que fabrication n’est pas aussi ancienne qu’on pourrait le croire. Les fabriques de Gruyère ne datent guère que du dix-huitième siècle et les ramifications dans la Franche-Comté ne remontent pas au delà de 1751. Pourtant le gros fromage rond se faisait isolément dans les villages depuis le seizième siècle, puisque on voit les moines de Beamne-les-Messieurs, près de Voitteur, dans le Jura, stipuler dans leurs baux l’obligation pour le fermier de fournir « un gros fromaige tel qu’ils ont accoustumé de les faire. » Les habitants des campagnes jetaient souvent la plus grande partie de leur lait aux pourceaux ou dans les fumiers.
La vente des fromages se faisait le plus généralement sur les places pendant toute la partie qui précéda le seizième siècle. Depuis, les fruitiers ouvrirent boutique et les fromages se vendirent « à fenestres. » Les marchands ambulants restèrent malgré tout les plus nombreux de la corporation. Au seizième siècle, ils crient «Fromaige!» dans les carrefours, Au dix-septième, on les trouve portraiturés par Bonnard sous les traits d’un grand gaillard portant hotte et paniers chargés :
Pour faire trouver le vin bon,
Et dire les bons mots et les fines parolles
Au lieu de trenches de jambon,
Prenès fromage de Marolles.
Donc, au dix-septième siècle, le marolles avait déjà un certain renom. Il en était de même du fromage à la crème.
Au dix-huitième siècle, on appela « faire des fromages » ce jeu qui chez les jeunes filles consiste à tourner quelques instants sur soi-même et à s’abaisser ensuite subitement pour faire bouffer la jupe et lui donner en effet l’aspect d’un gros fromage rond. Madame Campait raconte dans ses Mémoires que se trouvant à l’âge de quinze ans en qualité de lectrice à la cour, elle s’amusait, malgré la solennité du lieu, à faire des fromages au milieu des salles. Un jour le roi entrant subitement dans une chambre trouva la jeune lectrice enfouie dans la soie de sa robe : il en rit de bon cœur, et, ayant fait venir mademoiselle Victoire : « Ma fille, lui dit-il, faites donc renvoyer un peu dans son couvent la petite lectrice qui fait des fromages, elle pourra enfaire là tout à son soûl. »
Gantiers-Parfumeurs
Les gants sont avec les souliers la seule partie du costume que l’on ait employée sans interruption depuis plus de mille ans. Au septième siècle, le gant était porté par les conquérants ; un siècle ou deux après, donner un coup de gant équivalait déjà au soufflet lui-même.
L’importance du gant s’accrut encore des symboles qu’il représentait. Donner son gant à un chevalier, c’était lui confier quelque mission délicate ou périlleuse qu’il ne refusait jamais. Dans la chanson de Roland, Naymes réclame de l’empereur Charles l’honneur d’une ambassade, il veut le gant, signe de confiance :
Dunez m’en, sire, le bastun et le gant,
Et jo irai al Sarazin en Espaigne.
Plus tard on se servit de cette partie du costume pour les cérémonies féodales de l’investiture ; on en vint même dans certaines contrées à stipuler, parmi les redevances d’une terre, le payement d’une paire de gants de telle ou telle peau.
Quoi qu’il eu fût, la mode des gants était une mode dans toute la force du terme moderne. Au treizième siècle, les hommes et les femmes s’en parent les mains, et les gens d’église eux-mêmes contribuent à en répandre le goût. Les évêques mettent le gant brodé d’or, et on explique ce luxe d’une manière toute fantaisiste : « La main droite doit ignorer ce que fait la main gauche. » Les seigneurs recherchent le gant de Châteaudun, qu’ils payent très cher et que l’on taille dans le chevreau, le lièvre, et le cerf pour les gens de chasse. Les marchands les parfument à l’ambre, au romarin, à la rose.
Il était de bon ton de ne pas allonger et tirer à chaque instant le bout de ses gants, et on corrigeait les enfants qui se le permettaient. Le plus souvent on mettait un gant et on tenait l’autre à la main; c’est ce que montrent diverses représentations de personnages des treizième et quatorzième siècles, tirées des manuscrits. Le gant ordinaire montait d’ailleurs assez haut à celle époque, et les comptes en indiquent qui avaient jusqu’à douze boutons d’or. Puis les orfèvres s’en emparent; ils les ornent non seulement d’or, mais de pierres précieuses, de perles, de diamants. Dans un compte de 1352 cité par M. de Laborde dans son Dictionnaire, on trouve une mention ainsi conçue :« XLVIII boutons d’or pour deux paire de gants de chien, couvers de chevrotin, garniz au bout de IV boutons de perles. » Il est vrai que ces gants étaient au roi.
La fabrication des gants se faisait en fenêtres et en ouvroirs dés le treizième siècle, comme toutes les autres marchandises fabriquées à Paris. Les matières employées étaient le chevreau ou chevrotin, le lièvre, le cerf, ou la peau « de mouton, de vair, de gris, ou de veel.» Une particularité du métier au treizième siècle était que la corporation dépendait du comte d’Eu, à qui le roi avait donné une partie de ses droits sur elle. De telle sorte que quand le gantier achetait son métier 30 deniers, le roi touchait 25 deniers et le comte d’Eu le reste. De plus, le comte avait une certaine juridiction de première instance sur tous les gantiers du domaine royal, et il l’exerçait impitoyablement.
La fabrication des gants n’était pas soumise à beaucoup de restrictions. On enjoignait seulement aux maîtres de fabriquer foutes leurs pièces de cuir neuf, à peine de 5 sols d’amende. La peau de veau et de cerf devait être corroyée à l’alun. Le nombre d’apprentis n’était pas limité ; il était simplement interdit de prendre «à son service un varlet échappé de l’ouvroir voisin pour cause d’indiscipline.
La vente n’était pas non plus grevée de lourdes charges : les gantiers devaient simplement se soumettre aux décisions des deux maîtres jurés, nommés par le prévôt et chargés par lui de vérifier la qualité des marchandises exposées. Ils avaient chacun à leur tour le droit d’ouvrir un dimanche pour vendre des gants aux retardataires ; mais ils ne pouvaient jamais promener leurs articles dans les rues pour les offrir aux passants, la fraude eût été trop facile.
Ce n’est pas cependant que les gantiers eussent été an treizième siècle d’une probité excessive, et les précautions prises contre eux ne furent pas toujours très efficaces. Jean de Garlande, dans son Vocabulaire, apprend que les gantiers vendent aux étudiants des fourrures décriées et des gants de qualité mauvaise. Cet état de chose semble s’être prolongé assez longtemps, puisque, soixante ou soixante-dix ans après, le roi Jean se voit forcé d’intervenir par son prévôt et de réglementer à nouveau la ganterie. Le nombre illimité de valets était réduit à deux seulement, et la vente illicite des faux maîtres gantiers était reprise d’une façon très sévère. En effet, tous les gants vendus par ce moyen échappaient au contrôle de la prévôté et permettaient le trafic des matières les plus contraires aux ordonnances, outre que les gens sans aveu se glissaient dans la ville sous couleur d’y faire un métier public.
En 1467, Louis XI reprit ce règlement et l’homologua : les délinquants sont alors condamnés à 10 sols d’amende, et les gants confisqués acquis au grand chambrier. Tours fut la seule ville de France avec Paris qui reçut un règlement spécial sur la matière. Les gantiers y devaient faire « leurs gans bons et vallables ; ne mectre point en ung gant de chevrotin autre pièce que de chevrotin ; et seront fenduz derrière, flotez et rabattu de bon cuir et prouffitable, sur peine decinq solz d’amende. »
A Tours, la veuve remariée faisait un maître de son nouveau mari, pourvu qu’il sût le métier. Les maîtres n’avaient qu’un apprenti, et fabriquaient aussi des mitaines de veau, chevreau ou chien, fendues derrière.
Le seizième siècle vit l’apogée de la mode pour les gants. Sous François Ier, on les parfuma à outrance à la civette, à l’ambre gris, au romarin, et on en mit beaucoup. Du temps de Henri III, où l’on exagéra tout, sous l’influence du roi, on en porta même en dormant, en même temps que l’on mettait des masques pour se garantir le teint. Les gants sont alors chiquetés, découpés et brodés.
La mode de parfumer les gants fit que les gantiers et les parfumeurs se confondirent. Quand Louis XIV, par ses lettres patentes du mars 1656, augmenta les statuts des gantiers, il les nomme maîtres et marchands gantiers-parfumeurs. En leur qualité de gantiers ils peuvent faire et vendre toutes sortes de gants, qu’ils parfument, en leur qualité de parfumeurs. Au dix-huitième siècle, leur commerce s’est étendu : ils débitent la poudre à poudrer, les pommades , les essences ; mais ils ne peuvent pas encore colporter leur marchandise, à peine d’amende.
L’apprentissage alors dure quatre ans. Pour être maître, il faut avoir été compagnon trois ans et avoir fait son chef-d’œuvre. En 1770, le nombre des maîtres était de 250 ; il avait été de 21 sous Philippe le Bel.
Le patron de la communauté des gantiers-parfumeurs était saint Gond, Gon ou Gan, religieux mort au septième siècle, et dont la fête se célèbre le 26 mai. On a conservé une estampe de 1684 représentant le saint en abbé, tenant un gant fourré, et faisant brûler à ses pieds deux fourneaux de parfums. Cette planche, datant de 1681, avait été commandée par les maîtres A. le Normant et L. Ilénant.
Horloger
Les Annales d’Éginhard montrent que vers la fin du neuvième siècle les horlogers-mécaniciens orientaux étaient assez habiles pour construire des machines à marquer l’heure, agrémentées de sonnerie et de personnages. Les ambassadeurs d’Aroun-al-Raschid firent don à l’empereur Charlemagne d’une horloge faite de telle sorte qu’elle laissait tomber des poids sur des cymbales à chaque heure, et qu’alors douze hommes armés sortaient de douze fenêtres, comme l’on peut le.voir encore de nos jours à Strasbourg ou à Besançon.
Mais il y avait encore très loin de ces clepsydres ou horloges à eau plus ou moins perfectionnées aux horloges articulées et réglées qui leur seront substituées plus tard. On s’accorde généralement à faire honneur de cette invention ou de ce perfectionnement au moine Gerbert, depuis pape sons le nom de Sylvestre II. Parti en Espagne après ses vœux monastiques, Gerbert d’Aurillac poussa loin les sciences exactes qu’on ne manqua pas de le taxer de sorcier. il dut s’échapper de Salamanque et devint archevêque de Reims.
Quelle fut la part réelle du savant moine dans la découverte de l’horlogerie en tant que combinaison de rouages obéissant à un agent? Selon certains auteurs, il aurait découvert l’échappement, ce qui est peu vraisemblable; la théorie des poids suspendus agissant comme moteur parait plutôt pouvoir lui être attribuée. II n’en reste pas moins un fait acquis, c’est que les sabliers et les clepsydres persistèrent encore pendant des siècles, en dépit de ces inventions, et les horlogers n’existaient pas en corps constitués au temps d’Étienne Boileau. Il en était de tous les fabricants d’objets de précision à cette époque comme des philosophes indépendants : on les croyait sorciers, et le bûcher en faisait quelquefois justice.
Cependant des moines éclairés ne désignèrent pas de gratifier leur monastère de ces instruments maudits et proscrits. On voit dans les Usages de l’ordre de Citeaux, ou douzième siècle, que le sacristain est réveillé par l’horloge, quand il a eusoin de la régler d’avance. Peut-être bien, d’ailleurs, n’était-ce là qu’une horloge construite sur le modèle de celle d’ Around et fonctionnant par l’eau ou le sable ; car il faut arriver au quatorzième siècle pour trouver une véritable horloge marchant à roues et portant des poids.
Un moine de Saint-Alban, nommé Wallingford, fit une machine qui marquait l’heure et sonnait merveilleusement. De l’Angleterre la découverte vint dans les Flandres, qui eurent bientôt une sorte de monopole de fabrication, et au milieu du quatorzième siècle le perfectionnement avait déjà fait de rapides progrès. Vers ce temps, le duc Philippe le Hardi, ayant remarqué la curieuse horloge de Courtrai ornée de ses Jaquemarts ou petites poupées frappant l’heure, l’enleva, au dire de Froissart, et la transporta à Dijon. Ce fut là sans doute le point de départ de cette spécialité d’horlogerie, dont on traitera en parlant de Dijon. Ce fut aussi là l’origine de ces fameuses légendes des Jaquemarts, qui personnifièrent longtemps dans les villes la figure de quelque sauveur de la cité, par une confusion entre ces figurines et l’ancien guetteur de ville, homme de chair et d’os, autrefois perché au beffroi et criant l’heure. Les fonctions de ce gardien de ville lui avaient fait souvent préserver les places fortes des coups de main si ordinaires au Moyen Âge. Les légendes du peuple assimilèrent bientôt à ce guetteur la poupée de métal frappant. le timbre aux heures de nuit et de jour, et les Jaquemarts restèrent et resteront encore longtemps la statuette de quelque modeste rival de Jeanne Hachette ou de Marie Fouré.
L’usage de faire frapper par les guetteurs le timbre des horloges ne fut pas aboli par les Jaquemarts du jour au lendemain; ils persistèrent longtemps, et les villes des Flandres avaient déjà leurs horloges à sonnerie que les guetteurs du Louvre criaient et battaient encore l’heure. Vers 1370 cependant, les maîtres horlogers avaient déjà pris consistance à Paris; mais aucun d’eux ne devint célèbre. Il appartenait à l’Allemagne de nous envoyer Jean de Vic pour construire la célèbre horloge du Palais. Jean de Dondis avait déjà fabriqué celle de Padoue, et le nom de Jean aux Horloges lui en était resté. L’Angleterre avait eu Willingford.
Il est curieux de voir quels étaient, à cette époque, les efforts des villes pour se munir d’instruments réglés qui missent un terme aux intermittences parfois un peu exagérées des sonneurs. Vers l’extrême commencement du quinzième siècle, la ville de Montpellier fit venir de Dijon, la ville aux Jaquemarts, une horloge à sonnerie. Charles VI aida la ville pour cette acquisition considérable, et dans les motifs qu’on fit valoir afin de justifier cette mesure dispendieuse on lit que « l’orloge qu’ilz ont présente sonne par le ministère d’un homme et n’est point certain ne véritable. » Il se trouva pourtant que l’horloge, un peu petite, ne suffit bientôt plus. On s’en fut celle fois à Avignon où l’industrie des horloges avait un praticien célèbre, et on fit prix avec lui. Ici on rencontre un des points les plus intéressants de la construction mécanique au quinzième siècle, dans l’association de Girardin Petit, l’artiste d’Avignon, avec un Nîmois, Pierre Ludovic, serrurier habile. Ce dernier devait faire la grosse œuvre ; l’horloger réglait le tout. Il garantissait trois ans son horloge, comme font aujourd’hui les fabricants de Genève ou de Besançon. Il surveillait même les accessoires, tels que la roue à remonter les poids, et les appels de la sonnerie. Malgré la garantie, l’horloge eut souvent besoin d’être réparée, et, en 1444, Charles VII fut obligé d’imposer un subside pour pourvoir à la restauration.
D’après ce qui précède, on voit que les serruriers travaillaient au gros œuvre des horloges. Les pièces les plus délicates étaient sans doute dégrossies par eux et mises au point par l’horloger. Le compte de l’un d’eux, Colin Bertrand de Romans, entre dans quelques détails sur les pièces du mécanisme. Il énumère la roue volante, la roue de sonnerie, la roue des heures, la roue qui fait marcher la main, « la roda que fa anar la man », c’est-à-dire la roue de l’aiguille. A cette époque, l’aiguille était figurée par une main indicatrice qui, par une suite de déformations, en vint à représenter nos aiguilles actuelles avec un léger renflement à l’extrémité. Tout cela n’était guère répandu encore, et, à part les grandes villes ou quelques riches châteaux, les horloges ne se rencontraient guère. Leurs poids suspendus, leur mécanisme un peu grossier, rendaient bien difficile l’horloge de dimensions plus restreintes; sans doute le Roman de la Rose parle d’horloges meubles:
Par les sales et par les loges,
A roues trop sotivement.
De pardurable mouvement.
Mais la clepsydre et le sablier fonctionnaient plus généralement et plus facilement. Pour répandre les horloges il fallait inventer autre chose.
Ce fut environ au temps de Jeanne Darc que l’on inventa le ressort en spirale, qui agissait par la tension, et qui en se détendant produisait l’effort du poids suspendu. A dater de ce jour la montre moderne était trouvée, avec tout les délicatesses de mécanisme et d’ornements qu’elle comporte. La mode devint une fureur. Tout le monde a entendu parler de ces fameux œufs de Nuremberg fabriqués en Allemagne sous le règne de Louis XI, et qui semblaient alors des merveilles de difficultés. Ils furent vite dépassés. Un duc d’Urbin recevait un jour une montre enchâssée dans une bague comme un petit diamant, et marchant bien: on dit qu’elle marchait bien, ce qui doit être une exagération, car le mécanisme en était encore très, défectueux. En effet, le ressort agissait plus énergiquement, aussitôt remonté, que plus tard, lorsque la tension diminuait. La découverte de la fusée, c’est-à-dire d’un régulateur chargé d’unifier le mouvement et de le rendre continu, vint mettre un terme à toutes les irrégularités. Dès lors il paraissait bien que rien ne viendrait plus augmenter l’ensemble parfait de ces inventions merveilleuses.
Huyghens, au dix-septième siècle, apporta cependant un perfectionnement nouveau, non pas aux montres, il est vrai, mais aux horloges qui devinrent dès lors des pendules. Les lois de Galilée sur les mouvements isochrones du pendule lui suggérèrent l’idée de substituer aux anciens poids un balancier qui, par une combinaison savante d’échappements, tantôt laisserait échapper et tantôt reprendrait la roue. Il appartenait au plus grand astronome du dix-septième siècle de perfectionner un des outils les plus précieux des observations.
Quant aux horlogers, qu’on a laissés pour suivre l’horlogerie dans ses développements successifs, on les retrouve, sous François Ier, très nombreux déjà à Paris et fabriquant en boutique de ces montres ovales, en croix, ovoïdes, qu’on a conservées les collections et les musées. Aussi bien le roi avait-il ses horlogers à lui, et même dans les châteaux royaux les grandes horloges avaient un praticien attitré qui les restaurait. Ce n’était pas toujours là un horloger chargé de travaux délicats: il avait une forge, un étal, un tour, et des valets à sa disposition ; il travaillait le gros, plutôt à la façon des serruriers, que suivant les procédés des « horlogeurs » de montres : c’était encore l’horloger du quatorzième siècle dont parle Froissart:
Et pour ce que li orloge ne poet.
Aller de soi ne noient ne se moet,
Pour ce il fault à sa propre besongne
Ung horlogier avoir, qui tart et, tempre,
Diligemment l’administre et attempre,
Ses plons relieve et met à leur debvoir.
passer maître était au moins la fabrication d’un réveille- matin.
Les jurés étaient investis de pouvoirs étendus. Ils pouvaient entrer chez les maîtres à toute heure du jour et de la nuit, saisir ce qui était défectueux et le briser séance tenante. Les règlements relatifs à la matière employée différaient peu de ceux des orfèvres.
Imagier
Sous ce modeste nom d’imagiers on va parler des sculpteurs et des peintres, mais on ne trouvera pas dans cette humble classe d’artisans du Moyen Âge les prérogatives extraordinaires que les arts régénérés lui donneront plus tard. « Gens de mestier », disait-on, confondant par là les peintres et les tailleurs d’images avec les artisans purement manuels. Cet état de choses persista d’ailleurs fort longtemps. Dans la maison de nos rois, les littérateurs et les savants avaient depuis fort longtemps une place très honorable, que les peintres ne faisaient encore que fort médiocre figure entre les gens de la sommellerie et les haste-rôts. Clément Marot avait titre de valet de chambre, que Janet Clouet n’était encore compté que parmi les chaussetiers et les cordouaniers.
Cette humble origine a été pour une grande part cause du nombre relativement restreint d’artistes du Moyen Âge dont les noms sont venus jusqu’à nous. Les comptes sont seuls à parler d’eux, et, bien rarement, les chroniques..
Au temps des règlements d’Étienne Boileau, les imagiers se divisaient en deux classes parfaitement distinctes: c’étaient d’abord les tailleurs d’images en os, en buis ou en ivoire, « ceux qui taillent cruchefis », ainsi que portaient les statuts de Boileau, et qui allaient du crucifix jusqu’aux manches de couteaux en passant par les saints de toutes catégories. C’étaient ensuite les peintres-imagiers, qui peignaient et barbouillaient de couleurs crues depuis les plus minces objets d’ameublement jusqu’aux tableaux et aux miniatures.
Il faut le reconnaître, les sculpteurs sur os, ivoire on bois étaient les plus puissants, et le commerce des crucifix était des plus lucratifs dès cette époque. De plus, ces images s’adressaient aux gens riches, et ces relations créaient au profit des imagiers divers privilèges, tels que exonération du guet, un des plus recherchés et des plus rares. Les patenôtriers ou fabricants de chapelets n’avaient jamais obtenu cette exemption, bien que leur travail tint de près aux choses saintes, parce qu’ils ne sculptaient pas l’effigie des bienheureux. Ces travaux relevés n’empêchaient pas d’ailleurs les tailleurs d’imaiges de se livrer à des ouvrages d’ordre moindre et de confectionner de simples arches, des huches ou bahuts, des meubles, qu’ils décoraient au dehors de dessins en relief, gaufrés, peints et dorés.
Les ordonnances sur le métier avaient certaines dispositions assez curieuses et qu’il est bon de noter au passage, celle, entre autres, qui forçait l’imagier à employer de bonne marchandise, sauf quand il travaillait sur commande, auquel cas le client avait seul droit de se plaindre. Ceci prouve que la plupart du temps l’imagier avait un fonds de boutique d’objets qu’il avait fabriqués d’avance, et cela explique jusqu’à un certain point que, même pour les tombeaux et les pierres tombales, l’artiste avait des lames tontes préparées, avec des figures de pratique qui ne sont pas plutôt la figure d’un mort que celle d’un autre. Pour toutes ces fournitures de son magasin, il était tenu de sculpter la statuette d’un seul bloc, sans y ajouter rien, sauf la couronne pour les images purement religieuses. Le Christ en croix pouvait aussi avoir les deux bras soudés.
Au treizième siècle, les maîtres tailleurs « d’imaiges » n’ont qu’un apprenti pour sept ans, mais ils ont des valets à leur volonté. Ils ne peuvent travailler de nuit, « car leur mestier est de taille », et les deux prud’hommes du métier étaient chargés de tenir la main à l’observation de cette règle absolue. Toute amende portait 5 sols au moins; mais le guet était épargné, ainsi , « quar le mestier n’apartient à nule âme, fors que à sainte yglise et aus princes et aux barons, et aux riches hommes et nobles. »
La fabrication des « imaiges » était fort complexe; on en faisait de variées à l’infini; les églises étaient encombrées de bas-reliefs, de tombeaux en ronde bosse; les châteaux avaient partout des statues, parfois très compliquées, telles que l’image « aux sourcils et yeulx branlans » qu’indique M. Delaborde dans son Glossaire. Au reste, les sculpteurs disposaient à ce moment de moyens plus perfectionnés que les imagiers-peintres.
Ceux-ci avaient aussi des règlements à part; ils peignaient surtout comme des peintres en bâtiments, appliquant l’or sur l’argent, et non sur zinc, à peine de forte amende ou de refaire entièrement le travail. Ils bénéficiaient d’ailleurs souvent de ce que c’étaient là figures de saintes ou saints, sans quoi on les eût tout simplement détruites et jetées au feu.
Les imagiers-peintres étaient aussi exempts du guet, pour la même raison que les autres; mais, de même que les sculpteurs, ils furent victimes de l’extension du métier d’orfèvrerie. La partie délicate de la sculpture se réfugia dans ce métier, qui eut l’honneur au quinzième siècle de découvrir comme par hasard un art nouveau, celui de la gravure, par un encrage involontaire de nielles; les moins fortunés parmi les anciens imagiers-sculpteurs tombèrent dans la tabletterie, de plus heureux continuèrent seuls à tenir la seule voie réellement sérieuse de l’ancien métier, la sculpture proprement dite en tant que reproduction de personnes, d’ornements ou d’animaux.
Vers le milieu du quinzième siècle, les tailleurs d’images, qui avaient perdu quelques-uns de leurs privilèges surtout dans les villes du centre de la France, Orléans, Bourges, Angers, se joignirent aux imagiers-verriers pour revendiquer certains de ces droits. Henri Merlin de Bourges, leur mandataire, porta directement leurs doléances en cour royale et obtint gain de cause. Par ses lettres datées de Chinon le 3 janvier 1430, Charles VII accorda ce qu’on lui demandait, et les imagiers sculpteurs peintres ou verriers continuèrent « à estre quittes et exempts de toutes tailles, aydes, subsides, gardes des portes, guets, arrière- guets, etc. »>
Plus tard, en 1496, les imagiers de Lyon réclament à leur tour, et cette fois on assiste à une réelle constitution de compagnie, à cette confrérie de Saint-Luc, qui est la transition certaine entre l’ancien métier manuel des tailleurs d’imaiges et les académies modernes de peinture et de sculpture.
Le roi Charles VIII confirma les privilèges des verriers tailleurs d’images et peintres de Lyon, et sur leur demande il ordonna que désormais la fête de ces métiers serait célébrée le jour de Saint-Luc, et il en régla avec détails toutes les cérémonies.
Les statuts, qui étaient une copie amplifiée des anciens règlements de Boileau, enjoignaient aux peintres de ne travailler qu’ « à huyle ou destrempe, cole, gosme »; ils pouvaient d’ailleurs avoir autant de valets qu’ils le voulaient.
La particularité la plus curieuse de ces règlements était assurément le chef-d’œuvre nécessaire aux maîtres pour faire partie de la confrérie; c’était là quelque chose comme ce que nous appelons aujourd’hui le prix de Rome, moins le concours qui n’existait pas, avec le choix du sujet par les juges. « Le peintre sera tenu de faire chef-d’œuvre, en tableau de boys de deux pieds et demy de hault et de deux de large, et non pas plus petit, mais plustost plus grant, si le compagnon le veult, et lui bailleront en escript les maistres jurez l’istoire qu’il devra faire dedans ledit tableau. »
Pour les sculpteurs, le sujet de chef-d’œuvre était plus restreint; c’était le plus souvent un crucifix nu à faire, on bien une Notre-Dame portant son fils, plus rarement un saint Georges à cheval de « cinq pieds et demy de hault tant luy que son cheval, une fille sur ung rochier pres de luy, un serpent pres de la dite fille, faisant contenance de la vouloir englutir et gaster.. »
Aux verriers on demandait « deux panneaulx de voirres contenans chascun huit pieds en querrure, et dedans l’ung des diz paneaulx sera tenu faire ung mont de Calvaire fait de peinture et joincture, et l’aultre un Trespassement de Nostre Dame.»
Les maîtres ne donnaient leur approbation qu’aux œuvres longuement travaillées. On ne permettait le travail hâtif que « à entrées de roys, roynes, princes ou seigneurs spirituelz ou temporelz. » Il fallait, pour que les maîtres reçussent le travail, qu’il fût « de bonnes et loyalles coulleurs », et verni cnsuite.
Au seizième siècle, les tailleurs imagiers s’étaient perpétués dans certaines villes de province et continuaient sans grands progrès la fabrication des treizième et quatorzième siècles. A Saint-Claude, dans le Jura, on trouve à cette époque une corporation de « tailleurs et imageurs » qui fabriquaient encore des peignes ou des statuettes des saints vénérés dans le pays.
Lapidaire, Orfèvre, Joaillier, Batteur d’or
Les rapports constants de ces métiers entre eux permettent de les placer tous à cet endroit et, sans avoir à rechercher longuement quels furent les premiers en date, on peut croire que les orfèvres proprement dits, les ouvriers d’or, précédèrent les autres dans le chaos qui suivit la conquête franque.
Sous Dagobert, Éloi, avant que de devenir ministre et évêque, avait travaillé l’or. Moins de quatre cents ans après, Jean de Garlande, dans son Dictionnaire, en parlant des fèvres orfèvres, les subdivise en monnoyers, fermailleurs, fabricants de coupes et orfèvres au sens actuel du mot. Au temps de Boileau, les orfèvres se sont un peu séparés de ces métiers divers pour se rapprocher davantage de ceux énumérés en tête de cotte notice.
Les lapidaires portaient alors le nom de cristalliers ou pierriers dès le treizième siècle ; ils taillaient les pierres précieuses et le cristal de roche que les orfèvres montaient en or ou en argent. Les pierres les plus répandues dans le commerce étaient les rubis, les émeraudes, et en général toutes les pierres venues d’Orient. Le béricle était le cristal de roche qui ne pouvait à cette époque se confondre avec le verre artificiel, mais déjà la fabrication du faux était à craindre pour les autres pierres. On en était venu â une imitation si parfaite des pierres naturelles orientales, que les lapidaires ne les achetaient qu’avec le plus grand soin. Il n’est pas rare de voir de nos jours certains reliquaires précieux des douzième et treizième siècles ornés de pierres fausses, que d’ailleurs on mettait parfois en parfaite connaissance de cause, mais que d’autres fois on avait achetées sans y rien voir. « Aulcunes foys, dit le Propriétaire des choses, cité par M. de Laborde dans son Glossaire, les faulses pierres sont si semblables aux vraies que ceulx qui myeulx si cognoissent y sont bien souvent deceulz. » Ces falsifications amenèrent des répressions et des règlements: défenses furent faites de fabriquer à l’avenir « pierres de voirre, vouarre vers, esmeraudes de vouarre , rubis de vouarre, etc. »
A part cela, pouvait être cristallier qui voulais bien, moyennant qu’il eut de quoi répondre et qu’il sût le métier; Le cristallier avait un apprenti auquel il pouvait adjoindre ses fils. Les veuves de maîtres, réputées incapables de montrer le métier aux apprentis, ne pouvaient tenir boutique où l’on travaillât.
Les autres règlements étaient à peu prés les mêmes que pour les autres corps de métiers ; on ne pouvait tailler de nuit, à peine de dix sols d’amende; depuis les croisades de saint Louis, en 1248, on payait la taille et le guet, «puis que le roi alla outre mer ». L’ancien privilège ainsi aboli souleva bien des réclamations parmi les intéressés ; ils firent valoir les privilèges fameux des imagiers dont le « mestier n’apartient fors à la honorance de sainte église et des haus hommes », mais ils ne furent pas ouïs dans leurs plaintes.
Les orfèvres, eux, étaient plus importants. Ils travaillaient les métaux précieux, à ce qu’on appelait la touche de Paris, à cause de la pierre qui servait à la vérification. La touche de Paris était le titre le plus estimé des ouvriers de ces temps.
Les statuts de Boileau, tout entiers faits pour les règlements d’administration des corporations, ne laissent guère entrevoir la manière dé procéder des orfèvres et des cristalliers. Le plus souvent il faut croire que les uns et les autres se joignaient dans un travail commun et que le cristallier préparait à l’orfèvre les pierres que celui-ci enchâssait dans l’or. Cependant l’un et l’autre travaillaient souvent à part, l’un pour tailler des coupes d’améthyste ou de cristal de roche, l’autre pour tourner et repousser une coupe de métal.
L‘orfèvre était libre au treizième siècle; il devait seulement se servir du bon or de Paris, « lequel passe touz ors de quoi eu oevre en nulle terre. » L’argent devait avoir la touche des esterlins. Parfois même on permettait â l’orfèvre le travail de nuit pour le roi ou vélique de Paris. Chacun à son tour ouvrait le dimanche et versait le produit de sa journée à la caisse de la communauté; cet argent servait à nourrir les pauvres de l’hôtel-Dieu. Les cristalliers, les batteurs d’or, et ce que l’on appellerait aujourd’hui les métiers de luxe, possédaient tous cette caisse, qui n’avait qu’un emploi charitable.
Quoi qu’il en soit de la liberté de fabrication, les sanctions pénales contre les délinquants ne laissaient pas que de comporter de lourdes peines. Le prévôt pouvait bannir pour cinq ans les coupables.
Aux orfèvres et aux lapidaires-joailliers, on joindra ici les batteurs d’or, qui préparaient l’or destiné aux dorures de meubles et d’appartements et aux magnifiques manuscrits que l’on voit encore aujourd’hui. À cette époque, les batteurs d’or rie connaissaient pas le laminoir, et, s’il faut en croire le moine Théophile, les feuilles d’or s’obtenaient en battant l’or entre deux feuilles de parchemin poli et peint en rouge.
Les batteurs d’or étaient « membres des orfèvres », selon ce qu’ils disaient eux-mêmes.
Ces métiers subirent diverses tribulations pendant le Moyen Âge à cause des guerres et de la rareté forcée du métal. Il n’était pas rare que le roi empêchât tout à coup la fabrication des pièces d’orfèvrerie, comme en 1310, par exemple, où il fut défendu de fabriquer de la vaisselle pendant un an à peine de perdre tout.
L’année suivante, cédant aux remontrances des artisans, Philippe le Bel dut revenir sur ces mesures, mais avec modération, et seulement pour les objets destinés au culte.
Au quinzième siècle, nouveaux empêchements également d’ordre politique ; la fabrication en souffrit beaucoup, et ne se releva guère qu’avec la Renaissance et le luxe du roi François.
On a pas à parler ici des célèbres orfèvres d’Italie du quinzième siècle, dont l’un eut l’insigne bonheur de découvrir la gravure comme par surprise. Il faut lire dans le livre de M. Duplessis, l’ Histoire de la gravure, les lignes consacrées à celle demi-légende, Quoi qu’il en soit, le roi de France attira à sa cour les élèves des Maso Finiguerra et antres artistes célèbres, dont le plus connu, sinon le plus méritant, Benvenuto Cellini, a donné lieu à tant de fables et de légendes. La vérité.est que, sous l’influence de ces artisans, l’orfèvrerie française, de religieuse qu’elle était, devint surtout mondaine. On n’apprécia plus les objets au poids, mais au travail. Alors les orfèvres sont devenus autre chose que de simples batteurs de métaux, et l’un d’eux, Étienne de Laulne, grava lui-même l’intérieur de sa boutique avec la perfection d’un graveur de profession. Là était l’usurpation des orfèvres sur les imagiers que l’on a vu précédemment,mais cette usurpation avait été si profitable qu’elle avait créé un art qui devait briller d’un vif éclat, la gravure en taille-douce.
Sous Louis XIV, les orfèvres s’appliquèrent à l’ornementation des meubles à l’allemande, et bientôt ils se restreignirent à ne plus faire que de la joaillerie. Quant à l’art du lapidaire, il s’était accru de toutes les découvertes faites dans les pays orientaux. Le premier joaillier véritablement digne de ce nom fut Pierre de Montarsy, qui amena la taille à un degré qu’on n’a guère dépassé depuis.
Libraire
Avec les libraires, on aurait pu placer les corporations des écrivains, des enlumineurs, des relieurs et des parcheminiers, qui s’y trouvaient rattachées au Moyen Âge, et qui toutes dépendaient de l’Université de Paris. Les libraires employaient, en effet, les écrivains et les enlumineurs à cette époque, comme plus tard ils emploieront les imprimeurs ; les parcheminiers d’alors furent remplacés plus tard par les fabricants de papier.
La corporation des écrivains, l’une des plus intéressantes de ces temps , est qu’ils transmirent inconsciemment par leur travail la metteure partie de la vie. de nos pères, leur littérature et leur histoire. Leurs privilèges, confirmés dès le commencement du seizième siècle, en 1513 et en 1516, furent réglés par les statuts de 1545. Ils fabriquaient de temps immémorial en boutique et vendaient leurs produits à la foire du Lendit. Il en fut de leur industrie comme de beaucoup d’autres : l’imprimerie lui porta un coup terrible et d’autant plus irréparable que le papier, plus.soigné dans sa fabrication, fut substitué au parchemin dans la plupart des cas, sauf pour actes royaux ou actes publics de grande importance.
Les libraires proprement dits ne remontent guère qu’au commencement du treizième siècle, lors de la fondation des universités. Auparavant, les livres se vendaient peu ; on les transmettait de communauté à communauté, on se les prêtait, et les scribes les transcrivaient longuement et patiemment.
Au treizième siècle, la vente fût définitivement réglée; les marchands ouvrirent boutique de manuscrits et les offrirent aux chalands. Sans doute que les plus riches d’entre eux entretenaient des écrivains à gage qui leur copiaient d’un bout de l’année à l’autre les missels, les graduels, les livres de liturgie ou de théologie nécessaires à leur clientèle. Dans un rôle de la taille de Paris, vers la fin du treizième siècle, on voit que l’industrie des livres comptait vingt-quatre copistes, huit libraires et quinze relieurs.
Moins de cinquante ans après, les libraires étaient définitivement constitués en corporation réglée et pourvue de statuts. Ils étaient tenus de placer leurs livres en lieu idoine, c’est-à-dire de façon à ce que les passants puissent les voir, et quand on leur en proposait l’acquisition, ils devaient en faire payer le prix qu’ils eussent voulu payer eux-mêmes. Ils devaient en outre placarder à leur « fenestre » un parchemin sur lequel ils inscrivaient une sorte de catalogue des livres qu’ils possédaient, avec les prix courants.
Plus tard, en 1323, un autre règlement émanant de l’Université imposait aux libraires, l’obligation de laisser transcrire leurs manuscrits moyennant une rétribution convenable. Cette location de volumes n’est pas un des côtés les moins curieux de l’histoire de la librairie.
On comprend ce que la découverte de l’imprimerie apporta d’impulsion et de développement au commerce des livres. L’impression était née, d’ailleurs, d’une tentative de supercherie qui consistait à imiter à plusieurs exemplaires les beaux manuscrits, et à les vendre comme étant travaillés à la main. Mais il se trouva que, loin de nuire à leur auteur, ces falsifications lui donnèrent une des premières places dans l’histoire du monde, et que ses reproductions se répandirent partout. Ce fut comme une révolution radicale du jour au lendemain. L’écriture devint personnelle et perdit en clarté ce qu’elle gagna en originalité propre ; les libraires se trouvèrent partout ; une.nouvelle industrie, celle des imprimeurs, était née.
Les libraires restèrent soumis à l’Université, et elle en abusa pour les serrer de près vers le milieu du seizième siècle, au moment où la réforme se répandait en France par le moyen des livres imprimés.
L’ordonnance draconienne de 1553 interdisait aux libraires la.vente des livres étrangers et celle de tous les écrits ne figurant pas sur les catalogues de vente. Toute infraction méritait la mort, et on l’appliqua rigoureusement. Ces mesures odieuses furent abolies par Henri IV, mais rétablies après lui.
Ce ne fut que sous Louis XIV que l’Université perdit de son autorité sur les libraires..En août 1686, les libraires et fondeurs de caractères furent distraits de sa juridiction pour passer sous celle de l’autorité centrale. Il y eut alors vingt-quatre libraires jurés, surveillés par quatre-vingts censeurs royaux.
Malgré tout, ils durent rester « en l’Université », c’est-à-dire sur le territoire même occupé par l’Université, et en 1725 ils reçurent un règlement non moins dur que les précédents, leur enjoignant de se renfermer dans l’enclos du Palais où on pourrait les surveiller, et dans certains quartiers expressément désignés et limités.
D’Aguesseau, néanmoins, avait, deux ans auparavant, jeté les bases d’une réglementation moins arbitraire, mais encore fort oppressive, qui soumettait les libraires au lieutenant général de police.
En 1777, le conseil rendit plusieurs arrêts qui apportèrent des changements dans la réception des libraires. En outre de la connaissance du grec et du latin, on leur demanda un certificat de catholicité et des réponses suffisantes à un examen. Tout cela coûtait cent livres au postulant, et ses lettres de maîtrise lui étaient expédiées par le grand maître recteur de l’Université.
A côté de ces gens en règle végétaient les colporteurs, vendant comme aujourd’hui dans les campagnes les almanachs, les livres de piété et souvent autre chose. Bonnard a conservé la physionomie d’un de ces gagne-petit, dont la position mal définie les jetait souvent dans les bras de messieurs les exempts de la maréchaussée, peu tendres d’ordinaire et peu sensibles aux jérémiades du sire. Le libraire qui se respectait avait boutique au Palais où venaient deviser les flâneurs en parcourant « les nouveautés. »
Limonadier
Ce nom très moderne sert à désigner ici la corporation très ancienne des débitants de vin et de cervoise en boutique ou sur la voie publique. A proprement parler, c’étaient là les taverniers qui faisaient crier leur vin par les rues des villes, mais ne pouvaient vendre que vin ou liquide, sans donner à manger. Quand le vin était récolté, on le faisait répartir chez les divers débitants, et ceux-ci le mettaient immédiatement en criée au moyen de leurs crieurs spéciaux. D’ordinaire, le prix du broc montait à huit deniers : c’était le prix des bonnes années.
Les cervoisiers, eux, étaient des fabricants qui traitaient l’eau et le grain de manière à en faire une boisson fermentée appelée cervoise. Le houblon n’entrait pas encore dans cette boisson rafraîchissante ; mais quand il y entra, il y trouva de vieux mots qui lui furent appliqués, brasse, brassin, drèche, dont on fait encore usage aujourd’hui dans les brasseries.
Les cervoisiers subissaient moins de tracas divers que les taverniers, lesquels étaient un peu soumis à tout le monde, au prévôt, aux gardes, aux jurés crieurs. Les cervoisiers avaient seulement deux jurés qui saisissaient les produits de mauvaise qualité et les détruisaient. Ils pouvaient vendre leur cervoise chez eux, à l’endroit même de la fabrication, comme il se voit encore dans certaines brasseries.
Ils prenaient autant d’apprentis qu’ils le pouvaient, et, pourvu qu’ils ne missent dans leur liquide ni baies, ni piment, ni poix résine, « mauveises au chief et au cors et aus haytiés et aus malaides », ils étaient à peu près libres. La prohibition de vendre la cervoise au dehors était réclamée par les cervoisiers eux-mêmes, et cela ne laisse pas que d’être en faveur de leurs bonnes mœurs. C’était pour empêcher qu’on n’en fit vendre par de pauvres enfants mineurs qui eussent pu avoir sous les yeux les plus déplorables exemples.
Les taverniers n’étaient pas les seuls qui eussent droit de vendre leur vin. Les propriétaires de vignobles avaient coutume de vendre à pot, suivant l’expression d’alors, les produits de leurs vignes, pourvu qu’ils missent à leur porte un bouchon et qu’ils ne fissent pas une vente clandestine. Les acheteurs leur apportaient leur pot, qu’on emplissait, et en ne payant pas les droits de chantelage, on faisait aux gens de profession le préjudice le plus considérable. Aussi bien cette manière commode d’écouler ses produits rapportait-elle gros, et les seigneurs s’en émurent dans la plupart des pays vignobles. Il arriva que dans les seigneuries, le ban des vendanges ne fut publié que pour le seigneur d’abord, lequel vendait sa récolte à tel prix qui lui convenait, et après laissait les autres libres. Ce fut le banvin. Le roi ne dédaigna pas de descendre à ces moyens pour tirer de sa récolte le meilleur profit. Saint Louis ordonna, en bon administrateur de ses deniers, que « si le roys met vin à taverne, tuit li autre tavernier cessent. » Supposez aujourd’hui cette fermeture générale des débits ! Déjà au treizième siècle la chose ne passait pas sans murmures.
Les vins d’élite à Paris étaient le plus souvent des coteaux d’Argentcuil, de Meulan, Marly, Montmorency, ou même de Montmartre. Les gens très riches buvaient du Saint-Pourçain dans le Bourbonnais ; ce goût inspira même à un notaire au Châtelet, apparemment plus gourmet qu’il n’était poète, la calembredaine suivante :
. ………..Le saint-pourçain
Le l’en met en son sein pour sain.
Mais tout cela ne se passait pas sans encombre, et si les gens des treizième et quatorzième siècles n’avaient pas encore à compter avec le phylloxéra, ils eurent plus d une fois à craindre de plus rudes coups.
Au seizième siècle, le commerce des vins ayant fait négliger la culture de la terre, Charles IX n’imagina rien de mieux, au sortir d’une disette, que d’ordonner l’extermination complète et prompte des vignobles français. Toutes les vignes devaient servir à planter du blé. Cette sotte prescription faillit avoir un commencement d’exécution ; mais les Valois mouraient jeunes ; Henri III put arrêter à temps cette destruction, sans quoi il n’y eût plus de vigne en France.
Ce fut en 1672 qu’un Arménien du nom de Pascal ouvrit à Saint-Germain un café oriental. Il s’établit ensuite au quai de l’École, mais sans succès. La boutique n’était ni propre ni suffisamment agencée. Il fallut que l’Italien Procope vint donner l’essor à cette industrie naissante en ornant son café de la rue de Tournon, puis celui de la rue des Fossés-Saint-Germain, en face de la Comédie. Il étendit son débit et vendit de tout, depuis ce fameux café jusqu’aux glaces, au chocolat et aux liqueurs de toute espèce. Les cabarets, alors fréquentés par les grands seigneurs même, qui ne dédaignaient pas d’aller s’y divertir, furent remplacés par ces lieux publics plus réservés, où le bruit et le tapage étaient plus rares. Les gens de lettres, eu s’y réunissant, contribuèrent si bien à développer cette mode que, moins de soixante ans après Procope, Paris renfermait plus de cinq cents établissements publics de ce genre, et que tout alla si bien que, de nos jours, il devient presque impossible de les compter.
La communauté des limonadiers était dite corporation des limonadiers-distillateurs, marchands d’eau-de-vie. Ils furent constitués en 1673, supprimés en 1704, et rétablis en 1705. Ils avaient le privilège exclusif de la vente du café en poudre, mais non « en fève » ; les épiciers seuls le vendaient en grains. Un arrêt du conseil les confirma en 1746.
Maçon, Mortellier, Platrier
Ces trois métiers différents entre eux étaient réunis dans les statuts de Boileau. Les maçons jouissaient d’une juridiction particulière qui se perpétua jusqu’au dix-huitième siècle : c’était celle du « maître maçon », qui devint plus tard le maître des bâtiments du roi. Dès le treizième siècle, les maçons pouvaient exercer leur profession après un apprentissage suffisant. Ils n’avaient pas, comme les plâtriers, à payer de droits d’entrée.
Le maître maçon chargé de la surveillance des maîtres était reçu avec une certaine pompe. Il jurait au palais « qu’il garderoit bien et loiaument à son pooir pour le povre. corne pour le riche » tous les privilèges de la compagnie. Le premier dont le nom soit connu fut nommé par Louis IX, et il n’est pas impossible que cette charge ait ôté instituée par ce roi.
Les mortellicrs étaient, selon la conjecture la plus probable, les fabricant de ciment, et ils cumulaient ce travail avec celui d’appareilleurs de pierres et de sculpteurs-tailleurs de pierre. Ils étaient d’ailleurs en dehors des maçons et faisaient bande à part. Dans les œuvres de maçonnerie, ils se réunissaient aux plâtriers et aux maçons, et fournissaient sans doute les gâcheurs de mortier qui grimpaient à l’échelle avec l’oiseau chargé de ciment. Les mortelliers se prétendaient quittes du guet au treizième siècle, et ils invoquaient en faveur de ce privilège une curieuse raison ; selon eux, dès. Charles Martel, leur corporation avait joui de cette immunité : «Très le tans de Charle Martel, si comme li preudome l’ont oï dire de pere a fil. » Cette légende avait probablement pris naissance dans une similitude de mots par à peu prés : nos pères ne se piquaient pas d’une exactitude philologique bien grande. Les mortelliers disparurent vers le milieu du Moyen Âge; au dix-septième siècle, il n’en est plus question.
Les plâtriers étaient ce qu’ils sont aujourd’hui; ils payaient un droit de 5 sols pour entrer au métier, et ne pouvaient employer de plâtre avarié ou de qualité médiocre. Les jurés veillaient à ce que cette prescription fût rigoureusement observée par les maîtres.
Une gravure, tirée de l’un des plus beaux manuscrits de la Bibliothèque nationale, montre les maçons travaillant à la confection d’une tour. Les échafaudages sont dressés, et les ouvriers appareillent le travail. Les mortelliers grimpent à l’échelle, les tailleurs de pierre apprêtent les pierres que des grues ou des poulies montent sur les échafauds. C’est à très peu de chose prés ce que l’on voit encore aujourd’hui.
Le métier de la construction est arrivé à son plein développement aux quatorzième et quinzième siècles. Ces hommes que l’on voit « ouvrer » sont réglementés, soldés, comme le sont de nos jours les maçons et les tailleurs de pierre. Ils ont le maître du travail, l’architecte, qui les taxe, les surveille, et leurs jurés veillent à la bonne exécution des traités. Tout est parfaitement défini : le temps du travail, les heures de reprise, de cessation, le prix que chacun recevra, les rapports de ces hommes entre eux, et la hiérarchie à observer du haut en bas.
Déjà il y avait des entreprises : certains maîtres plus riches dirigeaient une certaine quantité d’aides, de manœuvres, qui recevaient leur salaire.du maître, payé directement par celui qui faisait construire, ainsi que le prouvent liés souvent les comptes. Au seizième siècle, et pour les bâtiments royaux, il n’est pas rare de voir des maîtres maçons recevoir 2 ou 3000 livres, ce qui était une somme considérable à l’époque, et il est spécifié que cela servira à payer les aides et manœuvres employés aux constructions. En 1565, deux maîtres maçons, Guillaume Guillain et Pierre de Saint-Quentin, recevaient 7 000 livres pour des réparations au Louvre commandées par Pierre Lescot, et ils sont qualifiés d’« entrepreneurs dudict bastiment » et de maîitres maçons.
Les maçons, mortelliers, plâtriers, eurent leurs statuts, confirmés à diverses reprises : en 1467, en 1514, en 1570 et 1574, au temps de Catherine de Médicis; « car elle aymoit fort toutes sortes d’artizans, et les payoit bien, et les occupoit souvent chacun en son art, et ne les faisoit point chaumer, et surtout les massons et architectes. » .
Les statuts furent imprimés en 1721. A cette époque, la maîtrise coûtait 2 000 livres, ce qui était une forte somme. Le patron de la communauté était saint Biaise (ou Bleve au treizième siècle), pour lequel les maçons avaient une vénération singulière. En 1779, le nombre des maîtres maçons parisiens était de deux cent cinquante environ; mais il faut les considérer plutôt connue des entrepreneurs que comme des ouvriers.
La maçonnerie donna lieu à beaucoup de proverbes fort anciens et qu’il n’est pas rare de rencontrer dés le quatorzième siècle. « Au pied du mur on connaît le maçon » ; « Qui bastit ment », assurait-on on manière d’aphorisme-calembour.
Un dessin de Lagniet, représente un entrepreneur-architecte occupé à tracer des plans sur un papier « souffre-tout. » L’artiste satirique dit qu’il « bastit des chasteaux en Espagne. » Que de mots ne citons pas, épigrammes plus ou moins justes ou injustes, à propos des maçons, de leur ouvrage patient et difficile ! Quoi qu’il en soit, la belle architecture française du Moyen Âge trouva chez ces artisans modestes un concours si intelligent, que le métier de maçon peut à juste titre passer pour l’un des plus parfaits du douzième au dix-neuvième siècle. Les anciens maçons français travaillaient aussi bien que les nôtres.
Médecin
Les médecins, fort ridiculisés de tous les temps, ont une histoire trop complexe pour qu’il soit facile même de l’abréger. D’abord – et probablement – guérisseurs et rebouteurs avant le treizième siècle, les mires, comme on les appelait, purent, dès le douzième siècle, suivre des cours sérieux professés à Montpellier, et fondés, d’après ce que l’on croit le plus généralement, par des médecins juifs venus d’Espagne. Il y avait alors des cérémonies de réception, et cette réception comportait le baccalauréat, la licence, et des épreuves d’examen ; mais tout cela ne fut réglé que dans les statuts de 1220.
Paris avait aussi son école au treizième siècle ; sa création fut toutefois postérieure à celle de Montpellier; d’abord englobée dans l’Université, elle s’en sépara avec les Facultés de droit et de théologie. Une règle curieuse de cette école, avant le quinzième siècle, était que ses élèves étaient astreints à être clercs et à garder le célibat; ils devaient en outre avoir étudié la philosophie, et avoir la maîtrise ès arts lorsqu’ils se destinaient à suivre celle carrière et à en prendre les degrés. Les docteurs reçus pouvaient être élus parmi les professeurs, qui se renouvelaient chaque année après les fêtes de la Toussaint.
Certes, les cours professés dans les grandes écoles d’alors ne comportaient pas de grands développements expérimentaux. Il n’était pas question alors d’histologie, de microbes ou d’électricité. Réduits aux préceptes des anciens qu’ils arrangeaient à leur fantaisie, les professeurs n’enseignaient guère qu’un art empirique et irrésolu dont un rebouteur rougirait aujourd’hui. D’ailleurs très sévères pour leurs rivaux mal pourvus de diplômes, les médecins des Facultés s’élevaient très durement contre eux, et en 1350, en 1352, à Montpellier et à Paris, les plaintes les plus vives amenèrent des règlements contre les délinquants; ces règlements prévalurent jusqu’à nos jours. Il faut reconnaître que les proscriptions actuelles ont leur raison d’être eu tant que mesures de précaution contre les gens assez sots pour se livrer aux empiriques; mais, au treizième siècle, tous l’étaient plus on moins, et ce n’est que vers la fin du quatorzième siècle, en 1396, que les officiers de Montpellier reçurent ordre de livrer une fois l’ an le cadavre d’un criminel pour l’étudier.
Dans un siècle aussi arriéré sur les sciences religieuses, expérimentales et naturelles, ou s’étonne de rencontrer une ordonnance émanant de ces Facultés qui autorise des juifs à pratiquer la médecine ; il est vrai qu’ils devaient se munir de grades et qu’on ne devait pas leur faire la partie belle. Plus de deux cents ans après, la science avait marché en dépit des entraves de tous genres que lui suscitait l’Université; mais l’expérimentation, base de toute, étude médicale, physiologique ou pathologique, ne se faisait encore qu’en cachette et sous le rideau.
Tout le monde sait l’histoire de Vésale, parvenu au faite des honneurs, médecin de Philippe II d’Espagne, et qui faillit perdre la vie pour avoir cherché dans un cadavre le secret d’une mort inattendue. Le cœur du cadavre avait palpité sous le scalpel, assuraient ses ennemis, et la mort voulait la mort. Il y eut fort à faire pour le tirer des griffes de l’Inquisition, toujours prête à juger la sorcellerie. Vésale en fut quitte, grâce au roi, pour un voyage d’exil en terre sainte, où l’on espérait bien qu’il irait demander pardon à Dieu de ses infamies.
En France, les choses se passaient un peu moins mal; mais les règlements n’en étaient pas moins d’une sévérité excessive. Et d’abord nul ne pouvait imprimer un livre sur la médecine s’il n’avait reçu l’approbation de trois docteurs (1535). C’était un moyen de parer aux doctrines hétérodoxes qui venaient d’Allemagne et se répandaient partout. Entre-temps on confirmait bien les privilèges des médecins, mais ces rappels ne bénéficiaient d’aucun progrès accompli. Si en 1362 les juifs peuvent exercer, en 1685 les prétendus réformés sont exclus. A trois cents ans de distance la médecine avait reculé de ce pas.
Ménétrier, Ménestrel
On connaît la réponse que fit un jour un ménestrel à Philippe-Auguste qu’il avait appelé son frère. Le roi, un peu étonné, lui ayant demandé par quel côté il lui était si germain, — « Par Adam, répondit l’autre; seulement tu as pris la plus grosse part dans le partage des biens ». Le fait est que les ménestrels avaient un roi dés l’origine, et ce fut peut-être ce personnage important qui fit au roi une si fière réponse.
Le ménestrel partageait avec le jongleur et le trouvère le privilège d’amuser et de récréer les gens; mais il ne déclamait pas et ne faisait pas de tours comme eux; il jouait modestement d’un instrument quelconque, depuis la flûte, la harpe ou le tambourin jusqu’au violon, à la vielle et à la guitare. Il allait par les champs et les villes, déclassé, errant, misérable, parfois couchant dans un palais, souvent sous un pont, buvant toujours, jouant à outrance :
Les dez et la taverne aimoit,
Tout son gaaing y despendoit… ;
dit un Vieux fabliau sur saint Pierre, et je jongleur.
En général, ou le considérait peu. C’était un acteur dont on riait, et qu’on eût pendu entre temps. Cependant ces gens décriés reçurent de saint Louis, le meilleur accueil. Il les admettait en son palais, les récompensait bien, les nourrissait, et leur faisait des avantages que tous autres eussent payés bien cher.
Ainsi, tel ménestrel qui passait sur un pont n’avait qu’à chanter une chanson ou à jouer un air, il était exempt de péage. Le roi même ne disait ses grâces après son repas que lorsque les ménestrels avaient fini. Ceci vient de Joinville, digne de foi en tout.
Il appartenait à Louis IX de mettre un peu d’ordre dans ce métier de vagabonds; il le fit dans la mesure du possible et parvint à les grouper en une corporation qui prit pour patron saint Julien. Saint Jean le Bon, ancien musicien, qui avait abandonné son métier, avait trop indisposé ses confrères pour être accepté comme patron.
Au quatorzième siècle, deux jongleurs ou faiseurs de tours enrichis par leur profession, — ce qui était bien un peu extraordinaire, mais réel pourtant, —fondèrent à Paris un hôtel-Dieu destiné aux pauvres ménestrels passant par la ville. A cet hôpital ils joignirent une petite église dédiée à saint Julien et qu’on appela depuis Saint-Julien des Ménétriers.
Vers le milieu du quatorzième siècle, ou peut-être bien dés 1321, les intéressés s’étaient donné des règlements intérieurs; ils faisaient de leur roi un autocrate frappant d’amende les contrevenants, et ils avaient établi une hiérarchie de maîtres et d’apprentis comme dans les corporations manuelle. Ce roi avait un costume à lui ; on le couvrait d’oripeaux dorés et on le coiffait d’une couronne (mémoire de M. Bernhard, dans les tomes III et IV de la Bibliothèque de l’École des chartes,1ère série, sur les jongleurs et les ménestrels.). La rue où l’on venait ouïr les concerts donnés par ces gens prit bientôt le nom de rue des Ménétriers ; elle allait de la rue Beaubourg à la rue Saint-Martin. En 1225, c’était le vicusVielatorum, la rue des Vielleux; au quatorzième siècle, la rue aux Jongleurs; en 1482, la rue des Ménestriers. Dès le treizième siècle jusqu’à la Révolution, cette ruelle renferma tout ce que Paris comptait de musiciens perclus , de chanteurs vagabonds et de comédiens sans emploi. Quant à l’église Saint-Julien, oeuvre des jongleurs Hue le Loherain et Jacques Grave, les deux bienfaiteurs de la corporation, elle fut détruite à la fin du dernier siècle.
C’est de Paris que partirent la plupart des ménétriers, pour courir la France, du treizième au seizième siècle.
En 1407, les statuts de ces musiciens ambulants furent définitivement rédigés, et le roi des ménétriers de Paris eut des lieutenants dans les principales villes de France, tout comme le vrai roi. Mais déjà les anciens bohèmes des treizième et quatorzième siècles avaient bien changé. Divisés en deux classes par la force des choses, les ménétriers n’étaient plus que des quasi-seigneurs ou des coupe-jarrets de la pire catégorie. Les premiers jouaient à la cour des princes ou des rois, qui se les attachaient par des pensions annuelles; les autres vivaient trop souvent de vols, roberies et pillage, faute d’argent :
Li ménestrel sont éperdu,
Car nus ne lor veut rien doner,
disait un trouvère du treizième siècle.
Dans la danse macabre dont on donne ici une reproduction, on voit la Mort poursuivre un beau ménétrier de prince ;
Ménestrel qui dances et notes
Sçavez, et avez beau maintien
Pour faire esjoïr sotz et sotes,
Qu’en dittez-vous, allons-nous bien?…
Monstrer vous fault, puisque vous tien,
Aux autres cy ung tour de dance;
Le contredire n’y vault rien :
Maistre doit monstrer sa science.
Mais le ménétrier tenant son hautbois n’a cure de la suivre ; pourtant il dit avec résignation ;
J’ay mis sous le banc la vielle…
Plus ne corneray sauterelle
N’autre dance…………
Voilà donc l’ancien ménestrel devenu , le moderne ménétrier, faisant danser garçons et filles au son d’un instrument quelconque. À la cour de nos rois, pendant le seizième siècle, les joueurs d’instruments sont à un rang plus haut, et plusieurs d’entre eux occupent les poètes. Albert de Rippe, joueur de flûte de François Ier, est chanté par Marot et par Ronsard. Mais, ce ne sont, même plus là des ménétriers. La décadence s’accentue au bas de l’échelle, et quand Louis XIV donnera des statuts aux joueurs de violon, le roi, ombre de l’ancien roi des ménétriers, portera ce nom dérisoire de roi des violons, qui se répandra dans les provinces et jusque dans les plus infinies bourgades. De toutes les splendeurs passées, il ne reste guère que de vieux mendiants perclus et en haillons, perchés sur un tonneau et raclant à outrance ou soufflant dans la cornemuse.
La vieille confrérie, un moment ressuscitée par le violoniste Guignon, au dix-huitième siècle, fut définitivement supprimée en 1776.
Menuisier
Ce nom de menuisier était inconnu au temps d’Étienne Boileau, on du moins il s’appliquait à d’autres œuvres qu’à celles de charpenterie. On faisait alors menuiserie de fer ou d’or, rarement de bois ; ce n’est que vers la fin du quinzième siècle et le commencement du seizième, que le nom de menuisier servit à distinguer nettement le charpentier du fabricant de meubles et de travaux fins sur bois.
On les nomme des huchiers au treizième siècle, c’est-à-dire des fabricants de huches ou coffrets; mais ils ne bornent pas là leur industrie. Ils confectionnent aussi des portes, des volets, des bancs, des escabeaux; ils travaillent chez eux sans employer de tâcherons : ils font partie de la grande corporation des charpentiers, subdivisée alors en dix corps, et ils en suivent les règlements.
Les statuts de la corporation des charpentiers présentèrent cette particularité que ce furent les maîtres mêmes qui les jurèrent et chargèrent le charpentier du roi, leur chef, de les présenter tels quels. Cet ouvrier considérable était Foulques du Temple, l’un des maîtres. Il était spécifié, dans le texte des statuts généraux que tous les charpentiers quitteraient le travail à trois heures le samedi; qu’ils ne travailleraient pas de nuit, et qu’ils observeraient les règlements généralement admis par les autres corps. Il n’y avait de spécial aux huchiers que des dispositions secondaires. Ils ne devaient pas mettre une pièce de bois neuf sur un vieux coffre, et ne travailler de nuit que dans le cas de force majeure, pour placer une porte indispensable à la sécurité d’une maison, ou pour clouer un appui nécessaire à un échafaudage. Toutes ces réglementations avaient une sanction; Me Foulques pouvait punir d’amende jusqu’à concurrence d’une somme assez forte. Il touchait pour ses déplacements la somme de dix-huit deniers par jour.
Viollet-le-Duc, que l’on trouve toujours plein d’aperçus nouveaux quand il s’agit de cette époque du Moyen Âge qu’il avait tant étudiée, met en scène un huchier du treizième siècle chez lequel il imagine une visite de curiosité.
Maître Jacques, comme il appelle ce personnage de fantaisie, lui découvre les petits secrets du métier, les difficultés, et ce que l’on appellerait aujourd’hui les trucs. Maître Jacques se plaint des imagiers qui empêchent de sculpter des figures sur les meubles, car ils ont des prétentions telles, lorsqu’on les emploie, qu’il ne reste plus rien pour le huchicr. Dans cette charmante promenade, dont on voit revivre les artisans du temps passé avec leurs compétitions, leurs rivalités, si peu différentes des nôtres.
Au moyen Age, le travail du huchier était très surveillé, et il ne lui était pas loisible de frauder. Tout s’assemblait par des tenons ou des mortaises ; le procédé de collage ne se tolérait que pour les applications. Les sculptures se taillaient en plein bois, et un huchier qui eût collé une partie de figure eût vu son œuvre détruite par les jurés. On est loin de là aujourd’hui.
Les premiers statuts des huchiers leur furent donnés en 1396 par Charles VI. A cette époque, ils ne font plus partie de la corporation des charpentiers : on les appelle charpentiers de la petite cognée pour les distinguer des charpentiers de la grande cognée qui assemblaient les poutres, les solives, comme de nos jours. Louis XI reprit en 1467 ces statuts, et les confirma en les amplifiant. La fabrication était fort exactement limitée et hindiquée. Toute pièce d’ameublement où se trouvait de l’aubier était détruite. On voit qu’alors les uchiers-menuisiers faisaient des huches, des armoires, des bancs, des escabeaux, des « lictz à coulombes », – ces vieux lits à baldaquin si soigneusement travaillés, et dont il ne reste que de rares spécimens -. Tout cela se fabriquait en boutique par le maître et ses deux apprentis, l’un de sa famille, l’autre étranger; il n’avait pas droit à plus. L’ouvrage terminé, le huchier frappait une lame de plomb de sa marque personnelle, et la scellait dans son travail pour qu’on pût le connaître en cas de défectuosité.
Sous François Ier, les huchiers sont les menuisiers, et ce terme les distingue des charpentiers. La Renaissance les toucha, comme tous les autres artisans, et modifia sensiblement leur manière de procéder. Sous Henri III, Henri IV, le goût devint massif et se déforma, sans doute sous l’influence de l’architecture, lourde et mal proportionnée.
Après Louis XIII, la corporation s’augmenta à un tel point qu’il devint nécessaire de séparer les menuisiers des ébénistes, et encore les menuisiers furent-ils subdivisés en menuisiers d’assemblage ou de bâtiment, et menuisiers de carrosses; et les ébénistes en marquetiers, menuisiers de meubles d’assemblage, comme armoires, commodes, et menuisiers de meubles, comme chaises, fauteuils, etc. Tous ces artisans habitaient vers la fin du dix-huitième siècle un quartier de Paris appelé la Ville-Neuve, où sont aujourd’hui les rues de Cléry et de la Lune. Les inégalités de ces rues proviennent des démolitions de la Ligue; on livra au dix-septième siècle ces terrains aux artisans qui y bâtirent en franchise, sans s’inquiéter de ce que les bosses du terrain cachaient de cadavres.
On a vu à l’Exposition rétrospective de Tours, en 1873, un curieux coffret de la corporation des menuisiers de Strasbourg. C’est dans cette boite que la corporation enfermait ses titres et ses trésors. C’est là un travail allemand d’assez peu de grâce, mais d’un état de conservation parfait. Une inscription porte « Das erbare Handwerk der Schreiner » : ( L’honorable corporation des menuisiers).
A partir du milieu du dix-huitième siècle, les menuisiers furent réunis aux layetiers, tourneurs et ébénistes. L’apprentissage était de six années, et la maîtrise coûtait cinq cents livres. Sainte Anne était la patronne de la corporation.
Mercier
La corporation des merciers est l’une des plus anciennes ; au douzième siècle; en 1137, on les rencontre dans un acte où on leur concède un droit de place dans les halles de Champeaux, Comme tous les métiers tenant de prés ou de loin à la mode, aux habits ou aux armures, les merciers eurent dès cette époque une importance exceptionnelle : les chapeliers de plumes de paon, si considérables et si en faveur, ne comptaient guère au prix de cette prépondérance venait sans doute de ce fait, que les merciers employaient un peu de toutes les matières précieuses, l’or, l’argent dans les orfrois et. les bordures, les perles et les joyaux dans les broderies.
Au treizième siècle, ils vendent et fabriquent eux-mêmes, et comme les femmes peuvent travailler du métier, il y .a des maîtres et des maîtresses, des apprentis et des apprenties. La fabrication porte sur les orfrois, – merveilleuses applications de broderies sur soie,- sur les bordures plus simples, les bourses, les bas, les menus objets de toilette brodés et ornés. Cette fabrication est très surveillée. Les merciers ne peuvent broder sur parchemin ou toile ; la soie seule est autorisée
Les produits d’Orient, en général, étaient peu estimés ; on prohibait l’or de Lucques et de Chypre qui était un composé de soie et d’or; on empêchait le mélange du vieux et du neuf, celui du fer avec l’or, et les quatre prud’hommes du métier avaient ordre de dépecer sans pitié tout ouvrage fabriqué contrairement à ces prescriptions. Une des préoccupations de ces gardes était d’empêcher l’emploi des perles fausses, vendues à profusion malgré les défenses, et dont l’application sur une broderie exposait à la destruction complète de l’ouvrage
Le Dit du.mercier, petit poème composé spécialement sur ce métier, énumère longuement les objets mis en vente par les maîtres, et qui tous étaient des merveilles de richesse et de splendeur. Certaines statues de nos cathédrales attestent la réalité de ces descriptions ; celles du portail occidental de Chartres donnent une idée de la perfection de ces travaux de mercerie. Tantôt ces orfrois étaient quadrillés, diaprés, échiquetés comme un damier, tantôt ils étaient semés de cabochons, de perles, de saphirs fixés au galon. À dire le vrai, c’étaient les gens d’église et non les laïques qui employaient le plus ces riches ornements. Les séculiers ne les cousaient guère qu’à l’encolure des bliauts ou des robes, car ils étaient lourds et se pliaient mal aux caprices des étoffes légères ; mais il n’en reste pas moins acquis que la consommation énorme de ces objets avait donné aux merciers une situation particulière parmi les corps de métiers.
Les statuts des merciers furent confirmés à diverses reprises. Ils avaient ce qu’on appelait le roi des merciers pour chef de la corporation, et ce chef accordait le brevet de maître. Après une assez longue durée, la charge de roi des merciers, ayant été supprimée provisoirement par le roi François 1er, fut rétablie par Henri III.
En 1597, elle fut définitivement mise de côté par ordre de Henri IV. Quant aux statuts, d’abord énumérés dans Étienne Boileau, ils furent rappelés en 1407 et 1418, et imprimés au milieu du dix-huitième siècle.
Les maîtres vendaient alors un peu de tout, des dentelles, des galons, des étoffes, des broches d’or et d’argent, des toiles et des soies, même des lainages. Ils payaient leur maîtrise mille livres, et la corporation portait d’argent à trois vaisseaux dorés d’un soleil levant, ce qui était une ancienne flatterie au roi Louis XIV, de même d’ailleurs que la devise : « Nous le suivrons partout. »
Oyer – Rotisseur
En tant que corps de métier constitué en maîtrise et pourvu de statuts, le corps des cuisiniers était un des plus anciens. Dès le principe, les rôtisseurs tenant boutique et débitant de la viande rôtie par eux étaient appelés oyers. Leur nom leur venait de l’oie dont les Parisiens se montraient fort friands, et l’on peut dire que leur industrie occupait toute une partie de la ville, voisine de l’hôpital Saint-Jacques, à laquelle ils laissèrent leur nom.
Dès le quatorzième siècle, la rue aux Oues ou aux Oies était cette voie difforme et peu engageante qui s’est conservée jusqu’à nous, et qu’on appelle aujourd’hui la rue aux Ours par une de ces corruptions identiques à celle qui on fait donner le nom de rue des Saints-Pères, à la rue de Saint-Père (ou Pierre). La renommée de cette halle aux viandes rôties était telle, que le vieux proverbe disait en parlant des gourmands : « Tu as le nez tourné aux choses de la gueule, comme Saint-Jacques l’Hôpital! » Saint-Jacques donnait alors sur la rue aux Ours.
Les premiers statuts des oyers-rôtisseurs se retrouvent dans le livre des métiers d’Étienne Boileau, qui les appelle des cuiseniers. Entre autres dispositions réglementant la vente et l’achat de la viande, il était stipulé que les emplettes ne se feraient que dans la plaine dite le marché aux oies, qui s’étendait alors du « ponceau du Roulle, du pont de Chaillouau, jusques ans faubours de Paris, au costé d’entre Saint-Honoré et le Louvre », lequel était en ce temps-là hors de Paris. Cette mesure avait pour but d’empêcher le trafic des viandes corrompues ou malsaines : elle suppose un examen des objets mis en vente par des experts ad hoc. De plus, toute pièce achetée devait être vendue dans les trois jours, et cette limite, déjà sévère, fut restreinte à un jour, en 1498.
Est-ce à dire d’ailleurs que les oyers, en égard à leur nom, ne vendissent que des oies, des poulailles ou le peu de gibier que pouvaient leur fournir les paysans d alentour ? Leur commerce portait sur toutes viandes, et même sur la charcuterie ; seulement, au temps d’Étienne Boileau, la vente du boudin de sang était prohibée, « car c’est périlleuse viande. » Cette prohibition venait-elle d’un examen trop approfondi et mal pondéré des livres hébreux, ou plus simplement de la crainte où l’on pouvait être que certains oyers peu scrupuleux ne mêlassent le sang humain à celui des porcs ? On ne sait. Mais cette prohibition bizarre avait a peu prés disparu au seizième siècle., A l’époque de l’ordonnance définitive réglant la matière.
Ce fut en mars 1509 (vieux style), ou 1510 ( moderne), que les oyers-rôtisseurs obtinrent du roi les lettres fixant définitivement leurs statuts. Ils s’y voyaient forcés par l’accroissement de population de la ville de Paris, et surtout aussi par le peu d’ordre régnant dans les « ouvrouërs ou fenestres », c’est-à-dire dans les étalages et les boutiques des rôtisseurs.
D’un autre côté, la mauvaise qualité des viandes vendues émut le prévôt alors souverain chef de la police municipale. Il fut réglé que désormais tout candidat à la vente de viandes « lardées, habillées, lardées en poil, en plumes, rosties et prestes pour l’usage du corps humain », subirait une épreuve devant les maîtres du .corps, et que l’épreuve ayant été trouvée satisfaisante, il pourrait ouvrir un « ouvrouër », à la charge de payer 40 sols au roi pour ladite.ouverture, et, s’il est fils de maître, 20 sols seulement.
Un point délicat restait à régler. On avait remarqué que dans le passé les oyers venaient guetter la pratique sur la porte, et ne se faisaient pas faute de détourner l’acheteur du voisin, soit en calomniant, soit plus simplement en prenant le client par le bras et en le conduisant à son propre étalage. Une source de contestations, de procès, de misères, était sortie de là ; c’était la véritable boite de Pandore de messieurs de la rue aux Oyes. On stipula que tout maître détournant un client à son voisin par propos subreptices on autres moyens, avant « qu’il soit parti de son gré », serait puni d’amende, et, par suite d’une sage prévoyance, l’argent provenant, de ces punitions devait être versé à la caisse de secours des oyers « décheus pour faietz de marchandise ou de vieillesse. »
Il en fut ainsi jusqu’au dix-huitième siècle, à peu de différence près. A cette époque, les oyers-rôtisseurs sont gens établis en boutique, troussant, habillant et lardant gibier et volailles, et les vendant soit « en blanc », c’est-à-dire crus, soit rôtis comme encore aujourd’hui.
Patissier – Oublieur
L’énumération seule des pâtisseries au Moyen Âge prendrait beaucoup de temps. Dés le treizième siècle, les pâtissiers fabriquaient le casse-museau, sorte de petit four croquant et dur, d’où son nom ; le raton, les talemouses au fromage, les bridaveaux, sortes de gaufres qu’on appelait des oblies renforcies, noms que l’on criait à tue-tête par les carrefours. Et n’imaginez pas que la confection de ces petits gâteaux fût exempte de soucis. Quand les oublieurs reçurent leurs statuts, en 1406, ils devaient pour obtenir la maîtrise faire par jour 500 oublies, 300 supplications, oublies plus petites, et 250 estérets. C’était une obligation hors de laquelle l’oublieur n’avait aucune chance de se voir agréer par la communauté. Parfois même on lui imposait d’office la confection des nieules que l’on jetait sur les fidèles, le jour de la Pentecôte, du haut des voûtes.
Les oublieurs fabriquaient aussi des échaudés, des petits-choux, des massepains, des gaufres. François Ier aimait beaucoup les gaufres, et n’en voulait pas d’autres que celles des gens du métier.
Aux jours de fête, les oublieurs s’établissaient simplement aux portes des églises et vendaient leurs produits tout chauds. C’étaient, d’ailleurs, des marchands errants que les oublieurs; ils n’avaient guère de stable que la rue où ils venaient coucher, et qu’on appelait au quatorzième siècle la rue as Oublayers. Plus tard, une vieille enseigne d’une licorne passant fit changer le nom de la rue en celui de rue de la Licorne au quinzième siècle, et ce nom persista jusqu’à nos jours.
Quant aux pâtissiers, leurs produits se vendaient originairement chez les cabaretiers, et Louis IX, qui cependant n’était pas susceptible de partialité pour ces gens, les autorisa à travailler même le dimanche. Les pâtissiers étaient une sorte de compromis entre la boulangerie et les oyers-rôtisseurs; ils faisaient une croûte et y enfermaient les viandes les plus extraordinaires. En cuisine, il ne parait pas qu’on ait beaucoup inventé. Ces pâtissiers faisaient pâtés dé saumon, d’anguille, de porc, de tourterelle, d’oiselets, de norrois ou foie de morue; mais ils employaient de préférence les bécasses , les alouettes, les cailles. La plupart des pâtissiers faisaient des oublies et de petits pâtés au raisin sec qu’ils couraient vendre par les rues, avec ces cris dont les marchands des quatre saisons nous donnent ridée :
Chauldes oblies renforcies!…
Pâtés, pâtés!
Il parut au sévère Michel de l’Hospital que ces cris de friandises ne valaient rien pour le peuple, et il les supprima. Renfermés chez eux, les pâtissiers-oublieurs n’en continuèrent pas moins à fabriquer leurs choses exquises parce la gourmandise ne chôme pas, et on ne répond pas que les mesures du chancelier n’eurent des effets contraires à son désir.
Dès 1566, alors que les statuts des pâlissiers-oublieurs furent réglés en suite de l’ordonnance d’Orléans, on trouve ce corps de métier pourvu de quatre jurés et d’un clerc de la corporation dont la principale occupation consistait à fournir des aides aux maîtres qui en avaient besoin. Il était nécessaire de s’adresser à lui pour ce fait.
Pour devenir maître, il fallait un apprentissage de cinq ans, et faire un chef-d’œuvre consistant en cinq ou six plats en un jour, au choix des juges.
Les veuves pouvaient tenir boutique, mais n’avaient pas d’apprentis.
Une des particularités du métier était de pouvoir choisir son blé à la halle, parce que « le plus beau blé n’est pas trop bon pour faire pain à chanter messe et à communier. » Par où l’on voit que les oublieurs fabriquaient aussi les hosties.
Telles sont les principales dispositions de ces statuts donnés relativement tard à une très vieille corporation. Ces statuts furent confirmés en 1572, 1594, 1612, 1653 et 1741. La maîtrise était de 500 livres. Saint Michel était le patron.
Eu 1776, la corporation des pâtissiers-oublieurs fut réunie à celle des oyers-rôtisseurs.
Pelletier
Ce métier, un des plus anciens de tous, n’a pas de statuts au livre d’Étienne Boileau. Les pelletiers ne sont mentionnés que comme haubanniers, c’est-à-dire marchands payant le hauban (droit en vertu duquel le roi ou le seigneur recueille les biens d’un étranger à sa mort, ou les biens de quelqu’unqui meurt sans laisser d’héritier ) au roi pour vendre aux halles et marchés. « Li peletier doivent chascuns chuscun au VI s. VIII deniers de hauban, à poiier vi s. vd. le jour de la Saint-Andri, et les III deniers le jour de la Saint-Germain le Viel, dehaerain jour de may. »
Et cependant ce métier ne devait pas chômer, car les fourrures jouaient un assez grand rôle dans l’habillement des gens du Moyen Âge. Les seigneurs employaient la martre, l’hermine, le gros et le menu vair; les bourgeois, le renard, la genette, le bièvre ou castor.
Le vair, qui eut une si grande vogue dans les armoiries, était la peau d’un rongeur du Nord à dos gris et ventre blanc, dont les peaux juxtaposées en échiquier et symétrie amenèrent la figure héraldique appelée vair ou contre-vair. C’était la fourrure la plus noble et la plus prisée. Les marchands la conservaient soigneusement dans des coffrets avec des parfums et des aromates qui en chassaient les insectes Le gris, autre fourrure très estimée, s’obtenait en n’employant que le dos du vair.
Inutile de dire que la mode des fourrures dégénéra en sottise. On fourra si bien les habits que les robes elles-mêmes furent garnies à l’intérieur. Philippe le Long avait employé à sa garde-robe 1598 peaux de vair!
Le nom de pelletiers-haubaniers persista longtemps, en opposition avec celui de pelletiers-fourreurs. Les premiers étaient ceux qui vendaient aux foires; les seconds étaient ceux qui appliquaient la fourrure aux vêtements.
En 1586, ils reçurent des statuts et furent réunis en un, seul corps qui devint le quatrième des six corps marchands. Plus tard, Louis XIII en 1618, Louis XIV en 1648, reprirent les statuts, les confirmèrent et les amplifièrent. D’après ces statuts, il fallait faire quatre ans d’apprentissage, plus quatre de stage avec le chef-d’œuvre pour devenir maître. Il était interdit de fourrer des manchons pour les merciers, de faire le courtage de la pelleterie, ’ de s’associer avec des forains.
A la fin du dix-huitième siècle, les pelletiers étaient régis par six maîtres gardes anciens et nouveaux. Le grand garde était le premier des anciens; il avait à peu prés l’autorité du charpentier du roi ou du roi des violons ; il donnait les brevets de maîtrise; il présidait les assemblées. Au contraire, le plus jeune des nouveaux était une sorte de secrétaire trésorier qui tenait les livres de la communauté et rendait ses comptes au bureau de la pelleterie. Un édit de 1746 avait réuni les pelletiers aux chapeliers et aux bonnetiers. La maîtrise coûtait 500 livres.
En pelleteries et fourrures, on avait les peaux mégissées et chamoisées, maroquin, chagrin, cuir de Russie.
Les peaux en laine ou en poil dont on se sert pour confectionner des vêtements, des couvertures, des tapis, des sacs, etc., sont soumises à une série d’opérations qui ont pour but de les rendre à la fois souples, blanches et imputrescibles. A cet effet, on les enduit, du coté chair seulement, d’un lait de chaux; puis, après les avoir laissées vingt quatre heures dans une dissolution de soude ou de potasse, on les rince à l’eau pure et on leur donne une « façon» en enlevant, à l’aide d’un couteau plat, les inégalités, fibres ou fragments de chair qui peuvent y adhérer.
Après ce travail, les peaux sont mises dans un « confit » d’eau de son de blé, où on les laisse, tout en les remuant et en les foulant de temps à autre, jusqu’à ce qu’elles se boursouflent et répandent une odeur fétide de levure putréfiée. A ce moment, on les retire du confit et on les foule pendant une heure dans un mélange de farine de froment, de jaunes d’œufs frais, d’alun et de sel marin. Cette espèce de bouillie, à laquelle on a donné le nom de « nourriture », pénétre dans les pores de la peau et remplace la graisse détruite par les précédentes opérations. Ainsi traitées, les pelleteries sont étendues avec soin et abandonnées pendant plusieurs semaines afin que la « nourriture » puisse s’y bien incorporer.
Pour faire usage des peaux ainsi « mégissées », il est indispensable de les assouplir. Cette dernière opération consiste, après les avoir rendues légèrement humides, à les fouler avec les pieds chaussés de sabots, et à les passer, à plusieurs reprises, sur un instrument qu’on appelle « palisson », large couteau demi-circulaire fixé sur un pied très solide. Enfin, quand les peaux sont préparées en laine ou en poil, ou enduit le côté laine d’une pâte de blanc d’Espagne qu’on enlève après dessiccation.
La plupart des pelleteries ou fourrures ne sont livrées aux consommateurs qu’après le « lustrage », lequel a pour but de faire disparaître les inégalités de nuances que la laine ou le poil peuvent présenter. Cette opération s’exécute de deux manières différentes, soit au « trempé », c’est-à-dire en plongeant la peau dans un bain de teinture, soit en frottant le poil avec une brosse chargée d’une matière colorante. Dans ce cas, la peau conserve sa couleur naturelle, et il faut s’y bien connaître pour ne pas confondre les fourrures teintes avec les fourrures fines qui ne sont jamais lustrées.
Pour « chamoiser » les peaux, on les foule à plusieurs reprises, au sortir du confit et après l’épilage, avec de l’huile de poisson ; on les passe ensuite dans une étuve légèrement chauffée pour faciliter l’absorption de l’huile, puis on les étend une fois dégraissées avec une lessive tiède de potasse ; enfin, lorsqu’elles sont sèches, on les termine en les étirant au palisson.
Le maroquin se fait avec des peaux de chèvre ou de mouton qu’on épile d’abord au moyen de la chaux, qu’on écharne ensuite avec soin, et qu’on laisse digérer vingt-quatre heures dans un bain de son aigri. Celles qui doivent être teintes en rouge sont cousues deux à deux, la chair en dedans, de façon à former un sac, et plongées dans une dissolution de chlorure d’étain, puis dans un bain de cochenille. On remplace avec avantage la cochenille par le rouge d’aniline, qui n’exige aucun mordant ni aucune préparation spéciale.
Les peaux une fois teintes sont rincées à l’eau de rivière et, en dernier lieu, tamisées avec du « sumac » ( Feuilles de plantes exotiques de la famille des térébinthacées réduites en poudre, et qu’on emploie comme matière tannante et tinctoriale). On introduit, à cet effet, la matière tannante dans les sacs de maroquin, et on facilite l’opération en les fermant après les avoir gonflés d’air. Sauf pour les maroquins rouges, les peaux sont toujours tannées après le dégorgeage et le rinçage, puis nettoyées, séchées et mises en magasin. Avant de les teindre, on commence par les faire revenir en les plongeant dans de l’eau à 30 degrés; on les soumet ensuite à un foulonnage prolongé; puis, après les avoir nettoyées avec grand soin, on les plie chair contre chair et on les teint.
La teinture en noir s’exécute à l’aide d’une brosse trempée dans un mélange de bière aigrie et d’une solution de sulfate de fer. On teint en bleu en plongeant les pelleteries dans un bain d’indigo; en jaune, dans une dissolution d’épine-vinette ; enfin, en violet, en passant le maroquin successivement dans des solutions d’indigo, et de cochenille.
Lorsqu’on a teint et débarrassé les peaux de la couleur, en excès qu’elles contiennent, on les fait passer une à une sur la table d’un laminoir, puis on les termine en les amincissant avec un couteau à fil relevé et en les comprimant avec des cylindres en cristal de roche après les avoir assouplies dans de l’huile grasse. Le grain s’obtient à l’aide, d’une « paumelle » ou d’un cylindre en buis, taillé en vis fine, qui lui donne le grain en losange.
Le chagrin se fabrique, en France, avec une peau souple que l’on presse sur une planche gravée ou dont on forme le grain avec une paumelle.
En Orient, on le prépare avec des peaux que l’on tanne à l’alun, et sur le côté chair desquelles on place de la graine de moutarde. Ces peaux sont alors tendues sur des châssis, exposées et séchées au soleil ; on les foule ensuite fortement ; puis, lorsqu’elles sont bien sèches, on en détache les graines qui y ont imprimé des reliefs très résistants. On emploie encore, sous le nom de chagrin et de « galuchal », la peau rugueuse et très solide du chien de mer.
Le cuir de Russie est préparé avec des peaux tannées à la manière ordinaire, et qu’on fait macérer deux jours dans un mélange de farine de seigle, de levain et d’eau ; au bout de ce temps, on les lave à l’eau pure, et lorsqu’elles sont bien dégorgées, on les travaille dans une décoction de feuilles de saule, où elles doivent enfin séjourner au moins pendant quinze jours. Ensuite on les imprègne, du côté chair, d’huile de bouleau qui les préserve de la moisissure et les rend inattaquables par les insectes. C’est à cette huile empyreumatique qu’est due l’odeur particulière qui distingue le cuir de Russie.
Poissonnier
Voici certainement un des métiers les plus populaires. De tout temps il y eut des poissonniers, comme il y eut des pécheurs. Les règlements de la matière remontent au douzième siècle, mais il y a dans les capitulaires de Charlemagne des parties entières réservées aux pèches. On voit que l’antiquité ne manque pas aux poissonniers.
Et l’on peut dire que les marchands de poisson n’ont pas subi de grandes vicissitudes; ils sont aujourd’hui, après mille ans, ce qu’ils étaient au premier jour; les lois ont changé, les poissonniers vendent toujours leurs poissons de mer ou d’eau douce aux halles.
Dés le treizième siècle, le métier de poissonnier comprend trois communautés : d’abord les pécheurs du roi, qui exploitaient la Marne et la Seine appartenant au domaine royal. Ces pèches avaient été données en fief à la famille de Guérin du Bois, chevalier, par le roi Philippe-Auguste; Moyennant une redevance, ledit Guérin du Bois avait droit de concession aux pécheurs, louait ce que l’on appellerait les cantons, et surveillait les pêcheries ; il avait aussi droit d’amende, de justice, de confiscation en matière de pèche.
Après les pécheurs venaient les marchands de poissons d’eau douce, lesquels revendaient le poisson des pécheurs de Seine ; puis les marchands de poissons de mer, qui recevaient la marée soit salée, soit fraîche; dans des charrettes après deux ou trois jours de route.
Ces deux dernières communautés achetaient leur métier du roi et n’avaient rien à démêler avec Guérin du Bois. Ils payaient cinq sous au roi et versaient en outre quelques deniers à la caisse commune. Leur marché se tenait au Grand-Pont, qu’on appela depuis le pont au Change, dans un endroit réservé où se trouvaient les pierres aux poissonniers.. Quatre jurés de la communauté estimaient les poissons selon le cours du jour et en fixaient ou taxaient le prix. Passait ensuite le maître queux du roi avec ses aides, qui prenaient pour l’usage des cuisines royales ce qui leur convenait.
Mais le rôle de ce chef .de cuisine supérieur ne s’arrêtait pas là. Il avait en fait de pèche une autorité si considérable, qu’on l’avait chargé de fixer la dimension des mailles pour les filets. On voit que la protection des rivières n’est pas d’hier, mais il est plaisant de trouver un maître queux chargé de cette mission délicate. La senne et la trouble, mots conservés depuis pour désigner ces mêmes filets, ne devaient pas servir à la destruction complète du poisson, mais seulement à l’approvisionnement modéré des halles.
C’était une mesure préventive contre les pécheurs, qui avaient à subir bien d’autres tracas. Indépendamment de l’achat de leur métier, dont quatre sous passaient à la famille du Bois et un sou au roi, il fallait acquitter trois sous de hauban, deux sous de coutume au roi, et cinq oboles à la famille du Bois. Le métier était misérable, car si les rivières étaient mieux fournies qu’elles ne le sont de nos jours, le prix du poisson était à peine suffisant pour faire vivre ceux qui pêchaient. D’ordinaire, quatre barbeaux, carpillons ou anguilles, montaient à un denier, et c’étaient les belles pièces. Puis il y avait le chômage forcé du 15 avril au 15 mai, époque du frai ; toutes ces causes faisaient déserter le métier de pêcheur, comme improductif.
Ces marchands de marée n’avaient pas non plus un état fort lucratif. A part le maquereau et le hareng qu’on achetait à la pièce, tout le reste se vendait par lots souvent bien avariés par une longue route, et qui restaient pour compte au marchand. Celui-ci achetait sa fourniture aux halles et ne pouvait sous aucun prétexte arrêter les charretiers avant leur arrivée au marché, à peine de la perte de son acquisition.
La distribution du poisson de mer se faisait par une vingtaine de trieurs qui recevaient un denier du millier vendu, jusqu’à concurrence de trois charretées par jour. Dans l’énumération des espèces, on relève les aloses, les barbues, les bars, les anguilles de mer, les merlans, les rougets, les raies, les soles, les saumons.
Du reste, les poissons salés passaient par les mains des harengers et ne se vendaient pas exclusivement au marché public.
Tous ces métiers relativement faciles tentèrent les femmes, et dès le principe elles s’y donnèrent avec ardeur. Sans doute il y eut de tout temps des poissardes, niais leur nombre avait augmenté dans de telles proportions, au dix-septième siècle, qu’on les regardait comme une puissance. La naïveté et la crudité de leurs mots et de leurs réparties leur avaient fait une renommée européenne. L’une d’elles avait répondu à un prince borgne qui lui demandait en gouaillant la différence entre un merlan et une huître , que le merlan n’avait qu’un œil et l’huître deux.
Leur faveur s’était accrue au point de les faire admettre à la cour certains jours de l’année, au 1er janvier entre autres.
Au dernier siècle, elles avaient un peu accaparé le métier, mais elles avaient des règlements sévères qui leur interdisaient d’acheter avant neuf heures du matin pour laisser aux bourgeois le temps de se fournir. Après neuf heures, elles faisaient leurs acquisitions et exposaient leur marchandise soit dans des baquets pour le poisson d’eau douce vivant, soit sur des éventaires pour le poisson de mer, et allaient criant par les rues ce que l’on entend encore aujourd’hui, avec ces intonations bizarres qui sont un des triomphes du métier :
Merlans à frire, à frire!
A l’anguille de mer, à l’anguille !
Il arrive, le maquereau !
Sellier, lormier, chapuiseur, blasonnier-cuireur, bourrelier
Au treizième siècle, la sellerie avait acquis une situation prépondérante parmi les corps de métier. Elle avait cela de commun avec les autres corporations occupées à la fabrication des choses de guerre; néanmoins les ouvriers de cette partie ne bénéficiaient pas des privilèges réservés aux gantiers, aux imagiers, et en général aux métiers réputés nobles.
La sellerie comprenait alors cinq corps de métiers différents :
– Les chapuiseurs, travaillant le bois et fabriquant la charpente ou l’ossature de la selle;
– Les blasonniers-cuireurs, qui couvraient cette charpente de cuir, mais qui y peignaient plus généralement des écussons, d’où leur nom;
– Les lormiers, qui tenaient un peu aux fèvres par la fabrication des mors de bride et des ornements de métal, et aussi un peu aux cuireurs, par la confection en cuir des rênes, des brides, etc. ;
– Et enfin les bourreliers proprement dits, classe inférieure dont la fabrication un peu sommaire de harnais bourrés d’étoupe ne s’écoulait guère que chez les voituriers par terre.
Les selliers étaient les artistes du métier; ils assemblaient les selles, les harnais, faisaient des applications de cuir de Cordoue, payaient les lormiers, les cuireurs et les blasonniers qui travaillaient pour eux, et fournissaient à la communauté les jurés nécessaires à la surveillance des travaux. N’ayant chez eux que des ouvrages terminés, des harnais complets, ils avaient acquis une supériorité telle que, durant tout le Moyen Âge, ils furent les seuls à gouverner la corporation et à avoir la direction des fonds de secours versés par tous les corps de métiers à la confrérie.
A la tête de tous était le maître, qui recevait sa charge du chambellan et du connétable investi spécialement de la juridiction des métiers de sellerie.
Au-dessous du maître venaient les jurés, toujours pris parmi les selliers, et dont la fonction était de parcourir mensuellement les ateliers pour y surveiller les travaux. Dans cette visite, ils s’enquéraient étroitement auprès des apprentis ou des ouvriers des fraudes dont ils pouvaient avoir connaissance, et ceux-ci étaient tenus de leur répondre à peine d’amende.
Des cinq métiers de sellerie, un seul s’achetait, celui de sellier, parce qu’il y avait à payer l’impôt des « huèses », appliqué à tous les cordouaniers; les selliers payaient en outre les quarante sols à la fête Saint-Lazare pour pouvoir courir les foires. Mais, en retour de ces charges, le maître pouvait avoir deux apprentis dans des métiers divers, un sellier et un blasonnier. Chez les chapuiseurs, une mesure très libérale voulait que l’apprenti cessât d’être apprenti dès qu’il était en mesure de faire un chef-d’œuvre, « pour la réson de ce que quant un aprentis set faire son chief d’oevre, il est réson qu’il se tiegne au mestier, et soit en l’ouvroir. »
Telle est au treizième siècle la délimitation exacte de tous ces métiers connexes.
Cent ans après, les choses avaient un peu changé de face; il n’est plus guère question alors que de lormerie, c’est-à-dire de fabrication de brides, mors, freins, etc., et de sellerie, comprenant la chapuiserie, la blasonnerie, la bourrelerie même.
Lors de la rédaction des statuts, sous Jean le Bon, en 1357, on assembla maîtres et valets du métier; on fit venir le registre de la corporation, et des dépositions comparées aux vieux titres on tira des statuts dont voici le résumé.
Nul ne peut travailler du métier sans faire partie de la corporation. On ne vend qu’à ciel ouvert, à peine de seize livres d’amende. Le lormier a un apprenti pour six années. Il dore et étame toute œuvre bonne, mais ne peut redorer ou étamer du vieux, sauf sur commande. Nul étranger ne peut travailler du métier à Paris s’il n’est agréé par les maîtres jurés.
Les selliers étaient dits « cousturiers. de lormerie »; ils faisaient « portrauls,.étriveres, culieres de deux cuirs. » C’était là où le métier de lormier-sellier se coupait en deux, les uns penchant aux fèvres, les autres aux cordonniers. Aussi, quand on fut au point de jurer les statuts, fut-il entendu qu’on demanderait l’avis des fèvres, « pour ce que ce sont ceulx qui plus se peuvent cogncestre audict mestier de lormerie. »
Malgré tout, les selliers avaient conservé leur prépondérance, et les jurés se recrutaient toujours dans leurs rangs. Les lormiers en avaient conçu un dépit violent qui éclata sous Louis XI en plaintes telles qu’il fallut bien les écouter. A les croire, le métier des selliers était d’une facilité si grande qu’avec « matière de bois, de colle et de cuir », on en avait pénétré toutes les malices.
Au contraire, le métier de lormerie demandait un apprentissage pénible, coûtait beaucoup de peines, rapportait peu, et, en fait d’honneurs, tous étaient acquis au « mestier facile. » C’est l’éternelle histoire du boulanger et du charbonnier. Le plus solide argument que les intéressés invoquassent dans leur requête était bien ce fait, que les lormiers et les selliers avaient fait bande à part autrefois ; seulement cette séparation de droit n’existait guère en fait, puisque les selliers surveillaient la lormerie au temps même d’Étienne Boileau. Ces plaintes avaient un très mauvais effet, — et les lormiers ne furent pas les derniers à le constater, — car les selliers les laissèrent à part, et allèrent se fournir de brides ou de mors en Bretagne ou en Flandre, où ces produits ne valaient rien. La séparation était donc pour eux une question capitale.
On estima que la chose valait la peine d’être portée au grand conseil. Les lormiers eurent gain de cause au mois de janvier 1482, le roi étant alors à Thouars.
Le seizième siècle vit une nouvelle industrie se greffer sur toutes celles que l’on vient d’énumérer, la carrosserie.
Les selliers sont alors lormiers – carrossiers, mais ils ne fabriquent guère encore de voitures. Henri IV n’avait qu’un seul carrosse, et Bassompierre fut le premier qui y fit adapter des glaces. Ou s’émerveilla de cette découverte, et le métier y trouva son compte. Alors deux branches se partagent la communauté des anciens selliers : les larmiers-bourreliers, et les lormiers-sellierss-carrossiers.
Réformés en 1577, en 1595 les lormiers-selliers-carrossiers dressèrent de nouveau leurs statuts sous Louis XIV pour se mettre un peu au courant de la carrosserie moderne.
En 1650, ils obtinrent des lettres à ce sujet, et en 1670, d’autres lettres pour l’approbation de nouvelles corrections. On renverra à ces statuts pour étudier la fabrication de la carrosserie au milieu du dix-septième siècle : ils contiennent l’énumération de toutes les matières que peuvent employer les carrossiers.
Les choses sont ainsi réglées dans la corporation.
Un apprenti seulement pour six ans ; les fils des maîtres sont exempts des examens du chef-d’œuvre. L’apprenti ordinaire doit être compagnon pendant quatre ans en plus, soit dix aimées avant la maîtrise, il fait outre cela un chef-d’œuvre qui consiste soit en une selle rase à couvrir, soit en un arçon à corps que l’on doit garnir devant et derrière.
Serrurier
Il y aurait beaucoup à dire sur ce métier, qui touchait à la fois au métier manuel des simples fèvres et aux délicatesses d’œuvre des orfèvres et des imagiers.
Les serruriers proprement dits reçurent leurs statuts de Charles VI en 1411, mais ils avaient depuis longtemps une existence propre. Au onzième siècle, ils avaient suivi la renaissance artistique et architecturale, pour atteindre au douzième l’apogée de leur développement. Et cependant on sait quelles étaient pour ces habiles artisans les difficultés d’opérer, n’ayant ni lingots de fer préparés, ni moyens énergiques de battre le fer. Ils faisaient tout à la main, frappant et martelant doucement leur travail qu’ils chauffaient fréquemment. Pourtant ces ouvriers patients fabriquaient des chefs-d’œuvre; on peut s’en convaincre en regardant la curieuse grille du Puy en Velay et aussi celle de l’abbaye de Conques.
Malgré tout, cette perfection, déjà très grande à la fin du douzième siècle, s’accentua encore au treizième sous l’influence de l’architecture. Le serrurier ne confectionne pas seulement des grilles inimitables, il contourne des chandeliers, orne des huches ou coffrets, cisèle d’admirables serrures. Il jette dans son œuvre les caprices des volutes, les étonnements d’animaux bizarres, parfois vrais, souvent d’imagination, mais toujours amusants.
Le quatorzième siècle fut le signal de la décadence, parce que les serruriers ne se contentèrent plus des vieux procédés du plein fer; ils usèrent de feuilles de fer qui se rivaient au gros œuvre. De plus,, l’architecture qu’ils imitaient avait, de son côté, beaucoup perdu de son élégance, et nuisait à leur travail. Il faudrait se garder cependant de généraliser outre mesure des serruriers du quinzième siècle; on ne citera que les portes de l’armoire de l’abbaye de Saint-Loup à Troyes ; quant aux serrures proprement dites, elles furent à cette époque tout à fait remarquables.
Au temps d’Étienne Boileau, les serruriers se divisaient en trois corps distincts : ceux qui battaient le fer, les grossiers ou les taillandiers; ceux qui confectionnaient la grosse serrurerie dans les constructions, faisaient les gonds, les verrous, et que l’on appelait les greifiers; et enfin les fabricants de serrures ou serruriers.
Tous ces artisans pouvaient travailler de nuit, ce qui était un privilège bien rare ; les serruriers seuls avaient des restrictions, probablement à cause de la finesse du travail. Ils avaient des apprentis à leur guise sans qu’on en limitât le nombre ; la partie la plus estimée du métier était la fabrication de la penture, c’est-à-dire des lames de fer orné clouées aux battants des portes et qui s’encastraient dans les gonds. Cette spécialité du greifier exigeait une étude à part, et les adeptes en étaient très prisés parmi leurs confrères.
La Renaissance donna un nouveau lustre à l’art du serrurier, et, dès 1453, François Ier confirma leurs statuts et leurs privilèges.
On citera pour mémoire les remarquables travaux de serrurerie exécutés à Anet, la grille de Maisons conservée dans J. Marot, les admirables fermetures de la galerie d’Apollon au Louvre, et tant de belles choses qu’on ne saurait tout citer. Néanmoins, les procédés de fabrication sont à cette époque inférieurs à ceux du treizième siècle ; la tôle joue dans ces travaux un rôle prépondérant qui n’est pas sans nuire un peu à la solidité.
Plus tard, la lime remplaça le marteau dans beaucoup de cas où elle était plus nuisible qu’utile, et le ciseau servit à ciseler.
Sous Louis XIV, les serruriers eurent une nouvelle confirmation de statuts (1650). L’apprentissage durait cinq ans alors et entraînait cinq autres années de compagnonnage. Il était interdit au serrurier, sous peine de mort, de fabriquer des coins pouvant servir aux faux-monnayeurs. C’était une des sanctions les plus terribles portées contre les corporations.
Tailleur
Tailleurs de robes, disait-on au treizième siècle, au temps de Boileau ; à cette époque, les tailleurs faisaient, en effet, peu d’autres habits. Hommes et femmes s’affublaient de robes longues qui disparurent au temps des premiers Valois.
Le tailleur entrait dans le métier comme bon lui semblait; il n’y avait rien à payer. Quand les maîtres jurés l’avaient reconnu apte à tailler et à coudre, il ouvrait boutique sur la rue et se mettait à confectionner des habits de son mieux. Les étrangers, qui eussent pu inonder la clientèle de mauvaises marchandises et de confections sans valeur, étaient traqués par les maîtres et payaient cinq sous d’amende à chaque infraction. Le tailleur assermenté n’avait à craindre que la mauvaise coupe d’un habit.
Dans ces temps si éloignés de nous, le tailleur qui gâchait un morceau d’étoffe était tenu d’en rembourser le propriétaire. Il était responsable des fautes de son valet, mais il avait recours contre lui et pouvait exiger en compensation quelques journées de travail de son ouvrier : cette compensation était d’ailleurs toute morale , car le valet travaillait pendant ce temps de pénitence à des habits destinés aux pauvres de la communauté.
Comme la plupart des autres métiers importants, les tailleurs essayèrent d’éviter la corvée du guet. Les raisons qu’ils invoquaient à l’appui de leur demande ne manquent pas de naïveté.
Le guet leur était très préjudiciable, assuraient-ils sérieusement, « pour les grantz robes qui leur convient fere et garder de nuiz qui sont aus gentiuz homes. » En un mot, ils prétendaient qu’on devait les laisser chez eux pour garder les magnifiques robes des damoiseaux et des chevaliers. Les imagiers prétendaient aussi rester chez eux, parce qu’ils fabriquaient des saints de toutes catégories ; les tailleurs faisaient valoir les mêmes arguments.
On ne suivra pas les tailleurs dans toutes les vicissitudes que leur créèrent les changements de mode entre le treizième et le seizième siècle. Leurs statuts du milieu du quatorzième siècle furent homologués à diverses reprises, en l441, 1461, 1467, 1484, pour Paris seulement. En province, ils avaient aussi des règlements spéciaux, et parmi les villes principales qui reçurent des lettres royales à ce sujet, on citera Tours, Bordeaux, Angers, Caen, Montpellier, Poitiers, Pontoise et Meaux. La plupart de ces règlements étaient du quinzième siècle qui fut le temps le plus favorable aux fantaisies de la mode, malgré ses tristes débuts.
En 1420, le drap de seize sous avait augmenté dans la proportion de quinze à quarante ; mais les magnificences des Flandres, les prospérités des Bourgognes, donnèrent vite un autre ton aux affaires. « De là partaient les modes auxquelles essayaient de se conformer dans leur misère les infortunés Français. » dit Jules Quicherat, dans son Histoire du costume
Les infortunés Français perdaient d’ailleurs gaiement leur royaume à la cour de Chinon, et les tailleurs royaux n’avaient pas à s’en plaindre.
On l’a déjà vu à propos de la dentelle, les lois somptuaires des seizième et dix-septième siècles ruinèrent les fabricants ; elles atteignirent gravement les tailleurs, en ce sens qu’ils perdirent l’emploi des ornements coûteux qui étaient pour eux une source de revenus inappréciable. Les princes seuls purent se permettre les riches doublures, la soie et l’or jusqu’alors portés, comme le dit Ronsard, par :
… Le muguet chargé de soye
Qui à des princes s’esgaloit
Et riche en drap de soye aloit
Faisant flamber toute la voye.
Mais le luxe rentra par les fenêtres, si bien qu’on dut rétablir les prohibitions, surtout pour les tailleurs, que l’on condamnait au fouet tout simplement pour toute infraction.
Le fouet, c’était la peine des valets, et ce fait semble prouver que les tailleurs d’habits ne tenaient pas une haute place dans la hiérarchie sociale.
Malheureusement, il en était de toutes ces prohibitions comme des sermons de maître Jacques. Le prédicateur ne prêchant pas l’exemple, les ouailles ne se croyaient tenues à rien du tout. « Que les roys commencent à quitter ces despenses, écrivait Michel Montaigne, ce sera faict en ung mois sans édict et sans ordonnance, nous irons tous après! » Montaigne avait raison selon son habitude.
Une gravure montre l’intérieur d’un tailleur sur la lin du dix-septième siècle, d’après un dessin original de Bonnard. On voit que la différence entre ceux-là et les nôtres n’est pas si grande : — toujours l’homme juché sur un établi et travaillant en manches de chemise, alors que le patron, correctement vêtu, prend mesure à un gentilhomme. — A cette époque, les tailleurs avaient été réunis aux pourpointiers et avaient reçu d’autres statuts approuvés en 1660.
Il y avait alors deux maîtres jurés que l’on élisait la veille de la Trinité, jour de la fête des tailleurs, en présence du procureur du roi. L’apprenti faisait trois ans, plus trois ans comme compagnon avant le chef-d’œuvre. A la fin du dix-huitième siècle, la corporation comptait plus de quinze cents maîtres : c’était l’une des plus nombreuses de toutes.
Tisserand
C’est des tisserands de toile seuls dont il s’agit ici, et non pas des tisserands–drapans ou des tisserands–futainiers. Ils datent des premiers âges du monde.
En France, le métier est de toute antiquité, mais on n’a pas à remonter très haut. On se bornera à dire que, dés le treizième siècle, les tisserands existent en corps de métier, et que leurs statuts définitifs ne remontent qu’à 1586, sous Henri III. Dès les temps anciens, le tisserand en toile opérait comme opèrent encore les tisserands de nos provinces, avec un métier composé de trois ensubles, d’un rôt ou peigne, où l’on fait passer les fils de la chaîne, à travers lesquels on lance la navette.
Les statuts des tisserands furent confirmés par Henri IV en juin 1608, et par Louis XIII en mai 1640. Les tisserands y sont appelés maîtres tisserands en toile, canevas et linge, et il fallait quatre ans d’apprentissage à Paris pour devenir maître. Une particularité du métier était que le maître de plus de cinquante ans pouvait avoir trois apprentis. Au-dessous de cet âge, on n’en tolérait que deux.
Le patron de la corporation était saint Biaise, saint du quatrième siècle, sans aucun rapport avec les tisserands, puisqu’il était évêque, et qu’il n’obtint de célébrité que bien postérieurement à l’établissement des tisserands en France.
La majeure partie des tisserands habitaient la rue de la Tixeranderie au quartier de l’Hôtel-de-Ville, et cela dès le douzième siècle.
Au treizième, la rue devint rue de la Viez-Tixeranderie ; elle eut l’honneur, au dix-septième, de donner asile à Scarron et à sa femme qui devint Mme de Maintenon.
Verrier
On fabriquait le verre fort anciennement en France. Dans un passage du moine Théophile, on voit que les verriers français passaient pour très habiles. C’était au douzième siècle; mais il semble que plus tard on se soit désintéressé de cette fabrication, car, dans les inventaires des siècles postérieurs, on retrouve à chaque mention de pièce de verre une indication d’origine qui n’est jamais française.
A Paris, en 1292, il n’y a qu’un fabricant de bouteilles, et ce fabricant de bouteilles les faisait peut-être en terre : on ne sait.
Au seizième siècle, Henri II voulut lutter avec les verres de Venise dont la réputation était si grande. Il amena donc en France un nommé Mutio, verrier italien, et lui fit un atelier à Saint-Germain. Plus tard, Henri IV dépensa beaucoup d’argent à l’établissement des verreries de Nevers et de Paris qui n’eurent aucun succès. Cette décadence s’accentua jusqu’au dix-huitième siècle. L’art du verre était alors tout entier adonné à la fabrication des glaces, et ne produisait presque plus de vases.
On connaît le privilège des verriers dans certaines provinces. Leur métier leur conférait la noblesse héréditaire, d’où le nom de gentilshommes verriers.
À la fin du seizième siècle, on fit des restrictions, et les verrière furent examinés plus scrupuleusement avant d’obtenir un titre si envié à cause des immunités qui s’y attachaient.
ANNEXE I
Le procès d’Olivier Le Daim, en 1483
Olivier Necker Teufel ou de Duivel (en flamand, le diable) était né à Tielt, près de Bruges. Étant venu chercher fortune en France, il fut introduit, on ne sait par quelle recommandation, prés de Louis XI, qui l’employa d’abord comme barbier et valet de chambre. On ne l’appelait point à la cour par la traduction de son nom de famille, sans doute parce qu’on ne prononçait pas volontiers ce vilain nom, soit par piété, soit par crainte de Satan lui-même; mais on le désignait par le surnom de « le Mauvais » (Il est ainsi désigné dans les comptes de dépenses de Louis XI, au mois de février 1470.), qu’il méritait bien. Il ne put le souffrir, et, s’étant avancé de plus en plus, par de détestables services, dans la faveur du moins scrupuleux des rois, il obtint, au mois d’octobre 1474, l’anoblissement avec défense qu’on le nommât désormais autrement que Ledain ou le Daim. Ce dernier nom avait-il une signification quelconque? On l’ignore: il n’est expliqué nulle part.
Élevé si étonnamment au rang des seigneurs avec le titre de comte de Meulan, puis nommé capitaine du pont de Saint-Cloud, garde de la garenne de Rouvray (la forêt de Boulogne), etc., Olivier le Daim, puissant et riche, se mit à exercer ses droits et à les outre-passer sans aucune mesure. Il résidait souvent à Paris, tandis que Louis XI vivait dans son triste château de Plessis-lez-Tours : il en était d’autant plus libre de se livrer à tous les excès où l’entraînaient sa cupidité et sa méchanceté, assuré d’ailleurs de ne pas être désavoué ou puni par le roi, quoi qu’il lui plût de faire.
On a fait connaître une véritable réhabilitation d’un autre des agents les plus impopulaires de Louis XI, Jean de Doyat, dont presque tous les auteurs des derniers siècles n’ont parlé qu’avec un mépris extrême; mais il est bien impossible que l’on fasse, aujourd’hui ni plus tard, une tentative semblable en faveur d’Olivier le Daim. On a vu que Doyat, s’il était loin d’être sans reproche, était un esprit éclairé, un légiste, un administrateur habile, un ingénieux et vaillant capitaine, et qu’en somme la fin de sa vie effaça noblement les taches qu’avaient imprimées sur son nom les haines des ennemis de la politique de Louis XI qu’il avait servie, autant que ses fautes personnelles. Quant à Olivier, rien de ce qu’on sait de lui ne permet de relever sa mémoire. Ce n’était évidemment qu’un instrument brutal et vicieux des volontés du maître, et par lui-même un fort méchant homme. Tout ce qu’on peut dire dans son intérêt est que parmi les crimes nombreux dont on l’accusait, tous ne furent pas prouvés, et qu’il semble qu’on doive lui imputer plutôt des vols et des rapines que des cruautés.
Dés le lendemain de la mort de Louis XI, qui « causa une joie universelle en France », le gouvernement de son successeur, Charles VIII encore enfant, représenté par Anne de France, fille du roi, et son mari, sire de Beaujeu, fut saisi de plaintes énergiques « contre les personaiges qui estoient à l’entour du feu roy », et notamment contre Olivier et ses complices. Toutefois, trop confiant sans doute dans ses titres et ses richesses, et aussi dans l’espoir de la recommandation que Louis XI avait faite à Mme de Beaujeu de protéger ses serviteurs, le comte de Meulan, loin de songer à prendre la fuite, ne cessa point d’ajouter, par ses actes habituels d’exactions et de sévices, des motifs nouveaux à l’indignation publique, même « parcourant les routes, dit-on, et rançonnant les voyageurs. »
Vers la fin de l’automne, Olivier fut arrêté et enfermé dans la grosse tour du Louvre, avec l’un de ses affidés, Daniel Baert, venu jadis de Flandre avec lui. Le Parlement fit signifier, le 19 novembre 1483, défense au sieur de Saint-Venant, capitaine du château du Louvre, de laisser sortir ou transférer les deux prisonniers, sous menace des peines les plus sévères. Cette défense avait en réalité pour cause la crainte moins d’une évasion que des efforts que pourraient faire Anne de Beaujeu et le duc d’Orléans pour enlever au Parlement la connaissance du procès et pour en atténuer les suites. Le duc d’Orléans réclama en effet positivement la remise d’Olivier comme étant « son sujet justiciable », sur le prétexte que ce serviteur du feu roi possédait des terres comprises dans ses domaines; mais le Parlement s’y opposa, et, pour plus de sûreté, décida le transfèrement d’Olivier à la Conciergerie .
Olivier comparut pour la première fois devant la Cour assemblée en la grand’chambre le 15 décembre 1483. Il prêta serment de dire la vérité. L’instruction de son procès fut, dès ce moment, poursuivie avec activité.
L’une de ses victimes, Martin de Bellefaye (Avocat au Châtelet en 1454, lieutenant criminel du prévôt de Paris en juillet 1460 et 1461, puis conseiller lai au Parlement.), conseiller au Parlement, avait été arraché de son siège, quatre ans auparavant, par une bande que commandait un nommé Jehan Beauharnois, barbier d’Orléans, agent d’Olivier. Il avait été emprisonné avec deux huissiers de la cour, et c’était seulement après sept mois de tortures morales et matérielles qu’il avait été relâché. On ne sait à quelle occasion il s’était attiré la haine particulière d’Olivier, mais le grief ostensible était qu’il avait concouru à faire donner par le Parlement un ordre d’arrestation contre Daniel Baert, à la suite de plaintes de l’évêque d’Orléans défendant ses hôtes et sujets habitants de Saint-Cloud indignement rançonnés et incarcérés. On rappelait notamment, à ce sujet, qu’un avocat à la cour du Parlement, Jehan Gaignon, ayant été envoyé à Saint-Cloud, en l’auditoire du lieutenant d’Olivier, pour réclamer contre un de ces empiétements des droits de l’évêque, le lieutenant, c’est-à-dire Daniel Baert lui-même, s’était levé de son siège, « avoit prinst le dit Gnignon au corps, et lui avait baillé un carcan ou tillecte de fer où pendoit une cbaisne de fer. » Ce carcan était fermé à clef, et la chaîne se terminait par une boule de fer pesant 300 livres.
Aussi longtemps qu’avait vécu Louis XI, le Parlement avait été obligé de tolérer ces violences, d’autant plus que plusieurs des membres étaient des créatures d’Olivier; on avait d’ailleurs affecté le plus souvent d’observer, dans une certaine mesure, les formes judiciaires. C’est ainsi que dans l’affaire de Bellefaye, Olivier, qui disposait à son gré de la signature royale, avait fait constituer une commission chargée de faire le procès à ce magistrat, aux huissiers et à deux chanoines que Beauharnois avait arrêtés dans le palais épiscopal ; or, on trouve parmi les membres de cette commission un nommé Jean Van den Driessche, flamand comme Olivier et Daniel Baert, banni autrefois par le duc de Bourgogne et bien accueilli par Louis XI, qui, le voyant « homme d’entremise et de subtil engin », l’avait nommé trésorier de France, et ensuite président à la Cour des comptes.
Aux accusations de Bellefaye et de l’évêque d’Orléans, s’ajoutaient celles de l’évêque de Lombez, abbé de Saint-Denis. Olivier le Daim avait confisqué, sans droit, les revenus de la foire du Lendit, dont l’exploitation appartenait à l’abbaye, et il avait joui de même de tous les domaines de l’Église pendant huit ans. Daniel Baert percevait en son nom des redevances qui ne lui étaient pas dues.
La liste des plaignants était fort longue : un nommé Jacques Olivier avait été accusé faussement de lèse-majesté et emprisonné jusqu’à ce qu’il eût payé une rançon de 800 écus. Deux marchands d’Orléans, un clerc du greffe du Parlement, un marchand de Lyon, avaient été traités de la même manière. D’autres malheureux avaient été arrêtés et mis à la question par les gens du capitaine du pont de Saint-Cloud. Des familles entières, des veuves, des tuteurs d’orphelins, articulaient de semblables accusations contre Olivier.
Un seul fait d’assassinat fût dénoncé au parlement. On suppose que d’autres crimes semblables avaient pu être commis par ordre d’Olivier, mais qu’il avait eu soin de se munir, pour les faits les plus graves, de lettres de rémission, tandis qu’il n’avait pas jugé nécessaire de prendre ce soin lorsqu’il ne s’était agi que d’exactions et de rapines.
On ne sait pas précisément si Olivier le Daim fut soumis à la torture, mais on peut le croire, et, du reste, il ne fut pas mieux traité dans son cachot que ne l’avaient été plusieurs de ses victimes, par exemple, Jehan Gaignon. Dès son incarcération au Louvre, il avait été chargé de chaînes de fer qui aboutissaient à un carcan entourant à mi-hauteur la jambe gauche. Afin que cet anneau de fer ne pesât pas sur le pied, il était suspendu par une forte chaîne à une lourde ceinture de fer, qui embrassait la taille du prisonnier et reposait sur ses hanches ; on l’avait transféré avec cet appareil à la tour carrée du Palais. Le carcan et le poids des fers lui faisaient des blessures profondes; il s’en plaignit : il se passa huit jours avant qu’on pût s’en procurer la clef, qui était entre les mains du « sire de Montagu » ex-conseiller de Louis XI. Ces cruautés auraient pu suffire pour causer sa mort en prison ; ce n’était pas ce qu’on voulait : on se rappela, un peu tard, que « telles manières de fers et quarquans avoient esté autrefois damnez par arrest », et, depuis, on n’enchaîna Olivier qu’avec deux anneaux.
Au mois de février les procès-verbaux de l’instruction furent lus devant l’accusé en audience. Aux faits délictueux ou criminels déjà énumérés s’en ajoutèrent d’autres, notamment celui d’avoir livré au pillage et à l’incendie des villages.de Flandre.
Le 19 mai, Olivier le Daim fut condamné à être pendu et étranglé au gibet de Paris. Ses biens confisqués servirent en partie à dédommager les parties civiles. Parmi les moindres des restitutions faites à quelques plaignants, on remarque : six tasses d’argent « enlevées par ruse » à l’évêque de Nevers, six tapis de Turquie à un marchand, un missel enluminé à l’église du Saint-Sépulcre, etc., etc.
L’usage, pour des procès de cette importance, était que connaissance de la condamnation fût portée au roi. Le Parlement craignait qu’Olivier ne fût gracié. On profita de l’éloignement de la cour et de là minorité du roi pour précipiter l’exécution.
Le surlendemain même de l’arrêt, le 21 mai, à sept heures du matin, le greffier criminel vint annoncer à Olivier sa condamnation. Olivier répondit simplement : « C’est bien », et demanda deux confesseurs. A dix heures, l’exécuteur mena le condamné en la cour du Palais pour « faire le cry en tels cas accoustumé » ; puis on le mit en charrette, et une escorte d’huissiers du Parlement et de sergents à cheval le conduisit à Montfaucon.
Anne de Beaujeu, régente, en apprenant cette exécution, témoigna de l’étonnement, mais ne protesta point; elle se borna à demander que l’on ensevelît le condamné en terre sainte. Le corps fut, en effet, « dépendu du gibet et inhumé dans le cimetière de Saint-Laurent-lez-Paris », où l’on célébra « un service à trois messes à note », en présence d’huissiers de la cour.
Quinze jours après la mort d’Olivier, Daniel Baert fut aussi pendu.
ANNEXE II
Ambroise Paré
Ambroise Paré naquit à Laval, au Maine, vers 1517. Son père était coffretier. Les premières années de sa vie sont fort obscures. Il résulte d’un petit cahier écrit de sa main, qu’il étudia neuf à dix ans la chirurgie. Son premier maître fut un barbier d’Angers ou de Vitré. Il est probable que, lorsqu’il arriva à Paris en 1552 ou 1533, il entra encore comme apprenti chez un chirurgien barbier, condition sans laquelle il n’aurait pu être admis plus tard à exercer lui-méme la chirurgie. Or, voici d’après un ancien pamphlet quelles étaient les occupations journalières d’un apprenti barbier.
« A peine le coq a-t-il chanté, que le garçon se lève pour balayer la boutique et l’ouvrir, afin de ne pas perdre la petite rétribution que quelque manœuvre qui va à son travail lui donne pour se faire faire la barbe en passant. Depuis ce temps jusqu’à deux heures de l’après midi, il va chez cinquante particuliers peigner des perruques, attendre dans l’antichambre où sur l’escalier la commodité des pratiques, mettre les cheveux des uns en papillotes, passer les autres au fer, et leur faire le poil à tous. Vers le soir, s’il est de ceux qui ont envie de s’instruire, il prendra un livre. Encore sera-t-il interrompu à chaque instant par quelque pratique attardée. »
Les maîtres chirurgiens ne donnaient qu’un congé par semaine à leurs élèves, et ceux-ci en profitaient pour aller aux cours publics; c’était leur seule ressource pour faire quelques progrès dans leur art, à moins que quelques médecins ne consentissent par charité à leur donner des leçons avant le lever du jour.
Ce genre de vie fut bientôt insupportable pour Paré. Aussi, presque aussitôt après son arrivée à Paris, quittant la boutique, Il entra à l’hôtel-Dieu avec des fonctions qui correspondaient à peu près à l’internat actuel. Il compta toujours plus tard son séjour dans cette maison comme l’un de ses plus beaux titres : « Faut sçavoir, dit-il dans un avis, au lecteur, que par l’espace de trois ans j’ai résidé en l’Hôtel-Dieu de Paris, où j’ai eu le moyen de voir et connaître ( eu égard à la grande diversité de malades y gisans ordinairement) tout ce qui peut être d’altération et maladie au corps humain. »
Ce fut probablement vers 1556 que Paré quitta l’hôtel-Dieu, et se fit recevoir maître barbier chirurgien. Il avait alors dix-neuf ans. Charles-Quint venait d’entrer en Provence avec une nombreuse armée. François Ier était en marche contre lui, Notre jeune chirurgien partit à la suite du maréchal Montejean, colonel-général de l’infanterie française.
En 1559, le maréchal Montejan mourut. Paré revint à Paris, et s’y maria en 1541, avec la fille du valet, chauffe-cire de la chancellerie de France. La guerre s’étant rallumée en 1542, il s’attacha à M. de Rohan, grand seigneur de Bretagne, et le suivit au camp de Perpignan l’année suivante. Dans les escarmouches de cette campagne il se présenta à lui une belle occasion de montrer sa sagacité. Le maréchal de Brissac avait reçu un coup de feu près de l’omoplate droite, et les chirurgiens ne pouvaient trouver la balle. M. de Rohan lui envoya Paré, qui eut l’idée de mettre le blessé dans la position où il était lorsqu’il avait reçu le coup. La balle se révéla alors par une légère saillie sous la peau et fut facilement extraite.
En 1545, Paré publia un de ses meilleurs ouvrages intitulé: « La Méthode de traicter les playes fnictcs par les hacquebutes et aultres bastons à feu. »
Pendant cette même année, il assista au siège de Boulogne, où le duc de Guise reçut ce grand coup de lance à travers la figure, dont la cicatrice lui fit donner le surnom de Balafré. La tradition rapporte que ce fut Paré qui réussit à extraire le tronçon de lance.
Il y eut alors une paix de quelques années, durant lesquelles Paré revint à Paris, où il s’adonna particulièrement à l’anatomie. Le fruit de ses éludes de dissection fut un petit volume qu’il publia en 1550 avec ce titre : « Briefve colléction de l’administration anatomique, avec la manière de conjoindre les os. »
En 1552, un ordre général fut donné de rassembler l’armée sur les frontières de Champagne. Paré suivit M..dc Rohan dans cette campagne nouvelle, et y fit preuve plus d’une fois d’habileté et d’humanité. Un soldat de la compagnie de Rohan allant en maraude fut blessé de douze grands coups d’épée, de telle sorte que le jugeant désespéré, et la compagnie devant partir le lendemain, on avait déjà creusé la fosse où on voulait le jeter, Paré réclama en sa faveur, le plaça sur une charrette, lui servit « de médecin, de chirurgien, d’apothicaire et de cuisinier » et fit si bien qu’il le guérit. L’admiration fut au comble : sa réputation avait commencé parmi les capitaines, elle.descendit dès ce jour dans les derniers rangs de l’année, et son nom ne tarda pas à devenir populaire.
Après la campagne de Luxembourg, M. de Vendôme, qui fut depuis roi de Navarre, le prit en amitié et le fit inscrire sur l’état de sa maison ; il le recommanda ensuite très vivement au roi qui l’admit au nombre de ses chirurgiens ordinaires. C’était là une faveur bien grande et surtout inespérée. La fortune offrit presque aussitôt à Paré l’occasion de la justifier. Charles-Quint assiégeait Metz : la ville, défendue par le duc de Guise, avait à souffrir à la fois des attaques de l’ennemi, des fatigues du siège et des rigueurs d’un affreux hiver. Les blessés étaient nombreux, et presque tous périssaient : le mot de poison circulait parmi les troupes. Le roi fit venir Paré et l’invita à se rendre à Metz. Un capitaine italien introduisit le célèbre chirurgien dans la ville, moyennant 1300 écus. Dès le lendemain de son arrivée, Paré fut présenté sur la brèche par le duc de Guise aux princes, aux seigneurs et capitaines, qui l’embrassèrent et le reçurent avec acclamation. Il fit quelques opérations vraiment admirables, qui rendirent à la garnison une heureuse confiance. Après la levée du siège, il revint à Paris, où il fut accueilli honorablement par Henri II.
Il fût moins heureux dans la ville de Hesdin, où il fut ensuite envoyé: cette place ayant été forcée de se rendre, Paré tomba prisonnier du duc de Savoie, qui le donna au gouverneur Gravelines; ce dernier avait un ulcère à la jambe; Paré le guérit, et recouvra en récompense sa liberté. Il retourna immédiatement à Paris. Il avait à cette époque trente-six ans; il s’était vu élevé un peu par la fortune, surtout par ses talents, à la plus belle position qu’il pût désirer; il avait porté une réforme presque complète dans la pratique de la haute chirurgie militaire. Vers cette époque même, ses doctrines nouvelles commençaient à percer à la fois en Italie et en Allemagne. La célèbre confrérie de Saint-Côme, qui s’était transformée en collège depuis 1515, et dont la rivalité inquiétait plus que jamais l’université, avait un intérêt immense à s’attacher Ambroise Paré : elle lui décerna les honneurs d’une réception gratuite, et, le 18 décembre 1554, lui donna publiquement le bonnet de maître.
Après la mort de Henri II, Paré conserva sa place de chirurgien ordinaire prés de François II, le deuxième fils de Catherine de Médicis; il la conserva encore sous Charles IX, et en. 1562 il suivit l’armée royale aux sièges de Blois, Tours, Bourges et Rouen. Au retour, il fut nommé premier chirurgien du roi, et il publia de nouveaux ouvrages qui firent une grande sensation.
Des épidémies vinrent se joindre à la guerre civile pour désoler la France. Paré redoubla de zèle et de génie. Il était à Paris lors du combat de Saint-Denis ; il pansa une partie des blessés, et entre autres le connétable de Montmorency qu’il ne put sauver. Il se trouvait à Plessis-les-Tours quand on reçu les nouvelles de la victoire de Montcontour. Charles IX l’envoya au comte de Mansfeld, gouverneur du Luxembourg, qui, ayant amené à l’armée royale un renfort de troupes espagnoles, avait été grièvement blessé, et s’était retiré près de Tours. Après sa guérison, le comte sollicita le roi de laisser partir en Flandres son premier chirurgien pour y soigner le marquis d’Avrec, qui, atteint d’un coup de feu au genou, était dans un état désespéré. Le roi consentit, et Paré a raconté lui-même comment il s’y prit pour mener à bien cette cure difficile ; comment les bourgeois de Mons vinrent le chercher pour le festoyer et lui témoigner leur reconnaissance; comment, au château de Beaumont, les gentilshommes flamands cherchèrent à l’enivrer par honneur, en buvant carous à sa santé; enfin quelles ovations l’attendaient sur son passage à Malines, à Bruxelles, à Anvers. Jamais aucun médecin ou chirurgien n’avait été l’objet d’un pareil triomphe.
Quelque temps après cette époque trop fameuse, Paré perdit sa première femme. En 1575 , il se remaria avec la fille d’un certain Rousselet, chevalier ordinaire de l’écurie du roi, dont il eut deux filles.
Charles IX étant mort en 1574 , Paré demeura premier chirurgien de Henri III, qui le poussa encore plus loin que ses trois frères dans la route des honneurs, car il le nomma tour à tour son valet de chambre et son conseiller.
Un bonheur presque constant avait ainsi soutenu Paré jusqu’à sa vieillesse; mais le reste de sa vie fut un peu troublé par des luttes qui jusqu’alors lui avaient été épargnées.
En 1575, la Faculté de Paris commença à le chicaner sur ses ouvrages, prétendant qu’il y traitait d’autres sujets que ceux de la chirurgie, et qu’il empiétait sur les droits des médecins. Henri III le protégea et arrêta les poursuites; ce qui n‘empêcha pas qu’on répandît contre lui des libellés violents approuvés par le doyen de la Faculté, il fut fort occupé a se défendre pendant ses dernières années. On ne lit pas sans intérêt ces lignes qu’il adressait à un de ses jeunes rivaux, en réponse à une attaque peu mesurée : « Seulement je le prie, s’il a envie d’opposer quelques contredits à ma réplique, qu’il quitte les animosités, et qu’il traite plus doucement le bon vieillard. »
Il mourut le jeudi 20 décembre 1590, quelques mois après l’entrée de Henri IV à Paris. Son corps fut déposé dans l’église Sainat-André-des-Arcs, au bas de la nef, près du clocher.
En 1804, Napoléon donna mission à M. de Lasuse de rechercher à Laval les descendants d’Ambroise Paré, qu’il eût voulu honorer de ses bienfaits; mais il ne s’en trouva pas. Lors de la révocation de l’édit de Nantes ses descendants s’étaient réfugiés en Hollande.
Un autre monument a été élevé l’an dernier à la mémoire de Paré ; on veut parler de sa statue inaugurée à Laval en juillet 1840. Cette statue le représente debout, la tète légèrement inclinée sur la main droite, et dans l’attitude de la méditation; de la main gauche il va saisir un des instruments de chirurgie qui reposent près de lui sur une pile de livres qui figurent ses ouvrages, et dont les titres indiquent qu’ils ont été traduits en plusieurs langues. Une arquebuse à ses côtés rappelle le grand chirurgien militaire, et sur le socle ou lit cette inscription : « Je le pansay, et Dieu le guarit ».
Sources : Le Petit Dictionnaire des Arts et Métiers avant 1789, publié de 1872 à 1882