Singulières prérogatives d’une abbesse

L’abbesse bénéficiait de fait d’un important statut.
Elle était à la tête d’un ordre indépendant et exempt et donc directement subordonnée au pape.
Au Moyen Âge, la fonction d’abbesse et les prérogatives qui lui sont attachées est l’apanage de femme de la haute société. « Une affaire de grandes dames, de filles de famille, de reines et de princesses qui apportent des dots considérables au couvent… Elles gèrent d’immenses domaines, exhortent leurs sœurs et peuvent être à la source de production artistique et intellectuelle de premier plan ». Les abbesses sont appelées Madame, dame, vénérable dame, mère, vénérable mère ou encore très digne et révérende abbesse.
Un exemple de ces prérogatives est celui de l’abbesse de Notre-Dame aux Nonnains de Troyes (1) qui exerçait, non-seulement sur son domaine, mais encore sur plusieurs quartiers de Troyes, les droits de justice ci de voirie. (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6378139j/f239.item)
Elle avait, à cet effet, son grand maire, ses sergents, ses geôles et son tribunal propre. Sa justice était haute, moyenne et basse. Elle connaissait de toutes choses, et disposait des biens et de la vie; seul, les arrêts de mort, en vertu d’un traité spécial, ne recevaient leur exécution que de la main du prévôt des comtes de Champagne.
En 1604, cette justice fut contestée; le bailli procéda à une information. Pour la défense de la prérogative de l’abbesse, on fit remarquer :
1° A droite de l’entrée de l’abbaye, un banc de bois, au-dessus duquel régnait un auvent en ardoise soutenu d’arcs-boutants , le tout d’une largeur de 12 pieds, comme étant le lieu où, d’ancienneté, les officiers du couvent rendaient la justice;
2°. Plus loin, une prison de 6 pieds sur,6, où l’on descendait par deux marches, avec un cachot de même grandeur y attenant, où se trouvaient, encore des fers à ferrer et à enjamber les prisonniers;
3° Vis-à-vis. la porte de l’église, une croix de pierre où l’on faisait les ventes et publications de police de l’abbaye.
De plus, on rappela qu’il avait existé autrefois, près du « Beau-Portail», une barrière sur laquelle s’appuyaient ceux qui attendaient les plaids.
En conséquence de cette enquête, on maintint la justice, et on releva le pilori avec ses carcans.
L’abbesse avait le droit de présenter à plusieurs cures.
Elle percevait la moitié des offrandes de la cure de Saint-Jacques, à Troyes.
Les paroissiens n’avaient l’usage des cloches et du cimetière qu’en lui payant certaines redevances.
Le curé titulaire et les marguilliers prêtaient serment entre ses mains
Tout nouvel évêque prêtait aussi serment entre les mains de l’abbesse la veille de son intronisation. Il se rendait à l’abbaye monté sur une mule ou sur un palefroi. A l’entrée des lices qui ferment la place de ce monastère, il mettait pied à terre; l’abbesse « se saisissoit de la mule d’icelui révérend, sellée et houzée, et l’en faisoit mener comme sienne en l’establed’iccelleabbaye. » L’évêque soupait avec sa suite dans le monastère, y passait la nuit, et avait le droit de faire emporter comme sien « le lit tout garni sur lequel il avoit gehu. » Des contestations nombreuses eurent lieu au sujet de ce cérémonial d’intronisation dont les évêques voulaient s’affranchir ; elles se prolongèrent jusqu’à la fin du dix-huitième siècle.
(1) L’abbaye Notre-Dame-aux-Nonnains à Troyes, est une abbaye fondée au VIIe siècle. Reconstruite au XIIe siècle puis au XVIIIe siècle, elle est désaffectée sous la Révolution Française puis devient l’hôtel de préfecture de l’Aube au XIXe siècle.