La révolution agricole au dix-neuvième siècle

Si, de notre temps, en 1875, le bien-être s’est répandu dans les campagnes, si les laboureurs sont mieux nourris, mieux vêtus, mieux logés que leurs pères ne l’avaient jamais été aux siècles précédents, il faut reconnaître que les causes principales de cette heureuse révolution sont les découvertes presque récentes de la science et leur application à la culture de la terre.
Il faut en rendre grâce à la géologie, à la minéralogie, à la chimie organique, à la botanique, à la physiologie végétale, qui ont déterminé la composition des terres, l’action des plantes, les effets de leur alternance sur le sol, les propriétés particulières d’espèces étrangères jusque-là à la culture, les diverses natures d’amendements et d’engrais, et leur influence sur les plantes et sur la terre elle-même.
Ces études ont conduit à d’incessantes et heureuses expériences, et sont arrivées peu à peu à démontrer d’une façon évidente l’inconséquence et les dangers de la culture épuisante, qui faisait décroître les produits. De là, comme conséquence, la substitution progressive de la culture alterne à la culture triennale ou biennale, et la multiplication des ressources agricoles.
Lorsque le blé, l’orge, le seigle, le maïs, l’avoine et le sarrasin occupaient la totalité des terres arables, le pain constituait à peu prés la seule nourriture des classes pauvres; la viande était trop rare pour pouvoir entrer dans la nourriture habituelle du travailleur, et c’est à peine si quelque produit de sa basse-cour venait de temps en temps s’ajouter à la soupe et aux quelques légumes qui constituaient le fond de son alimentation dans tous les pays où le laitage n’abonde pas. Les dix-neuf vingtièmes delà population française ne mangeaient pas de viande.
En 1750, on n’abattait en France que de 4 à 500 000 têtes de bétail par an, tandis qu’aujourd’hui on dépasse 4 millions, et que Paris seul consomme pour 300 millions de francs de viande de boucherie.
Ce progrès si prodigieux date du jour où les racines, inconnues dans l’ancienne culture, et les fourrages artificiels, dédaignés depuis dix-huit cents ans, vinrent ajouter leurs immenses ressources aux produits des prairies naturelles, qui seules, jusque-là, étaient affectées à la nourriture du bétail.
Pour bien comprendre cette heureuse transformation des méthodes agricoles, il faut ne pas ignorer que les plantes fourragères empruntent à l’atmosphère les principaux éléments de leur vie et donnent plus au sol que ce quelles lui prennent. En occupant une place régulière dans les assolements, elles reposèrent donc les terres depuis longtemps consacrées aux céréales seules, et les rendirent plus fertiles.
D’autre part, les races bovine et ovine, mieux nourries, augmentèrent de poids en même temps que de nombre, si bien qu’au bout de cinquante ans elles avaient plus que doublé déjà la quantité de viande qu’elles fournissaient à l’alimentation, pendant que la pomme de terre, la betterave, les navets, etc., permirent au pauvre de nourrir à peu de frais le porc qui lui fournit sa provision de graisse et de salé. Ressource immense, révolution véritable dans sa manière de vivre!
Lorsque l’alimentation des populations reposait tout entière sur les céréales, on était à chaque disette exposé à la famine, et la frayeur de la famine elle-même entraînait une législation restrictive du commerce des grains qui précipitait le mal au lieu de le conjurer. Personne, pourtant, n’avait osé toucher, avant Turgot, à cette législation néfaste, et tels étaient les préjugés que ses projets furent repoussés : le moment n’était pas venu encore pour la France agricole de jouir des bienfaits de cette pacifique révolution, dont la science devait d’abord poser les principes.
Mais ce n’est pas seulement en multipliant les plantes destinées à la nourriture du bétail et le fumier qui augmente le rendement des terres, que l’assolement alterne, plus ou moins régulièrement pratiqué, mais pratiqué partout aujourd’hui, a profondément modifié la situation des travailleurs agricoles.
La nouvelle méthode de culture emploie plus de capitaux, plus de bras, et elle a nécessairement élevé partout le prix de la journée de l’ouvrier agricole ; il est mieux nourri, mieux vêtu, et à l’abri de la misère dont a trop souvent à souffrir l’ouvrier des villes.
Les germes de celte transformation existaient déjà en Angleterre en 1789. En France on commençait à peine, à celte époque, à accepter la culture des fourrages artificiels, connus cependant depuis longtemps.
Un mémoire de Gilbert, publié pour la première fois en 1787 et réédité bien des fois depuis à cause de son mérite, contribua beaucoup au progrès de cette culture aux environs de Paris; mais dans cette contrée même, particulièrement bien cultivée, on ne voulait pas entendre parler de la culture alterne et de l’emploi des racines fourragères qu’elle comporte.
Le 12 juin 1789, Arthur Young, de passage à Paris, assistait à la réunion de la Société royale d’agriculture , dont il était membre correspondant. Il fut prié de donner son avis sur le meilleur emploi à faire d’un prix de 1 200 livres que l’abbé Raynal venait de mettre à la disposition de la Société. — « Donnez-le, dit-il, pour l’introduction des navets . » (le navet, une des richesses de l’f Angleterre, était la base du fameux assolement du Norfolk. ) — Mais on ne fit que rire de sa réponse. On crut qu’il plaisantait.
Quelques jours après, le même voyageur, allant visiter A Dugny, à trois lieues de Paris, la ferme de M. Crété de Palluel, le seul cultivateur pratique de la Société agriculture, et qui a un aussi liant rang dans le catalogue des cultivateurs français, admira chez lui de fort belles récoltes de blé et d’avoine ; mais il ajoute : « Chercher un cours suivi de récolte en France est une chose inutile; on y sème deux et trois fois, et même quatre fois de suite, du blé blanc. A dîner, j’eus une longue conversation avec les deux frères et avec quelques autres cultivateurs du voisinage sur cet article, dans laquelle je recommandai des navets ou des choux, selon la nature du sol, pour couper la continuation du blé blanc; mais ils furent tous contre moi, excepté M. Broussonnet . »
Depuis ce temps, la grande révolution agricole s’est accomplie. La chimie nous a dit la raison de ces méthodes qui étonnaient alors nos agriculteurs; les navets et les choux, et avec eux bien d’autres plantes précieuses, occupent une part si importante du sol, que les céréales ont dù céder le premier rang qu’elles occupaient sans conteste à celle époque entre tous les produits de l’agriculture française, à l’industrie du bétail. Arthur Young serait plus content de nous.
Le bétail, en effet, autant à cause des produits directs qu’il procure à l’alimentation de la population que par l’action qu’il exerce sur la fertilité du sol, constitue le signe le plus certain de la prospérité agricole.
Ce signe n’a pas été trompeur pour la France, car sa production a doublé de 1790 à 18’46. Voici ce que nous apprennent aussi les statistiques :
- De 1789 à 1859, les jachères ont été réduites de 10 millions d’hectares à 5 millions ;
- l’étendue des terres cultivées en froment s’est accrue de 2 millions d’hectares, tandis que celle de terres emblavées en seigle diminuait d’un million ;
- les prairies artificielles se sont augmentées de 2 millions d’hectares;
- la culture des racines a été portée de 100000 hectares à 2 millions, et celle des cultures diverses de 400 000 hectares à un million.
Ce sont là de grandes améliorations: aussi, pendant cette même période, la rente du propriétaire, sur la terre a-t-elle été portée de 12 francs par hectare à 30 francs; le bénéfice de l’exploitant, de 5 francs à 10 francs; les frais d’exploitation, de 26 à 55 francs, tandis que les impôts se sont baissés de 7 à 5 francs par hectare.
Pendant cette même période de temps, la population s’est élevée de 26 500 000 âmes à 35 400 000; elle a même été portée, en 1866, à 38 065 164, chiffre qui, par suite de nos pertes, s’est abaissé en 1871 à 36 102 911.