UN PROCÈS CRIMINEL AU 17° SIÈCLE

Ce procès est peu connu. Il n’a jamais été publié avec les détails que l’on trouvera ici. Ce document intéresse surtout par les incidents de la procédure, qui montrent de quelle manière on rendait la justice à la fin du dix-septième siècle. Il donne aussi une preuve nouvelle du peu de foi que l’on pouvait avoir dans l’odieuse pratique de la question.

En l’année 1620, la reine-mère Marie de Médicis donna au chœur de l’église cathédrale de Notre-Dame de Chartres « une lampe d’or fin cizelé pesant 23 marcs, avec un dôme enrichi de peintures et de dorures, pour honorer les relicques qui y sont d’une des chemises et du laict de la Vierge mère de nostre Sauveur. » Cette lampe, où brûlait jour et nuit un luminaire de cire blanche, pour l’entretien duquel la reine avait constitué, le 15 novembre 1621, une rente de 1300 livres, n’était pas un des moindres ornements de la riche cathédrale et faisait l’admiration de tous ceux qui la visitaient. Malheureusement elle devait aussi exciter la cupidité des voleurs; et le 25 juillet 1690, sur les quatre heures du matin, les officiers qui couchaient dans l’église s’aperçurent à leur réveil que la lampe avait disparu. Les cierges étaient éteints, et par ce qui en avait été brûlé, on pouvait juger que le vol avait eu lieu entre onze heures et minuit ; une échelle placée contre le chœur indiquait comment le crime avait été commis. On courut aux portes, on les trouva toutes fermées, à l’exception de la porte royale qui était encore entr’ouverte ; on avait forcé une des mailles de la chaîne de fer qui tient la barre de ladite porte, et l’on s’était enfui par là. Grande fut la rumeur; aussitôt, à la requête du procureur fiscal, l’instruction criminelle fut commencée par le maire de Loëns, juge naturel du chapitre de l’église de Chartres. (L’enclos de Loëns était un ensemble de bâtiments dépendant du chapitre cathédral, qui réunissait, à l’extérieur du cloître, un cellier, un grenier, une prison et un four banal. Dans cet enclos, étaient stockés les dîmes et fermages versés en nature, et emprisonnés les condamnés de la justice ecclésiastique). L’affaire était, en effet, tout ecclésiastique. Le lieutenant criminel du bailliage de Chartres s’était transporté sur les lieux et avait dressé son procès-verbal; mais, ayant constaté que le vol avait été commis sans effraction, par des personnes enfermées dans l’église, il avait abandonné la connaissance de l’affaire an maire de Loëns, seul juge en matière ecclésiastique. Les sept officiers qui couchaient dans l’église furent arrêtés et interrogés ; ils convinrent ne pas avoir fait de recherches le soir avant de se coucher et ne pas avoir fermé la porte du chœur, du côté de la sacristie; ce qui donna lieu de décréter contre eux. Sur les onze heures du matin, on vint rapporter au greffe de la mairie de Loëns un écusson en or, aux armes de Marie de Médicis, qu’un enfant avait trouvé le matin sur le bord de la fontaine Saint-André, et qu’on reconnut pour celui qui décorait la lampe volée. Le procureur fiscal se rendit à la fontaine et fit faire des recherches dans le ruisseau qui l’avoisine; on y découvrit un petit étau où il y avait une lime carrée, une autre lime plate, et des tenailles qu’on lit déposer au greffe.

Cependant le bruit du vol s’était répandu dans la ville, et aussitôt la voix publique en accusa Robert-François Duhan, contrôleur principal des guerres, âgé d’environ vingt-huit ans, homme de mauvaises mœurs, mais d’une des bonnes familles de la ville de Chartres; un de ses parents du même nom que lui était dans le chapitre. La veille au soir, sa femme et sa servante avaient dit à plusieurs personnes que Duhan était sorti depuis longtemps et qu’elles l’attendaient ; et sur le coup de minuit les voisins l’entendirent rentrer et parler à sa femme. Plusieurs habitants demandèrent à voir les instruments déposés au greffe comme pièces de conviction, mais on leur refusa cette permission. On supposa que les chanoines, voyant les soupçons portés sur Duhan, cherchaient, par égard pour un homme dont plusieurs d’entre eux étaient parents, à détourner l’opinion publique et à sauver le coupable. On eût voulu assoupir l’affaire ; et l’un des principaux du chapitre se rendit avec la mère de Duhan chez celui-ci, le suppliant de rendre la lampe, et qu’il n’en serait jamais parlé; que si elle était rompue, qu’il avouât son crime et que l’on se chargerait d’en faire refaire une semblable. Duhan soutint son innocence; mais pendant ce temps l’instruction marchait, quoique lentement, et une nouvelle charge survint contre lui. On avait trouvé sous un banc une corde que le voleur avait sans doute apportée pour s’en servir au cas où il n’aurait pu avoir d’échelle ; on se présenta chez plusieurs cordiers de Chartres pour leur faire reconnaître cette corde ; et la veuve Loreau déclara, le 2 août, que c’était elle qui l’avait vendue à un homme vêtu de brun, ayant perruque et le visage picoté de vérole, ce qui convenait parfaitement à Duhan. Tout se réunissait donc pour accabler celui-ci ; mais on tentait d’autant plus tous les moyens pour le sauver. Antoine Rigoullet, le chefcier (dignitaire ecclésiastique chargé de surveiller le chevet de l’église et de garder le trésor), vint à mourir, et le maire de Loëns, déclarant qu’on ne pouvait découvrir les coupables, voulut faire saisir les biens de Rigoullet et le rendre responsable de la perte de l’église. Les officiers se récrièrent contre une pareille décision, et en appelèrent au parlement pour déni de justice.

L’affaire se compliquait. Il fallait trouver un coupable : alors le curé de Saturnin, de la ville de Chartres, ami particulier de la famille de Duhan, inspira à la veuve Loreau de revenir sur sa déposition du 2 août, et le 5 octobre, cette femme, fort âgée et infirme ( elle fui nourrie jusqu’à sa mort aux frais du chapitre, dans la maison du sieur Lécuycr, bourgeois de Chartres ), vint déclarer qu’après avoir rappelé ses sens, elle se souvenait avoir vendu ladite corde à Jacques Aubry, dit-la Chapelle, maître des œuvres de la charpenterie de la ville de Chartres et soldat aux gardes françaises en la compagnie du sieur de Cheviray ; qu’elle était maintenant certaine que c’était bien à lui, parce qu’elle se rappelait parfaitement sa figure, l’ayant élevé dans sa jeunesse pendant qu’elle servait chez son père, hôtelier à Chartres. Aussitôt le chapitre envoya cette déposition au parlement. Aubry était alors de garde à Versailles, près la personne du roi, et Louis XIV, ayant appris cette dénonciation, ordonna au maréchal duc de la Feuillade, colonel des gardes françaises, d’examiner la conduite d’Aubry et de lui en rendre compte. Le duc de la Feuillade répondit qu’Aubry était un des plus sages du régiment, que hors le temps de ses gardes il travaillait de sa profession de charpentier, que dans les guerres il avait fait plusieurs belles actions, et que, depuis ledit vol, il avait toujours été vu sans aucun or ni argent. Le roi, persuadé de l’innocence d’Aubry, dit au duc de la Feuillade de lui conseiller d’aller à Chartres se purger d’une aussi calomnieuse accusation. Aubry n’hésita pas; il alla se constituer prisonnier le 10 octobre, et le même jour il fut interrogé par le maire de Loëns. 11 répondit qu’il était venu à Chartres, le 22 juillet, par ordre et pour les affaires de son capitaine, et pour vendre son office de maître des œuvres de charpenterie; que le matin du 24 juillet il était sorti de la ville, à neuf heures, pour aller dîner chez Simon Aubry, son frère, hôtelier au pont Tranchefétu, chez lequel il coucha la même nuit que le vol fut commis, dans une chambre où coucha aussi le sieur Caurvoilier, marchand de réputation à Chartres, et que le lendemain, jour de Saint-Jacques, il en partit à huit heures du matin avec sa belle-sœur pour aller à la grand’messe du village de Fontenay, où il fut vu par le curé qui le pria de dîner, et par tous les habitants ; qu’il reconduisit sa belle-sœur avec laquelle il dîna, vint souper avec le curé, et retourna coucher chez Simon Aubry, au pont Tranchefétu.

L’innocence du soldat paraissait assez évidente d’après ces réponses. Cependant on le retint en prison et l’on ne fit aucune nouvelle instruction, espérant que le temps finirait par assoupir l’affaire.

Mais il arriva un incident qui servit de prétexte à la cour des monnaies de connaître du vol de ladite lampe. Blaise Duval, orfèvre à Abbeville, porta des lingots d’or à la Monnaie d’Amiens ; et, sur les ordres donnés par tout le royaume d’arrêter ceux qui exposeraient de l’or fondu ou rompu, le lingot d’or exposé par Duval fut retenu à la Monnaie d’Amiens, et le directeur lui donna une rescription pour en recevoir le prix à la Monnaie de Paris. Duval ayant envoyé ladite rescription à François Bridou, celui-ci fut arrêté à Paris, et Duval à Abbeville, d’où il fut depuis transféré à Paris. Ils avouèrent que l’or porté à Amiens provenait de pistoles d’Espagne et autres espèces que Duval avait fondues et que Bridou lui avait fournies. Il fut fait des essais de l’or qui se trouva au même titre que celui de la lampe volée, si bien qu’on les retint tous deux prisonniers.

La cour des monnaies commit alors, le 14 novembre 1690, Me Jean-Michel Favières, conseiller, pour informer à Chartres et décréter. Ce conseiller s’y transporta avec Deshayes, substitut du procureur général, et Edme Bataille, commis greffier ; ils se firent représenter les procédures et l’instruction du juge de la temporalité, et s’en rendirent les maîtres ; ils firent même une nouvelle information. Mais, soit qu’ils eussent été persuadés par les raisons du chapitre, soit qu’ils eussent été gagnés par une somme de 40 000 livres que donna la famille de Duhan, ils abandonnèrent l’accusation contre ce dernier, et firent transférer Aubry de Chartres à Paris pour continuer la procédure contre lui.

Cependant Duhan, voyant que tant qu’il resterait à Chartres son vol lui serait inutile, feignit avoir été mordu par un chien enragé, et dit qu’il partait se baigner à la mer; mais, au lieu d’en prendre le chemin, il vint à Paris, et là, s’étant instruit de tout ce qui se passait au sujet de Duval et de Bridou, d’Aubry et des officiers de l’église de Chartres, il vit bien qu’il ne pouvait exposer des lingots en vente à Paris sans être reconnu. C’est pourquoi il résolut d’aller vendre aux juifs de Metz ce qu’il en avait apporté. En y allant, il s’arrêta à Châlons, et l’envie d’acheter un cheval lui en fit exposer à un orfèvre la troisième partie d’un lingot. L’orfèvre, qui présuma que cet or pouvait provenir du vol dont il avait reçu avis, le remit adroitement au lendemain, sous prétexte de lui payer comptant un bon prix, et l’engagea à lui apporter tout ce qu’il pouvait en avoir ; puis aussitôt il alla prévenir l’intendant, qui chargea le lieutenant criminel de Châlons de se trouver au rendez-vous. Duhan apporta les deux autres pièces du lingot; le lieutenant criminel survint, le fit fouiller, et l’on trouva sur lui six autres lingots, le tout pesant ensemble 8 marcs 2 onces 3 gros et demi. Interrogé, Duhan ne voulut pas dire son nom, déguisa sa qualité, soutint qu’il venait d’Angleterre, et fit plusieurs variations. Il fut emprisonné le 7 février 1691 ; alors il voulut corrompre le geôlier pour faire tenir une lettre à un procureur de Chartres, son parent, et s’efforça de briser la porte de sa prison.

Le lieutenant criminel de Châlons donna aussitôt connaissance de ces faits au lieutenant criminel de Chartres et les commissaires de la cour des monnaies, voyant que le seul moyen de sauver Duhan était de trouver un coupable, firent venir Aubry en la cour et l’interrogèrent sur la sellette le 15 février. Il leur fit les mêmes réponses qu’au maire de Loëns ; mais quoique son innocence fût évidente, le lendemain on le condamna à la question ordinaire et extraordinaire, et on la lui fit donner le 17 du même mois.

On rapportera tout au long le procès-verbal de son interrogatoire, afin de montrer avec quel art avaient été combinées les réponses qu’on lui dicta pour prouver l’innocence de Duhan, en semblant

accuser un autre Duhan, cousin de celui-ci, orfèvre à Chartres, homme parfaitement honorable qu’on était bien sûr de purger de l’accusation.

« Lui ayant fait appliquer les brodequins, nous l’avons interrogé de son nom, surnom, âge, qualité, demeure et lieu de sa naissance.

» A dit après serment se nommer Jacques Aubry, soldat au régiment des gardes françaises, dans la compagnie du sieur de Cheviray, âgé de quarante-deux ans ou environ, demeurant avant sa détention rue de la Corne, faubourg Saint-Germain, natif de Chartres.

» Au premier coin, interrogé si ce n’est pas lui qui a fait le vol de la lampe et avec qui il a commis ledit vol,

» A dit qu’il n’a point commis ledit vol, qu’il n’en est ni l’auteur ni le complice, et qu’il est innocent dudit vol.

» Interrogé si ce n’est pas lui qui a acheté la corde de la veuve Loreau avec laquelle le vol a été fait,

» A dit que non, et qu’il est innocent,

» Interrogé s’il n’est pas entré dans l’église de Notre-Dame le dimanche 23 juillet dernier avec son frère,

» À dit que non, et qu’il est innocent dudit vol.

» Au deuxième coin, a dit qu’il a volé la lampe, que c’est lui qui a acheté la corde, que ce n’est pas lui qui l’a prise, mais qu’il y était, et que ce sont des soldats de revue du régiment de Champagne, qu’il ne connaît pas et qui eurent conférence avec Duhan, orfèvre de Chartres, qui s’appelle le grand Duhan, et demeure dans la rue au Change ; que desdits soldats il y en a un qui est tambour.

» Interrogé quelle part il a eue du vol,

» A dit qu’il n’a eu aucune part dudit vol.

» Interrogé comment lesdits soldats et lui enlevèrent la lampe,

» À dit que trois soldats de ladite revue s’enfermèrent dans l’église, ne sait comment ils la prirent, et qu’il était à la porte de l’église qui les attendait, et ils apportèrent ladite lampe.

» Interrogé si la corde qu’il avait achetée ne devait pas servir à faire ledit vol,

» A dit que oui.

» Interrogé s’il ne convint pas avec lesdits soldats de faire ledit vol,

» A dit que oui, et que ledit Duhan en dira plus de nouvelles que lui.

» Interrogé si ledit Duhan savait quelque chose du vol,

» A dit qu’il n’en sait rien, mais qu’ils portèrent ladite lampe chez ledit Duhan, ainsi qu’ils le dirent à lui répondant.

» Interrogé quelle route devaient tenir lesdits soldats pour joindre leur compagnie,

» A dit qu’ils passèrent par Illiers le 23 juillet, qu’ils vinrent à Chartres, et devaient passer par Chartres et Montlhéry.

» Interrogé s’ils ne devaient pas passer par Abbeville,

» A dit qu’il n’en sait rien.

» Interrogé s’il ne sait pas que les soldats ont vendu ladite lampe à Chartres,

» A dit qu’il n’en sait rien ; mais qu’ils lui dirent qu’ils devaient chercher orfèvre, et qu’ils s en allèrent chez un orfèvre dans la rue du Change, dans laquelle il n’y a d’ orfèvre que ledit Duhan.

» Interrogé si ce n’est pas lui qui excita lesdits trois soldats à faire le vol, n’ayant pas d’apparence que des gens qui ne font que passer eussent pu former si promptement le dessein de le faire,

» A dit qu’étant avec eux dans l’église et leur ayant dit que ladite lampe était d’or, ils formèrent tous ensemble le dessein de la voler.

» Interrogé si, après ledit vol, ils n’allèrent pas rompre et partager ladite lampe sur le bord de la fontaine Saint-André,

» A dit qu’il n’a fait aucun partage.

» Interrogé s’il n’alla pas souper chez le curé de Fontenay, et si le désir qu’il avait d’être petit oiseau n’était pas à dessein de se soustraire à la justice,

» A dit que oui.

» Interrogé si l’envie qu’il témoigna avoir de donner un coup de pied à Chartres et de savoir ce qui s’y passait était à dessein de savoir si on le soupçonnait dudit vol,

» A dit que oui.

» Interrogé s’il connaît les nommés Duvalet Bridou,

» A dit que non.

» Interrogé s’il n’y a pas quelque officier de l’église qui soit complice dudit vol,

» A dit que non, qu’il n’en a point connaissance.

» A lui remontré qu’il ne dit point la vérité sur le fait du partage de la lampe, attendu qu’il n’y a pas d’apparence qu’il l’ait laissé emporter à ces trois soldats sans en avoir sa part.

» A dit qu’il n’en a rien eu du tout, qu’il alla chez ledit Duhan pour voir si lesdits soldats y étaient encore et quelle part il aurait.

» Interrogé s’il parla audit Duhan des trois soldats et du vol de ladite lampe,

» A dit que n’y trouvant pas lesdits trois soldais, il ne parla pas audit Duhan, et qu’on pourra avoir des nouvelles desdits soldats à Illiers ou à Chartres, y ayant un tambour qui était vêtu de rouge.

» Interrogé s’il a répondu la vérité,

» A dit que oui.

» Ce fait, avons enjoint au questionnaire de lui ôter les brodequins, ce qu’il a fait à l’instant, et a été mis sur le matelas.

» Lecture faite du présent interrogatoire, a persisté en iceluy, après serment réitéré, et a signé. » 

Jacq. Aubry, Dubuisson et Bataille.

Forts de cet aveu arraché par les tourments (1), Jacques Dubuisson, rapporteur du procès, et Cousin, président de la cour des monnaies, obtinrent, le 20 février, un arrêt du conseil en commandement qui leur donnait la connaissance de toute l’affaire et par suite le jugement de Duhan. Mais l’arrêt portait qu’on procéderait avant tout à l’interrogatoire et au procès de Duhan, si bien qu’Aubry n’était justiciable qu’autant qu’il serait trouvé complice de Duhan. Ce n’était pas là le compte des juges: aussi, sans s’attacher aux termes de l’arrêt, et bien que Duhan, interrogé le 2 mars, eût déclaré ne pas connaître Aubry, le lendemain ils firent reparaître celui-ci sur la sellette et le condamnèrent à être pendu et étranglé à la place du Trahoir, ce qui fut exécuté le lendemain. Mais auparavant on confronta Aubry avec Duhan, et tous deux déclarèrent de nouveau ne pas se connaître, et Aubry dit en outre qu’il était innocent, et que c’était par la torture qu’on lui avait arraché tout ce qu’il avait dit dans la question.

L’innocent était donc mort, mais le criminel ne devait pas être sauvé. On n’avait pas pu corrompre tous les magistrats qui composaient la cour des monnaies ; les preuves contre Duhan étaient trop fortes pour qu’on pût l’absoudre, et lui-même, vaincu par les remords, se défendait mollement du crime dont on l’accusait. Il fut mis à son tour à la question le 10 mars, avoua le vol dans tous ses détails, et fut condamné à être pendu et étranglé. On va aussi faire connaître le procès-verbal de son interrogatoire, qui ne permet aucun doute sur sa culpabilité et sur l’innocence d’Aubry :

« Luy ayant fait mettre les brodequins,

» Interrogé de son nom, surnom, âge, qualité, demeure et lieu de naissance,

» A dit, après serment, se nommer Robert-François Duban, contrôleur principal des guerres, âgé de vingt-huit ans ou environ, natif de Chartres, y demeurant ordinairement rue et proche les Trois-Degrés.

» Avant que de mettre le premier coin, interrogé s’il a volé la lampe,

» A dit que oui.

» Interrogé de la manière qu’il a volé ladite lampe,

» A dit qu’il ne se souvient pas du jour qu’il l’a volée, mais qu’il s’enferma dans l’église sur les quatre heures après midi.

» Interrogé s’il était seul

« A dit que oui.

» Interrogé si Jacques Aubry n’était pas son complice,

» A dit que non.

» Interrogé si ce fut lui qui acheta la corde,

» A dit que oui.

« Interrogé de qui il l’acheta,

» A dit qu’il l’acheta d’une cordière qui demeure à Chartres, à la porte des Epars.

» Interrogé de quelle manière il fit le vol,

» A dit qu’il n’eut pas besoin de la corde, d’autant qu’il trouva dans le chœur de ladite église une échelle qui lui servit pour monter jusqu’à la lampe

» Interrogé comment il détacha la lampe,

» A dit que les anneaux qui étaient en haut de la lampe n’étant pas soudés, il en ouvrit un avec un couteau,

» Interrogé à quelle heure il fit ledit vol,

» A dit que ce fut à onze heures,

» Interrogé s’il porta ladite lampe immédiatement chez lui,

» A dit que non.

» Interrogé là où il la porta,

» A dit qu’il la porta dans un endroit autour de l’église, près de la chapelle Saint-Jérôme.

» Interrogé où il la mit et s’il fit un trou en terre pour la cacher,

» A dit qu’il y a un petit mur par-dessus lequel il la jeta.

» Interrogé comment il fit pour aller la reprendre,

» A dit qu’il monta par-dessus la muraille pour la reprendre.

» Interrogé là où il la porta,

» A dit qu’il la porta chez lui.

» Interrogé ce qu’il fit de ladite lampe,

» A dit qu’il la cacha chez lui sous une galerie,

» Interrogé s’il ne l’a pas fondue,

» A dit que oui.

» Interrogé comment et où il l’a fondue,

» A dit qu’il l’a fondue dans une vieille maison qu’il a achetée depuis peu à Chartres.

» Interrogé en quelle rue est située ladite maison, et s’il y avait pour lors des locataires,

» A dit qu’elle est proche de la Poissonnerie, que c’est une vieille maison qu’il avait achetée pour faire un jardin, et qu’il n’y avait aucuns locataires.

» Interrogé si les lingots dont il a été trouvé saisi ne font pas partie de ladite lampe,

» A dit que oui.

« Interrogé ce qu’il a fait du surplus de ladite lampe,

» A dit que le surplus de ladite lampe se trouvera chez lui, dans sa maison de Luisant.

» Interrogé encore une fois comment il a fait ledit vol et du nom de ses complices,

» A dit que c’est lui seul qui a formé le dessein de taire ledit vol sans en avoir communiqué à personne; que la veille de Saint-Jacques il s’enferma dans un lieu assez retiré qui est derrière le chœur ; que la nuit, sur les onze heures, il en sortit et fit le vol sans se servir de ladite corde, laquelle il avait mise sous un banc pour s’en servir en cas qu’il en eût besoin ; que ce fut lui qui éteignit les cierges, qui porta l’échelle qu’il trouva dans le chœur contre l’ancien trésor; qu’il sortit ensuite par la porte royale qu’il trouva fermée seulement avec une serrure, laquelle il força avec un fer qu’il avait porté, avec lui; que le restant de ladite lampe est dans sa maison de Luisant ; que le gros lingot dont il a été saisi, il l’a jeté dans une martoise pour le fondre ; qu’en sortant de l’église il alla pour rompre ladite lampe sur le bord de la fontaine Saint-André, et qu’il laissa tomber l’écusson qui s’y est trouvé ; qu’il difforma seulement ladite lampe sans la pouvoir rompre, et qu’ensuite il alla la jeter dans le lieu indiqué ci-dessus ; qu’il n’a aucun complice et que pas un des officiers de l’église n’a jamais su son dessein, lesquels se retirèrent chacun en leurs chambres sur les neuf heures du soir, et que, lorsqu’il les crut endormis, il fit ledit vol pour fondre ladite lampe ; que l’on trouvera les cizoirs (ciseaux des orfévres) dont il s’est servi pour couper ladite lampe avec le restant d’icelle ; que les voyages qu’il a faits à Paris, à Châlons, et celui qu’il voulait faire à Metz, étaient pour vendre plus facilement les lingots dont il a été trouvé saisi.

» Au premier coin, a dit n’avoir aucuns complices et qu’il a fait seul ledit vol, ainsi qu’il nous l’a dit.

» Au second coin, a dit n’avoir aucuns complices.

» Au troisième coin, a dit n’avoir aucuns complices.

» Et étant ledit Duhan tombé on faiblesse et jetant une grosse écume par la bouche, nous avons ordonné au sieur Brache, chirurgien, de nous dire l’état auquel il est; lequel nous a dit que ledit Duhan est en danger, et qu’il ne croit pas qu’il puisse demeurer plus longtemps dans les tourments; pourquoi nous l’avons fait délier et lui avons fait ôter les brodequins et mettre sur le matelas.

» Interrogé de nouveau, sur le matelas, sur les faits mentionnés audit interrogatoire,

» A dit, après serment réitéré, le tout contenir vérité,

» Et, lecture faite, y a persisté et a signé. »

Rob.-Franç. Duhan.

Il semble que l’innocence d’Aubry devait être parfaitement démontrée et que la révision de ce procès inique ne devait rencontrer aucun obstacle. Cependant de si grands personnages étaient compromis dans cette scandaleuse affaire, qu’il fallut plus de dix ans à Anne Bastard, la veuve du soldat, pour obtenir la réhabilitation de son mari. Enfin, le 29 mars 1701, le roi lui octroya des lettres patentes ordonnant la révision du procès, et le 18 février 1704, après bien des embarras suscités par les parties compromises, la chambre des Tournelles prononça un arrêt qui déclarait la mémoire de Jacques Aubry déchargée de l’accusation, et permettait à la veuve de se pourvoir devant qui de droit pour les réparations, dommages et intérêts. Mais comme dans cet arrêt on avait traité la cour des monnaies de chambre, et ses arrêts de jugements en dernier ressort, les officiers de cette cour en rappelèrent, et les parties furent renvoyées devant le conseil privé qui, en I706, confirma l’arrêt de la Tournelle.

Dans ses requêtes, la veuve Aubry demandait. — que le chapitre fût condamné solidairement avec les sieurs Cousin, Dubuisson et Faviéres, et autres officiers de le cour des monnaies qui avaient assisté au jugement d’Aubry, à telle réparation qu’il plairait au roi et à son conseil arbitre, et en 30000 livres d’intérêts civils; —qu’à leurs frais et dépens il fût fondé à perpétuité une messe par chaque semaine pour le repos de l’âme d’Aubry, et qu’il fût mis dans l’église cathédrale de Notre-Dame de Chartres, au pilier le plus proche de l’autel de la Sainte-Vierge, une épitaphe en marbre blanc, dans laquelle serait fait mention tant de l’arrêt du parlement du 18 février 1704 que de celui du conseil privé.

Certes, ce n’était pas trop pour réparer une aussi monstrueuse iniquité ; cependant il est permis de douter que la veuve ait obtenu ce qu’elle demandait. Il ne reste rien qui puisse servir à éclairer la fin de cette malheureuse affaire. Le registre capitulaire de 1706, qui sans doute faisait mention de tout oc qui s était passé alors, a été enlevé : par un singulier hasard, si c’est un hasard, c’est le seul qui manque dans la série depuis 1693 jusqu’en 1790. Dans toutes les histoires de Chartres, pour la plupart inspirées parle chapitre, il est bien fait mention du vol et de la condamnation de deux coupables, mais on ne donne pas de détails, et l’on ne dit pas un mot du procès de révision.

C’était donc une lacune qui restait à combler, un innocent qu’il fallait réhabiliter aux yeux de tons ; mais ici heureusement il n’y avait pas besoin pour convaincre de l’éloquence (les Daily ou des Voltaire; les faits suffisaient : ils portaient avec eux leur lumière.

(1) Le roi savait à quoi s’en tenir sur la valeur de ces réponses faites sous les tortures de la question. Il s’exprime ainsi dans les lettres de révision accordées, le 29 mars 1701, à la veuve Aubry : «  Soit qu’ Aubry eût perdu la connaissance dans les douleurs, soit que son esprit en fut troublé, et par une suite de la rigoureuse prison, ayant toujours été enfermé seul dans un cachot, soit que ledit Aubry n’ait pas su ce que contenait le procès-verbal de question qui a été dressé, il paraît avoir avoué ledit vol, mais avec des circonstances si bien accommodées pour donner une fuite à Duhan, prisonnier à Châlons, qu’il est facile de connaître, par l’examen qui sera fait de tout le procès, que ce procès-verbal de question a été concerté » . En présence de tels faits, on s’étonne que l’on n’ait pas aboli plus tôt cet usage barbare de la question , dont les bons esprits reconnaissaient si bien, et depuis si longtemps, l’injustice et l’abus.

Sources : Le Magasin Pittoresque – 1853

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